Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique.

Part 4

Chapter 43,563 wordsPublic domain

Il est des femmes chez lesquelles règne une bonté d'âme incompatible avec des rigueurs constantes; elles n'ont pas la force de résister ni le courage de refuser. La tendre Gaussin[10] était de ce caractère; jamais un refus n'est sorti de sa bouche. On disait que Chévrier avait recueilli les noms de mille trois cent soixante-douze soupirans auxquels cette actrice généreuse avait rendu service: «_Cela prouve un grand coeur_, observa Sophie; _mais qui sert tout le monde n'oblige personne_.»

[10] Gaussin en recevant le jour Offrit l'art d'aimer et de plaire, Et jamais enfant de l'amour Ne ressembla mieux à son père.

A. D.

Un Anglais qui faisait la cour à Mlle Beaumenard vint prier Sophie de le raccommoder avec cette actrice.--Qui vous a donc brouillé?--Vous savez bien qu'elle avait un épagneul; ce petit animal venait toujours me mordre les jambes; je lui ai donné un coup de pied, et il en est mort.--Ah, milord, quel coup de pied!--Cela est vrai; mais, voulant réparer le mal, je lui ai porté un joli petit chien anglais.--Hé bien?--Hé bien, elle a pris la petite bête, l'a jetée par la fenêtre, et il est resté mort sur le pavé.--_Encore!_ répartit Sophie; «_mais c'est le massacre des innocens que cette histoire-là_.»

Il se trouvait à Paris en 1763 un arrière petit-fils de Racine par les femmes. Comme il ne restait aucun mâle, et que le dernier mort et son fils avaient très-peu joui de leurs entrées au théâtre Français, ce jeune homme crut pouvoir recueillir cette espèce de succession littéraire, et attendre cette grâce du respect et de la reconnaissance des comédiens pour leur bienfaiteur; mais ces messieurs, sous prétexte qu'une telle faveur nuirait à leurs intérêts, refusèrent tout net les entrées au descendant de Racine. Mlle Arnould dit en apprenant cette lésinerie: «_Qu'est-ce qu'une ENTRÉE de plus ou de moins pour des gens qui vivent de RACINE._»

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Un jeune homme lisait des vers faits contre une femme dont il avait à se plaindre; un ami de la belle prit l'épigramme et la déchira. Il s'en suivit une dispute fort vive qui les conduisit au bois de Boulogne, où l'agresseur reçut un violent coup d'épée. Celui-ci, quelque temps après, étant au foyer, racontait sa triste aventure: «_Voilà ce qui arrive_, dit Sophie; _qui casse les VERS les paie_.»

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Mlle Dubois débuta au théâtre Français en 1759, et par l'effet de la jalousie et des cabales elle resta douze ans à l'essai. Cette actrice, voulant courir plusieurs carrières à la fois, se fit recevoir au Concert spirituel en 1763; mais quoiqu'elle eût du talent et une figure intéressante, on lui trouvait de grands bras, des gestes monotones et une âme froide. Quelque temps avant son début quelqu'un ayant demandé à Sophie ce qu'elle pensait de cette chanteuse, elle répondit: «_C'est une VOIX DE BOIS que nous essaierons cet hiver._»

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Peu d'hommes ont été traités de la nature aussi bien que le philosophe Helvétius; elle lui avait accordé la beauté, la santé et le génie. Dans sa jeunesse il était bon danseur et fréquentait souvent l'Opéra; aimable, beau, riche et généreux, il dut faire beaucoup de conquêtes, et Sophie devint une des siennes. Il lui avait envoyé le jour de sa fête, un riche cadeau, et il resta quelque temps sans lui parler. Sophie, ennuyée de ce retard, lui dit naïvement: «_Est-ce que vous voulez perdre ce que vous m'avez donné?_»

Mlle Durancy[11] fut consacrée au théâtre dès sa plus tendre enfance. Douée d'une intelligence supérieure, et encouragée par ses premiers essais en province, elle débuta à la Comédie française en 1759, dans l'emploi des soubrettes, à peine âgée de treize ans; elle passa ensuite à l'Opéra en 1762, et s'éleva aux rôles de reines. Cette actrice avait la voix rauque et le cri un peu poissard; un jour qu'elle chantait le rôle de Clytemnestre dans Iphigénie, elle fut sifflée: «_Cela est étonnant_, dit Sophie, _car Durancy a la voix du peuple_.»

