Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique.

Part 6

Chapter 63,503 wordsPublic domain

Mlle Allard s'était attirée les hommages d'un seigneur allemand, qui, consumé d'amour pour elle, voulait absolument l'épouser. Sur les refus de la danseuse, le baron lui écrivit:--_Qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de se brûler la cervelle, mais qu'il irait la lui brûler auparavant._--Mlle Allard, effrayée, montra ce billet doux à Sophie, qui lui dit: «_Puisque l'amour de ton baron est si violent, épouse-le, ma chère, et je te réponds qu'il en sera bientôt guéri._»

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Mlle Grandi, danseuse figurante de l'Opéra, d'un talent médiocre et d'une figure très ordinaire, se plaignait sur le théâtre d'avoir perdu un amoureux qui lui avait donné mille louis en cinq semaines; un des spectateurs lui dit qu'elle était faite pour remplacer aisément cette perte; la demoiselle répond que cela ne se répare pas si aisément: elle ajoute, qu'en tout cas elle ne veut point d'amant à moins d'un carrosse et de deux bons chevaux, avec au moins cent louis de rentes assurées pour les entretenir. La conversation tombe; le lendemain il arrive chez Mlle Grandi un magnifique carrosse attelé de deux chevaux, trois autres suivent en laisse, et l'on trouve cent trente mille livres en espèces dans la voiture. La danseuse fut agréablement surprise d'une telle aubaine, et vint de suite à la répétition de l'Opéra en faire part à ses camarades. Comme elle se tourmentait beaucoup pour savoir si cet amant magnifique était jeune ou vieux, beau ou laid: «_Ma chère Grandi_, lui dit Mlle Arnould, _quand un si brillant cadeau tombe des nues, celui qui le fait ne peut être qu'un ange_.»

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Poinsinet venait quelquefois au cercle de Mlle Arnould, et il apportait toujours des vers de sa façon dont il s'imaginait régaler l'assemblée. Sophie voyant que ses lectures soporifiques étaient peu goûtées, dit à quelqu'un: «_Les vers de Poinsinet ont le sort des enfans gâtés; leur père est le seul qui les aime._»

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Mlle Durancy ayant eu une couche fort laborieuse, toutes ses camarades allèrent lui faire visite.--Pourquoi donc, s'écria la malade, faut-il tant souffrir pour un instant de plaisir?--_Hélas! ma chère_, répondit Sophie, _les douleurs de l'enfantement sont pour nous les remords de la volupté_.

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En 1768, le fameux Rebel[27], cet administrateur général de l'Opéra, ce suprême dictateur de la république lyrique, pour se dédommager du peu d'amateurs qui venaient à son spectacle, imagina de former, pour les bals, des quadrilles qu'il composa des danseuses les plus élégantes et les plus agréables, avec des habillemens très propres à exciter la curiosité des amateurs. Cette nouveauté attira beaucoup de monde, et Sophie dit en cette occasion: «_D'après le goût que le public témoigne pour la danse, le meilleur moyen de soutenir l'Opéra, c'est d'alonger les ballets et de raccourcir les jupes._»

[27] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opéra, dit au sujet de l'opulence de ce directeur:

Rien pour l'auteur de la musique, Pour l'auteur du poëme rien, Et le poëte et le musicien Doivent mourir de faim suivant l'usage antique. Jamais le grand talent n'eut droit d'être payé; Le frivole obtient tout, l'or, les cordons, la crosse: Rameau dut aller à pié, Les directeurs en carrosse.

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A l'époque où Mlle G. florissait, elle avait trois soupers par semaine; l'un composé des plus grands seigneurs de la cour et de toutes sortes de gens de considération; l'autre, d'auteurs, d'artistes, de savans, qui venaient amuser cette danseuse; enfin, un troisième, véritable orgie, où étaient invitées les filles les plus séduisantes et les plus voluptueuses. Elle donnait en outre à la ville et à la campagne des spectacles charmans, où elle réunissait les meilleurs acteurs et actrices de la capitale. Sophie allait quelquefois à _Pantin_ pour y jouir des fêtes que Mlle G. y donnait en son nom, mais dont le prince de Soubise payait la plus grande partie des frais. Un particulier de sa connaissance ayant demandé dans les Petites-Affiches une habitation aux environs de Paris, elle lui répondit par ces deux vers d'une ancienne chanson:

«_Que PANTIN serait content S'il avait l'art de vous plaire!_»

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M. Vassal, fils d'un receveur des finances, ayant donné trente mille livres à Mlle Thierry pour la dédommager de l'ennui qu'elle avait éprouvé à Sainte-Pélagie, Sophie dit en apprenant ce trait de prodigalité: «_Quand on a tant d'argent de trop, pourquoi le bonheur n'est-il pas à vendre?_»

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Le séjour que l'envoyé de Maroc fit à Paris en 1768 donna lieu à des éclaircissemens curieux sur le sérail du grand-seigneur. On apprit que l'empereur qui régnait alors avait seize cents femmes, chacune dans un lit à part; que la jalousie est extrême parmi ces odalisques, et que le sultan n'a le droit d'appeler à sa couche une de ces esclaves qu'aux jours de fêtes extraordinaires; autrement elles courent grand risque pour leurs jours. Sous le règne d'Achmet, la jalousie des favorites fit empoisonner cent cinquante Circassiennes qui avaient eu l'honneur de s'attirer les regards de leur maître les jours non permis. On racontait ces détails devant Mlle Arnould, qui s'écria: «_Que je plains ces inutiles victimes du faste d'un despote! Un Turc dans son sérail ose se comparer à un coq! mais jamais coq n'a fait garder ses poules par des chapons._»

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Mlle Beauvoisin, courtisane d'une jolie figure, mais sans taille et sans grâces, avait été obligée, pour cette raison, de quitter l'Opéra dont elle avait été danseuse. Elle s'avisa de tenir une maison de jeu, et ses charmes, son luxe et l'affluence des joueurs opulens rendirent sa maison célèbre. Cette belle, si accommodante dans le tête à tête, faisait la prude dans la société. Un jour elle dit à Mlle Arnould, à propos de quelques plaisanteries un peu libres:--Je ne puis souffrir les équivoques.--_Mademoiselle est sans doute_, répartit Sophie, _comme ces personnes qui, blasées sur le vin, en sont à l'eau-de-vie_.

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Caron de Beaumarchais était en 1768 plus renommé par ses intrigues galantes que pour ses talens littéraires; il s'était lié avec Sophie, et la voyait souvent. Un jour qu'il dissertait avec elle sur les différentes sortes d'amours, il en est deux surtout, disait-il, qui maîtrisent nos sens; l'un est un _ange_, il épure nos âmes; l'autre est un _diable_, qui enflamme nos coeurs. A ces mots, il voulut joindre le geste aux paroles. «_Arrêtez_, s'écria Sophie, _vous avez donc le DIABLE au corps_?»

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Le marquis de L*** et le marquis C*** s'étaient cotisés pour décocher à Sophie une épigramme si indécente qu'elle ne put s'empêcher de leur dire: «_Je ne m'attendais pas à être si maltraitée par vous, monsieur de C. qui êtes le premier de votre maison, et vous, monsieur de L. qui êtes le dernier de la vôtre._[28]»

[28] M. de L. descendait d'un ministre, et M. de C. d'un valet de chambre.

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Le docteur Bouvart avait l'esprit caustique. Le poëte Barthe voulant l'emmener à la première représentation de sa comédie des _Fausses Infidélités_, «_N'en faites rien_, dit Mlle Arnould, _cet homme emporterait la pièce_.»

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M. de Bièvre était fils d'un chirurgien du roi, nommé _Mareschal_. Dédaignant le nom de son père, il acheta la terre de _Bièvre_, et en entrant dans les mousquetaires il se fit appeler le marquis de Bièvre. Sophie Arnould l'entendant annoncer sous ce nouveau titre, eut la malice de dire: «_Il a bien mal fait de prendre la qualité de MARQUIS, il ne lui en aurait pas plus coûté de se faire appeler le MARÉCHAL DE BIÈVRE._»

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Molé[29], comédien excellent, mais fort _vain_, eut une fièvre maligne en 1769; le public lui prouva son attachement en demandant tous les jours de ses nouvelles à l'acteur qui venait annoncer. Sa convalescence fut longue, et le _vin_ lui ayant été ordonné pour ranimer ses forces, il en reçut en un jour plus de deux mille bouteilles de différentes dames de la cour. Sophie dit en apprenant cette nouvelle: «_Molé doit être tout VIN de ces attentions-là._»

[29] Cet acteur est mort le 11 décembre 1802, et a emporté les regrets de tous les amis de Thalie.

