Au bord de la Bièvre: impressions et souvenirs

Part 4

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Je n'appris tout cela que beaucoup plus tard, quatre ou cinq mois après, lorsqu'il était trop tard. Car je l'avoue ici,--et cet aveu me coûte,--en apercevant Louisette étendue sur le sol, avec sa pâleur et son désordre, je la crus morte, et je courus tout haletant vers la maison paternelle, d'où je ne sortis pas de quelques jours, appréhendant à chaque minute, dans des angoisses terribles, la venue des gendarmes et du procureur du roi...

L'_Ami_ fut confié à l'équarrisseur le lendemain de cette lamentable journée. Quant à ma pauvre Louison-Louisette, elle fut confiée aux soins d'un rebouteur du quartier qui lui raccommoda la jambe, mais qui ne put l'empêcher de boiter.

Maintenant, mère heureuse aux bras d'un autre époux,

Louisette a oublié le grand enclos de la Bièvre, la filature des Cent filles, le vieux l'_Ami_, le jeune André, et quand on lui demande par hasard la cause de sa claudication, elle ne se la rappelle plus...

V

La Bièvre symbolise l'existence de certains individus.

Elle commence humble, chétive, silencieuse, mais roulant une eau claire sur un lit de cailloux, à travers des méandres capricieux et le long de rives ensaulées, se perdant dans les prés où paissent,--majestueuses et nonchalantes,--de belles génisses au fanon blanc, à la croupe un peu anguleuse, la queue battant les flancs,--comme dans les toiles de Paul Potter, ou comme dans l'un de ces tableaux trop rares de Johann Breughel qui m'ont fait écrire quelque part:

Si j'avais de l'argent j'irais passer mes jours Dans un des pays peints par _Breughel de velours_!

Et je n'y ferais pas de vers surtout.

C'est ma vie à sa source. Obscure et roulant son onde limpide où le soleil vient de temps en temps désaltérer un de ses rayons brûlants, où le soleil vient de temps en temps laver sa robe bleue. Pas de grands bruits, pas de grosses tourmentes, pas de désastres considérables. Des rides légères que font les brises attiédies en passant à sa surface,--une caresse plutôt qu'une larme,--et, pour toute tempête et pour tout malheur, un murmure innocent, une gronderie sans éclat du petit flot contre un petit caillou qui entrave sa course vagabonde.

Puis, peu à peu,--les années venant et l'adolescence s'en allant,--la vague se courrouce, le flot s'emporte et se brise avec plus de fougue contre des obstacles plus sérieux. Le ruisseau courait tout à l'heure à travers les prairies, le long des haies de sureau, au sifflement gaillard des merles, avec toute l'allure un peu folle du poulain qui n'a point encore senti la selle, le harnais et le collier. Il pouvait rêver à son aise, dormir à son caprice et chanter à son gré; on ne lui demandait pas d'être utile et il ne demandait qu'à être inutile.

Voilà que son lit se creuse et s'élargit; sa course se règle, sa vie s'endigue; il est fort, il faut qu'il soit utile. C'est la loi commune et providentielle. L'homme doit commencer de bonne heure son labeur, endosse de bonne heure la livrée du travail. Le ruisseau fait maintenant tourner la roue d'un moulin, il aide à moudre le blé, il aide à la vie des autres et de lui-même.

Ce n'est pas tout. Ce n'est que le commencement. Il faut obéir à la pente, aller à travers le grand chemin au grand but, traverser la Seine pour aller se perdre dans l'Océan,--goutte d'eau au départ, goutte d'eau à l'arrivée,--larme tombée des yeux bleus d'une nymphe rêveuse des environs de Versailles et bue par une huître baillante des environs d'Etretat.

Avant de mêler son onde aux eaux du grand fleuve, puis de la grande mer, il faut quelquefois la laisser rouler sur un grand lit de vase, le long de rives froides et tristes, sans consolation et sans poésie. C'est le moment terrible, c'est la crise. L'eau de la jeunesse est souvent aussi noire et boueuse, sans gaieté et sans soleil, sans grandeur et sans parfum, remuée par les passions, endiguée par les devoirs, servile et laide, avachie et sans conscience, contrainte par le besoin ou forcée par les désirs--coupable ou malheureuse...

