Part 7
Après le déplacement de M. de Choiseul on fit des tabatières où il y avait d'un côté le portrait du duc de Sully, ministre de Henri IV, et de l'autre celui du duc de Choiseul[35], ministre de Louis XV. «_C'est bien_, dit Mlle Arnould en voyant une de ces boîtes; _on a mis ensemble la recette et la dépense_.»
[35] Vers sur M. de Choiseul, après sa retraite des affaires:
Comme tout autre, dans sa place, Il put avoir des ennemis; Comme nul autre, en sa disgrâce, Il acquit de nouveaux amis.
Le baron de Grimm, devenu amoureux de Mlle Fel, chanteuse à l'Opéra, et n'ayant pu s'en faire écouter, tomba dans une sorte de catalepsie qui, pendant plusieurs jours, parut l'avoir privé de tout mouvement. Le médecin Senac se douta de la ruse et en parla à Mlle Arnould qui lui dit en riant: «_Mon cher docteur, si Fel était auprès de votre malade, il ressusciterait bientôt._»
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Mlle Lemaure, cette sublime actrice de la scène lyrique, si connue par ses caprices et sa belle voix, s'était retirée du théâtre en 1743. Les entrepreneurs du Colisée mirent en 1771 ses talens à contribution, et elle y chanta le monologue de l'acte du Sylphe avec un succès prodigieux. Cette cantatrice était fort laide. Sophie disait: «_On a beau l'applaudir, elle fait toujours mauvaise mine._»
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L'intérêt renferme un poison si actif, si subtil, que dès qu'il vient se joindre à un sentiment, il le corrompt et finit par l'éteindre. Mlle Laguerre en offrit un exemple, et la galanterie ne fut pour elle qu'un commerce. Cette chanteuse ayant mis sur la liste de ses nombreux favoris[36] un apothicaire nommé La C., Sophie le surnomma «_le premier commis de LA GUERRE_.»
[36] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opéra, dit à ce sujet:
Le nombre des amans limité désormais Et pour la blonde et pour la brune, Défense d'en avoir jamais Plus de quatre à la fois; ils suffisent pour une. Que la reconnaissance égale les bienfaits; Que l'amour dure autant que la fortune.
Un financier, vieux et blasé, venait de prendre à ses gages une jeune et jolie danseuse.--Comment va ton monsieur? lui demandait une de ses camarades.--Il paraît beaucoup m'aimer, répondit-elle, car il ne fait que m'embrasser. «_Tant pis pour toi_, répartit Sophie; _qui trop embrasse mal étreint_.»
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Le marquis de Lettorière, officier aux gardes, passait pour le plus joli homme de Paris; il avait fait faire son portrait pour le donner à une actrice connue pour être moins tendre qu'intéressée. Mlle Arnould, à laquelle il le montra, lui dit: «_Vous êtes beau comme l'Amour, mais votre Danaé aimerait mieux l'effigie du roi que la vôtre._»
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On parlait de la prochaine représentation du Faucon, opéra comique de Sedaine. Sophie semblait n'en avoir pas bonne opinion; elle se fit presser quelque temps pour s'expliquer et déclarer les motifs de son préjugé. «_C'est que_, reprit-elle avec vivacité par ce vers de Boileau:
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.»
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Mlle Allard fut la maîtresse du duc de Chartres, du prince de Guimenée, du duc de Mazarin et d'un régiment de roturiers. S'étant fait peindre par Lenoir dans l'état où parut Vénus devant le berger Pâris, quelqu'un dit que la tête de cette figure n'était pas ressemblante. «_Qu'est-ce que cela fait_, reprit Sophie; _Allard serait sans tête que tout Paris la reconnaîtrait_.»
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Marmontel débuta dans la carrière littéraire par des tragédies et des opéras. Ses Contes Moraux, qui parurent bientôt après, lui acquirent la plus grande réputation; il y puisa le sujet de quelques jolies comédies, et l'on sait que sa pièce de Zémire et Azor est tirée d'un ancien conte intitulé _la Belle et la Bête_. Mlle Arnould étant allée voir jouer ce demi-opéra, elle dit à quelqu'un qui s'extasiait sur cet oeuvre dramatique: «_C'est la musique qui est LA BELLE._»
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Le Mierre[37] lui disait un jour:--Rappelez-vous que d'Alembert, après la première représentation d'Hypermnestre, a dit que j'ai fait faire un pas à la tragédie. Elle reprit en riant: «_Est-ce en avant ou en arrière?_»
[37] M. F. D. N., pénétré de la lecture des ouvrages de ce poëte, a composé le distique suivant pour le portait de Mme Le Mierre:
Bras, front, sein, port, teint, taille, oeil, pied, nez, dent, main, bouche, Tout en elle est attrait, tout est tentant, tout touche.
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Quelques jours après la nomination de M. de Boynes au département de la marine, on donna à l'Opéra une pièce dont un des actes offrait la vue d'une mer couverte de vaisseaux. Le nouveau ministre se trouvant à cette représentation, quelqu'un le fit remarquer à Mlle Arnould. «_Ne voyez-vous pas_, dit-elle, _qu'il vient ici prendre une idée de la marine_.»
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On dit que Valeria Coppiola, célèbre chorégraphe romaine, dansait, sautait et cabriolait encore sur le théâtre à l'âge de cent quatre ans, après y avoir figuré pendant quatre-vingt onze ans consécutifs: une danseuse de l'Opéra voulant sauter sur ses traces, refusait sa retraite malgré ses longs travaux. «_Elle est bienheureuse d'être aussi ingambe_, dit Sophie, _car à son âge on ne sait ordinairement sur quel pied danser_.»
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La manie des titres de noblesse fit prendre à M. de Pezai celui de marquis[38], quoiqu'il ne fût que le fils d'un nommé Masson, ancien commis du contrôle général. Ce poëte voulant paraître à la cour, acheta une généalogie qui le faisait descendre d'un comte Massoni d'Italie, et à la faveur de ce brillant vernis il épousa une jolie femme à laquelle M. de Maurepas fit donner par le roi une dot considérable. «_Ce jeune homme_, disait Sophie, _a tant de prétentions qu'il donnerait la moitié de son bien pour être auteur, et le reste pour être gentilhomme_.»
[38] M. R. a fait sur ce littérateur l'épigramme suivante:
Ce jeune homme a beaucoup acquis, Beaucoup acquis, je vous assure; Car, en dépit de la nature, Il s'est fait poëte et marquis.
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Aux fêtes de la cour qui eurent lieu à Versailles à l'occasion du mariage du dauphin, Mme la duchesse de Villeroi composa les paroles d'un ballet mêlé de chant et de danse, intitulé _la Tour enchantée_. Cette tour était une petite machine en papier huilé vert et blanc. Mlle Arnould qu'on y voyait à travers une petite porte de gaze blanche, avait l'air d'un avorton conservé dans un bocal d'esprit de vin. On en fit la remarque à Sophie après la pièce, et elle répondit: «_Cela est tout simple, puisque je suis le fruit d'une fausse couche de Mme la duchesse de Villeroi._»
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Sedaine[39] étant venu lui faire visite après la représentation d'une de ses pièces qui n'avait pas réussi, on mit cet événement sur le tapis. Le poëte s'accusa d'avoir mal pris son temps, et dit:--La poire n'est pas mûre.--_Cela ne l'a pas empêché de tomber_, reprit Sophie.
[39] Réponse à une dame qui, après la lecture des oeuvres de Sedaine, marquait de la surprise sur les nombreux succès de cet auteur:
Eh! pourquoi, s'il vous plaît, n'aurait-il pas la vogue? Il entend bien le dialogue; Dans la Gageure il est divin, Montauciel fait pleurer, Victorine fait rire: Ma foi! pour être un écrivain, Il ne lui manque rien que de savoir écrire.
N.
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Elle avait fait placer dans sa chambre à coucher un très-beau lit dont le ciel offrait la forme d'une coupe renversée. Un vieil amateur examinant l'élégance de ce nouveau meuble, s'écria:--Voici un bien beau _dôme_.--_Oui_, répondit-elle; _mais ce n'est pas celui des Invalides_.
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Mlles Verrière étaient en 1772 deux courtisanes du vieux sérail, puisque l'une d'elles avait appartenu au maréchal de Saxe et en a eu une fille; mais leur opulence, la société distinguée qui allait chez elles, leurs talens et l'habitude où elles étaient de donner des spectacles, y attiraient beaucoup d'amateurs. Colardeau, longtemps attaché à leur char, fut remplacé par La Harpe, qui jouait la comédie dans cette assemblée. Sophie disait en faisant allusion aux différens rôles que ces nymphes avaient joué dans le monde: «_Une femme galante est un recueil d'historiettes dont l'introduction est le plus joli chapitre; on se le prête, on s'en amuse; mais ce livre est bientôt lu; enfin il se délabre, et il ne reste aux curieux que l'errata._»
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Coqueley de Chaussepierre, avocat plus renommé par ses bouffonneries que par son éloquence, se plaignait d'avoir été cruellement trompé par une femme charmante dont la fraîcheur l'avait séduit. «_Voilà comme vous faites tous_, lui dit Sophie; _vous aurez jugé son affaire sur l'étiquette du sac_.»
Lorsque Dorat faisait la cour à Mlle Dubois, actrice du Théâtre-Français, celle-ci alla consulter sa bonne amie Sophie sur le traitement qu'on devait faire éprouver à ce soupirant. «_Ma chère Dubois_, lui dit-elle, _on ne prend un homme que pour l'un de ces trois motifs, parce qu'il est riche, qu'il est homme à sentimens, ou qu'il est fort; ton Dorat est une petite espèce, pauvre, froid et faible_[40]_; ce n'est donc pas là ton fait_.»
[40] Bon Dieu! que cet auteur est triste en sa gaîté; Bon Dieu! qu'il est pesant dans sa légèreté: Que ses petits écrits ont de longues préfaces! Ses fleurs sont des pavots, ses ris sont des grimaces. Que l'encens qu'il prodigue est fade et sans odeur! Il est, si je l'en crois, un heureux petit-maître; Mais si j'en crois ses vers, ah! qu'il est triste d'être Ou sa maîtresse ou son lecteur.
LA HARPE.
Une grande dame se trouvant au Concert spirituel près de Mlle Arnould, dit après s'être informée du nom de l'actrice:--On devrait bien distinguer par des marques honorables toutes les femmes honnêtes.--_Madame_, répartit Sophie, _pourquoi voulez-vous mettre les filles dans le cas de les compter_?
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Deux mousquetaires courtisaient Mlle Granville de l'Opéra. L'un d'eux dit à Sophie en parlant de son camarade:--Nous sommes rivaux et nous vivons en frères.--_Oui_, répondit-elle, _mais vous vous aimez comme deux frères qui ont une succession à partager_.
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Mlle Laguerre n'étant que fille des choeurs fut, dit-on, trouvée en flagrant délit dans une loge. Cette aventure amusa beaucoup les habitués de l'Opéra; mais comme ce n'était pas la première de ce genre, l'affaire n'eut aucune suite. Quelques jours après, par un temps très-froid, cette actrice parut à la répétition avec une robe toute garnie de fleurs. «_Bon Dieu!_ lui dit Sophie, _tu as l'air d'une serre chaude_.»
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Un anglomane lisait une traduction qu'il avait faite de la tragédie de Macbeth, et en vantait beaucoup les beautés. «_Quel sujet noir et froid!_ s'écria Sophie; _c'est une nuit d'hiver que cette pièce-là_.»
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Les cheveux étaient un des genres de beauté qui brillaient en Mme Dubarri, et qu'elle soignait davantage; elle avait appartenu dans sa jeunesse au coiffeur Lamet, et c'est d'elle que sont venus depuis, lorsqu'elle fut dans le cas de faire exemple, les chignons adoptés par les femmes du plus haut parage. Cette mode fit naître des chansons et des caricatures aux auteurs desquelles la bonté de la favorite pardonna toujours; mais un jour Sophie fut menacée de Sainte-Pélagie, pour avoir dit au sujet d'une prochaine disgrâce de Mme Dubarri: «_Quand le BARIL roulera, le chancelier aura les jambes cassées._»
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Le marquis de Pezai, surnommé le singe de Dorat, portait des talons rouges et se donnait tous les airs d'un grand seigneur. Une dame à laquelle il faisait la cour demanda à Mlle Arnould si elle connaissait sa famille.--_Certainement_, répondit-elle, _c'est le fils de Scarron_.--Vous plaisantez, sans doute?--_Non, vraiment; Scarron n'a-t-il pas fait le MARQUIS RIDICULE?_
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Le docteur Léger, médecin renommé parmi les vierges de l'Opéra, s'étonnait de ce que les femmes galantes donnaient plus d'amour qu'elles n'en prenaient. «_C'est comme les bons médecins_, dit Sophie, _qui ne prennent jamais de médecine_.»
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Le boucher Colin, après avoir fait pendant six ans les honneurs de la cuisine de Mlle Duplant, se trouva totalement ruiné, et fut obligé de se mettre à l'année chez un confrère qu'il avait lui-même occupé dans sa splendeur. Pendant une répétition, on laissa par mégarde aller sur le théâtre de l'Opéra un gros chien de boucher. Sophie appela aussitôt sa camarade, et lui dit: «_Tiens, Duplant, voici le coureur de ton amant._»
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Le marquis de Lettorière[41], cet aimable roué qui ruina tant de femmes, et dont la dépense aurait tari les sources du Pactole, avait été mis aux arrêts pour avoir battu un de ses créanciers. Il perça pendant la nuit le mur de sa prison et alla coucher avec une nymphe de l'Opéra. A cette nouvelle Sophie dit: «_Cet étourdi paie joliment ses dettes; il fait un trou pour en boucher un autre._»
[41] Ce jeune militaire étant de service à Versailles, gagna la petite vérole de Louis XV, et en mourut. On l'enterra comme un homme qui n'avait plus rien; on l'oublia comme un ruban dont la mode est passée.
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Mlle Duperrey, charmante danseuse de l'Opéra, pleine de grâces et de talens, se mit au couvent par dépit de n'avoir pu fixer le danseur Dauberval qu'elle voulait épouser. Quelques jours avant cette fugue, Sophie lui avait dit: «_Ma chère Duperrey, la femme qui se marie met la main dans un sac où il n'y a qu'une anguille sur une centaine de serpens; il y a cent à parier contre un qu'au lieu de l'anguille c'est un serpent qu'elle prendra._»
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M. *** avait le défaut de bredouiller; un jour qu'il faisait de grands complimens à Mlle Arnould sur son esprit et ses talens: «_Ménagez mon amour-propre_, lui dit-elle, _et souvenez-vous qu'en fait de flatterie on aime mieux le peintre que le barbouilleur_.»
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Les Fables de Dorat ont des grâces que ce genre semble proscrire, et l'affectation du bel esprit en écarte presque toujours la simplicité et la naïveté du fabuliste. On a dit qu'il voulait rire comme La Fontaine, mais qu'il n'avait pas la bouche faite comme lui. Mlle Arnould disait, en faisant allusion aux gravures prodiguées dans les Fables de ce poëte musqué: «_Ce pauvre Dorat se sauve par les planches._»
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Un de ces petits maîtres en soutane qui fourmillaient alors dans toutes les sociétés, et qui, comme l'abbé Pellegrin, dînaient de l'autel et soupaient du théâtre, se lia avec Sophie, et voulut goûter le plaisir des élus: _«O ciel! que me proposez-vous là_, s'écria-t-elle; _vous ne savez donc pas que j'ai rayé de mes tablettes l'histoire ecclésiastique?_»
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C'est le 5 février 1772, dit le baron de Grimm dans sa correspondance, que le duc de la Vauguyon alla rendre compte au tribunal de la justice éternelle de la manière dont il s'était acquitté du devoir effrayant et terrible d'élever un dauphin de France, et recevoir le châtiment de la plus criminelle des entreprises, lorsqu'elle ne s'accomplit pas au gré de toute la nation. Le lendemain de son décès, l'Opéra donna _Castor et Pollux_. Le ballet des diables ayant manqué, et messieurs les démons dansant tout de travers, Sophie Arnould dit: «_Qu'ils étaient si troublés par l'arrivée de M. le duc de la Vauguyon que la tête leur en pétait._»
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M. ***, intendant du prince de Guémené, devait sa fortune à celle de son maître, dont il n'avait pas mal embrouillé les affaires. Cet homme avait de l'esprit, faisait des vers et travaillait à un opéra. Un de ses amis ayant communiqué l'ouvrage à Mlle Arnould, elle lui dit: «_Je trouve que l'auteur a un peu pillé; mais au surplus c'est digne d'un_ VOLTAIRE (vole terre).»
