Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique.

Part 8

Chapter 83,515 wordsPublic domain

Ce qui a surtout nui à l'abbé Terray[44] dans l'esprit des Parisiens, c'est qu'il montrait dans ses réponses trop de mépris pour l'opinion publique. On lui reprochait un jour qu'une de ses opérations ressemblait fort à prendre l'argent dans les poches. «_Et où voulez-vous donc que je le prenne?_» répondit-il. Une autre fois on lui disait, une telle opération est injuste. «_Qui vous dit qu'elle est juste?_» répliqua-t-il. Un coryphée de l'Opéra étant allé solliciter près de lui le paiement des pensions de plusieurs de ses camarades, revint tristement dire à Sophie que l'abbé Terray l'avait fort mal accueilli. «_Je n'en suis point surprise_, répondit-elle; _comment paierait-il ceux qui chantent, quand il ne paie pas ceux qui pleurent_.»

[44] Lorsqu'on porta les sacremens à ce ministre, une poissarde se mit à dire: _On a beau lui porter le bon Dieu, il n'empêchera pas que le diable ne l'emporte._

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Un jeune poëte paraissait indécis sur le genre de composition dramatique dont son génie devait s'occuper.--Conseillez-moi, disait-il à Mlle Arnould, où dois-je me fixer, et quel modèle prendrai-je?--_Croyez-moi_, répondit-elle, _fixez-vous au Théâtre-Français, et tâchez d'y prendre RACINE_.

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En 1773 le Palais-Royal, bien différent de ce qu'il est aujourd'hui[45], renfermait un jardin beaucoup plus vaste. Une allée d'antiques marronniers formant le berceau, présentait un agréable spectacle par la brillante compagnie qui s'y rassemblait trois fois par semaine; des concerts délicieux qui se prolongeaient jusqu'à deux heures du matin, ajoutaient aux charmes des belles soirées d'été. Sophie occupait alors un appartement qui donnait sur ce jardin. Voulant tirer un feu d'artifice à l'occasion de la naissance du duc de Valois, elle écrivit au duc d'Orléans la lettre suivante:

[45] C'est en 1781 que le duc de Chartres fit construire le nouveau Palais-Royal; on y afficha les vers suivans:

Le prince des gagne-deniers, Abattant des arbres antiques, Nous réserve sous ses portiques, Au travers de petits sentiers, L'air épuré de ses boutiques Et l'ombrage de ses lauriers.

«MONSEIGNEUR,

«Suivant un usage antique, à la naissance des rois on apportait de l'or, de la myrrhe et de l'encens; l'or aujourd'hui serait une offrande trop vile pour un grand prince comme vous; la myrrhe est, je crois, un aromate peu agréable; quant à l'encens, tant de mains délicates le font fumer devant vous que je n'ai garde de m'en mêler. Par la position de ma demeure sur le jardin de votre palais, Monseigneur, je me trouve à portée de faire parvenir jusqu'à l'auguste accouchée l'éclat et le bruit de notre hommage. Le dédaignerez-vous? Je n'ai à présenter à Votre Altesse qu'un petit feu, une explosion vive et beaucoup de fumée; celui dont brûlent nos coeurs pour Votre Altesse est plus durable et ne s'éteindra qu'avec nos vies.

«Je suis, etc.»

Le duc d'Orléans accorda la demande, et Sophie fit tirer son petit feu, à la grande satisfaction de tous ceux qui en furent témoins.

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Le marquis de L. ayant eu du goût pour Mlle Grandi, danseuse à l'Opéra, celle-ci peu cruelle l'admit à sa couche et fit les choses très-généreusement, s'en rapportant à la munificence du seigneur, et n'imposant aucune condition. Le lendemain son amant lui demanda ce qui lui faisait plaisir. Elle parla de _chatons_, qui s'assortiraient à merveille avec un collier qu'elle avait. Le surlendemain il arriva à Mlle Grandi une corbeille pleine de petits chats. Cette facétie fit beaucoup rire, et lorsque Sophie revit sa camarade, elle lui dit: «_Je ne suis point surprise de ce qui t'arrive, ma chère Grandi; tes SOURIS doivent attirer les CHATS._»

