Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur

Part 14

Chapter 143,736 wordsPublic domain

À onze heures, les officiers arrivèrent. Devanne les accueillit gaiement--quelque ennui que lui causât la perte de telles richesses artistiques, sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise humeur.--Ses amis d'Androl et Nelly descendirent.

Les présentations faites, on s'aperçut qu'il manquait un convive, Horace Velmont. Ne viendrait-il point?

Son absence eût réveillé les soupçons de Georges Devanne. Mais à midi précis, il entrait. Devanne s'écria:

--À la bonne heure! Vous voilà!

--Ne suis-je pas exact?

--Si, mais vous auriez pu ne pas l'être... après une nuit si agitée! car vous savez la nouvelle?

--Quelle nouvelle?

--Vous avez cambriolé le château.

--Allons donc!

--Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras à Miss Underdown, et passons à table... Mademoiselle, permettez-moi...

Il s'interrompit, frappé par le trouble de la jeune fille. Puis, soudain, se rappelant:

--C'est vrai, à propos, vous avez voyagé avec Arsène Lupin, jadis... avant son arrestation... La ressemblance vous étonne, n'est-ce pas?

Elle ne répondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina, elle prit son bras. Il la conduisit à sa place et s'assit en face d'elle.

Durant le déjeuner on ne parla que d'Arsène Lupin, des meubles enlevés, du souterrain, de Herlock Sholmès. À la fin du repas seulement, comme on abordait d'autres sujets, Velmont se mêla à la conversation. Il fut tour à tour amusant et grave, éloquent et spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne le dire que pour intéresser la jeune fille. Très absorbée, elle ne paraissait point l'entendre.

On servit le café sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le jardin français du côté de la façade principale. Au milieu de la pelouse, la musique du régiment se mit à jouer, et la foule des paysans et des soldats se répandit dans les allées du parc.

Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsène Lupin: «À trois heures tout sera là, je m'y engage.»

À trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait l'aile droite marquaient deux heures quarante. Elle les regardait malgré elle à tout instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se balançait paisiblement dans un confortable rocking-chair.

Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte d'impatience, mêlée d'angoisse, étreignait la jeune fille. Était-il admissible que le miracle s'accomplît, et qu'il s'accomplît à la minute fixée, alors que le château, la cour, la campagne étaient remplis de monde, et qu'en ce moment même le procureur de la République et le juge d'instruction poursuivaient leur enquête?

Et pourtant... pourtant, Arsène Lupin avait promis avec une telle solennité! Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionnée par tout ce qu'il y avait, en cet homme, d'énergie, d'autorité et de certitude. Et cela ne lui semblait plus un miracle, mais un événement naturel qui devait se produire par la force des choses.

Une seconde, leurs regards se croisèrent. Elle rougit et détourna la tête.

Trois heures... Le premier coup sonna, le deuxième coup, le troisième... Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers l'horloge, puis remit sa montre dans sa poche. Quelques secondes s'écoulèrent. Et voici que la foule s'écarta, autour de la pelouse, livrant passage à deux voitures qui venaient de franchir la grille du parc, attelées l'une et l'autre de deux chevaux. C'étaient de ces fourgons qui vont à la suite des régiments et qui portent les cantines des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrêtèrent devant le perron. Un sergent-fourrier sauta de l'un des sièges et demanda M. Devanne.

Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bâches, il vit, soigneusement rangés, bien enveloppés, ses meubles, ses tableaux, ses objets d'art.

Aux questions qu'on lui posa, le fourrier répondit en exhibant l'ordre qu'il avait reçu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait pris, le matin, au rapport. Par cet ordre, la deuxième compagnie du quatrième bataillon devait pourvoir à ce que les objets mobiliers déposés au carrefour des Halleux, en forêt d'Arques, fussent portés à trois heures à M. Georges Devanne, propriétaire du château de Thibermesnil. Signé: le colonel Beauvel.

--Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prêt, aligné sur le gazon, et sous la garde... des passants. Ça m'a semblé drôle, mais quoi! l'ordre était catégorique.

Un des officiers examina la signature: elle était parfaitement imitée, mais fausse.

La musique avait cessé de jouer, on vida les fourgons, on réintégra les meubles.

Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule à l'extrémité de la terrasse. Elle était grave et soucieuse, agitée de pensées confuses qu'elle ne cherchait pas à formuler. Soudain, elle aperçut Velmont qui s'approchait. Elle souhaita de l'éviter, mais l'angle de la balustrade qui borde la terrasse l'entourait de deux côtés, et une ligne de grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-roses et bambous, ne lui laissait d'autre retraite que le chemin par où s'avançait le jeune homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait sur ses cheveux d'or, agité par les feuilles frêles d'un bambou. Quelqu'un prononça très bas:

--J'ai tenu ma promesse de cette nuit.

Arsène Lupin était près d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.

Il répéta, l'attitude hésitante, la voix timide:

--J'ai tenu ma promesse de cette nuit.

Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvât l'intérêt qu'elle prenait à cet acte. Elle se tut.

Ce mépris irrita Arsène Lupin, et, en même temps, il avait le sentiment profond de tout ce qui le séparait de Nelly, maintenant qu'elle savait la vérité. Il eût voulu se disculper, chercher des excuses, montrer sa vie dans ce qu'elle avait d'audacieux et de grand. Mais, d'avance, les paroles le froissaient, et il sentait l'absurdité et l'insolence de toute explication. Alors il murmura tristement, envahi d'un flot de souvenirs:

--Comme le passé est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur le pont de la _Provence_. Ah! tenez... vous aviez, comme aujourd'hui, une rose à la main, une rose pâle comme celle-ci... Je vous l'ai demandée... vous n'avez pas eu l'air d'entendre... Cependant, après votre départ, j'ai trouvé la rose... oubliée sans doute... Je l'ai gardée...

Elle ne répondit pas encore. Elle semblait très loin de lui. Il continua:

--En mémoire de ces heures, ne songez pas à ce que vous savez. Que le passé se relie au présent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu cette nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne fût-ce qu'une seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie... Ne suis-je plus le même?

Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un mot, elle posa son doigt sur une bague qu'il portait à l'index. On n'en pouvait voir que l'anneau, mais le chaton, retourné à l'intérieur, était formé d'un rubis merveilleux.

Arsène Lupin rougit. Cette bague appartenait à Georges Devanne.

Il sourit avec amertume:

--Vous avez raison. Ce qui a été sera toujours. Arsène Lupin n'est et ne peut être qu'Arsène Lupin, et entre vous et lui, il ne peut même pas y avoir un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais dû comprendre que ma seule présence auprès de vous est un outrage...

Il s'effaça le long de la balustrade, le chapeau à la main. Nelly passa devant lui. Il fut tenté de la retenir, de l'implorer. L'audace lui manqua, et il la suivit des yeux, comme au jour lointain où elle traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle monta les degrés qui conduisent à la porte. Un instant encore sa fine silhouette se dessina parmi les marbres du vestibule. Il ne la vit plus.

Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin observait, immobile, la trace des petits pas empreinte dans le sable. Tout à coup, il tressaillit: sur la caisse de bambou contre laquelle Nelly s'était appuyée gisait la rose, la rose pâle qu'il n'avait pas osé lui demander... Oubliée sans doute, elle aussi? Mais oubliée volontairement ou par distraction?

Il la saisit ardemment. Des pétales s'en détachèrent. Il les ramassa un à un comme des reliques...

--Allons, se dit-il, je n'ai plus rien à faire ici. Songeons à la retraite. D'autant que si Herlock Sholmès s'en mêle, ça pourrait devenir mauvais.

* * *

Le parc était désert. Cependant, près du pavillon qui commande l'entrée, se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfonça dans les taillis, escalada le mur d'enceinte et prit, pour se rendre à la gare la plus proche, un sentier qui serpentait parmi les champs. Il n'avait point marché durant dix minutes que le chemin se rétrécit, encaissé entre deux talus, et comme il arrivait dans ce défilé, quelqu'un s'y engageait qui venait en sens inverse.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années peut-être, assez fort, la figure rasée, et dont le costume précisait l'aspect étranger. Il portait à la main une lourde canne, et une sacoche pendait à son cou.

Ils se croisèrent. L'étranger dit, avec un accent anglais à peine perceptible:

--Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du château?

--Tout droit, Monsieur, et à gauche dès que vous serez au pied du mur. On vous attend avec impatience.

--Ah!

--Oui, mon ami Devanne nous annonçait votre visite dès hier soir.

--Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parlé.

--Et je suis heureux d'être le premier à vous saluer. Herlock Sholmès n'a pas d'admirateur plus fervent que moi.

Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta aussitôt, car Herlock Sholmès le considéra des pieds à la tête, et d'un oeil à la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsène Lupin eut l'impression d'être saisi, emprisonné, enregistré par ce regard, plus exactement et plus essentiellement qu'il ne l'avait jamais été par aucun appareil photographique.

--Le cliché est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me déguiser avec ce bonhomme-là. Seulement... m'a-t-il reconnu?

Ils se saluèrent. Mais un bruit de pas résonna, un bruit de chevaux qui caracolent dans un cliquetis d'acier. C'étaient les gendarmes. Les deux hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour éviter d'être bousculés. Les gendarmes passèrent, et comme ils se suivaient à une certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin songeait:

--Tout dépend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a bien des chances pour qu'il abuse de la situation. Le problème est angoissant.

Quand le dernier cavalier les eut dépassés, Herlock Sholmès se releva et, sans rien dire, brossa son vêtement sali de poussière. La courroie de son sac était embarrassée d'une branche d'épines. Arsène Lupin s'empressa. Une seconde encore ils s'examinèrent. Et, si quelqu'un avait pu les surprendre à cet instant, c'eût été un spectacle émouvant que la première rencontre de ces deux hommes, si étranges, si puissamment armés, tous deux vraiment supérieurs, et destinés fatalement par leurs aptitudes spéciales à se heurter comme deux forces égales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre à travers l'espace.

Puis l'Anglais dit:

--Je vous remercie, Monsieur.

--Tout à votre service, répondit Lupin.

Ils se quittèrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholmès vers le château.

Le juge d'instruction et le procureur étaient partis après de vaines recherches, et l'on attendait Herlock Sholmès avec une curiosité que justifiait sa grande réputation. On fut un peu déçu par son aspect de bon bourgeois, qui différait si profondément de l'image qu'on se faisait de lui. Il n'avait rien du héros de roman, du personnage énigmatique et diabolique qu'évoque en nous l'idée de Herlock Sholmès. Devanne, cependant, s'écria plein d'exubérance:

--Enfin, Maître, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que j'espérais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est passé, puisque cela me vaut le plaisir de vous voir. Mais, à propos, comment êtes-vous venu?

--Par le train!

--Quel dommage! Je vous avais cependant envoyé mon automobile au débarcadère.

--Une arrivée officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique! Excellent moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.

Ce ton peu engageant déconcerta Devanne qui, s'efforçant de plaisanter, reprit:

--La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais écrit.

--Et pourquoi?

--Parce que le vol a eu lieu cette nuit.

--Si vous n'aviez pas annoncé ma visite, Monsieur, il est probable que le vol n'aurait pas eu lieu cette nuit.

--Et quand donc?

--Demain, ou un autre jour.

--Et en ce cas?

--Lupin eût été pris au piège.

--Et mes meubles?

--N'auraient pas été enlevés.

--Mes meubles sont ici.

--Ici?

--Ils ont été ramenés à trois heures.

--Par Lupin?

--Par deux fourgons militaires.

Herlock Sholmès enfonça violemment son chapeau sur sa tête et rajusta son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'écria:

--Que faites-vous?

--Je m'en vais.

--Et pourquoi?

--Vos meubles sont là, Arsène Lupin est loin. Mon rôle est terminé.

--Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce qui s'est passé hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons le plus important, comment Arsène Lupin est entré, comment il est sorti, et pourquoi, quelques heures plus tard, il procédait à cette restitution.

--Ah! vous ignorez...

L'idée d'un secret à découvrir adoucit Herlock Sholmès.

--Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible, seuls.

La phrase désignait clairement les assistants. Devanne comprit et introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui semblaient comptées d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholmès lui posa des questions sur la soirée de la veille, sur les convives qui s'y trouvaient, sur les habitués du château. Puis il examina les deux volumes de la Chronique, compara les cartes du souterrain, se fit répéter les citations relevées par l'abbé Gélis, et demanda:

--C'est bien hier que, pour la première fois, vous avez parlé de ces deux citations?

--Hier.

--Vous ne les aviez jamais communiquées à M. Horace Velmont?

--Jamais.

--Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.

--Dans une heure!

--Arsène Lupin n'a pas mis davantage à résoudre le problème que vous lui avez posé.

--Moi!... je lui ai posé...

--Eh! oui, Arsène Lupin et Velmont, c'est la même chose.

--Je m'en doutais... ah! le gredin!

--Or, hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les éléments de vérité qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines. Et, dans le courant de la nuit, Lupin a trouvé le temps de comprendre, de réunir sa bande et de vous dévaliser. J'ai la prétention d'être aussi expéditif.

Il se promena d'un bout à l'autre de la pièce en réfléchissant, puis s'assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux.

Devanne attendit, assez embarrassé.

--Dort-il? Réfléchit-il?

À tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il l'aperçut au bas de l'escalier de la galerie, à genoux, et scrutant le tapis.

--Qu'y a-t-il donc?

--Regardez... là... ces taches de bougie...

--Tiens, en effet... et toutes fraîches...

--Et vous pouvez en observer également sur le haut de l'escalier, et davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsène Lupin a fracturée, et dont il a enlevé les bibelots pour les déposer sur ce fauteuil.

--Et vous en concluez?

--Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution qu'il a opérée. Mais c'est un côté de la question que je n'ai pas le temps d'aborder. L'essentiel, c'est le tracé du souterrain.

--Vous espérez toujours...

--Je n'espère pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle à deux ou trois cents mètres du château?

--Une chapelle en ruines, où se trouve le tombeau du duc Rollon.

--Dites à votre chauffeur qu'il nous attende auprès de cette chapelle.

--Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prévenir... Mais, d'après ce que je vois, vous estimez que le souterrain aboutit à la chapelle. Sur quel indice...

Herlock Sholmès l'interrompit:

--Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une échelle et une lanterne.

--Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une échelle?

--Apparemment, puisque je vous les demande.

Devanne, quelque peu interloqué par cette rude logique, sonna. Les deux objets furent apportés.

Les ordres se succédèrent alors avec la rigueur et la précision de commandements militaires.

--Appliquez cette échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot Thibermesnil...

Devanne dressa l'échelle et l'Anglais continua:

--Plus à gauche... à droite... Halte!... Montez... Bien... Toutes les lettres de ce mot sont en relief, n'est-ce pas?

--Oui.

--Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans l'autre?

Devanne saisit la lettre H, et s'exclama:

--Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui donc vous a révélé?...

Sans répondre, Herlock Sholmès reprit:

--Pouvez-vous, d'où vous êtes, atteindre la lettre R? Oui... Remuez-la plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on pousse et que l'on retire.

Devanne remua la lettre R. À sa grande stupéfaction, il se produisit un déclanchement intérieur.

--Parfait, dit Herlock Sholmès. Il ne vous reste plus qu'à glisser votre échelle à l'autre extrémité, c'est-à-dire à la fin du mot Thibermesnil... Bien... Et maintenant, si je ne me suis pas trompé, si les choses s'accomplissent comme elles le doivent, la lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet.

Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre L. La lettre L s'ouvrit, mais Devanne dégringola de son échelle, car toute la partie de la bibliothèque située entre la première et la dernière lettre du mot, pivota sur elle-même et découvrit l'orifice du souterrain.

Herlock Sholmès prononça, flegmatique:

--Vous n'êtes pas blessé?

--Non, non, fit Devanne en se relevant, pas blessé, mais ahuri, j'en conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain béant...

--Et après? Cela n'est-il pas exactement conforme à la citation de Sully?

--En quoi, Seigneur?

--Dame! L'H tournoie, l'R frémit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui a permis à Henri IV de recevoir Mlle de Tancarville à une heure insolite.

--Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi.

--Louis XVI était grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un «Traité des serrures de combinaison» qu'on lui attribue. De la part de Thibermesnil, c'était se conduire en bon courtisan que de montrer à son maître ce chef-d'oeuvre de mécanique. Pour mémoire, le roi écrivit: 2-6-12, c'est-à-dire, H. R. L., la deuxième, la sixième et la douzième lettre du mot.

--Ah! parfait, je commence à comprendre... Seulement, voilà... Si je m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas comment Lupin a pu y pénétrer. Car, remarquez-le bien, il venait du dehors, lui.

Herlock Sholmès alluma la lanterne et s'avança de quelques pas dans le souterrain.

--Tenez, tout le mécanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent à l'envers. Lupin n'a donc eu qu'à les faire jouer de ce côté-ci de la cloison.

--Quelle preuve?

--Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait même prévu que les rouages auraient besoin d'être graissés, fit Herlock Sholmès non sans admiration.

--Mais alors il connaissait l'autre issue?