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Mlle Rey avait entrepris de dégourdir un grand jeune homme qui était _clerc_ de notaire. Un jour cet aimable précepteur se plaignit à Sophie de la bêtise de son élève: «_Tu ne savais donc pas_, lui répondit-elle, _que les plus grands clercs ne sont pas les plus fins_.»
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L'abbé Terray fut nommé contrôleur général des finances en 1769. Peu de ministres se sont trouvés dans une position plus difficile et plus orageuse, et ceux dont il avait blessé les intérêts particuliers pour sauver la fortune publique s'en vengèrent par mille quolibets. Ce ministre ayant paru, à l'entrée de l'hiver, avec un superbe manchon, Mlle Arnould dit: «_Qu'a-t-il besoin d'un manchon? il a toujours les mains dans nos poches._»
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Mlle R...., née en 1756, débuta à la Comédie-Française en 1772, avec le plus grand éclat. Ses talens excitèrent la jalousie de ses camarades, et Mlle Vestris, maîtresse du maréchal duc de Duras, forma contre elle une cabale affreuse. Un jour qu'elle jouait l'_Emilie_ de Cinna, un chat qui se trouvait dans la salle se mit à miauler. «_Je parie_, dit Sophie, _que c'est le chat de la Vestris_.»[42]
[42] En 1779 il parut une chanson sur les actrices de la Comédie-Française. Voici le premier couplet:
_Air des trois Fermiers._
La VESTRIS achète à grand prix Les bravo de la populace; A force d'art et de grimace, Elle fait applaudir ses cris. Mais elle ne vaut, à tout prendre, (_bis_ Pas un sou, Pas un sou, Pas un soupir tendre. _bis._)
On sait que M. Masson de Pezai prenait le titre de marquis afin d'augmenter ses qualités. Un jour que ce poëte signait devant Sophie, en y joignant sa nouvelle seigneurie, elle lui dit: «_Prenez garde à ce que vous faites, le sobriquet de_ marquis _pourrait bien vous rester_.»
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Le prince _d'Hénin_, capitaine des gardes du comte d'Artois, n'était pas fort considéré. Champcenetz l'appelait le _Nain des princes_. Ce seigneur étant devenu amoureux de Mlle Arnould, employa tous ses moyens pour lui plaire. Un jour qu'il s'efforçait vainement d'obtenir un tendre aveu, Sophie excédée rompit enfin le silence, et lui dit: «_Vous ne savez donc pas qu'il est souvent aussi difficile de faire parler une femme que de la faire taire._»
Mlle Cléophile sortit de chez Audinot pour entrer danseuse à l'Opéra; elle appartenait en 1773 au comte d'Aranda, qui lui donnait trois cents louis de fixe par mois; ce qui la mit dans le cas de représenter convenablement. Cette nymphe, qui avait le regard un peu _rude_, ayant fait faire son portrait, conduisit Mlle Arnould chez son peintre. L'artiste dit à celle-ci:--Croiriez-vous, mademoiselle, que je suis amoureux de mon modèle?--«_En ce cas_, répondit Sophie, _faites-lui donc les yeux DOUX_.»
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Le président de..., auteur d'assez mauvais ouvrages, après avoir vécu dans la dissipation, se retira du monde pour cultiver dévotement les lettres. Quelqu'un disait, en parlant de lui:--Voilà donc le président devenu ermite; il a enfin renoncé à _Satan_ et à ses _pompes_.--Mlle Arnould répartit: «_Il devrait bien aussi renoncer à ses oeuvres._»
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M. de Buzençais, et le prince de Nassau qui n'était pas reconnu en Allemagne, s'étaient battus en duel: on disait devant Sophie que le premier avait fait beaucoup de façons avant de s'y déterminer, et que c'était d'autant plus singulier qu'il passait pour bien manier l'épée. «_C'est que_, reprit-elle, _les grands talens se font toujours prier_.»
