Au bord de la Bièvre: impressions et souvenirs
Part 6
De temps en temps, quand je suis un peu fatigué par les récits de voyages qu'on m'a demandés, par les histoires plus ou moins intéressantes qu'on m'a fait raconter,--je me surprends à songer au jour où j'ai entrepris ces voyages,--à cette belle matinée d'avril où la nature était en fête,--à cette petite maisonnette du Champ de l'Alouette,--à ce petit jardin du Clos-Payen, si plein de soleil, de verdure, de parfums et de gaieté,--à cette gracieuse hospitalité d'une heure que j'y ai reçue,--aux songes que j'y ai faits tout éveillé,--aux sons mélancoliques du piano que j'y ai entendus, à ce vieux dieu frileux et moqueur que j'y ai vu, grelottant dans sa petite niche, sous sa petite robe de lierre...
Alors, en me rappelant, je me surprends à comparer, et je me dis,--non sans quelque amertume,--que j'ai été bien loin chercher ce qui était bien près;--que le bonheur n'est point le fantôme diapré après lequel j'ai couru;--que la vie n'est point celle que j'ai menée;--qu'il y a des bonheurs aisés et une vie calme, honnête et douce à la portée des désirs modestes;--qu'on a tort de dédaigner les chances d'_aurea mediocritas_ qui vous sont offertes, pour aller au bout du monde, à travers tous les écueils et toutes les misères, à la recherche d'une proie ambitieuse qui vous échappe;--qu'on n'a pas le droit d'être ironique à l'endroit de la bêtise, parce que la bêtise est plus sensée et plus spirituelle que le génie,--en ce qu'elle rencontre, sans effort, les joies inappréciables que le génie mourra sans connaître;--que les simples de cœur et d'esprit sont les véritables élus de ce monde, les privilégiés, et qu'on doit les imiter au lieu de les railler;--qu'ils ont de beaux enfants dont ils sont sérieusement les pères,--des bambins charmants «qui leur grimpent aux jambes et leur tirent la barbe,» avec leurs jolis petits doigts roses toujours sales, et leur caressent le visage avec leur petit muffle toujours barbouillé;--et qu'enfin ils ont,--pour eux tout seuls,--de chastes femmes qui sont de bonnes mères et qui ne lisent d'autres romans que ceux qu'elles font, le soir, en reprisant des bas, au bruit de la bouilloire qui chante, de leurs mioches qui rient, de leurs maris qui fument en lisant, du ron-ron du chat familier qui guette une ombre sur le parquet...
Je devine bien--alors,--que ma jeunesse extravasée aurait pu, à défaut de ce bonheur défendu, en rencontrer un autre plus permis, et--entre les deux sentiers indiqués--en choisir un autre moins glorieux que l'un, moins ensoleillé que l'autre, mais moins épineux, moins sanglant, moins funeste...
Ce sentier côtoie les deux routes. C'est un sentier perdu, une traîne, une sente, un filet de route, un peu sinueux,--pas trop,--un peu bossué,--pas trop non plus,--avec une bordure suffisamment touffue pour permettre de voir sans être vu. De cette façon on n'est point importuné par les clameurs insolentes, folles, niaises et cruelles de la foule, et l'on peut suivre du regard et du cœur la marche des rares passants qui se sont aventurés intrépidement dans la voie aride et douloureuse. Bien que trop éloigné d'eux pour en être entendu, on leur crie: «Courage!» quand on les voit haleter sous leur croix,--et l'on bat des mains à leur triomphe quand on les aperçoit monter les degrés glissants du Capitole!...
Voilà le vrai, le seul, le meilleur sentier à suivre. Je m'y suis engagé résolûment, je désire maintenant ne plus m'en écarter. Ne pouvant être un fou sublime,--mes moyens ne me le permettant pas,--je me réjouis de n'être pas non plus un cuistre vulgaire, une méchante bête, un affreux homme...
Il y a une histoire plaisante et profonde que j'ai lue quelque part,--dans ma jeunesse. C'est l'histoire du chien qui attrapait toutes les proies après lesquelles il était lancé,--et du renard qu'aucun animal ne pouvait attraper. Le chien fut lâché après le renard. Il aurait dû l'attraper, mais il ne l'attrapa pas, parce que le renard ne pouvait être attrapé. Ces chiens d'hommes sont lâchés après ce renard inattrapable qu'on appelle le bonheur,--ils courent après l'impossible.
Je veux tâcher de n'être pas de ces hommes-là. «Les longs voyages me font peur;» les longues courses, du genre de celles que j'ai faites, sont pleines de dangers. On s'échauffe, on s'éreinte, on se met en nage, et l'on ne peut pas se rafraîchir,--ce qui est triste!...
J'ai appris à être modeste. Je crois savoir quel est désormais mon itinéraire. Si, arrivé au bout de ce petit sentier paisible, je ne peux pas dire,--comme l'ombre de Virgile à Dante:--«Je fus poëte et je chantai!»--_Poeta fui e cantai_,--je pourrai du moins murmurer, peut-être avec un accent de regret: «Je fus humble et je me tus!...»
XI
Vous est-il quelquefois arrivé,--lorsque l'inexorable loi du devoir vous avait poussé loin des lieux aimés et familiers où vous aviez jusque-là vécu, et que vous marchiez résolûment dans votre nouveau chemin, sans regarder derrière vous, frappant de votre bâton les pavés et les buissons, regardant s'allonger devant vous le grand désert de la vie;--vous est-il arrivé, à un coude que faisait brusquement le chemin, à l'angle d'un mur, de vous retrouver pour ainsi dire face à face avec l'horizon que vous aviez laissé derrière vous, croyant ne plus pouvoir jamais, jamais, jamais le contempler et l'admirer?
C'est un horizon radieux comme une promesse! C'est l'horizon béni qui clôt votre jeunesse et contient tous vos souvenirs... Vous ne pouvez,--sans que les larmes de l'attendrissement vous montent du cœur aux yeux,--vous ne pouvez regarder ce spectacle inattendu, entrevoir aussi inopinément ce paradis perdu dont la Fatalité,--déesse implacable,--vous avait chassé! Tout est là! Tous les bruits et tous les parfums! toutes les joies et toutes les douleurs, aussi! C'est le cimetière fleuri de votre jeunesse, plein des tombes charmantes de vos souvenirs!...
Alors, éperdu, rendu fou par ce mirage enivrant, vous rebroussez chemin. Vous voulez retourner sur vos pas pour faire encore une fois la route parcourue,--désireux de revoir les aubépines en fleurs, les haies de sureau, où bourdonnent et picorent les abeilles,--les fermes au chaume bruni où jasent des hôtes aimés,--les clochers moussus où volètent les corneilles,--les cerisiers où se balance le bonhomme de paille parmi les fruits rouges,--les vergers appétissants,--les fenêtres perdues dans un feuillage frémissant et ornées de visages connus et souriants!... Vous voulez,--ne fût-ce qu'un instant,--courir follement, vous ébattre avec ivresse dans ces sentiers perdus de la jeunesse,--sentiers verts et parfumés, ruisselants de soleil et baignés d'ombre, tout retentissants de bruits charmeurs, éclats de rire et baisers sonores, soupirs d'amants et roucoulements de ramiers, murmures des ruisseaux familiers, susurrement des brises matinales,--sentiers des joies faciles et des folies charmantes... Vous voulez--vous rappelant le temps où vous alliez à deux cueillir les morilles savoureuses, les violettes odorantes, les baies aigres du groseillier, égrener les mûriers, abattre les noix du chemin, et écheniller les ronces couvertes de ces petites mordelles qui les rongent;--vous voulez retourner sur vos pas pour baiser sur le sable ou sur le gazon l'empreinte qu'y ont laissée des pieds trop adorés... mais vous ne le pouvez plus!... Une impitoyable forêt de broussailles vous présente ses épines, ses amertumes, ses angoisses, et vous force à reprendre la route austère,--sous peine d'être déchiré, meurtri, blessé à mort!...
J'en étais là tout à l'heure.
Tout à l'heure,--assis à ma fenêtre ouverte,--je restais tout songeur, fumant lentement ma pipe dont la fumée bleue mettait en mouvement le tourne-broche de mes idées, et regardant,--sans trop les voir,--les évolutions pittoresques de tout un clan de volatiles caquetant et gloussant dans la cour.
Je songeottais et je rêvassais paresseusement. _Dea mihi hæc otia fecit!..._
Où allaient mes regards, où vaguaient mes pensées? Je ne sais trop. Je montais en croupe derrière un nuage blanc, et je chevauchais dans le vide pendant quelques minutes,--puis, reprenant terre, j'essayais de m'insinuer sous les plumes de ce coq fanfaron qui se campait sur ses ergots et lançait d'une voix claire son _corrico-co_ provocateur. Je voulais savoir ce qui se passait dans l'âme de ce sultan de basse-cour...
Je songeais encore à bien des choses. Les nuages ne sont pas plus changeants et plus prompts que les fantaisies de la cervelle. Dans un seul instant on va d'un pôle à l'autre,--d'un grain de mil perdu sur un pavé à une chambre perdue dans le dédale des rues de Paris. Le cerveau humain est une maison avec ses corridors, ses chambres, etc. Et, comme toutes les bonnes maisons, il a deux escaliers,--le grand et le petit. Le grand, par lequel descendent les pensées habillées, parées, brillantes, orgueilleuses. Le petit escalier de service, par lequel s'enfuient les pensées honteuses, coupables, misérables, crottées et déguenillées--dont on rougit comme d'un parent pauvre avec lequel on est forcé de vivre. Que de gens dont les pensées prennent toujours le petit escalier de service!...
Les miennes allaient le prendre tout à l'heure, lorsque mon regard tomba dans une chambre du rez-de-chaussée--dont la fenêtre était entr'ouverte.
Une cage était accrochée à un clou, au dehors, et dans cette cage sifflait un merle--qui se consolait de l'esclavage par la musique. Autour de la croisée grimpait un pied de vigne vierge mêlé à un pied de houblon dont les festons capricieux pendillaient dans le vide de la chambre et se découpaient sur sa pénombre.
Mais si,--à l'extérieur,--sifflait joyeusement ce merle, deux plus beaux oiseaux chantaient leur douce chanson,--à l'intérieur.
Un jeune homme et une jeune fille,--elle cousant, lui mangeant des cerises.
Le jeune homme est un ouvrier que je rencontre quelquefois dans l'escalier. Jusqu'ici je lui avais trouvé l'air épais, la physionomie triviale, les allures canailles. Mais, en ce moment,--quoiqu'il fût vêtu, comme à l'ordinaire, d'un bourgeron, d'un pantalon de velours et d'une casquette,--il avait presque de la grâce, presque de la finesse, presque de la distinction...
Peut-être devait-il cette métamorphose au contact de _sa bonne amie_--comme on dit dans mon faubourg. Elle avait assez de grâce, d'élégance et de distinction, en effet, pour en revendre,--ou pour en donner. C'est une ouvrière que je rencontre aussi de temps en temps, un refrain sur les lèvres, un bouquet à son fichu; elle n'est pas extrêmement jolie, elle a ce qu'on appelle, je crois, la _beauté du diable_,--c'est-à-dire celle que prêtent la jeunesse et la santé.
Elle était, en ce moment, vêtue d'une de ces robes en jaconas ou en indienne, si transparentes, si légères, qu'on les croirait faites avec des ailes d'abeille, et sur lesquelles sont semées des fleurs qui sentent si bien le printemps.
Elle avait, en outre, un col brodé d'une blancheur éclatante et un bonnet de linge également blanc, également frais. Tout cela simple et d'une coquetterie ravissante.
Elle assise, lui debout, ils causaient et formaient des projets d'union et de bonheur à n'en plus finir. Ils se promettaient un tas de félicités réciproques,--obéissance éternelle de la femme, fidélité et protection non moins éternelles du mari,--soin du ménage, éducation des enfants, _et cætera, et cætera_!...
De temps en temps une note triste était jetée au milieu de ces fioritures délicieuses. La jeune fille,--prévoyante jeune fille!--songeant aux mioches à venir et au nanan qui leur est nécessaire,--avec le reste,--faisait allusion à leur pauvreté. Elle parlait misère, privations, abstinence,--et le jeune homme répondait travail, courage, vertu... Bon jeune homme, va!...
De temps en temps elle levait la tête et des yeux vers son amant, et elle lui souriait avec une petite moue adorable. Lui, tout en l'enveloppant d'un regard amoureux,--s'amusait, en manière de badinage, à lui jeter des cerises. Il avait réussi à lui en envoyer sur chaque oreille, en guise de pendeloques, lorsqu'à dessein, ou involontairement, il lui en jeta une dans le cou. Elle poussa un petit cri et rougit. Etait-ce le contact froid du fruit sur sa poitrine nue,--était-ce autre chose? Je ne sais.
Ce que je sais, c'est que j'aurai longtemps cette scène devant les yeux,--c'est que, pendant longtemps, je verrai ce groupe amoureux, ces festons de vigne et de houblon, cette cage accrochée à un clou sur le mur,--et jusqu'à ce détail d'un morceau de bois éclaffé, fendillé, du cadre de la fenêtre...
