Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique.

Part 5

Chapter 53,545 wordsPublic domain

Mlle Durancy était meilleure actrice que chanteuse: ayant eu des différends avec les directeurs de l'Opéra, qui ne prisaient pas assez ses talens, elle rentra à la Comédie française en 1766, pour doubler Mlle Dubois, qui succédait à Mlle Clairon comme chef d'emploi; mais bientôt la jalousie de sa rivale la força de retourner à l'Opéra. Sophie disait de cette transfuge: «_De tous les auteurs que Durancy a essayés les Français sont encore ceux qu'elle préfère._»

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Clairval, célèbre acteur de l'Opéra-Comique, avait été dans sa jeunesse garçon perruquier. La beauté de son physique lui procura beaucoup d'aventures galantes; celle qu'il eut avec la duchesse de Stainville fit beaucoup de bruit. Quelqu'un racontait à Sophie que M. de Stainville avait fait dire à ce comédien qu'il lui ferait donner cent coups de bâton, s'il revoyait sa femme: «_Quelle impertinence!_ dit-elle; _cet homme-là mériterait bien que Clairval lui_ LAVAT LA TÊTE.»

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Un danseur de l'Opéra briguait les faveurs d'une jeune figurante, nommée _Chardon_; un jour de répétition il s'avisa de lui chanter un couplet de sa façon, mais d'une voix si fausse, que toutes les oreilles se redressèrent. «_Vous l'entendez_ dit Sophie; _il fait l'âne pour avoir du chardon_.»

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Le marquis de Prest, après avoir longtemps soupiré pour Sophie, obtint enfin le bonheur de passer quelques heures avec elle; mais le pauvre marquis employa fort mal son temps. Depuis cette séance, lorsqu'elle parlait de lui, elle citait ce vers de La Fontaine:

De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien.

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Mlle Vestris, danseuse à l'Opéra, italienne de naissance, et dont les goûts divers étaient très connus, se récriait sur la fécondité de sa camarade Rey, et ne concevait pas comment cette fille s'y laissait prendre si facilement:--«_Tu en parles bien à ton aise_, dit Sophie; _une souris_...» (le reste est connu).

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On peut citer Mlle G.... parmi les courtisanes qui ont fait la plus grande fortune. Le noble militaire, le grave robin, le fastueux financier, le clergé même, tout a voulu G., et n'a rien épargné pour s'en procurer la possession. Cependant elle n'était pas jolie, et sa taille maigre et longue lui donnait assez l'air d'une araignée. Dansant à l'Opéra en 1766, elle fut renversée par une pièce de décoration qui lui démit le bras: «_Pauvre G.!_ dit Sophie; _si elle ne s'était cassé qu'une jambe, cela ne l'empêcherait pas de danser_»[20].

[20] On sait que cette célèbre danseuse avait plus de grâces que de légèreté.

Plusieurs compagnies s'étant proposées en 1766 pour avoir la direction de l'Opéra, tous les acteurs et actrices de ce spectacle demandèrent que l'administration leur en fût confiée, et de se régir comme les comédiens. Ils présentèrent un mémoire fort détaillé à M. le comte de Saint-Florentin, et déposèrent 600,000 liv. pour cautionnement. Cette demande ne fut point acceptée, en raison des inconvéniens de la régie de la Comédie-Française. Quelques banquiers ayant proposé de faire les fonds de cette entreprise, Mlle Arnould dit _que ces offres étaient inutiles; car certainement les actrices de l'Opéra avaient plus de fonds que ces messieurs n'avaient d'avances_.

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Elle s'était permis quelques quolibets sur les ridicules d'un certain Duc qui passait pour avoir peu d'esprit. Ce seigneur se trouvant au foyer de l'Opéra un soir que Sophie y faisait circuler ses bons mots, il s'approcha d'elle et lui dit d'un ton impérieux:--C'est donc vous, mademoiselle, qui plaisantez les grands, qui faites le bel esprit?--_Moi, monseigneur? bel esprit! pas plus que vous, je vous assure._

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Le duc de Praslin[21] a longtemps vécu avec Mlle Dangeville, actrice de la Comédie-Française. Lorsqu'il mourut on trouva dans son coffre-fort onze cent mille livres en or, et sa maîtresse n'avait qu'un revenu très médiocre. Ce seigneur demandait un jour à Sophie Arnould des nouvelles d'une fille de l'Opéra, dont il cherchait à se rappeler le nom.--C'est une jeune personne, lui dit-il, dont le nom finit en _ain_.--_Ah, M. le duc!_ répondit-elle, _vous ne le trouverez pas; tous nos noms finissent comme cela_.