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Une actrice de l'Opéra qui faisait la prude amena un soir au foyer une petite fille de sa façon, qu'elle appelait sa nièce. Cette jolie enfant était remplie de grâces, et chacun la faisait jaser. Quand ce fut au tour de Sophie, elle lui dit: «_Ma petite, il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de te voir; comment se porte mademoiselle ta mère?_»

Le duc de la Vrillière[46] avait pour maîtresse une femme d'un excessif embonpoint, qui avait beaucoup d'empire sur son esprit. Un jeune homme ayant besoin de la protection de ce ministre, demanda à Mlle Arnould le moyen de lui présenter un placet. «_Adressez-vous à sa maîtresse_, répondit-elle; _on parvient à tout par le canal des GRASSES_.»

[46] Ce ministre s'était successivement appelé Phélippeaux, Saint-Florentin et la Vrillière. On lui a fait cette épitaphe:

Ci-gît, malgré son rang, un homme fort commun, Ayant porté trois noms et n'en laissant aucun.

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Mlle Allard s'étant plus occupée de ses plaisirs que de ses intérêts, se trouva sur la fin de sa brillante carrière sans fortune et sans amans; elle acquit avec les années un embonpoint excessif, et l'énormité de sa taille éloigna peu à peu tous ses adorateurs. «_Pauvre Allard_, disait Sophie, _elle s'agrandit sans garder ses conquêtes_.»

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Le chevalier de C., vivement épris des charmes de Mlle Arnould, lui jurait un amour éternel, et ne demandait en retour qu'une heure de complaisance. «_Le désir vous aveugle_, lui dit-elle; _une femme dont on sollicite les faveurs est comme une énigme dont on cherche le mot: dès qu'on a pénétré l'une et l'autre, elles sont bientôt oubliées_.»

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Mlle Jude était une danseuse surnuméraire de l'Opéra, qui, à la faveur de ce titre, à l'abri des persécutions de ses parens et des recherches de la police, se livrait au culte de Vénus avec tant d'ardeur, d'intelligence et d'économie que malgré qu'elle fût très-jeune encore, elle avait déjà des rentes, de l'argent comptant et un fort beau mobilier. Ayant pris un abbé pour son coadjuteur, elle eut des scrupules sur un tel choix. «_Rassure-toi_, lui dit Sophie; _il est bien défendu aux prêtres d'avoir des femmes; mais aucun canon n'a interdit aux femmes l'usage des prêtres_.»

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On donna en 1774, pour les fêtes de la cour, l'opéra de _Céphale_. Le poëme est de Marmontel et la musique de Grétry. Cette pièce obtint un grand succès à Versailles, mais elle trouva des juges sévères à Paris. Le mot latin _aura_, que le poëte crut devoir conserver en français, fit naître le jeu de mots _ora pro nobis_, et Sophie eut la malice de dire «_que la musique de_ Céphale _lui paraissait beaucoup plus française que les paroles_.»[47]

[47] LE CONCERT CHAMPÊTRE.

Qu'ils me sont doux ces champêtres concerts Où rossignols, pinsons, merles, fauvettes, Sur leur théâtre, entre des rameaux verts, Viennent _gratis_ m'offrir leurs chansonnettes! Quels opéras me seraient aussi chers? Là n'est point d'art, d'ennui scientifique: Gluck et Rameau n'ont point noté les airs; Nature seule en a fait la musique, Et _Marmontel_ n'en a point fait les vers.

LEBRUN.

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Le 24 mars 1774, Mlle Arnould, par un pur caprice, refusa de chanter, et ce jour-là elle eut la hardiesse de se montrer à l'Opéra, en disant «_qu'elle venait prendre une leçon de Mlle Beaumesnil_.» Les directeurs se plaignirent au duc de la Vrillière, qui, au lieu d'envoyer cette actrice rebelle au Fort-l'Evêque, se contenta de la réprimander. Des spectateurs de mauvaise humeur allèrent à l'Opéra le mardi suivant pour la siffler; mais ils n'en eurent pas le courage, et la séduction de son jeu leur fit oublier ce projet.

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Le duc de F.[48] ne pouvant obtenir les faveurs d'une jeune personne aussi sage que belle, ne trouva pas d'autre expédient que de l'enlever après avoir mis le feu à la maison. On racontait l'événement devant plusieurs vieilles coquettes qui se récrièrent beaucoup sur les circonstances de ce rapt. «_Hélas!_ dit Sophie, _les libertins enlèvent les belles, mais le temps plus cruel enlève la beauté_.»