Ce que je sais encore, c'est que le jeune homme,--à ce cri et à cette rougeur,--se pencha vers son amie, et, comme involontairement elle faisait le geste de retirer de sa gorge le fruit qui s'y était glissé, il la prévint et posa sa main où elle voulait poser la sienne...
Il était plus osé que Jean-Jacques avec Mlles Gallet.
La jeune fille poussa,--à ce contact,--un autre petit cri, d'une tonalité différente, et rougit cette fois plus violemment. Puis leurs cheveux se mêlèrent, leurs haleines se confondirent, leurs lèvres se rencontrèrent,--sans se chercher,--et voilà que la jeune fille abandonne son aiguille, laisse glisser de ses genoux le travail commencé, ferme les yeux, pâlit en murmurant: «André!» Il lui répond tendrement: «Marie!» et voilà qu'il la prend par la taille, l'enlève entre ses bras robustes, et disparaît dans la pénombre du logement... Puis j'entends un bruit de baisers, et le chat du logis,--qui dormait sans doute sur le lit,--saute effrayé par-dessus la petite porte entr'ouverte et va tomber tout hérissé sur le dos d'une poule qui se met à glousser d'une façon lamentable...
_O gioventù! gioventù!..._
J'ai visité bien des coins du globe. J'ai été là où il fait trop chaud, et là où il fait trop froid,--là où les hommes sont trop blancs, là où ils sont trop noirs,--là où ils sont trop spirituels, là où ils ne le sont pas assez. J'ai vu les bagnes où ils hurlent,--et les salons où ils minaudent et grimacent. J'ai causé avec de grands poëtes et avec de grands scélérats... Eh bien! dans la hutte du Samoyède et dans le wigham du Canadien, sous la tente de l'Arabe et dans l'ajoupa du nègre, dans le boudoir de la lorette et dans la mansarde de l'ouvrière, dans le salon de l'artiste et dans la loge du portier, j'ai entendu conjuguer ce verbe divin--_amare_,--_habb_,--_sèvmèk_--_aghapi_!...--Au fond de tous ces vases,--les uns d'argile, les autres d'or,--j'ai toujours trouvé cette perle rare qu'on appelle l'AMOUR!...
André et Marie! ces deux noms que je viens d'entendre ont remué et fait vibrer en moi des cordes que je croyais brisées. Les esprits malhabiles et chagrins disent d'un cœur: «Il est mort!»--comme on le dit d'un arbre qui ne donne plus ni feuilles, ni fleurs, ni ombrage, ni poésie!... Mais un beau jour,--on ne sait sous quelle influence printanière merveilleuse,--on voit tout à coup pousser, çà et là, des surgeons verdoyants qui percent le tronc et le pied de l'arbre. C'est une nouvelle jeunesse qui commence,--c'est l'_été de la Saint-Martin_ du cœur!
Pour ajouter à ce que ces deux noms jetés dans mon esprit y remuent de souvenirs, un orgue vient de s'arrêter sous mes fenêtres, et, pendant que j'écris ces lignes, il joue un air qu'_elle_ chantait,--un vieil air charmant qui fatigue peut-être les oreilles des autres,--mais qui réjouit singulièrement les miennes et jette en mon cœur des harmonies sans fin.
Ce qu'il y a dans un son, dans un parfum,--choses fugitives et insaisissables,--on ne peut le savoir, on ne peut le rendre, surtout. Mais ces choses fugitives et insaisissables arrivent parfois à prendre un corps, ce parfum se fait chair, ce son se fait femme... On voit, on sent, on touche l'être adoré; on voit les lèvres roses entr'ouvertes, les yeux noirs à moitié clos, mouillés de langueurs et estompés d'ardeurs; les cheveux crespelés aux reflets bleus ou dorés! On entend le _frou-frou_ enchanteur d'une robe de soie, dont le contact vous faisait frissonner! On respire les parfums innommés qui lui faisaient une atmosphère enivrante qui vous enveloppait et vous grisait. Le cœur,--transporté, enthousiasmé, enivré par ces symphonies d'odeurs, de couleurs et de sons,--se reprend à bondir extravagamment comme aux premiers temps des premiers baisers et des premiers aveux! Cette musique vous rappelle les mots furtifs et les caresses timides échangés,--le premier regard, le premier sourire! Ces parfums vous rappellent la première ivresse, le premier soupir! On sent circuler en soi, bondir en soi, tressaillir en soi, le sang, les ardeurs, la passion de sa jeunesse et de ses printanières amours! C'est quelque chose d'enivrant et d'amer,--un mélange de volupté et de douleur, comme une sorte de conscience qu'on a du rêve que l'on fait, de son évanouissement prochain, du réveil navrant qui vous attend!... On étend les bras pour saisir ces chers fantômes--et l'on n'embrasse qu'une nuée, comme Ixion! On avance le pied pour aborder cette île fortunée,--pays de la tendresse et de l'amour,--et ce pays fuit devant vous, comme la trompeuse Ithaque devant Ulysse!...