[21] C'est à un maître d'hôtel de cette maison qu'on doit l'espèce de dragée nommée _praline_.

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Mlle Pagès-Deschamps ayant lu la vie de Mme de La Vallière, éprouva l'effet de la grâce, et alla expier ses péchés aux Carmélites de la rue Saint-Jacques; mais un beau jour cette néophyte fut surprise au parloir avec un officier du régiment de Conflans, qui, malgré la grille, lui rappelait encore les vanités de ce monde. A cette nouvelle Sophie s'écria: «_L'homme est comme le serpent, qui passe aisément le corps où il a mis la tête._»

Le marquis de Saint Hur... avait reçu des coups de canne et ne paraissait pas vouloir s'en venger.--Comment peut-il laisser cette affaire là? dit quelqu'un.--_Bah!_ reprit Sophie, _cet homme a le bon esprit de ne pas s'inquiéter de ce qui se passe derrière lui_.

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Mlle Allard[22], danseuse remarquable par ses folies et sa gaieté, pénétrée de douleur de la mort de son amant, M. _Bontemps_, déclara que de six semaines elle ne pourrait contribuer aux plaisirs du public: «_Plaignons-la_, dit Sophie, _son BON TEMPS est passé_.»

[22] Allard, vive, aimable et jolie, Amuse et charme tour à tour; Elle sourit comme l'Amour Et danse comme la Folie.

A. D.

Mlle Peslin était une des plus vigoureuses danseuses de l'Opéra; elle eut beaucoup d'amans, et le marquis de F. fut un de ceux qu'elle affectionna davantage. Elle se fâcha contre Sophie, parce qu'elle avait répandu quelques propos sur son compte.--Je te prie, lui dit-elle sèchement, de ne plus parler de moi ni en bien ni en mal.--_Ah! ma chère_, reprit sa camarade, _je ne pourrai jamais t'obéir qu'à moitié_.

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M. de Sartines, lieutenant de police, voulut un jour savoir le nom de plusieurs grands personnages auxquels Mlle Arnould avait donné à souper la veille; il fait venir la reine de l'Opéra et lui dit:--Mademoiselle, où avez-vous soupé hier?--Je ne me le rappelle pas, monseigneur.--Vous avez soupé chez vous?--Cela est possible.--Vous aviez du monde?--Vraisemblablement.--Vous aviez entr'autres des personnes de la première qualité?--Cela m'arrive quelquefois.--Quelles étaient ces personnes?--Je ne m'en souviens pas.--Vous ne vous souvenez pas de ceux qui étaient à souper chez vous?--Non, monseigneur.--Mais il me semble qu'une femme comme vous devrait se rappeler ces choses-là.--_Oui, monseigneur_, répartit Sophie; _mais devant un homme comme vous je ne suis pas une femme comme moi_.

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Mlle Arnould ayant été détenue pendant vingt-quatre heures au Fort-l'Evêque, pour avoir répondu peu respectueusement au lieutenant de police, trouva dans cette prison un père de famille arrêté pour une dette de dix mille livres. Le désir de faire en sa faveur une bonne action lui suggéra l'idée de proposer à ses amis une loterie à cinq louis le billet, d'une prétendue _chaîne_, dont elle disait vouloir se défaire. Les billets furent bientôt placés; elle rassembla chez elle tous les actionnaires, et lorsqu'on fit le tirage des numéros, il sortit un billet sur lequel était écrit:

Un vieillard, pour dette arrêté, N'avait pas la moindre espérance, Et seule, en vain j'aurais tenté De lui donner sa délivrance; Mais dans ses fers, grâces à vous, Il n'est plus rien qui le retienne, Et, de concert, chacun de vous Brise un des anneaux de sa _chaîne_[23].

[23] Ce couplet est extrait de la pièce de _Sophie Arnould_.

Aussitôt parut le vieillard, que Sophie avait secrètement tiré de sa prison. Tout le monde applaudit à ce joli tour, et la fille de cet infortuné fut encore dotée par la bienfaisance de l'assemblée, qui doubla la valeur des mises.

Cette anecdote a fourni à MM. Barré, Radet et Desfontaines le sujet d'une comédie intitulée _Sophie Arnould_, pièce qui fut représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, en pluviôse an 13.

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L'amant de Mlle Durancy alla un matin lui souhaiter sa fête; et, pour mieux placer son bouquet, il lui enleva son fichu. La belle, prise au dépourvu, voulut se fâcher. «_Calme-toi_, lui dit Sophie, qui entra dans ce moment-là, _ne sais-tu pas qu'un jour de fête on découvre les seins_ (saints).»

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Le docteur Barthès se trouvant au foyer de l'Opéra, une jeune figurante tirait en folâtrant son énorme perruque: «_Finis donc, espiègle_, lui dit Mlle Arnould; _tu enlèves à monsieur toute sa réputation_.»

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Une actrice avait joué un mauvais tour à un de ses favoris, nommé _de Pierres_, lequel la menaça de la dévisager s'il la rencontrait. Sophie ayant invité cette nymphe à venir avec elle à la promenade, elle s'y refusa dans la crainte de rencontrer son adversaire: «_Sois tranquille_, lui dit sa camarade; _je te mènerai par un chemin où il n'y a pas DE PIERRES_.»

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Elle aimait beaucoup le spectacle et manquait rarement d'assister aux nouveautés. Se trouvant à une représentation de Guillaume Tell, tragédie de Le Mierre, et n'y voyant presque pas de spectateurs, mais beaucoup de personnages suisses sur le théâtre, elle dit: «_C'est ici l'inverse du proverbe, point d'argent point de Suisses; on y voit plus de Suisses que d'argent._»

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Mlle Doligny[24], élève de Molé, débuta au Théâtre-Français en 1763. Beaucoup de naturel, de sensibilité, d'intelligence, lui concilièrent les suffrages; mais un ton pleureur et monotone, une figure froide et triste, ont toujours déplu en elle aux vrais connaisseurs. Cette actrice a donné pendant quelque temps l'exemple d'une vertu rare au théâtre. Le marquis de G., éperduement amoureux d'elle, lui fit d'abord des offres brillantes qu'elle refusa; il poussa la folie au point de la demander en mariage et de lui envoyer le contrat prêt à signer: elle répondit prudemment qu'elle s'estimait trop pour être sa maîtresse, et trop peu pour être sa femme.--Ce trait est unique dans les fastes de l'Opéra, s'écria un vieux routier; en vérité la femme est un être indéfinissable.--_Pardonnez-moi_, répartit Mlle Arnould, _la femme est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on endort avec des louanges, et qu'on séduit avec des promesses; Doligny y sera prise comme tant d'autres_.

[24] Dorat adressa à cette charmante actrice le quatrain suivant:

Par tes talens, unis à la décence, Tu te fais respecter et chérir tour à tour: Si tu souris comme l'Amour, Tu parles comme l'Innocence.

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Le comte de L. ayant fait la conquête de Mlle Robbe, revint peu à peu à sa chère Sophie. Il était un soir assis près d'elle au foyer de l'Opéra, et conversait avec vivacité. Mlle Robbe en conçut de la jalousie, et tira M. de L. par son habit. Sophie qui s'en aperçut, dit à la danseuse: «_Mademoiselle, vous voulez que tout soit pour vous; cependant chacun est bien aise d'avoir son COMTE._»

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Mlle Clairon avait pris sous sa protection un jeune homme de seize ans, d'une charmante figure; elle voulait en faire un acteur, et lui donnait elle-même des leçons de déclamation. Ses talens se développaient ainsi que sa beauté; elle l'avait surnommé _l'Amour_, et il n'était connu que sous ce nom; mais ce jeune sujet s'étant hasardé à prendre des leçons d'un autre genre et d'une autre maîtresse, la jalousie s'alluma dans le coeur de la moderne Calypso, et elle renvoya _l'Amour_ nu, comme on peint ce dieu. Une conduite aussi inhumaine fit dire à Sophie «_qu'on voyait bien que la reine du théâtre n'était pas la mère de L'AMOUR_.»