--Comme je la connais. Suivez-moi.

--Dans le souterrain?

--Vous avez peur?

--Non, mais êtes-vous sûr de vous y reconnaître?

--Les yeux fermés.

Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore deux fois douze autres. Puis, ils enfilèrent un long corridor dont les parois de briques portaient la marque de restaurations successives et qui suintaient par places. Le sol était humide.

--Nous passons sous l'étang, remarqua Devanne, nullement rassuré.

Le couloir aboutit à un escalier de douze marches, suivi de trois autres escaliers de douze marches qu'ils remontèrent péniblement, et ils débouchèrent dans une petite cavité taillée à même le roc. Le chemin n'allait pas plus loin.

--Diable, murmura Herlock Sholmès, rien que des murs nus, cela devient embarrassant.

--Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois nullement la nécessité d'en savoir plus long. Je suis édifié.

Mais, ayant levé la tête, l'Anglais poussa un soupir de soulagement: au-dessus d'eux se répétait le même mécanisme qu'à l'entrée. Il n'eut qu'à faire manoeuvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula. C'était, de l'autre côté, la pierre tombale du duc Rollon, gravée des douze lettres en relief «Thibermesnil». Et ils se trouvèrent dans la petite chapelle en ruines que l'Anglais avait désignée.

--«Et l'on va jusqu'à Dieu», c'est-à-dire jusqu'à la chapelle, dit-il, rapportant la fin de la citation.

--Est-ce possible, s'écria Devanne, confondu par la clairvoyance et la vivacité de Herlock Sholmès, est-ce possible que cette simple indication vous ait suffi?

--Bah! fit l'Anglais, elle était même inutile. Sur l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, le trait se termine à gauche, vous le savez, par un cercle, et à droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais si effacée qu'on ne peut la voir qu'à la loupe. Cette croix signifie évidemment la chapelle où nous sommes.

Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.

--C'est inouï, miraculeux, et cependant d'une simplicité enfantine! Comment personne n'a-t-il jamais percé ce mystère?

--Parce que personne n'a jamais réuni les trois ou quatre éléments nécessaires, c'est-à-dire les deux livres et les citations... Personne, sauf Arsène Lupin et moi.

--Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abbé Gélis... Nous en savions tous deux autant que vous, et néanmoins...

Sholmès sourit.

--Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte à déchiffrer les énigmes.

--Mais voilà dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...

--Bah! l'habitude...

Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'écria:

--Tiens, une automobile qui attend!

--Mais c'est la mienne!

--La vôtre? mais je pensais que le chauffeur n'était pas revenu.

--En effet... et je me demande...

Ils s'avancèrent jusqu'à la voiture, et Devanne, interpellant le chauffeur:

--Édouard, qui vous a donné l'ordre de venir ici?

--Mais, répondit l'homme, c'est M. Velmont.

--M. Velmont? Vous l'avez donc rencontré?

--Près de la gare, et il m'a dit de me rendre à la chapelle.

--De vous rendre à la chapelle! mais pourquoi?

--Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.

Devanne et Herlock Sholmès se regardèrent. Devanne dit:

--Il a compris que l'énigme serait un jeu pour vous. L'hommage est délicat.

Un sourire de contentement plissa les lèvres minces du détective. L'hommage lui plaisait. Il prononça, en hochant la tête:

--C'est un homme. Rien qu'à le voir, d'ailleurs, je l'avais jugé.

--Vous l'avez donc vu?

--Nous nous sommes croisés tout à l'heure.

--Et vous saviez que c'était Horace Velmont, je veux dire Arsène Lupin?

--Non, mais je n'ai pas tardé à le deviner... à une certaine ironie de sa part.

--Et vous l'avez laissé échapper?

--Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq gendarmes qui passaient.

--Mais, sacrebleu! c'était l'occasion ou jamais de profiter...

--Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit d'un adversaire comme Arsène Lupin, Herlock Sholmès ne profite pas des occasions... il les fait naître...

Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et Herlock Sholmès s'installèrent au fond de la confortable limousine. Édouard donna le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des bouquets d'arbres défilèrent. Les molles ondulations du pays de Caux s'aplanirent devant eux. Soudain les yeux de Devanne furent attirés par un petit paquet posé dans un des vide-poches.

--Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc? Mais c'est pour vous.

--Pour moi?

--Lisez: «M. Herlock Sholmès, de la part d'Arsène Lupin.»