[11] Cette actrice jouant le rôle d'Ernelinde dans l'opéra de ce nom, Favart lui adressa ces vers:

O Durancy! par quels charmes puissans, Par quel heureux prestige abuses-tu mes sens? C'est l'effet de ton art suprême. Je cours à l'Opéra pour t'entendre et te voir: L'actrice disparaît; tu trompes mon espoir; Je ne vois plus qu'Ernelinde elle-même.

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Le docteur Bartès disait un soir au foyer de l'Opéra que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde: «_Je le crois bien_, reprit Mlle Arnould; _c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie_.»

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En 1763 plusieurs amateurs reçurent pour étrennes un petit almanach contenant vingt-six couplets sur vingt-six danseuses de l'Opéra et leurs entreteneurs. Mlle Lany, qui à cette époque était la première danseuse de l'Europe, se trouvait à la tête de cette satire, et en paraissait désolée: «_De quoi te plains-tu, ma chère Lany!_ lui dit Sophie; _on a rendu justice à tes talens, puisqu'on t'a choisie pour ouvrir le bal_.»

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Laharpe[12] dans sa jeunesse fut mis au Fort-l'Evêque pour avoir fait une satire contre ses professeurs. A cette époque il arriva au concert spirituel un accident qui mit ce spectacle en désordre; une harpe fut brisée au milieu d'une symphonie par la chute d'une personne. Comme on cherchait à remplacer cet instrument, Mlle Arnould s'écria: «_Si vous voulez être d'accord, n'allez pas chercher LAHARPE du Fort-l'Evêque._»

[12] M. F. D. N. a fait sur ce littérateur l'énigme suivante:

J'ai sous un même nom trois attributs divers; Je suis un instrument, un poëte, une rue: Rue étroite, je suis des pédans parcourue; Instrument, par mes sons je charme l'univers; Rimeur, je l'endors par mes vers.

Clairval débuta à l'Opéra-Comique en 1756. Aucun acteur n'a joué avec plus de noblesse le _Magnifique et l'Amant jaloux_. Il était très bel homme; ses manières étaient séduisantes; il n'en fallait pas davantage pour qu'il devînt la coqueluche de toutes les femmes. Sa passion pour le jeu lui fit perdre 30,000 l. au jeu de la Belle. Sophie dit en apprenant cette mésaventure: «_Il n'y a pas de mal qu'une BELLE lui soit cruelle._»

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Deux jeunes danseurs s'amusaient à lutter en attendant une répétition. Une figurante, qui prenait intérêt à ces athlètes, s'approcha d'eux pour mieux juger de leur adresse; lorsqu'elle revint à sa place Sophie lui dit en riant: «_Hé bien, ma chère, tu connais maintenant le fort et le faible de cette affaire-là?_»

M. Bertin avait fait une telle dépense pour Mlle Hus, que le mobilier de cette actrice était estimé plus de 500,000 liv. Tant de bienfaits ne purent fixer le coeur de cette volage, et M. Bertin la trouva, un beau matin, couchée dans sa maison de campagne avec le fils de l'entrepreneur des eaux de Passy. Quelques jours après Sophie dit à M. Bertin: «_J'ai des obstructions; dites-moi donc comment Mlle Hus se trouve des eaux de Passy?_»

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Le 6 avril 1763, entre onze heures et midi, le feu se déclara, on ne sait comment, dans la salle de l'Opéra: en peu de temps l'incendie dévora tout. Quelques heures après ce funeste événement, une grande dame rencontra Sophie, et lui dit d'un air effrayé:--Mademoiselle, racontez-moi ce qui s'est passé à cette terrible incendie? «_Madame_, répondit-elle, _tout ce que je puis vous dire c'est qu'incendie est du masculin_.»

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Mlle Miré[13], plus célèbre courtisane que bonne danseuse, était fort exigeante en amour; il lui fallait preuve sur preuve, et plus d'un brave y succomba. L'un d'eux étant mort au champ d'honneur, Sophie dit à ce sujet: «_Ordinairement la lame use le fourreau; mais ici c'est le fourreau qui a usé la lame._»

[13] Dauberval, devenu l'amant de cette nymphe, fit faire un cachet sur lequel il était représenté en chasseur, avec ces mots pour légende:

Quand je n'ai pas MIRÉ je manque mon coup.

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Le pauvre défunt avait été musicien. Un de ses camarades voulant lui faire une épitaphe, Sophie proposa le rébus suivant:

_La mi ré la mi la._ La Miré l'a mis là.