[48] Ce jeune seigneur avait un précepteur que son père, le duc de R., trouva un jour en tête à tête avec sa chère moitié. _Que n'étiez-vous là, Monsieur?_ lui dit la duchesse avec dignité; _quand je n'ai pas mon écuyer je prends le bras de mon laquais_.

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Le _notaire_ Clauze, grand amateur de filles et fort inconstant, eut, dit-on, les prémices de Mlle Dorival, l'une des plus jolies danseuses de l'Opéra, et peu de temps après il quitta cette nymphe pour un nouvel objet. Dorival pleurant la perte de son infidèle, Sophie lui dit pour la consoler: «_Fais_ un acte _de contrition, pauvre innocente, et souviens-toi qu'à Cythère on ne fait point de_ bail à vie.»

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Lorsque Dorat fit jouer sa comédie de _la Feinte par amour_, il était attaché au char de Mlle Dupuis de l'Opéra. Cette actrice s'étant amourachée d'un jeune mousquetaire, supposa une longue indisposition pour être plus libre chez elle. Quelque temps après Dorat demanda à Sophie si Mlle Dupuis avait été réellement malade. «_Non_, répondit-elle, _c'est une FEINTE par amour_.»

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Le baron du Hou.... avait fait dans ses terres, en Normandie, une _coupe de bois_ de 80,000 liv., afin de mieux payer les faveurs d'une courtisane nommée _Bréman_. Ce fou fieffé étant venu à l'Opéra dans un costume magnifique, Mlle Arnould dit à quelqu'un: «_Regardez donc le baron comme il porte bien son BOIS._»

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Les _ponts_ ont singulièrement influé sur la vie de Mme Dubarri. Cette célèbre courtisane naquit à Paris au _Pont-aux-Choux_, et dès l'âge le plus tendre elle exerça ses talens sur le _Pont-Neuf_; le _Pont-Royal_ la vit le sceptre en main, et à la mort de son illustre amant elle fut exilée au _Pont-aux-Dames_. Après avoir émigré en Angleterre elle revint à Paris en 1793, et finit sa vie près du _Pont de la Révolution_. Sophie apprenant la mort de Louis XV et l'exil de Mme Dubarri, dit en regardant tristement ses camarades: «_Nous voilà orphelines de père et de mère._»

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P. n'ayant pu faire jouer sa comédie des _Courtisanes_, attaqua juridiquement la troupe des comédiens français, et publia une épître intitulée: _Remercîmens des Demoiselles du monde aux Demoiselles de la Comédie-Française, à l'occasion des_ Courtisanes, _comédie_. Cette satire ameuta contre lui toutes les prêtresses de Vénus. Quelqu'un disait à Sophie que P.[49], si méchant dans ses écrits, était pourtant un bon homme. «_Ne vous y fiez pas_, reprit-elle, _il a des griffes jusque dans les yeux_.»

[49] Ce littérateur disait à Chénier que deux concurrens pour une place à l'Institut lui avaient passé sur le corps: _Mon ami_, répondit le poëte, _vous êtes le pont aux ânes_.

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Une figurante jeune et jolie se fit quelque temps remarquer par sa conduite sage et réservée; elle résista au torrent qui entraînait ses camarades, et pour se faire une égide contre les traits de la séduction, elle prit un mari. Quelqu'un admirant les moeurs de cette danseuse, disait qu'elle avait beaucoup de vertus. «_Hé bien_, reprit Sophie, _elle a cela de commun avec les SIMPLES_.»

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Mlle Laguerre se promenait dans les coulisses de l'Opéra, entourée de quelques adorateurs. Sophie s'approcha de cette nymphe, et lui touchant son ventre qui s'arrondissait visiblement: «_Voilà_, dit-elle, _le recueil de ces messieurs_.[50]»

[50] Allusion plaisante à un ouvrage qui, sous ce titre, jouissait alors d'une certaine vogue.

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Un _procureur_ au parlement qui s'était presque ruiné au service de Mlle Duplant, vint un soir au foyer de l'Opéra. Quelqu'un qui le reconnut dit à voix basse:--_Voici un dindon que_ Duplant _a bien plumé_.--_Cela ne l'empêche pas de voler_, répartit Sophie.