Tour à tour sublime et charmant, Des coeurs il a trouvé la route la plus sûre; On est tenté de croire en le voyant Que l'art, en formant son talent, Avait donné le mot à la nature.

VIGÉE.

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Le singe de Nicolet attirait tout Paris par la gentillesse de ses tours; on lui fit parodier fort ingénieusement la maladie de Molé et tous les ridicules qui s'en suivirent. Il parut sur le théâtre en bonnet de nuit et en pantoufles; il joua le moribond, et cherchait à exciter la commisération publique, ce qui fit beaucoup rire aux dépens de l'acteur, dont la fatuité était excessive. «_Comme cette farce est désagréable pour ce pauvre Molé_, dit Sophie; _on n'est jamais plus maltraité que par ses confrères_.»

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Les premiers sujets des grands spectacles ont toujours eu la manie de se dire malade lorsque, par caprice ou pour se faire désirer, ils ne voulaient pas remplir leurs rôles. Mlle Arnould jouait rarement[30], et le public en murmura plus d'une fois; mais lorsqu'elle reparaissait, les mécontens oubliaient tout pour l'applaudir. Mlle Laguerre qui devait la doubler, s'étant trop fatiguée en jouant Armide, ne put paraître à son tour; on vint chercher Sophie pour la remplacer, en lui disant que la débutante était indisposée. «_Peste!_ reprit-elle, _cette jeune personne se conduit fort bien; la voilà déjà malade comme un premier sujet_.»

[30] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opéra, critique ainsi les principaux acteurs:

Ordre à Pillot de ne plus détonner, A Muguet de prendre un air leste, A Durand d'ennoblir son geste, A Gélin de ne pas tonner; Que le Gros chante avec une âme, Beaumesnil avec une voix; Que la féconde ARNOULD se montre quelquefois, Et que Guimard toujours se pâme.

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Mlle Asselin, danseuse de l'Opéra, faisait beaucoup de dépense et payait fort mal ses créanciers. Après avoir eu successivement plusieurs amans qui n'avaient point amélioré ses affaires, elle s'amouracha d'un mousquetaire nommé _de Termes_. Sophie ayant appris cette nouvelle liaison, lui dit:--_Eh bien! ma chère, voilà toutes tes dettes payées._--Comment cela?--_Qui a TERME ne doit rien._

Dorat était d'une constitution faible. Né de parens énervés, livré lui-même au torrent des plaisirs, sans caractère et sans énergie, il ne pouvait avoir que des grâces dans l'esprit, et ses grâces étaient maniérées. «_Ce petit Dorat_, disait Mlle Arnould, _ressemble à une colonne de marbre; il est sec, froid et poli_.»

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Un jeune acteur doué d'un physique agréable, mais ayant une prononciation vicieuse, venait débuter à Paris. On le présenta à Sophie; elle lui fit répéter quelques rôles, et dit ensuite à son Mécène: «_Votre protégé est charmant; il ne lui manque que la parole._»

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Mlle Durancy amena un soir au foyer de l'Opéra un petit garçon d'une charmante figure. Cet enfant de l'amour était caressé de tout le monde, et il rendait caresse pour caresse. Sophie le voyant aller de l'un à l'autre, lui dit, en le prenant sur ses genoux: «_Mon petit ami, est-ce que tu cherches ton papa?_»

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Un jeune seigneur, grand chasseur et fort inconstant dans ses amours, lui adressa les propositions les plus galantes. Sophie, qui connaissait sa légèreté, lui envoya pour réponse un tableau qui représentait un lévrier dormant auprès d'un lièvre, avec ces mots pour devise:

_Il néglige ce qu'il a pris._

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Milord Forbes, pour voir plus souvent Mlle Lafond, lui proposa d'être sa maîtresse de langue, et lui offrit pour ce service cent louis par mois. La belle ne se fit pas tirer l'oreille, et l'écolier devint bientôt maître. Mlle Arnould ayant appris cet arrangement, dit: «_Milord a sagement fait; avant de s'engager dans une affaire, il est bon de prendre LANGUE._»

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Mlle Mazarelli, courtisane fameuse par plus d'une aventure, devint la maîtresse de M. de Montcrif; elle avait puisé près de cet Anacréon le goût de la belle littérature; elle faisait même gémir la presse, et ne fréquentait plus que des savans. «_Comme les goûts changent avec l'âge!_ dit Sophie; _jadis Mazarelli ne s'attachait qu'aux beaux corps, maintenant elle n'a commerce qu'avec les beaux esprits_.»

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La vie privée de Louis XV autorisa les scènes scandaleuses qui se multiplièrent sous son règne. Ce monarque blasé n'eut pas honte d'élever jusqu'à son trône une fille publique nommée Lange, et qui bientôt devint comtesse Dubarri[31]. Une telle métamorphose anoblit pour un temps l'état de courtisane, qui depuis la régence avait offert tant de chances de fortune. Lorsque cette célèbre Laïs devint la maîtresse du roi, Sophie dit: «_Qu'elle avait changé sa monnaie contre un LOUIS._»

[31] La chronique scandaleuse a prétendu que Mme Dubarri devait le jour à un _picpus_ nommé Gomar. En 1768, cette dame conversait avec M. de Choiseul sur les moines que le gouvernement voulait alors détruire. La favorite était contre eux; le ministre en prenait la défense, et pour frapper en leur faveur le dernier coup, il ajouta avec finesse: _Vous conviendrez au moins, Madame, qu'ils savent faire de beaux enfans._

Lorsque Favart donna sa _Rosière de Salency_, une jeune figurante demanda à Sophie ce que c'était qu'une rosière.--_C'est une jeune fille couronnée de roses pour en avoir défendu le bouton._--_En ce cas_, répondit naïvement la danseuse, _je ne serai jamais rosière_.

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Un jour qu'elle jouait le rôle de Thélaïre dans Castor et Pollux, la foule était si grande qu'on étouffait dans toutes les parties de la salle. Quelqu'un vint sur le théâtre s'en plaindre à Mlle Arnould. C'était précisément dans le temps que les arrêts du conseil venaient de paraître au sujet de la réduction des effets royaux. «_Où est notre cher abbé Terray?_ dit Sophie; _que n'est-il là pour vous réduire de moitié!_»

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Mlle G. rassemblait en 1769, dans un hôtel de la chaussée d'Antin, nommé le _Palais de Terpsichore_, la foule de tous les plaisirs: à Athènes et à Rome, où les courtisanes étaient si révérées, on ne trouva jamais l'exemple d'un pareil luxe. Mais le prince de Soubise ayant retiré à cette nymphe les 72,000 liv. de rentes dont il la gratifiait, et M. de Laborde, valet de chambre du roi, s'étant ruiné à son service, elle fut obligée de suspendre les délicieux spectacles qu'elle donnait, et ses créanciers la tourmentèrent au point qu'elle se vit à la veille de déposer son bilan. Un des fournisseurs ayant demandé si cette Laïs ferait honneur à ses affaires: «_En doutez-vous?_ lui dit Sophie; _je réponds que G. mourra au lit d'honneur_.»

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M. d'Aucourt, fermier général et bel esprit, est l'auteur des _Mémoires Turcs_, où il rappelle les aventures galantes de l'envoyé de _Maroc_ qui vint en France en 1768. Il les dédia à Mlle Duthé, ce qui fit la fortune de l'ouvrage. Les talens cachés de cet heureux musulman répondaient à sa taille supérieure et à sa vaste corpulence, et les odalisques de plus d'un théâtre ont attesté ses prouesses. Mlle Peslin fut une de celles qui lui firent cueillir le plus de lauriers. Sophie dit à ce sujet: «_Depuis que Peslin a trouvé chaussure à son pied, elle ne veut plus que du MAROQUIN._»

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Tandis que le boucher Colin achevait de se ruiner avec Mlle Duplant, cette actrice avait encore d'autres amans pour ses menus plaisirs.--Il faut que cet homme ait l'esprit _bouché_, dit un plaisant, pour ne pas s'apercevoir des incartades de sa maîtresse.--_Vous ne savez donc pas_, reprit Sophie, _que pour mieux l'attraper elle le fait jouer à Colin-maillard_.