Ah! si une femme fut aimée au monde,--Marie,--c'est toi! aube rayonnante qui n'es plus maintenant qu'un crépuscule sombre!...
Mais je ne veux pas «jeter de terre dans le calice de ma rose,»--je ne veux point éventrer ma poupée pour voir si c'est du son ou de l'or qu'elle contient! Je garde ma foi à une divinité absente, et je prie maintenant sur les débris de l'autel déserté par elle...
_Elle_ n'est plus aujourd'hui,--et ne sera plus désormais,--que la note marginale de ma vie. Elle ne peut plus se mêler au texte de mon histoire. Le mot terrible a été dit,--le _Manè thecel pharès_ redoutable a été prononcé--mes rêves se sont évanouis, comme les palais enchantés de Morgane, aux premières lueurs du soleil,--c'est-à-dire de la réalité et des avertissements du devoir. Quand,--après bien des luttes, bien des veilles, bien des larmes,--j'ai compris que tout allait sombrer en moi, je me suis redressé avec énergie contre ce sentiment dominateur, tyrannique, opiniâtre, qui m'avait mordu au cœur, et qui m'étreignait si violemment et si cruellement. Je n'ai pas voulu que la gangrène montât plus haut. J'ai fait la part du feu. J'ai laissé se consumer ma poitrine,--où rien n'est debout à cette heure,--où rien ne reste que les murs, calcinés et noircis par les flammes qu'ils ont contenues.
L'orgue a cessé,--il est parti,--emportant avec lui le vieil air et le vieux souvenir. Job vient d'allonger son museau pointu entre mes jambes,--il aboie doucement et me tire par le pan de mon habit en me regardant avec ce regard humain et si plein de choses qu'ont certains animaux. Théodore,--son camarade de lit, un angora de la chapelle sixtine,--vient de sauter familièrement sur mon épaule, et j'entends bruire son ron-ron amical. Lui, aussi, me regarde avec son œil intelligent qui reluit comme de l'or en fusion--dont il a la couleur.
Je ferme ma fenêtre, je rallume ma pipe et je vais prendre dans l'armoire un «tome de Pantagruel,» en fredonnant un sifflottement guilleret et moqueur,--frère cadet du _lilaburello_ de l'oncle Tobie, et petit cousin du _Tirily_ de Henri Heine...
«..... Ma chandelle est morte, Je n'ai plus de feu...» . . . . . . . . . . . . . . . . . «Nous n'irons plus au bois; Les lauriers sont coupés!...» . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
IT IS ALL
ENVOI A L'ONCLE TOBIE
Vous êtes le héros de prédilection de mon esprit--et surtout de mon cœur.
Vous avez une bienveillance et une affectuosité qui m'attendrissent toujours, et me font pleurer parfois.
Je ne me demande pas,--comme votre gouailleur neveu,--d'où vous viennent cette bonté et cette mansuétude que vous témoignez à tout ce qui vit et souffre. Je ne songe pas au siége de Namur--votre _califourchon_ favori,--ni à votre blessure dans l'aine qui en fut la conséquence.
Je ne songe qu'à votre bonhomie et à votre bon cœur. Je me rappelle sans cesse ce jour où un frelon entra pendant que vous dîniez et sembla prendre plaisir à vous importuner par ses bourdonnements. Vous cherchiez à l'attraper--et il vous échappait toujours. A la fin vous l'attrapez! Vous vous levez aussitôt de table et vous allez ouvrir la fenêtre. Puis lâchant le frelon:
«--Va... va... pauvre diable!--lui dites-vous doucement.--Je ne te ferai point de mal... Le monde est assez grand pour nous contenir, toi et moi...»
Ah! cher et bon oncle Tobie! je vous vénère et je vous aime.
Recevez donc cet humble témoignage de mon respect et de mon amitié pour vous,--et ne m'oubliez pas auprès du caporal Trim!
ALFRED DELVAU.
Paris, avril 1854.
Paris.--Imp. A. WITTERSHEIM et Ce, 31, quai Voltaire.