Part 9
[54] En 1768 Mlle G., que Marmontel appelait _la belle damnée_, s'était montrée aux promenades de Longchamp dans un char d'une élégance exquise. On remarqua surtout les armes parlantes qui en décoraient les panneaux. Au milieu de l'écusson se voyait un marc d'or d'où sortait un gui de chêne; les Grâces servaient de support, et les Amours couronnaient le cartouche.
Le comte Dubarri possédait aux environs de Paris une petite maison de campagne où il élevait en cachette une jolie villageoise nommée _Barbe_. Le chevalier de G. découvrit la cachette, et dit à Mlle Arnould qu'il avait profité de l'absence du comte pour lui souffler sa maîtresse. «_Vous êtes bien heureux_, répondit-elle, _que ce n'ait pas été son jour de BARBE_.»
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Le baron de Grimm n'était pas riche en agrémens extérieurs, mais sa mise était toujours fort recherchée, et pour corriger les défauts de son visage, il y mettait du _rouge et du blanc_. Mlle Fel de l'Opéra, à laquelle il faisait une cour assidue, parlait un jour de la laideur de son soupirant. «_De quoi te plains-tu_, lui dit Sophie, _n'est-il pas fait à peindre?_»
Elle rencontra sur l'escalier du théâtre une très-agréable chanteuse des choeurs qui tenait par la main une petite fille.--_Mon Dieu, le joli enfant! à qui est-il?_--A moi, mademoiselle.--_A vous? mais il me semble que vous n'êtes pas mariée._--Non, mademoiselle, mais je suis de l'Opéra.
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On lui racontait l'histoire singulière d'un curé de la Guienne, qui, pour avoir gardé une continence trop parfaite, éprouva une longue maladie à laquelle il eût succombé sans une demoiselle qui voulut bien être son médecin. «_Tel est l'empire de notre sexe_, dit Sophie; _la femme est comme la grâce à laquelle on peut résister, mais à laquelle on ne résiste jamais_.»
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Le lundi gras 1775, Mme Dugas, femme d'un gentilhomme lyonnais, suivit pendant quelque temps, au bal de l'Opéra, un masque habillé en vieille femme, qu'un jeune cavalier accompagnait. Croyant reconnaître la reine à laquelle le comte d'Artois donnait le bras, Mme Dugas se précipita à ses genoux et lui demanda la permission de lui baiser la main.--Vous ne me connaissez pas, Madame, répondit le masque.--Mettez la main sur mon coeur, s'écria Mme Dugas, et sentez à ses battemens s'il méconnaît des maîtres pour lesquels il est passionné.--En même temps elle prit la main du masque, la porta à son coeur et la baisa. Le masque embarrassé s'esquiva dans la foule, et Mme Dugas se releva au milieu d'un concours nombreux attiré par la nouveauté du spectacle, et l'accompagnant de mille battemens de mains. Le masque que Mme Dugas avait pris pour la reine était Sophie Arnould, qui s'en est fort amusée avec ses amis.
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Mlle Dubois, de la Comédie-Française, laissa en mourant plus de 25,000 l. de rentes. C'était, en son temps, une des courtisanes les plus citées pour leur cupidité et l'art d'escroquer les dupes; du reste elle avait toujours été médiocre au théâtre, et n'avait pas su tirer parti des heureux moyens que la nature lui avait donnés. Un jour elle se plaignait d'approcher de trente ans, quoiqu'elle en eût davantage. «_Console-toi_, lui dit Sophie, _tu t'en éloignes tous les jours_.»
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Dans le cours de ses folies amoureuses, Mlle Laguerre n'eut qu'une seule fille, qui mourut en bas âge[55]. Lorsque Sophie apprit que sa camarade était enceinte, elle s'écria: «_Ah! tant mieux, nous verrons les fruits de LA GUERRE._»
[55] Barthe dit à ce sujet, dans ses Statuts pour l'Opéra:
Donnons ordre à ces demoiselles De n'accoucher que rarement; En deux ans une fois, une fois seulement: Paris ne goûte point ces couches éternelles. Dans un embarras maudit Ces accidens-là nous plongent: Plus leur taille s'arrondit Plus nos visages s'allongent.