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Un auteur lui remit un opéra en cinq actes, en la priant de l'examiner et de lui en donner son avis. Il ajouta que dans cette composition il n'avait pas voulu suivre la route ordinaire, et qu'il s'était surtout appliqué à éviter le style du langoureux _Quinault_ et du philosophe _Voltaire_. «_Monsieur_, lui répondit Sophie, _éviter Voltaire et Quinault, c'est s'asseoir par terre entre deux beaux siéges_.»
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M. Jacquemain, joaillier de la couronne, avait fait des folies pour mademoiselle Granville, de l'Opéra. Sophie ayant vu cette nymphe en petite loge avec M. de Joinville, maître des requêtes, lui demanda le lendemain: «_Si elle avait changé de metteur en oeuvre._»
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Mlle C... naquit à Venise en 1754, mais elle fut élevée en France; elle dansa d'abord dans les ballets de la Comédie-Italienne et se fit remarquer par sa beauté. Le lord Mazarin en devint éperduement amoureux et voulut l'enlever. Ce danger fit quitter le théâtre à la belle C...; ses parens l'emmenèrent en province, où elle perfectionna les dons précieux que la nature lui avait accordés; elle revint ensuite à Paris, et elle fut reçue à la Comédie-Italienne en 1773. Ses charmes maîtrisaient tous les coeurs; son jeu, sa voix, son maintien, tout séduisait en elle, et chaque jour poëtes et financiers déposaient à ses pieds le tribut de leur adoration. Cette charmante actrice avait peu d'esprit. Un jour elle dit à Mlle Arnould:--On m'adresse souvent des vers; je voudrais bien apprendre à m'y connaître.--_Rien n'est plus facile_, répondit Sophie; _dis toujours qu'ils sont mauvais, et tu ne te tromperas guère_.
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Le volume des Fables de Dorat se vendait un louis dans sa nouveauté[43]. Quelqu'un se récriait sur la chèreté de cet ouvrage. «_Examinez donc bien_, dit-elle, _le papier, les gravures et les vignettes; vous verrez que les vers sont pour rien_.»
[43] Lorsque ce poëte fit paraître son poëme des _Baisers_, Guichard lui adressa ce quatrain:
Pour vingt baisers sans chaleur, sans ivresse, Prendre un louis! y penses-tu? Eh, mon ami! pour un écu J'en aurai cent de ta maîtresse.
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Un danseur entretenait une jeune figurante dont la complexion était fort maigre, et lorsqu'il était avec elle il ne l'appelait jamais que _mon chou_. Ce mot souvent répété fit dire à Sophie: «_Il paraît que cet homme-là ne fait pas ses CHOUX gras._»
On a vu dans le même temps figurer à l'Opéra trois soeurs qui portaient toutes les trois des noms de fleurs; l'une s'appelait _Rose_, l'autre _Hyacinthe_, et la dernière _Marguerite_. Comme on les nommait devant Sophie, elle s'écria: «_Bon Dieu! quelle plate-bande!_»
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Un musicien, un peu gascon, se vantait d'être aimé d'une femme charmante qui demeurait dans le faubourg Saint-Marceau.--Oh! oh! dit un plaisant, il y a bien de la boue dans ce quartier-là.--Cela n'empêche pas, reprit l'artiste, que ma conquête y fait _du bruit_.--_En ce cas_, reprit Sophie, _je gage que votre belle a des sabots_.
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Un jeune mousquetaire qui croyait sans doute que l'amour tient lieu de tout, faisait une cour assidue à une jolie danseuse, mais dont le coeur ne s'ouvrait qu'avec une clef d'or. Un jour qu'il se plaignait de n'obtenir de sa belle que de vaines promesses, Mlle Arnould lui dit: «_Il faut être bien novice pour ignorer que l'amant qui ne dépense qu'en soupirs n'est payé qu'en espérances._»
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