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Un cri général s'éleva contre la nouvelle édition des OEuvres de Corneille publiée par Voltaire; on fut indigné non seulement de la critique amère et dure que le commentateur faisait de Pierre Corneille, mais de ce qu'il y enveloppait les deux pièces de Thomas restées au théâtre. Sophie, entendant analiser cette espèce de satire, se mit à dire: «_Voltaire eût mieux fait de bâiller (BAYER) aux corneilles que de songer à leur couper les ailes._»

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Mlle Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de Mlle Gaussin, débuta en 1763: elle jouait dans _la Gouvernante_; et comme elle était en tête à tête avec son amant on vint l'avertir de se retirer. En fuyant elle tomba dans la coulisse et laissa voir son derrière. Le public fêta beaucoup ce nouveau visage, et Sophie s'écria: «_Quel heureux début! jamais actrice ne mérita mieux d'être claquée._»

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Un danseur, rentrant tout essoufflé dans la coulisse, dit en se jetant sur un siége:--Je n'en puis plus! N'est-il pas un autre emploi qui m'enrichisse sans tant me fatiguer? «_Hé bien!_ répondit Sophie, _il faut prendre l'emploi de cocu; c'est la femme qui en fait tout l'exercice_.»

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Mlle Dumesnil, actrice de la Comédie française, buvait comme une éponge [14]. Son laquais, lorsqu'elle jouait, était toujours dans la coulisse pour l'abreuver, et ce vice la mettait souvent dans le cas de substituer sur la scène les écarts de sa raison aux désordres des grandes passions qu'elle devait peindre. Un jour qu'elle remplissait le rôle de Médée quelqu'un dit en l'applaudissant:--Ne semble-t-il pas que ses yeux distillent le poison? «_Dites plutôt_, reprit Sophie, _que le vin lui sort par les yeux_.»

[14] Malgré ce défaut cette actrice fit l'ornement du théâtre Français dans les rôles de fureur, de reine et de mère.

Quand Dumesnil vient sur la scène Au gré des connaisseurs parfaits, On croit entendre Melpomène Réciter les vers qu'elle a faits.

N.

En 1763 on entendit au concert spirituel un cor de chasse qui étonna tout Paris; c'était le seigneur Rhodolphe. Jusque-là cet instrument n'avait point été porté à un tel degré de perfection; il imitait tour à tour la flûte la plus douce et la trompette la plus éclatante. Un musicien, jaloux de ces succès, prétendit qu'un cor de chasse ne pouvait exciter aucun sentiment tendre. «_A vous entendre_, dit Mlle Arnould, _on croirait que Rhodolphe est un COR sans âme_.»

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Une Mme Lecoq, attachée à l'administration de l'Opéra, fréquentait souvent ce spectacle; elle avait la voix fausse, et cependant elle aimait beaucoup à fredonner. Un jour elle se plaignait de ce que son mari la faisait toujours taire quand elle répétait des airs nouveaux. «_Madame_, lui dit Sophie, _c'est que la poule ne doit jamais chanter devant le coq_.»

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Le sieur Guignon, reçu à la musique du roi en 1733, devint l'émule du fameux Leclair pour le violon. Son talent supérieur pour le jeu de cet instrument lui avait mérité l'office de _roi et maître des ménétriers du royaume_. Mlle Arnould se trouvant en soirée avec la femme de ce musicien, on lui proposa de faire avec elle une partie de wisk. «_Je ne veux point d'une telle partner_, dit Sophie; _cette dame porte guignon_.»

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Mlle Fel a été l'une des meilleures actrices de l'Opéra pour les rôles tendres, et la plus agréable cantatrice du concert spirituel. C'est, disait-on, un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure un zéphir qui folâtre. Elle quitta le théâtre en 1758, et afficha pendant quelque temps une sorte de sagesse. Quelqu'un citant la vie retirée de Mlle Fel, Sophie répliqua: «_Ne vous y fiez pas; cette fille ressemble à Pénélope; elle défait la nuit ce qu'elle a fait le jour._»

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Après l'incendie de l'Opéra en 1763 on éleva sur le même terrain une nouvelle salle qui s'ouvrit le 24 janvier 1764[15]; elle était richement décorée, mais la construction du parterre et des loges fut généralement critiquée. Le paradis en était si reculé et si exhaussé qu'on y était comme dans un autre monde. