Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur
Part 9
Elles furent brèves, d'autant plus brèves que tout d'abord on ne découvrit rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier, sur ses vêtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme toute, pas un indice capable d'établir son identité. Et dans la salle le même ordre qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas été dérangés, et les objets avaient gardé leur ancienne position. Pourtant cet homme n'était pas venu chez moi dans l'unique intention de se tuer, et parce qu'il jugeait que mon domicile convenait mieux que tout autre à son suicide! Il fallait qu'un motif l'eût déterminé à cet acte de désespoir, et que ce motif lui-même résultât d'un fait nouveau, constaté par lui au cours des trois minutes qu'il avait passées seul.
Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret épouvantable avait-il pénétré? Aucune supposition n'était permise.
Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un intérêt considérable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperçurent que la main gauche, fermée jusqu'alors et crispée, s'était détendue, et qu'une carte de visite, toute froissée, s'en échappait.
Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.
Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt était un gros banquier de Paris, fondateur et président de ce Comptoir des métaux qui a donné une telle impulsion aux industries métallurgiques de France. Il menait grand train, possédant mail-coach, automobiles, écurie de course. Ses réunions étaient très suivies et l'on citait Mme Andermatt pour sa grâce et pour sa beauté.
--Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.
Le chef de la Sûreté se pencha.
--Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme pâle et un peu grisonnant.
--Mais alors pourquoi cette carte?
--Vous avez le téléphone, Monsieur?
--Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.
Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.
--M. Andermatt est-il chez lui?--Veuillez lui dire que M. Dudouis le prie de venir en toute hâte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.
Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On lui exposa les raisons qui nécessitaient son intervention, puis on le mena devant le cadavre.
Il eut une seconde d'émotion qui contracta son visage, et prononça à voix basse, comme s'il parlait malgré lui:
--Étienne Varin.
--Vous le connaissiez?
--Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frère...
--Il a un frère?
--Oui, Alfred Varin... Son frère est venu autrefois me solliciter... je ne sais plus à quel propos...
--Où demeure-t-il?
--Les deux frères demeuraient ensemble... rue de Provence, je crois.
--Et vous ne soupçonnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est tué?
--Nullement.
--Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte avec votre adresse!
--Je n'y comprends rien. Ce n'est là évidemment qu'un hasard que l'instruction nous expliquera.
Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous éprouvions tous la même impression.
Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et chez tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au milieu des mystères qui la compliquaient, après la double découverte, si déconcertante, de ce sept de coeur sept fois percé, après les deux événements aussi énigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait été le théâtre, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu de lumière. Par elle on arriverait à la vérité.
Mais, contrairement aux prévisions, M. Andermatt ne fournit aucune indication.
--J'ai dit ce que je savais, répétait-il. Que veut-on de plus? Je suis le premier stupéfait que cette carte ait été trouvée là, et j'attends comme tout le monde que ce point soit éclairci.
Il ne le fut pas. L'enquête établit que les frères Varin, Suisses d'origine, avaient mené sous des noms différents une vie fort mouvementée, fréquentant les tripots, en relations avec toute une bande d'étrangers dont la police s'occupait, et qui s'était dispersée après une série de cambriolages auxquels leur participation ne fut établie que par la suite. Au numéro 24 de la rue de Provence où les frères Varin avaient en effet habité six ans auparavant, on ignorait ce qu'ils étaient devenus.
Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si embrouillée que je ne croyais guère à la possibilité d'une solution, et que je m'efforçais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au contraire, que je vis beaucoup à cette époque, se passionnait chaque jour davantage.
Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la presse reproduisait et commentait:
«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un sous-marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre navale. Une indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle _Le Sept-de-coeur_.»
Le Sept de coeur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on établir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont nous avons parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici ne pouvait aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.
--Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates proviennent souvent d'une cause unique.
Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:
«On prétend que les plans du _Sept-de-coeur_, le sous-marin dont les expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui de leurs compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de succès, à l'Amirauté anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute réserve.»
Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement délicate, et qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si considérable. Cependant, puisque tout danger de complication est écarté, il me faut bien parler de l'article de l'_Écho de France_, qui fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de coeur, comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.
Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:
_L'affaire du Sept-de-coeur. Un coin du voile soulevé._
«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines, Louis Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux études qu'il poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102 du boulevard Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait récemment construire et décorer. Par l'intermédiaire de deux individus, les frères Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans ses expériences comme préparateur, et dont l'autre lui cherchait des commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui venait de fonder le Comptoir des Métaux.
«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise au point définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son influence pour obtenir du ministère de la marine une série d'essais.
«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait à son projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail, ayant trouvé la formule définitive qu'il cherchait, il pria M. Andermatt de se mettre en campagne.
«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.
«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on n'aboutit à aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis Lacombe, qui passait pour un garçon original et fantasque, était parti en voyage sans prévenir personne.
«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?
«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il résulte que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne savons pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre. Craignaient-ils qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur possession? En tout cas cette crainte n'a pas persisté, et nous pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe sont la propriété d'une puissance étrangère, et nous sommes en mesure de publier la correspondance échangée à ce propos entre les frères Varin et le représentant de cette puissance. Actuellement le _Sept-de-coeur_ imaginé par Louis Lacombe est réalisé par nos voisins.
«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont été mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des raisons que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»
Et un post-scriptum ajoutait:
«Dernière heure.--Nous espérions à juste titre. Nos informations particulières nous permettent d'annoncer que les essais du _Sept-de-coeur_ n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable qu'aux plans livrés par les frères Varin, il manquait le dernier document apporté par Louis Lacombe à M. Andermatt le soir de sa disparition, document indispensable à la compréhension totale du projet, sorte de résumé où l'on retrouve les conclusions définitives, les évaluations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans ce document les plans sont imparfaits; de même que, sans les plans, le document est inutile.
«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura à coeur d'expliquer la conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le début. Il dira non seulement pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais révélé la disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi, depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à sa solde.
«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»
La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article, possédait-il sur M. Andermatt?
Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews exprimèrent le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure. Sur quoi, le correspondant de l'_Écho de France_ riposta par ces trois lignes:
«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre collaborateur dans l'oeuvre que nous entreprenons.»
* * *
Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble. Le soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on éprouverait à marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se heurter aux mêmes obstacles.
Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre eût résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile épais.
Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:
--C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?
--Oui, Madame, mais je vous avoue...
--La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.
--Mais la porte du vestibule?
Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?
Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite.
Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage régulier, et, sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux.
Elle dit simplement:
--Je suis Mme Andermatt.
--Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.
Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le plus tranquille:
--Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé que je pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques renseignements...
--Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.
--Je ne sais pas... Je ne sais pas...
Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que, sous cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et nous nous tûmes, aussi gênés l'un que l'autre.
Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui dit:
--Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?
--Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.
--Vous parlerez... quelles que soient ces questions?
--Quelles qu'elles soient.
Il réfléchit et prononça:
--Vous connaissiez Louis Lacombe?
--Oui, par mon mari.
--Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
--Le soir où il a dîné chez nous.
--Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez plus?
--Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si vaguement!
--Vous comptiez donc le revoir?
--Le surlendemain, à dîner.
--Et comment expliquez-vous cette disparition?
--Je ne l'explique pas.
--Et M. Andermatt?
--Je l'ignore.
--Cependant...
--Ne m'interrogez pas là-dessus.
--L'article de l'_Écho de France_ semble dire...
--Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas étrangers à cette disparition.
--Est-ce votre avis?
--Oui.
--Sur quoi repose votre conviction?
--En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait tous les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu entre mon mari et l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue au cours de laquelle mon mari acquérait la preuve que ces papiers étaient aux mains des deux frères.
--Et il ne les a pas dénoncés?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les papiers de Louis Lacombe.
--Quoi?
Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le silence. Daspry continua:
--Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la police, faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois reprendre les papiers et cette chose... compromettante grâce à laquelle les deux frères exerçaient sur lui une sorte de chantage.
--Sur lui... et sur moi.
--Ah! sur vous aussi?
--Sur moi principalement.
Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit quelques pas, et revenant à elle:
--Vous avez écrit à Louis Lacombe?
--Certes... mon mari était en relations...
--En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est indispensable que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres lettres?
Toute rougissante, elle murmura:
--Oui.
--Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?
--Oui.
--M. Andermatt le sait donc?
--Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé l'existence, le menaçant de les publier si mon mari agissait contre eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale.
--Seulement, il a tout mis en oeuvre pour leur arracher ces lettres.
--Il a tout mis en oeuvre... du moins, je le suppose, car, à partir de cette dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les quelques mots très violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y a plus eu entre mon mari et moi aucune intimité, aucune confiance. Nous vivons comme deux étrangers.
--En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?
--Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer;--oh! cela, j'en suis certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée, s'il ne s'était pas emparé de ces maudites lettres...
--Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient cependant?
--Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette sûre.
--Alors?...
--J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!
--Allons donc! où se trouvait-elle?
--Ici.
Je tressautai.
--Ici!
--Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très ingénieux, passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à confectionner des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute.
--Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.
--Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté inoccupé. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé en outre que votre présence ne les gênerait pas le jour où ils auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forcé le coffre, a pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour bien montrer aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du _Gil Blas_, Étienne Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait.
Après un instant, Daspry demanda:
--C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a rien dit?
--Non.
--Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a pas paru plus sombre, plus soucieux?
--Non.
--Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres! Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré ici.
--Mais qui alors?
--Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons qu'entrevoir à travers tant de complications, le personnage mystérieux dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la première heure. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cet hôtel le 22 juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui qui a laissé la carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance et les preuves de la trahison des frères Varin.
--Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.
--Le correspondant de l'_Écho de France_, parbleu, ce Salvator! N'est-ce pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son article des détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré les secrets des deux frères?
--En ce cas, balbutia Mme Andermatt, avec effroi, il a mes lettres également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon Dieu!
--Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans détours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous pouvez apprendre.
--Que dites-vous!
--Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il agit contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M. Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.
--Comment?
--Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser les plans de Louis Lacombe?
--Oui.
--Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?
Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais Mme Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui poursuivait un but particulier, il devait n'attacher à ces lettres qu'une importance secondaire.
Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et Mme Andermatt, dans son désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec effusion, et promit de nous tenir au courant.
Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait reçu en réponse:
«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez tranquille. Je veille à tout. S.»
Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.
Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de cette affaire.
* * *
En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une lumière inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la découverte des deux sept de coeur! Pour ma part, j'en revenais toujours là, plus intrigué peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux cartes dont les sept petites figures transpercées avaient frappé mes yeux en de si troublantes circonstances. Quel rôle jouaient-elles dans le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur les plans de Louis Lacombe portait le nom de _Sept-de-coeur_?
Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude d'un autre problème dont la solution lui semblait plus urgente: il cherchait inlassablement la fameuse cachette.
--Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que Salvator n'y a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est si peu croyable que les frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur inappréciable.
Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour lui, il étendait ses investigations à toutes les autres pièces du pavillon: il scruta l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit.
Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle, garda la pioche et, désignant le terrain vague:
--Allons-y.
Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle que formaient les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira son attention. Il l'attaqua.
Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes au sol lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit à nu des ossements, un reste de squelette autour duquel s'effiloquaient encore des bribes de vêtements.
Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite plaque de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la plaque avait les dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges, d'un rouge de minium rongé par places, étaient au nombre de sept, disposées comme les sept points d'un sept de coeur, et percées d'un trou à chacune des sept extrémités.
--Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.
Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et que je dus me mettre au lit où je restai quarante-huit heures, fiévreux et brûlant, obsédé par des squelettes qui dansaient autour de moi et se jetaient à la tête leurs coeurs sanguinolents.
Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures, qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et tapoter.
--Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à autre, elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.
--Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.
Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais guéri. Un déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que je reçus vers cinq heures contribua, plus que tout, à mon complet rétablissement, tellement ma curiosité fut, de nouveau et malgré tout, piquée au vif.
Le pneumatique contenait ces mots:
«Monsieur,