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Poinsinet[32] partit pour l'Espagne en 1769; il comptait travailler dans ce royaume à la propagation de la musique italienne et des ariettes françaises; malheureusement il se noya dans le Guadalquivir. Lorsque Mlle Arnould apprit cet événement, elle s'écria: «_Pauvre Poinsinet, voilà donc tous tes projets à vau-l'eau?_»

[32] On connaît ces vers tirés de la Dunciade de Palissot:

Alors tomba le petit Poinsinet; Il fut dissous par un coup de sifflet. Telle au matin une vapeur légère S'évanouit aux premiers feux du jour, Tel Poinsinet disparut sans retour.

Une figurante vivait avec un maître de danse qu'on appelait _Moka_, parce que, semblable au bon café de ce nom, il était _petit_, _vieux_ et _sec_.--Il a toutes les qualités du coeur, disait-elle en parlant de son amant; c'est dommage qu'il ne soit pas un peu plus _vert_.--_Hé bien!_ répartit Sophie, _il faut le planter là pour reverdir_.

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Un jeune homme bien né, mais plus fastueux que sage, après avoir mangé sa légitime avec une danseuse de l'Opéra, nommée Martigny, se trouva réduit à vivre d'un talent qu'il avait jusque-là cultivé pour son agrément, et il se fit peintre en miniature. Quelque temps après Sophie dit à sa camarade: «_Reçois mon compliment_, ma chère Martigny, _je croyais ton amant ruiné, et je viens d'apprendre qu'il fait FIGURE dans le monde._»

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Quoique Mlle Laguerre eût acquis une fortune considérable, elle ne s'occupait aucunement de ses parens. Son père vendait des cantiques dans les carrefours, et sa mère allait offrant dans les promenades cette sorte d'oublis qu'on appelle _le plaisir des dames_. Un jour Sophie rencontra sur les boulevarts la mère Laguerre, et elle dit en la montrant à quelqu'un: «_Cette pauvre femme n'a pas gagné dans le cours de sa vie, avec_ le plaisir des dames, _ce que sa fille gagne dans une heure en se livrant au_ plaisir des hommes.»

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Le chevalier de T., officier aux gardes, avait une grande taille et un petit esprit. Elle le comparait à «_ces hôtels garnis dont l'appartement le plus élevé est ordinairement le plus mal meublé_.»

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M. Bertin, trésorier des parties casuelles, dont les folies amoureuses ont tant coûté à l'état, fréquentait souvent les coulisses: Mlle Arnould l'avait surnommé l'_inspecteur des parties casuelles_. Un étranger qui le rencontrait toujours à son poste favori, et qui ne connaissait pas ses titres, demanda à Sophie si ce monsieur avait un emploi à l'Opéra. «_Certainement_, répondit-elle; _ne voyez-vous pas qu'il contrôle les grandes et les petites entrées_.»

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On cite dans les fastes de l'Opéra cette journée mémorable où Sophie Arnould et Geliotte, représentant l'acte de Vertumne et Pomone, ils recommencèrent à deux fois, et l'assemblée, aussi brillante que nombreuse, en fut dans le ravissement. On complimenta beaucoup Sophie sur un triomphe aussi éclatant. «_Hélas!_ dit-elle, _je paie tous les jours l'honneur de m'être élevée par la peine de me soutenir_.»

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Un de ces aimables roués[33], remplis de grâces et de défauts, et dont le persiflage est tout l'esprit, voyant Sophie richement parée et couverte de diamans, s'approcha d'elle en la lorgnant, et lui demanda si ses bijoux lui avaient coûté bien cher. «_Mon petit ami_, répondit-elle, _vous croyez sans doute parler à votre maman_?»

[33] Les libertins de qualité, dit un moraliste, prenaient le surnom de _roués_ pour se distinguer de leurs laquais, qui n'étaient que des _pendards_.