Il faut toujours aller, aller sans cesse, aller sans fin. L'homme commence au berceau, mais il ne finit pas à la tombe; la rivière commence dans un creux de rocher, mais elle ne finit pas à l'Océan, car l'_Océan est le père des choses_, comme la mort est le moule des êtres...

L'humble rivière,--hier limpide, aujourd'hui troublée,--sera demain un fleuve calme et fort, portant tous les fardeaux sans murmure, recevant toutes les fanges sans en être souillé, tous les tributs sans en être enorgueilli, courageux et indifférent aux chances diverses de sa course, résigné aux fortunes diverses de sa pérégrination...

La Bièvre part de Guyancourt et se jette dans la Seine au boulevard de l'Hôpital. Je la remonte comme je remonte mes souvenirs, allant contre le courant, tournant le dos à l'avenir, les yeux fixés vers la source--où j'aime à me retremper.

A son embouchure elle côtoie le Jardin-des-Plantes, qui est le point de jonction de ma vie passée et de ma vie présente.

Je ne saurais, sans être ingrat, ne pas consacrer un souvenir affectueux et presque tendre à ce cher Jardin-des-Plantes, le vrai jardin, le jardin par excellence, dont le Luxembourg et les Tuileries,--bien que ses aînés,--ne sont que de pâles imitations.

Je ne m'attendris pas à froid et je n'ai point de tressauts à propos d'un brin de gazon. Mais je te le dis en toute sincérité de cœur et d'esprit, ce n'est point sans une certaine émotion et une certaine exultation que je traverse cet immense jardin dont les vieux et grands arbres ont vu mes jeunes et petits premiers pas.

Je dis: cet _immense_ jardin--et je ferais sourire quiconque m'entendrait. Et pourtant, pour moi ce jardin est immense comme une forêt. Je le vois toujours à travers mes lunettes d'enfant, avec les yeux qui me faisaient prendre la petite fontaine du coin de la rue de Poliveau pour un lac--et les peupliers qui l'ombragent pour des géants chevelus comme le bois de Meudon.

J'ai une tendresse particulière pour ce jardin-là qui n'est point,--comme les autres,--battu par des tourbillons de promeneurs et qui n'a souvent, pendant des journées entières, d'autres hôtes que ses hôtes sauvages. Ce n'est point un jardin banal.

J'y suis venu ramasser des marrons pour m'en faire des colliers d'une toison d'or quelconque et des gousses de tilleul pour m'en faire un nez postiche. Les sylvains et les hamadryades, qui en font leur séjour habituel, ne sont point effarouchés des turbulences de la jeunesse. Plus d'un m'a vu passer l'œil en feu, le front en sueur, le costume en désordre,--courant je ne sais plus après quels papillons!... J'ai senti le souffle caressant de plus d'une passer sur mon jeune visage et troubler la surface limpide de ma jeune âme.

Où êtes-vous, sylvains rieurs, amis de l'enfance? folles hamadryades, amies des vieux sylvains,--où êtes-vous? Si la fable qui vous concerne est vraie,--et elle le doit être, comme le sont toutes les fables qui sont des vérités en tenue de bal masqué,--s'il est vrai que votre destinée soit indissolublement liée à celle des chênes, des arbres au milieu desquels vous êtes nées, vous vivez toujours, ô sylvaines! puisque les vieux marronniers de la longue allée--où je suis venu m'ébattre tout petiot, tout «enfanctelet,»--dressent toujours vers le ciel leur tête toujours plus verte et plus touffue!... Vous m'avez vu, poupard rose, tout titubant sous les premières ivresses de la vie, «me pourmenant au soleil,»--et aujourd'hui vous me revoyez, grand garçon barbu, moustachu, chevelu, le nez au vent, les mains dans les poches, l'œil en point d'interrogation, marchant nonchalamment dans vos allées sablées et regardant à mon tour--d'un regard attendri--les ébats bruyants des bambins qui en feront peut-être autant que moi, un jour, s'ils en ont le temps!...

Vous vivez toujours,--sylvains et querquetulanes!--C'est donc bien intéressant pour vous d'assister ainsi à l'éclosion des générations et de les suivre jusqu'à leur décrépitude?...

Même encore aujourd'hui je reste tout rêveur devant le treillage derrière lequel sont parqués certains animaux que la captivité a rendus mélancoliques: le bison,--entre autres,--qui ressemble tant à un littérateur très-connu,--et la vache écossaise qui ressemble si étrangement, avec ses cils blancs et son coronal rouge, à un bourgeois très-inconnu!

Pauvre bison! comme il a l'air d'être empoigné par la nostalgie! Comme il rumine bien en exilé! Il y a dans tout son air un regret profond des prairies natales et des bois familiers, un souvenir des Delawares et du vieux Trappeur. On dirait presque, par instants, à voir certains regards noyés et le mouvement attristé de ses mâchoires, qu'il murmure une sorte de _super flumina Babylonis_--le psaume le plus attendrissant du monde.

Pauvre vache écossaise! celle-là aussi s'ennuie--malgré les joies de la maternité qui lui ont été procurées et qui se sont traduites par un charmant petit veau de la même couleur, mal jambé, tout gauche d'allures, tout trébuchant, tout dégingandé, tout étonné. Ils ont l'air tous les deux de rêver aux brumes de la Tweed, aux cornemuses des highlanders, aux noëls des chevriers... Il me prend parfois des envies d'aller louer un volume de Walter Scott ou les poésies de Robert Burns--et de venir leur en lire quelques pages, échos de la patrie...

Et le bassin des gallinacés, des palmipèdes et des longirostres! Avez-vous vu quelquefois là un cormoran, qui,--perché sur une patte,--considère d'un air si mélancolique l'eau du bassin, veuve de poisson? Voilà dix ans que je le surprends,--à quelque heure que je vienne,--dans cette position de pêcheur! Voilà dix ans qu'il attend une anguille!

Ce cormoran est un de mes amis. Quand je passe de son côté et qu'il m'aperçoit, il quitte le bord du bassin, vient fourrer son long bec à travers les claires-voies du treillage, et se plante en face de moi, sur sa longue patte,--l'autre est soigneusement dissimulée sous son aile,--et il attend. Il attend même très-longtemps.

Pauvre cormoran!

VI

Le Jardin-des-Plantes a d'autres charmes encore à mes yeux. Il n'est point riche seulement en hôtes à deux ou quatre pattes,--en échantillons du règne animal; il est riche surtout en produits végétaux. Je crois qu'il a tous les arbres et toutes les plantes du globe,--hormis le baobab et l'upas,--comme il a tous les animaux des deux mondes,--excepté peut-être le _rotifer_ de Charles Nodier.

C'est une immense bibliothèque d'histoire naturelle que ce jardin. On y peut lire,--pour peu qu'on ait de bons yeux,--tous les livres des Buffon, des Tournefort, des Daubenton, des Linné, des de Jussieu,--et surtout le livre du bon Dieu, le mieux écrit de tous, le plus clair et le plus savant, le plus vrai et le plus poétique.

Aussi le Jardin-des-Plantes a-t-il des coins toujours verts, et il ne présente pas,--dans la mauvaise saison,--ces squelettes d'arbres qu'on voit errer ailleurs durant l'hiver.

Aussi est-il toujours un admirable jardin, plein d'ombre et de soleil, de solitude et de gaieté,--propre aux jeux bruyants de l'enfance, comme aux rêveries silencieuses de la jeunesse et aux méditations sévères de l'âge mûr. On s'y recueille, on y joue, on y aime, on y rêve. La bonne d'enfant,--ornée de son inséparable _pays_ en pantalon garance,--y coudoie l'étudiant,--le provincial y heurte le poëte, la foule y côtoie le désert.

Je ne le traverse jamais en vain. Je ne m'y arrête jamais impunément. Il me tombe,--du haut de ces arbres séculaires,--je ne sais quelle sensation étrange de bien-être; il s'exhale vers moi, de ces parterres en fleurs,--je ne sais quels parfums et quels sentiments qui m'enivrent et me transforment.

Il y a des bains de soleil et de verdure qui sont des bains de Jouvence.

Je les recommande aux malades de cœur et d'esprit, à ceux que la lourde besogne de la vie a fatigués outre mesure, à ceux qu'une trop longue attente de biens trop désirés, ou de bonheurs trop convoités, a rendus amers, injustes et méchants,--à tous les fous, à tous les orgueilleux, à tous les amoureux, à tous les malheureux.

La nature est le guérisseur souverain. Elle a une panacée infaillible!...

Ce qui fait qu'on ne croit pas en elle, c'est qu'on ne croit pas assez en soi. Il ne faut douter de rien ni de personne en ce monde. Pour être aimé, plaint et regretté, il faut être doux, bon et hospitalier aux autres et à soi-même.

Il y a des sources d'honnêteté, de bonté et de bienveillance. Il faut aller s'y désaltérer.

Elles ne sont pas loin, d'ailleurs. Elles sont partout, ou presque partout.

Tant qu'il y aura, voyez-vous, une goutte d'eau sur une feuille d'arbre,--un scarabée d'or dans le calice d'une fleur,--une ravenelle sur la crête d'un vieux mur,--de rouges coquelicots dans les épis jaunissants,--un oiseau chantant sous les ramures,--des poissons d'argent sautant dans les ruisseaux,--de fauves troupeaux pâturant dans de vertes prairies,--des canards dans une mare,--le bruit du vent dans les roseaux, les bandes jaunes du soleil couchant et les bandes roses du soleil levant, et,--au milieu de ce paysage,--des groupes d'êtres humains pleins de sève, de jeunesse, de santé, des ombres confondues, une musique de soupirs et de baisers, des hymnes de félicité, de concorde et d'amour;--tant qu'il y aura de ces choses au monde, il y aura de la poésie, c'est-à-dire du bonheur; et aveugles et sourds seront ceux qui ne verront rien de ces splendeurs et qui n'entendront rien de ces harmonies,--ou qui auront l'outrecuidante naïveté d'apporter le livre de leurs poëtes aimés en face de ce poëme vivant, superbe, resplendissant, incommensurable, éternel, qui s'appelle la vie--et qui a pour poëte un illustre anonyme de génie! Des livres en face de Dieu, allons donc!...

Pour ma part,--la main sur ma conscience qui me dicte ces pages,--la main sur mon cœur qui y applaudit,--je l'avoue ici: je préfère les tableaux de Miéris aux toiles de Salvator Rosa,--les chefs-d'œuvre du Poussin aux chefs-d'œuvre de Paul Véronèse,--les paysages de Troyon, de Rousseau ou de Daubigny aux choses peintes d'Horace Vernet! Mais une chose que je préfère à toutes ces choses,--un chef-d'œuvre que je mets au-dessus de tous ces chefs-d'œuvre,--un paysage que j'aime mieux que tous ces paysages,--c'est le chef-d'œuvre éternellement jeune et éternellement beau de la vie, c'est le paysage immortel signé d'un nom que les enfants balbutient dans leurs prières du soir, et que les vieilles femmes marmottent dans leurs oraisons de toute la journée. La plus belle page de Georges Sand et les plus beaux vers de Victor Hugo,--deux grands poëtes pourtant,--ne valent pas pour moi un coin de gazon où s'agitent des milliers d'êtres,--un coin de forêt où croissent des milliers de plantes. J'ai passé bien des nuits dans les bois,--sanglotant et songeur,--une main posée sur ma poitrine bondissante, l'autre main crispée sur mon front en sueur, mordant la terre de mes lèvres convulsives où courait sans cesse un nom trop cher, et toujours,--en présence des bruissements sonores et des harmonies sans fin dont j'étais entouré, sous l'influence des aromes sans nom dont j'étais inondé,--je me suis senti réconforté! Et toujours je suis sorti meilleur et moins débile de ces combats douloureux où j'assistais à l'agonie de mes profanes amours! Et toujours le nom,--maudit la veille,--qui courait frénétiquement sur mes lèvres embrasées, sortait, purifié par le pardon, de mon cœur désormais plus libre. Ah! croyez-moi, cette influence salutaire, vous ne la rencontrerez nulle part ailleurs! Ce baume guérisseur des blessures du cœur, vous ne le cueillerez pas dans vos livres--où ne croissent que la scabieuse, la ciguë et les pavots!...

La poésie ne se chante pas, l'amour ne se chante pas, le vin ne se chante pas. On aime la femme, on boit le vin, on respire la poésie par tous les pores du cœur, de l'esprit et du corps. Pourquoi chanter les belles et bonnes choses? Qu'a-t-on besoin--pour être heureux--que votre bonheur vous soit servi dans un langage, harmonieux sans doute parfois, mais, dans tous les cas, insuffisant et incomplet? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux chercher à déchiffrer le grand alphabet de la vie humaine, étudier la langue universelle,--c'est-à-dire la nature,--dans toutes ses manifestations, dans tous ses modes, dans tous ses tons, dans toutes ses gammes? Quels trésors de poésie il y a en elle, mes amis! Votre vie toute entière ne suffirait pas à la recherche de ces richesses que vous dédaignez un peu trop. Prenez-en donc ce que vous pouvez en prendre, sans fatigue et sans ennui; faites votre moisson périodique de poésie, pour faire votre récolte de bonheurs!

VII

Je me fais--par distraction--le fossoyeur de mes années. Seulement, ce n'est pas dans une tombe de quelques pieds que je les ensevelis, mais dans un gouffre sans fond,--d'où elles ne pourront plus remonter.

Quelquefois,--en me penchant sur l'abîme pour essayer de les ressaisir,--mon œil aperçoit quelque pan de souvenir qui flotte çà et là dans le vide, retenu aux aspérités des parois de cet abîme.

C'est qu'en tombant, l'année à laquelle appartient ce lambeau s'est heurtée trop violemment, et qu'elle a laissé de sa chair aux saillies aiguës de son tombeau. En me rappelant bien,--en effet,--je me souviens que, lors de son ensevelissement pour l'éternité, un gémissement s'est fait entendre...

O ma jeunesse! ô mon cœur!...

Puis je vois aussi quelquefois pousser,--entre les joints des pierres sépulcrales,--audacieusement penchées sur l'abîme, de pauvres petites fleurs mélancoliques. Ce sont les rayons de soleil de mes nuits; ces pariétaires sont les éclats de rire et les larmes de joie de mes années englouties. Elles constatent que j'ai été heureux,--quelquefois...

Je les ai évoquées et les voilà toutes qui s'envolent devant mes yeux un peu troublés par leur apparition et par leur nombre, comme ces oiseaux d'hiver qui traversent le ciel en longues files, «chantant leur lai» ainsi que le dit Dante--_E como i gru van cantando lor lai_...

En voilà une qui vient de se détacher du groupe et s'abattre--comme fatiguée--devant moi.

Elle est bien lourde, bien chargée d'événements pour moi, en effet...

Vous m'interrogiez, l'autre jour,--toi penché sur moi, ta maîtresse penchée sur toi. Vous vouliez savoir de ma bouche quelles routes j'avais prises pour arriver au bonheur--où je ne suis pas encore arrivé...

O mes charmants amis, doux amoureux candides, Qui venez, curieux, interroger mes rides, Et savoir de mon cœur--où tout est cendre et mort, L'avenir étoilé que vous garde le sort!... Comme vous maniez finement l'ironie!... Ces questions, à moi, dont la vie est finie! Qui ne sais plus quelle heure il est dans mon passé! A moi qui traîne à peine, ici, mon pied lassé, A moi qui ne vis plus, vous deux qui voulez vivre, Vous dites d'épeler les pages du grand livre, Pour savoir de ma lèvre et vous en attrister, Sur combien d'heureux jours vous pouvez bien compter! Quelles félicités et quel bonheur suprême Pouvez-vous demander après ce bien-là: J'AIME! Quand on a vos vingt ans, vos charmes, votre ardeur, On sait prendre tout seul la route du bonheur!...

Et vous la prendrez--et vous l'avez prise...

D'ailleurs, mauvais guide pour moi-même, comment voulez-vous que j'en sois un sûr pour vous?

Écoutez-moi, et comprenez-moi.

Il y a, au haut de la rue Mouffetard, quand on a dépassé les Gobelins, une éminence de laquelle on plane sur Paris. C'est--du moins c'était autrefois--la _Butte-aux-Cailles_. C'est là que le 3 juillet 1815,--le matin même de la dernière capitulation de Paris,--étaient placés deux obusiers et seize pièces de canon. C'est de là que l'on pouvait entendre tout à la fois le bruit de l'artillerie des alliés s'emparant des hauteurs de Vanves et de Montrouge,--et celui des violons venant des guinguettes du boulevard de l'Hôpital, de la _Belle-Moissonneuse_, du _Grand-Vainqueur_ et autres _Deux-Edmond_!!! O patriotisme! sainte vertu des temps antiques! épouvantail des temps modernes!...

A partir de cette Butte-aux-Cailles jusqu'à la barrière Saint-Jacques, il y avait,--et il y a encore un peu,--une large vallée au milieu de laquelle coulait la Bièvre, qui sort de Paris par la barrière Croullebarbe,--entre la barrière Fontainebleau et la barrière Saint-Jacques,--à l'endroit où se trouvaient au treizième siècle le moulin et les vignes de Croullebarbe.

O faubourg Marceau,--noble et vaillant faubourg! Tu n'as pas toujours été habité par des chiffonniers et des blanchisseuses, par des tanneurs et des cotonnières! Tu as vu sortir de ton sol fertile et chaud des vignes plantureuses aimées de Jules César et ne connaissant pas l'_oïdium_... Tu as donné tes sueurs à l'agriculture avant de les donner à l'industrie! Autres temps, autres vignes! C'est de la bière qu'on fait maintenant sur les bords de la Bièvre... et de la bière de Strasbourg, encore!...

Dans cet espace compris entre la Butte-aux-Cailles et le rond-point de la barrière Saint-Jacques, il y avait donc--à l'époque dont je veux parler,--une petite vallée au milieu de laquelle coulait la Bièvre, entre une bordure de saules. C'était le Champ-de-l'Alouette. On l'appelait aussi le Clos-Payen, si ma mémoire me sert bien.

Il y avait une grande nappe verte où venaient pacager les ruminants du voisinage, et d'immenses étendages où séchaient au soleil des cargaisons de linge.

Çà et là,--sur les collines qui remontent vers le quartier Saint-Jacques,--se groupaient des maisonnettes blanches aux contrevents verts qui avaient l'air de prendre à chaque instant leur élan pour venir combler la vallée. Il y avait des jardins derrière et devant ces maisons, de façon à les faire ressembler à des bastides des environs de Marseille, ou à des cottages des environs de Londres.

Il y a dix ans, parmi ces maisonnettes, on en remarquait une plus avenante, plus coquette, plus pittoresque encore que les autres.

Elle avait appartenu à un industriel très-connu qui avait épousé en 1840 une jeune femme heureusement moins connue que lui, et comme il s'était empressé de mourir--voyant qu'il ne faisait plus bon vivre pour lui ici-bas,--sa propriété du champ de l'Alouette avait passé entre les mains de sa veuve. Le reste de sa fortune avait été abandonné à des parents.

Mme R... n'était pas d'humeur à imiter Calypso après le départ d'Ulysse. Quelque temps après le départ de son mari, elle rouvrit les fenêtres de sa maison, se débarrassa de son attirail de veuve et songea à se remarier.

Cela lui était autant permis qu'à une autre, mieux qu'à une autre, puisqu'elle n'avait que vingt-huit ans, qu'elle avait la peau très-blanche, les joues très-fraîches, les cheveux très-blonds.

Ma mère résolut de me marier avec elle.

Que lui avais-je fait pour qu'elle conçût ce projet? Je n'en sais rien.

En tout cas, elle le conçut et elle résolut de le voir réussir.

Aussi, un matin d'avril, nous frappions à la porte de la blonde Mme R.

VIII

A cette époque j'avais toutes sortes de raisons--des meilleures--pour fuir le mariage.

J'étais un grand jeune homme maigre--comme je ne le serai plus jamais,--j'avais beaucoup de romans en tête et en vue, des romans d'aventures, des histoires de cape et d'épée, dans le goût des choses de la Calprenède, et, platoniquement amoureux de la muse, je n'aurais point voulu faire divorce avec elle,--au prix de n'importe quoi. Je ressemblais alors beaucoup au chevalier Guillan le Pensif,--et cela me paraît étrange aujourd'hui que je me regarde et que je me trouve des faux airs de Falstaff.

Je haïssais alors profondément le mariage. Non que j'appréhendasse les conséquences ordinaires de cet acte civil et religieux. Mais, malgré moi, je me rappelais l'interrogation de Panurge:

«_Qui me fera coquu?_»

et la réponse éloquente et satanique de Trouillogan, philosophe pyrrhonien:

«_Quelcqu'un...»_»

Et je préférais, à tout prendre, le rôle du «quelcqu'un» au rôle de l'autre.