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Une dame de _Hunolstein_[51] s'engoua tellement de Sophie qu'elle avait vue dans le rôle d'_Iphigénie_, qu'elle en était devenue presque amoureuse. Celle-ci voulant en marquer sa reconnaissance, lui envoya un chapeau fort galant qu'elle nomma _chapeau à l'Iphigénie_. La jeune dame ne pouvant parvenir à ajuster cette coiffure à son goût, envoya chez l'actrice un laquais balourd qui fit plaisamment sa commission. Il trouva Sophie à sa toilette entre le prince d'Hénin son amant payant, et un coiffeur son amant payé; il lui dit:--Mademoiselle, Mme la comtesse vous remercie du chapeau que vous lui avez envoyé, mais elle ne peut réussir à l'arranger comme vous, et elle vous prie de lui envoyer celui qui vous le met.--_Iphigénie_ alors se tournant avec majesté vers ses deux favoris, leur dit le plus gravement du monde: «_Hé bien, qui est-ce qui marche aujourd'hui?_»

[51] Cette dame était une jeune et jolie femme attachée à la duchesse de Chartres. Le marquis de la Fayette qui en était épris, ne pouvant réussir auprès d'elle, de dépit passa chez les insurgens, et elle devint indirectement le principe de sa fortune et de sa gloire.

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Le 22 février 1774, l'Académie royale de Musique donna la première représentation de _Sabinus_, tragédie lyrique en quatre actes, qui avait été représentée à Versailles pour les fêtes de la cour le 4 décembre 1773; le poëme est de Chabanon, la musique de Gossec. Cet opéra n'eut pas plus de succès à la ville qu'à la cour; on ne s'aperçut pas même de l'attention que les auteurs avaient eue de le réduire en quatre actes après l'avoir donné d'abord en cinq; ce qui fit dire à Mlle Arnould que «_le public était un ingrat de s'ennuyer quand on se mettait en QUATRE pour lui plaire_.»

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Elle rencontra, en se promenant au bois de Boulogne, un médecin de sa connaissance qui cheminait avec un fusil sous le bras.--_Où allez-vous donc ainsi armé?_ lui demanda Sophie.--Je vais à Longchamp voir un malade.--_Il paraît_, reprit-elle, _que vous avez peur de le manquer_.

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Une jeune danseuse s'était avisée de devenir amoureuse folle d'un violon de l'Opéra. Sa mère s'en plaignit amèrement en présence de Sophie, qui dit à la novice:--_Mademoiselle, vous n'avez point l'esprit de votre état; on vous passe de céder à quelque caprice, pourvu que cela ne fasse pas de bruit; mais une demoiselle d'Opéra ne doit avoir ouvertement un coeur que pour la fortune._--C'est bien parlé, s'est écriée la mère. Oh! Mademoiselle, que ma fille n'a-t-elle votre esprit! Il n'est pas surprenant que vous soyez si riche.

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En 1775 on donna à l'Opéra _Cythère assiégée_, opéra-comique de Favart, remis en musique par Gluck. Cette pièce est le triomphe de la beauté sur la force; malheureusement Favart a tiré un mauvais parti de ce sujet. Lors de la première représentation les guerriers, pour monter à l'assaut, apportaient des échelles. On demanda à quoi bon. Sophie répondit que «_c'était pour afficher un nouvel opéra_.»

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Mlle Grandi s'était liée avec un Américain qu'elle trouva un matin couché avec une jeune négresse. Cette infidélité piqua son amour-propre, et ses camarades en furent bientôt instruites. Sophie lui dit pour la consoler: «_Ah! ma chère, les hommes sont des caméléons qui changent de couleur pour tromper toutes les femmes._»

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Elle était dans un cercle où plusieurs académiciens faisaient assaut d'esprit; c'était un vrai cliquetis de pointes et de saillies. «_Ne trouvez-vous pas_, dit-elle à une de ses voisines, _que les beaux-esprits sont comme les roses; une seule fait plaisir, un grand nombre entête_.»

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Mlle Duthé[52], originairement figurante à l'Opéra, puis aux promenades nocturnes du Palais-Royal, fut la première maîtresse du duc de Chartres, et elle devint ensuite celle du comte d'Artois. Un peintre nommé Perrin voulut se signaler, en 1775, par le portrait de cette célèbre courtisane; il en avait fait deux qu'il montrait aux amateurs; l'un très-grand, où il la représentait en pied, parée de tout le luxe des vêtemens à la mode; l'autre plus petit, où il la montrait nue, avec le détail de tous ses charmes. Quelqu'un s'écria en voyant ce dernier tableau:--Voici une charmante Danaé.--_Dites plutôt_, reprit Sophie, _le tonneau des Danaïdes_.

[52] En 1775 le comte d'Artois ayant eu part aux faveurs de cette nymphe, les plaisans dirent que ce prince venait à Paris prendre _du thé_ quand il était gorgé de biscuit de _Savoie_. On sait que la comtesse d'Artois était une princesse de Savoie.

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Il parut en 1775 une facétie intitulée _les Curiosités de la Foire_, où les filles les plus célèbres de Paris étaient désignées allégoriquement sous des noms d'animaux rares; elles en furent cruellement offensées, mais ne purent se venger de l'auteur anonyme. Le sieur Landrin, poëte voué au théâtre d'Audinot, imagina de composer une petite pièce sur ce sujet et sous le même titre. Mlle Duthé assistant à la première représentation, s'y reconnut si sensiblement, qu'elle en tomba en syncope. Cet événement fit grand bruit parmi les filles du haut style. Les partisans de cette nymphe crièrent au scandale, et le duc de Dur., son amant, obtint, malgré l'approbation de la police et les désirs du public, que cette pièce ne fût plus jouée. Mlle Arnould, piquée contre quelques seigneurs de la cour qui commentaient cette satire, dit: «_Pourquoi n'a-t-on pas mêlé quelques courtisans parmi les courtisanes? Dans une ménagerie, les mâles doivent figurer à côté des femelles._»

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M. _Poisson_ de Malvoisin recherchait les bonnes grâces d'une jeune figurante, qui le rebutait toujours à cause de son âge. Sophie dit à cette novice: «_Ce ne sont pas les années qu'il faut compter; dans les mariages que fait Plutus, on voit presque toujours jeune chair et vieux POISSON._»

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Elle passa pour avoir été en mariage réglé, pendant huit jours, avec M. Bertin, que les nymphes de l'Opéra appelaient _Bertinus_. Un jour deux hommes se trouvant sur le théâtre de l'Opéra derrière Sophie, sans le savoir, plaignaient beaucoup M. Bertin des infidélités et des mauvais procédés qu'il avait essuyés de la part de ces demoiselles, ajoutant qu'il ne le méritait pas, qu'il était généreux, aimable, facile, etc., etc. Sophie se retourne et dit: «_On voit bien que ces messieurs ne l'ont pas eu._»

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Mlle Levasseur, en entrant à l'Opéra, changea de nom comme toutes ses compagnes, et prit celui de _Rosalie_; mais la comédie intitulée _les Courtisanes_ la dégoûta de son choix. L'une des héroïnes de cette pièce s'appelle _Rosalie_, et Rosalie actrice ne voulant pas être confondue avec Rosalie courtisane, reprit son premier nom. Sophie disait de Mlle Levasseur qui était passablement laide: «_Cette Rosalie, au lieu de changer de nom, aurait bien dû changer de visage._»

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La duchesse de Chaulnes ayant épousé un maître des requêtes nommé de Giac, perdit par cette mésalliance le tabouret qu'elle avait à la cour; elle disait à ceux qui s'étonnaient qu'elle eût sacrifié son rang à de folles amours:--_J'aime mieux être couchée qu'assise._--Cette dame était connue pour être fort galante. Un jour elle rencontra Mlle Arnould et lui demanda comment allait le métier. «_Assez mal_, répondit-elle, _depuis que les duchesses s'en mêlent_.»