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Beaumarchais n'était point aimé. Quelqu'un mit sur l'affiche de la première représentation des Deux Amis[34]: _par un auteur qui n'en a aucun_. Cette pièce tomba presqu'aussitôt qu'elle parut. Quelque temps après cette chute l'auteur eut la maladresse de plaisanter sur l'abandon dans lequel le public semblait laisser l'Opéra. La salle était nouvellement restaurée, et on allait y donner la reprise d'une ancienne pièce. Beaumarchais dit à Sophie:--Votre salle est très-belle, mais vous n'aurez personne à votre Zoroastre.--_Pardonnez-moi_, reprit-elle, _vos AMIS nous en enverront_.

[34] On fit sur cette comédie le quatrain suivant:

J'ai vu de Beaumarchais le drame ridicule, Et je vais en un mot dire ce qu'il en est: C'est un change où l'argent circule Sans produire aucun intérêt.

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Mlle D*** était devenue amoureuse d'un M. Levacher de Charnois, gendre du comédien Préville. C'était un bel esprit qui rédigeait le Journal des Théâtres. D***, enchantée de trouver dans ce jeune homme les agrémens de la figure et les ressources de l'esprit, goûtait dans cette liaison un charme inexprimable; mais M. de Charnois s'étant réconcilié avec sa femme, abandonna sa maîtresse. La nymphe ne put soutenir une telle rupture, et en mourut de douleur. «_Mourir pour un infidèle_, s'écria Sophie, _voilà une mode que les actrices ne suivront pas_.»

Quelqu'un rapportait que le médecin Chirac, interrogé si le commerce des femmes est nuisible, avait répondu:--_Non, pourvu qu'on ne prenne point de drogue; mais j'avertis que le changement est une drogue._--_Hé bien_, répartit Sophie, _c'est pourtant cette drogue-là qui fait aller le commerce_.

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Mlle d'Albigny, pensionnaire de l'Opéra, s'était mise sur le pied des dames du bel air, et ayant donné à jouer chez elle, fut envoyée, par ordre du roi, à la Salpêtrière. A son retour cette princesse voulant être bien avec tout le monde, admit à l'honneur de sa couche le commissaire de son quartier. Quelques jours après Sophie lui demanda «_comment elle trouvait la chair de commissaire?_ (la chère).»

Le chevalier de C. était d'une gaucherie et d'une indifférence insoutenables; on ne savait par où le prendre pour l'émouvoir. Mlle Arnould s'étant infructueusement occupée de son éducation, le congédia en disant que «_c'était une cruche sans anse_.»

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J.-J. Rousseau allait en 1770 souper chez Sophie Arnould avec l'élite des petits-maîtres et des talons rouges; il avait choisi Rulhières pour conducteur, et il se trouvait souvent là en fort bonne compagnie. Voulant prouver que la plupart de nos tragédies lyriques ne doivent leurs succès qu'aux charmes de la musique, il disait:--_S'il est possible de faire un bon opéra, il ne l'est pas qu'un opéra soit un bon ouvrage._--_Voilà pourquoi_, répartit Sophie, _chez nous le SON vaut mieux que la farine_.

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Elle s'intéressait pour un jeune homme auquel elle désirait faire obtenir un emploi qui dépendait de M. D., fermier général, lequel, disait-on, avait été laquais; elle attendait depuis deux heures dans l'antichambre du traitant qui était remplie de valets. Un jeune seigneur sortant du cabinet du financier, témoigna sa surprise à Sophie de la voir attendre en si mauvaise compagnie. «_Je ne crains point ces messieurs_, répondit-elle, _tant qu'ils sont encore laquais_.»

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Louis-Gabriel Fardeau, procureur au Châtelet, composait des pièces pour le théâtre des Associés. Un plaisant trouva dans l'anagramme de ses noms son véritable portrait: _Il a l'air du boeuf gras._ Ce dramatiste s'étant avisé de faire sa cour à une danseuse de l'Opéra, Sophie dit à sa camarade: «_Comment peux-tu supporter ce FARDEAU? Un procureur de son espèce n'aime les femmes que pour les formes._»

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