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Le duc de D., abandonné à toutes les suites malheureuses d'une mauvaise conduite, fut exilé pour ses déportemens. Ce jeune seigneur, avant de partir, alla avec plusieurs amis souper chez Mlle Arnould, et jura entre ses mains qu'il conserverait son coeur à toutes les nymphes de l'Opéra. «_Quelle injustice!_ s'écria Sophie; _on exile ce pauvre duc parce qu'il s'est ruiné pour quelques jolies femmes; mais il n'a fait que suivre l'usage_.»
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Dorat[56] dissipa une fortune assez considérable en magnifiques éditions de ses ouvrages; celle de ses Fables lui coûta 30,000 fr. et se vendit mal. Des malins en coupèrent les estampes, les payèrent au libraire et lui laissèrent les vers. Ces mortifications ne le rebutèrent pas; il rassembla toutes les poésies qui lui restaient en porte-feuille, et en intitula le recueil: _Mes nouveaux Torts_. Sophie lui dit: «_C'est de tous vos ouvrages celui qui remplit le mieux son titre._»
[56] Ce poëte mourut à Paris d'une maladie de langueur, le 29 avril 1780. On lui fit cette épitaphe:
De nos papillons enchanteurs Emule trop fidèle, Il caressa toutes les fleurs, Excepté l'immortelle.
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Lorsque Lekain mourut (le 8 février 1778), on dit que ce tragédien, en passant l'_Achéron_, avait laissé ses talens sur _la rive_. En effet, Larive possédait à un degré éminent tous les talens de la déclamation. En 1775 il mit au théâtre _Pygmalion_, scène lyrique de J.-J. Rousseau, et joua ce monologue avec un charme qui lui fit beaucoup de partisans. Mlle R. ayant dans cette pièce représenté la statue, Sophie dit que «_c'était le meilleur rôle qu'elle eût encore fait_.»
Un mélomane proposa sérieusement de mettre en opéra les douze travaux d'Hercule. Un jour qu'on dissertait sur les hauts faits de ce demi-dieu, un plaisant dit qu'il fallait qu'Hercule sût la physique pour opérer tant de prodiges. «_En ce cas_, répartit Mlle Arnould, _il était impossible de résister à un savant de cette force-là_.»
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M. Dupin, fils de l'ancien fermier général de ce nom, avait été l'élève de J.-J. Rousseau, et c'était un des plus mauvais sujets que l'on pût voir; il entretenait une danseuse de l'Opéra qui l'aimait beaucoup. Quelqu'un s'étonnant que cette fille eût pu s'attacher à un amant si peu généreux: «_Il paraît qu'elle n'est pas sur sa bouche_, répondit Sophie; _elle est contente pourvu qu'elle ait Dupin_ (du pain).»
Un jeune mousquetaire, connu par plus d'une gasconnade, racontait qu'il s'était un jour battu avec un _comte italien_, et qu'avec la pointe de son épée il lui avait enlevé un oeil, lequel était resté au bout du fer comme un bouton de fleuret. Tout le monde se mit à rire, et Sophie lui dit: «_Bah! c'est un CONTE BORGNE que vous faites là._»
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Un acteur de l'Opéra s'était marié à une jolie personne de province; ses camarades étant allés visiter sa nouvelle compagne, Mlle Arnould s'amusa surtout à lutiner la mariée, qui lui dit naïvement:--Je vous assure que c'est un fort bon acteur.--_Vous confirmez sa réputation_, répartit Sophie; _il a toujours passé pour bien entrer dans son personnage_.
Mlle C.[57] des Italiens était une femme superbe, mais prodigieusement grosse et grande; elle eut beaucoup d'amans, entr'autres le duc de Fronsac. Satisfaite de sa fortune, elle quitta la scène au moment même où les plaisirs et la gloire l'environnaient. Un jeune homme vivement épris de cette courtisane ne se lassait pas d'en vanter les talens et les grâces. Sophie ennuyée de cette apologie, s'écria: «_Tout le monde connaît son grand mérite, Monsieur; mais on s'est si souvent étendu sur ce sujet-là qu'il devrait être épuisé._»
[57] Cette actrice chantait ordinairement fort bien dans _la Fausse Magie_ l'ariette qui commence par ces mots: _Comme un éclair_. Elle venait de finir assez mal ce morceau, lorsqu'un amateur arrive tout essoufflé dans une loge, et demande vivement:--A-t-elle chanté _Comme un éclair_?--Non, Monsieur, elle a chanté _comme un cochon_.
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Elle assistait à une partie de pêche où il se trouva un de ces bavards ennuyeux qui se croient propres à tout, et qui ressemblent en tout à la mouche du coche. Cet homme s'approcha de Mlle Arnould, et lui demanda avec sa loquacité ordinaire, la permission de _pêcher_ avec elle. «_Eh quoi! Monsieur_, répartit Sophie, _vous voulez PÊCHER et vous n'avez pas le FILET_.»
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Marmontel travailla pour les trois principaux théâtres; il aimait beaucoup les femmes et était fort entreprenant auprès d'elles; Mlle Arnould faisant allusion à ses travaux dramatiques et galans, disait: «_Je ne voudrais pas combattre avec cet homme-là, il est armé de toutes PIÈCES._»
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On donna en 1776 un ballet intitulé _les Romans_. Cet ouvrage rappelant les anciens tournois fut exécuté avec beaucoup de pompe et d'appareil. On y remarqua Mlle Duplant déguisée en homme sous les traits de FERRAGUS, prince de Castille, et elle remplit à merveille ce rôle fier et vigoureux. Cette actrice dit en rentrant au foyer:--En vérité, la moitié du parterre m'a prise pour un homme.--_Qu'est-ce que cela fait_, reprit Sophie, _si l'autre moitié sait le contraire_?
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Champfort, après avoir composé quelques comédies, voulut s'élever sur un ton plus haut et donna sa tragédie de _Mustapha et Zéangir_. Quelqu'un annonçant la première représentation de cette pièce dit qu'elle avait brouillé Thalie avec l'auteur. «_Il paraît_, répartit Sophie, _que Champfort prend la chose au tragique_.»
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Mlle Coupé[58], retirée depuis longtemps de l'Opéra, vivait avec M. Rollin, fermier général. Elle vint un soir à l'Opéra et causa avec des actrices. Quelqu'un s'informa quelle était cette dame: «_Eh quoi!_ répondit Sophie, _vous ne la reconnaissez pas? C'est l'histoire ancienne de M. Rollin._»
[58] Cette actrice avait été fort jolie et méritait le quatrain suivant:
Coupé, mille Amours sur vos traces Viennent entendre vos chansons; Vous les attirez par vos sons, Et les retenez pas vos grâces.
N.
Mlle Levasseur devait à l'art la moitié de ses charmes, et son cabinet de toilette était un sanctuaire impénétrable lorsque la prêtresse y opérait ses mystères. Sophie étant allée la voir dans ce moment critique, une femme de chambre lui dit confidentiellement que sa maîtresse ne pouvait la recevoir parce qu'elle faisait son visage. Sophie tire aussitôt sa boîte à rouge, en répondant: «_Portez-lui cela de ma part, et dites-lui que c'est pour l'achever de peindre._»
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Un habitué de l'Opéra se plaignait de ce que les actrices dirigeaient tout, brouillaient tout et commandaient en despotes dans ce spectacle. «_Voulez-vous_, dit Sophie, _que ce soient les hommes qui distribuent les rôles, et qui règnent sur ce théâtre? nommez les femmes directrices; car tant que les hommes resteront directeurs, ils seront eux-mêmes dirigés par les femmes_.»
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On lui demandait ce qu'elle pensait de l'arcade qui sert de porte à l'hôtel Thélusson, situé au bout de la rue Cérutti. Elle répondit: «_C'est une grande bouche qui s'ouvre pour dire une sottise._»
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Louise Contat[59], nommée par les gens de lettres la Thalie de la Comédie-Française, eut Préville pour maître; elle débuta le 3 février 1776. Une jolie figure, des grâces naïves, un son de voix enchanteur, et cet art d'être propre à _presque_ tous les emplois, firent sa réputation. Sophie assistant à la représentation d'un drame où cette actrice était fort déplacée, riait continuellement, et disait à ses voisins qui s'étonnaient de cette gaieté folle: «_Je ne cesserai de rire que lorsqu'elle me fera pleurer._»
[59] A Mlle Contat, jouant le rôle de Thalie dans _la Centenaire_ de Corneille:
A voir tous les Amours voltiger sur vos traces, A cet air enchanteur, à ce ton séduisant, On croirait que Thalie a cédé son talent A la plus belle des trois Grâces.
HOFFMAN.
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Un journaliste publia en 1776 une lettre de Sophie Arnould, dans laquelle cette actrice annonce qu'elle est née en 1744, qu'elle a reçu le jour dans l'alcove de l'amiral de Coligny, et que cette anecdote est la seule illustration de sa naissance. On lui répondit fort poliment qu'elle se trompait sur ces trois points; 1º que son baptistaire datait du 14 février 1740; 2º que les chambres à coucher des grands seigneurs du seizième siècle étaient sans alcoves; 3º qu'une actrice de l'Opéra n'avait pas besoin d'une autre illustration que celle de ses talens ou de sa beauté.
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La mort du prince de Conti laissa veuves beaucoup de vierges de l'Opéra. On trouva dans son immense mobilier plusieurs milliers de bagues de différentes espèces. Son altesse avait l'habitude de constater chacun de ses exploits amoureux par cette légère dépouille; il fallait que la femme dont il obtenait les faveurs lui donnât sa bague ou son anneau, et sur le champ il étiquetait ce bijou du nom de l'ancienne propriétaire. Quelqu'un parlant à Sophie de cette singulière manie, elle répondit: «_Je ne vois en cela qu'une allégorie; une femme aimable n'est-elle pas un anneau qui circule dans la société, et que chacun peut mettre à son doigt?_»
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Colardeau, dans la vigueur de l'âge, périt victime d'une passion malheureuse. Il était lié depuis longtemps avec deux filles célèbres qui, à l'instar de Mlle G., avaient dans leur hôtel un théâtre et tous les accessoires de l'opulence. Colardeau fit, en faveur de l'aînée, vivement éprise de lui, un drame en deux actes intitulé: _La Courtisane amoureuse_; mais cette courtisane[60], ingrate et perfide, laissa à son favori un souvenir amer de ses embrassemens, et la santé délicate du poëte en fut altérée au point de périr insensiblement. Au commencement de cette maladie de langueur, un de ses amis voulant en déguiser la cause, dit à Sophie qu'il était malade de la petite vérole. «_Bah!_ reprit-elle, _est-ce que vous prenez Colardeau pour un enfant?_»
[60] M. de Bièvre disait que le coeur des courtisanes est comme un miroir qui réfléchit tous les objets qu'on lui présente, sans en garder jamais aucun souvenir.
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On lui faisait remarquer les armoiries d'un certain duc connu par le déréglement de ses moeurs et la nullité de ses moyens. «_Voilà_, dit-elle, _une affiche bien pompeuse pour une pièce bien médiocre_.»
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Un abbé qui pinçait agréablement de la guitare, fut prié d'accompagner une romance. Il y consentit quoiqu'il eût la voix fausse. On demanda ensuite à un musicien nommé _Lemoine_ comment il trouvait que l'abbé eût chanté?--Parfaitement, répondit-il.--Cela est faux, dit tout bas quelqu'un.--_En ce cas_, reprit Sophie, _LEMOINE répond comme l'ABBÉ chante_.
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Elle donnait un repas où se trouva Linguet[61], son conseil et son ami. A chaque mets qu'on lui offrait, cet avocat répondait modestement qu'il avait peu d'appétit, et cependant il acceptait tout et mangeait comme un ogre. Mlle Arnould dit aux convives au moment où Linguet usait encore de son refrain: «_Vous pouvez en croire monsieur, la_ faim _de l'orateur est de persuader_.» (La fin.)
[61] Le _maréchal_ duc de Duras était chargé en 1779 de la surveillance des théâtres. Linguet ayant dans une de ses feuilles maltraité ce seigneur au sujet de ses vexations contre Mlle Sainval aînée, celui-ci fit dire au journaliste qu'il eût à s'abstenir de parler de lui, ou qu'il lui ferait donner des coups de bâton. _Tant mieux_, répliqua Linguet; _on pourra du moins dire qu'il s'est servi de son bâton_.
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_Colalto_ était un acteur de la Comédie-Italienne dans le rôle de _Pantalon_, où il excella pendant vingt ans. La pièce des _Trois Jumeaux Vénitiens_ rend son nom immortel, et l'on se souviendra longtemps de l'art étonnant avec lequel ce comédien exécutait et variait ses différens rôles. On sait que Mlle R. se mettait souvent en homme. Un plaisant ayant fait courir le bruit que cette actrice allait se marier: «_Je gage_, dit Sophie, _que c'est avec Colalto, car R. aime beaucoup les PANTALONS_.»
Mlle Laguerre était fort avare et faisait de temps en temps la vente de ses meubles et de ses bijoux. Un jour qu'elle procédait à cette opération, des femmes de qualité marchandèrent divers objets précieux, et se plaignirent de leur chèreté. «_Il paraît, Mesdames_, leur dit Mlle Arnould, _que vous voudriez les avoir à prix coûtant_.»
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Gluck[62] a la gloire d'avoir fait en musique ce que Corneille a fait en poésie; il a conçu, il a créé la véritable tragédie lyrique. _Iphigénie_, _Orphée_, _Alceste_ et _Armide_ sont des chefs-d'oeuvres qui ne vieilliront jamais. Cependant le mérite de ce célèbre compositeur éprouva de violentes critiques. Un Picciniste disait à Mlle Arnould:--L'illusion est détruite, la musique de Gluck est tombée.--_Oui, tombée du ciel_, répondit-elle.
[62] Marmontel s'était uni à Piccini pour refaire l'opéra de _Roland_. Les Gluckistes logèrent le poëte rue _des Mauvaises-Paroles_, et le musicien rue _des Petits-Champs_. Les Piccinistes prirent leur revanche, et firent placarder que le chevalier Gluck, auteur d'_Iphigénie_, d'_Orphée_, d'_Alceste_ et d'_Armide_, logeait rue _du Grand-Hurleur_.
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En 1776, trois nouvelles actrices débutèrent pour le chant à l'Opéra. Mademoiselle Lambert avait une jolie figure, mais point de talent; Mlle Sevri faisait de jolies cadences, mais avait besoin de goût; enfin Mlle Monville possédait une belle voix, mais était gauche au théâtre. Ces trois nymphes, qui déjà avaient placé leur honneur à fonds perdu, se promenaient un soir au Palais-Royal. Quelqu'un ayant demandé qui elles étaient, Sophie répondit: «_Ce sont trois GRACES qui prennent l'air un peu tard._» (_l'R._)
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Dauberval, célèbre danseur de l'Opéra et compositeur du charmant ballet de _la Fille mal gardée_, s'était chargé de l'éducation théâtrale d'une jolie figurante. Un jour qu'elle avait dansé un nouveau pas, Dauberval dit à ses camarades d'un air satisfait:--Trouvez-vous que mon élève ait fait des progrès?--Sophie Arnould s'apercevant que l'embonpoint de cette danseuse s'augmentait chaque jour, répondit aussitôt:--_Une écolière docile doit profiter à vue d'oeil sous un maître tel que vous._
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Un officier aux gardes nommé de la Roirie devint éperdument amoureux de Mlle Beaumesnil[63], actrice de l'Opéra, l'enleva à son oncle qui l'entretenait, et non content de cet exploit, voulut l'épouser. Ce jeune fou fit part à Sophie de son projet; elle tâcha de l'en détourner, et finit par lui dire: «_Prenez-y garde, le coeur d'une femme galante est comme une rose dont chaque amant emporte une feuille; il ne reste bientôt plus que l'épine au mari._»
[63] Cette nymphe eut la générosité de refuser les propositions de son amant, qui, de désespoir, se retira à la Trappe: il démentit en cela le caractère national.
Lorsqu'un objet fait résistance, L'Anglais fier et vain s'en offense; L'Italien est désolé; L'Espagnol est inconsolable; L'Allemand se console à table; Le Français est tout consolé.
N.
M. Gruet, avocat en parlement, et M. A. M., gendre de Mlle Arnould, ont remporté en 1776 le prix de l'Académie française. Tous les deux, par un pur hasard, avaient choisi pour sujet _les Adieux d'Hector et d'Andromaque_. M. A. M., engoué de ce brillant succès, dit à sa belle-mère:--Si je ne suis pas de l'Académie à trente ans, je me brûle la cervelle.--_Taisez-vous, cerveau brûlé_, répartit Sophie.
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Ce littérateur a fait plusieurs pièces de théâtre, dont une en vers intitulée _le Rendez-Vous du Mari_, fut représentée en 1780. Il joua lui-même, au Théâtre-Français en 1791, le rôle de _Nasser_ dans sa tragédie d'_Abdelasis et Zuleima_, et il réclama l'indulgence du public dans une fable qu'il lui adressa. Une partie des OEuvres poétiques de M. A. M. a été imprimée en 1808, sous le titre d'_Année champêtre_. On y trouve les vers suivans destinés pour le portrait de Sophie Arnould:
Ses grâces, ses talens ont illustré son nom; Elle a su tout charmer, jusqu'à la jalousie: Alcibiade en elle eût cru voir Aspasie, Maurice, Lecouvreur; et Gourville, Ninon.
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M. de *** avait épousé deux femmes. La première était riche et sage; la seconde pauvre et galante. «_La destinée de cet homme est singulière_, disait Mlle Arnould; _dans sa jeunesse il a eu la corne d'abondance, et dans sa vieillesse il a l'abondance des cornes_.»
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On avait ôté à l'auteur du _Devin du Village_ ses entrées à l'Opéra, à cause de sa Lettre sur la musique. Lorsqu'on voulut les lui rendre:--Pourquoi, dit-il, me dérangerais-je de si loin pour aller à l'Opéra, tandis que j'ai à ma porte les chouettes de la forêt de Montmorency?--Mlle Arnould dit en apprenant cette boutade:--_Le goût de Jean-Jacques est fort naturel; un hibou[64] doit aimer les chouettes._
[64] Mme N. disait: On reproche à Jean-Jacques d'être un hibou; oui, mais c'est celui de Minerve; et quand je songe au _Devin du Village_, j'ajoute: déniché par les Grâces.
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Une très-jolie femme, mais peu spirituelle et fort ennuyeuse, se plaignait d'être obsédée par la foule de ses amans. «_Hé! madame_, lui dit Sophie, _il vous est bien facile de les éloigner; vous n'avez qu'à parler_.»
Robbé de Beauveset logeait et vivait en 1776 chez la duchesse d'Olonne, si fameuse par le déréglement de ses moeurs. M. de Laverdi, contrôleur général, avait fait obtenir à ce poëte une pension de 1,200 liv., à condition qu'il brûlerait tous ses ouvrages licencieux. On regretta surtout un poëme intitulé _la Jobiade_, dans un des chants duquel les diables assemblés composent le poison dont ils se proposent d'infecter le vertueux Job, et avec lui le genre humain. Ce morceau ayant paru manuscrit, Sophie Arnould s'écria en le lisant: «_Quelle audace poétique! Pour peindre_ la cacomonade _avec tant d'énergie, il faut que l'auteur soit bien plein de son sujet_[65].»
[65] Ce mot a été attribué à Piron; mais souvent les beaux esprits se rencontrent.
Sophie Arnould avait son franc-parler dans tous les lieux où elle se trouvait. La facilité avec laquelle elle saisissait l'à-propos, la tournure plaisante qu'elle donnait aux choses les plus sérieuses, tout en elle faisait goûter les folies qu'elle débitait. Un capitaine de dragons, pour vivre avec plus d'aisance, s'était associé avec une antique beauté qui partageait avec lui son lit, sa table et sa bourse. Un de ses amis le rencontrant au foyer de l'Opéra, persifla son incroyable constance. Sophie dit à cet étourdi: «_Monsieur, une vieille bannière est l'honneur du capitaine._»
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Le vieux duc de *** avait pris pour ses menus plaisirs une jeune figurante qui perdit en peu de temps son embonpoint et sa fraîcheur. On faisait remarquer à Sophie ce changement subit. «_Hélas!_ dit-elle, _une jeune fille entre les mains d'un vieillard est un oiseau entre les mains d'un enfant_.»
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