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Poinsinet était de l'Académie de Dijon; mais il perdit cette place à la suite d'un procès singulier qu'il eut avec Mlle Duprat, qui l'accusait de lui avoir escamoté une montre d'or. Un jour que ce poëte, si souvent mystifié, lisait une comédie composée, selon sa coutume, de traits pillés çà et là, tout à coup un chien se mit à japper. «_Voyez_, dit Sophie, _comme cet animal aboie au voleur_.»

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Mlle Laville était une fort jolie personne à laquelle un jeune artiste de l'Opéra enseignait la musique vocale. Cet artiste vantait un jour à Sophie les charmes de son écolière. «_Ah! fripon_, lui dit-elle, _je gage qu'en donnant vos leçons vous avez un oeil AU CHANT et l'autre A LA VILLE_.»

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Un censeur atrabilaire étant au foyer de l'Opéra, blâmait l'inconduite de certaines femmes galantes qui semblent braver toutes les lois de la bienséance; il critiquait surtout le luxe scandaleux des courtisanes et des actrices. Mlle Arnould, ennuyée de cette diatribe, lui dit sèchement: «_Eh! monsieur, laissez-les jouir de la perte de leur réputation._»

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Mlle G., par une charité bien rare chez les danseuses de l'Opéra, répandait les largesses de ses amans sur des familles infortunées qu'elle allait chercher embéguinée dans une coiffe noire, avec tout l'attirail d'une dévote consommée. L'hiver de 1768 fut fort rude; elle distribua en un seul jour une somme de 10,000 liv. que le prince de Soubise lui avait donnée pour ses étrennes. Sophie Arnould voulant marcher sur ses traces, alla visiter les pauvres malades de l'Hôtel-Dieu. Etant parvenue dans la salle des femmes en couche, elle dit aux soeurs qui l'accompagnaient: «_Ce n'est pas ici que vous regrettez votre voeu de virginité?_»

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Un homme de la cour, entiché de la métromanie, lui adressa un madrigal de sa façon. Cette petite pièce avait coûté à l'auteur beaucoup plus qu'elle ne valait. Un de ses amis ayant demandé à Mlle Arnould ce qu'elle en pensait, elle répondit: «_Ces vers ressemblent aux eaux de Versailles; ils ne coulent pas de source._»

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M. Dangé, fermier général, étant à l'Opéra, rencontra M. de Béranger, lieutenant général; il le prit pour un de ses amis, et lui donna un soufflet en signe de familiarité. Le traitant s'apercevant de sa méprise se sauve; le militaire veut courir après; Sophie l'arrête et lui dit: «_Ah! monsieur, qu'allez-vous faire? Vous ne savez donc pas quel DANGÉ vous courez?_»

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Mlle Beaumenard, dont le luxe avait scandalisé tant de duchesses, avait la sotte manie d'avoir des amans à ses gages; elle donnait d'une main ce qu'elle recevait de l'autre, et Belcourt acheva, en l'épousant, de ruiner ses épargnes. Sophie disait à son sujet: «_Il est des femmes qui regardent les amans du même oeil que les cartes; elles s'en servent pour jouer quelque temps; elles les rejettent ensuite, en demandent de neuves, et finissent par perdre avec les neuves tout ce qu'elles ont gagné avec les vieilles._»

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Elle eut une discussion fort vive avec un nommé Talon, violoncelle du Concert spirituel. Comme il cherchait à la molester par des sarcasmes un peu mordans, elle lui répondit: «_Mon pauvre Talon, tout ce que vous dites part de si bas que cela ne peut m'atteindre._»

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M. F. publia à l'âge de treize ans un recueil de poésies; sa grande jeunesse et la vivacité de son esprit lui ayant acquis de puissantes protections, il vint se fixer à Paris, et Mlle Arnould voulut être son Mécène. Ninon de Lenclos légua au jeune Voltaire, dont elle présagea la célébrité, une somme pour acheter des livres. Sophie Arnould, en s'attachant le jeune F., n'entrevit pas la carrière brillante qu'il devait parcourir; mais elle applaudit à ses talens, les encouragea, et eut toujours pour lui la tendresse d'une mère. Un jour qu'elle le priait de faire une chanson sur ses genoux, il lui répondit par cet impromptu:

Sur vos genoux, ô ma belle Sophie! A des couplets je songerais en vain; Le sentiment vient troubler le génie, Et le pupitre égare l'écrivain.

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Le prince de Soubise possédait dans le village de Pantin une petite maison divisée en deux corps de logis, dont l'un était un temple dédié à l'Amour, et l'autre un théâtre consacré aux beaux-arts. Mlle G., souveraine de ces lieux enchantés, y attirait tour à tour les beautés postulantes de l'Opéra, ainsi que les meilleurs acteurs des grands théâtres, et elle-même y jouait les principaux rôles. Quelqu'un qui avait assisté aux fêtes charmantes que l'on donnait dans ce riant séjour, disait que Mlle G. était une bonne actrice. «_Oui_, reprit Sophie, _bonne sur un théâtre de PANTIN_.»

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Mlle Arnould ayant échoué dans le rôle de Colette du _Devin du Village_, désirait depuis longtemps faire celui de Colin; elle avait pour exemple Mme de Pompadour, qui remplit autrefois ce rôle d'homme à Bellevue avec le plus grand succès. Le prince de Conti, qui se mêlait alors des affaires de l'Opéra, lui donna des conseils, et Sophie joua son nouveau rôle; mais elle échoua encore dans cette entreprise, et ne fut pas applaudie comme elle s'y attendait. «_Ah!_ dit-elle en rentrant au foyer, _je le sens maintenant, l'habit ne fait pas l'homme_.»

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M., auteur d'un traité sur l'Amitié, n'avait point encore eu d'enfans, quoique marié depuis plusieurs années. Se trouvant dans une maison où était Mlle Arnould, il raconta d'un air joyeux qu'un de ses amis, célèbre médecin, avait enfin trouvé le secret de rendre mère sa tendre épouse. «_Ah! monsieur_, reprit Sophie, _que l'AMITIÉ a enfanté de prodiges! et qu'il y a de maris, comme vous, qui sont redevables à leurs amis de la fécondité de leurs femmes_!»

Mlle Rosalie Levasseur n'avait point cette réunion d'avantages extérieurs qui semblent placer l'actrice sur la ligne où marche le rôle qu'elle représente; mais elle avait de l'esprit, de l'intelligence, de la sensibilité, et savait communiquer à sa figure la physionomie convenable à l'âge et à la nature de son personnage. Elle jouait un jour le rôle de l'Amour dans l'opéra de Psyché, et sa voix n'était pas juste. «_Ah!_ dit Sophie, _cet Amour-là est aussi faux que les autres_.»

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On faisait le parallèle des veuves et des jeunes filles sur le penchant que leur sexe a pour l'amour, et l'on avançait qu'une veuve doit être plus calme, parce qu'elle a la curiosité de moins. «_Cela est vrai_, dit Mlle Arnould; _mais elle a l'habitude de plus_.»

P. remua ciel et terre pour faire jouer sa comédie des _Courtisanes_; mais cette pièce fut alors trouvée trop contraire à l'honnêteté publique et à la dignité du Théâtre-Français pour être reçue[25]. Toutes les sectaires de Vénus furent enchantées du jugement, et P. devint leur bête noire. Sophie disait en parlant de cet ouvrage, «_qu'il y avait du mouvement et de l'intérêt dans les COURTISANES, mais qu'en général on y trouvait peu de conduite_.»

[25] Cependant cette pièce, protégée par M. de Maurepas, fut représentée avec le plus grand succès au Théâtre-Français, appelé maintenant l'_Odéon_. Mlle C. n'a jamais été plus applaudie qu'en jouant la courtisane Rosalie, rôle où elle développa pour la première fois tout le charme de ses talens.

Elle alla avec M. de L. chez un curé des environs de Paris, qui nourrissait des poissons dans un très-beau vivier. Après le dîner on proposa le divertissement de la pêche; leur hôte y consentit quoiqu'avec peine, et à chaque poisson que l'on prenait, un gros soupir s'échappait de sa poitrine. Sophie en devina la cause, et dit aussitôt: «_M. le curé, que ne nous dites-vous comme Jésus-Christ_: Allez et ne PÊCHEZ plus.»

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Mlle G. se rendit célèbre par les spectacles magnifiques qu'elle donnait à sa superbe maison de Pantin. Le public briguait l'honneur d'y être admis, et il y avait toujours un concours prodigieux; c'était le rendez-vous des plus jolies filles de Paris et des aimables libertins; on avait eu soin d'y établir des loges grillées pour les femmes honnêtes, pour les gens d'église et les personnages graves qui craignaient de se compromettre parmi cette foule de folles et d'étourdis. Collé avait consacré son théâtre de société à être joué chez Mlle G.; Carmontel fit un recueil de proverbes dramatiques destinés au même effet, et M. de la Borde les mit en musique. Cette danseuse ayant figuré dans un ballet dont la comtesse du Barry régala son illustre amant, reçut du roi une pension de 1,500 liv.; cette légère faveur fut acceptée à cause de la main dont elle provenait; car on sent que ce n'était qu'une goutte d'eau dans un fleuve. Sophie dit en apprenant ce petit surcroît de fortune: «_J'en ferai compliment à G.: voilà de quoi payer le moucheur de chandelles de son spectacle._»

M. aimait beaucoup les champignons, et il en avait toujours sur sa table. Un jour que Mlle Arnould dînait chez lui, il lui parla de l'amour qu'il ressentait pour elle. «_C'est sans doute un amour de champignons_, répondit-elle; _vous savez que cela passe comme cela vient_.»

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Un homme fort laid venait de recevoir un coup de fouet à travers le visage; il se plaignait devant Sophie de la brutalité des cochers de fiacre. «_C'est bien désagréable_, reprit-elle; _il suffit qu'on ait mal quelque part pour qu'on s'y attrape_.»

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Le comte de Buffon aimait la société des femmes et la recherchait avec avidité. Il invita un jour Mlle Arnould à venir au jardin des Plantes voir des oiseaux rares qui arrivaient de Cayenne; elle y alla avec quelques amis, et enchantée de la conversation simple, noble et nourrie de ce grand naturaliste[26], elle dit à ceux qui l'entouraient: «_Je ne pense jamais aux merveilles de la nature, sans me rappeler que M. de Buffon en est une._»

[26] M. de Buffon se promenant à la campagne, une jeune personne lui demanda la différence qu'il y a entre un boeuf et un taureau? Il rêva un instant et répondit: Vous voyez bien, Mademoiselle, ces veaux qui bondissent dans la prairie? les taureaux sont leurs pères et les boeufs sont leurs oncles.

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Mlle Laguerre, célèbre actrice de l'Opéra, vendait étant jeune des pierres à détacher. Un jour elle monta sur le marche-pied du carrosse de la duchesse de Villeroy qui se promenait sur le boulevart, lui offrit sa marchandise, et ajouta qu'elle savait bien chanter; cette petite était jolie, elle intéressa Mme de Villeroy qui la fit venir chez elle, et lui trouvant en effet une fort belle voix, l'envoya à Mlle Arnould en la lui recommandant. Sophie la fit décrasser, lui donna des maîtres et la rendit une des meilleures chanteuses de l'Opéra. Malheureusement cette fille conserva tous les vices de sa basse extraction, et Sophie disait en voyant la dépravation de ses moeurs: «_C'est un beau fruit dont le coeur est gâté._»

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On a comparé les gens riches qui ont beaucoup de valets aux cloportes qui ont beaucoup de pieds, et dont la marche est fort lente. Un traitant qui était dans cette catégorie, pestait contre ses laquais. «_Monsieur_, lui dit Sophie, _lorsque Dieu faisait les anges, le diable faisait les laquais_.»

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