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Le goût des noms supposés a produit parfois les scènes les plus plaisantes, et il n'était pas rare de voir se présenter à la porte de l'Opéra une pauvre journalière couverte de haillons, pour réclamer sa fille ou sa nièce que le jour précédent elle avait vue dans un brillant équipage. Mlle Dorival éprouva cette humiliation. Un soir qu'elle avait dansé dans _Ernelinde_, la mère ayant pénétré jusqu'au foyer, se jeta dans les bras de sa fille qui la reçut avec dignité en l'appelant _madame_. A ce titre la tendresse maternelle se changea en fureur, et cette comédie eût fini par un drame, si le marquis de Chabrillant, amant de la danseuse, n'eût pas entraîné la mère dans un cabinet où on lui fit boire force rasades pour appaiser son ressentiment. Mlle Arnould, présente à cette scène bachique, et voyant cette bonne mère vider tous les flacons que l'on apportait, dit au marquis: «_En vérité, c'est une MÈRE A BOIRE que cette femme-là._»

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_Le Barbier de Séville_ est le mieux conçu et le mieux fait des ouvrages dramatiques de Beaumarchais; les caractères en sont bien marqués et assez soutenus pour le genre de l'_imbroglio_. Cependant le public accueillit froidement cette comédie: elle fut d'abord jouée en cinq actes (le 23 février 1775), mais l'auteur en supprima un, et l'intrigue y gagna. Quelqu'un ayant dit à Sophie que Beaumarchais allait mettre sa pièce en quatre actes: «_Il ferait bien mieux_, reprit-elle, _de mettre ses actes en PIÈCES_.»

Le marquis de Bièvre fut le premier amant de Mlle R., comme le comte de L. fut celui de Mlle Arnould. L'intimité qui régna pendant quelque temps entre ces deux actrices, lia naturellement M. de Bièvre avec Mlle Arnould, et c'est dans sa société qu'il reçut le sobriquet de _marquis Bilboquet_, par allusion à son adresse à jouer de cet instrument et à la frivolité de son caractère. Sa manie des calembours le rendit célèbre, et plus d'un bel esprit tâcha de l'imiter. Un soir qu'il était chez Sophie Arnould, une jolie femme lui dit en souriant:--Faites donc un calembour sur moi.--_Attendez donc qu'il y soit_, reprit Sophie.

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Mlle Cr. après avoir fait par précaution trois quarantaines de suite, entra au couvent des Carmélites où elle devint enceinte à force de travailler à oublier le monde avec le directeur de cette maison. «_Cette vieille fille_, disait Sophie, _s'est retirée du monde par dépit, s'est mise au couvent par ennui, et s'y est fait faire un enfant par habitude_.»

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Mlle Arnould avait l'art dangereux de saisir les ridicules et d'en faire le sujet de ses plaisanteries; aussi recevait-elle parfois des épigrammes dont elle ne se vantait pas. On lui faisait un jour des complimens sur son esprit. Quelqu'un crut la mortifier en disant:--Bah! maintenant l'esprit court les rues.--Elle répartit aussitôt:--_Monsieur, c'est un bruit que les sots font courir._

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Le duc de Bouillon fut tellement épris des charmes de Mlle Laguerre, qu'il dépensa pour elle 800,000 liv. dans l'espace de trois mois. Cette excessive prodigalité à l'égard d'une impure révolta tous les créanciers du duc; leurs plaintes parvinrent aux pieds du trône, et ce seigneur fut exilé dans une de ses terres. Peu de jours après quelqu'un s'informa de la santé de Mlle Laguerre[53]. «_J'ignore comment elle va maintenant_, répondit Sophie; _mais le mois dernier la pauvre enfant ne vivait que de BOUILLON_.»

[53] Cette actrice n'espérant plus rien de son amant, l'abandonna à son malheureux sort. M. de Bièvre fit à ce sujet les vers suivans:

Vous êtes surpris que Laguerre Ait quitté le pauvre Bouillon? Depuis que Turenne est en terre La paix est dans cette maison, Et le bon duc hait tant _la guerre_ Qu'il en redoute jusqu'au nom.

Aux fêtes de Longchamp, en 1775, les filles entretenues tenaient le premier rang[54]. La fameuse Duthé s'y fit voir dans une voiture élégante attelée de six chevaux blancs, dont les harnais étaient de maroquin bleu, recouverts d'acier poli réfléchissant de toutes parts les rayons du soleil. «_Quand on observe un tel luxe_, dit Sophie, _doit-on être surpris si tant de grandes dames se dégoûtent de l'état d'honnêtes femmes_.»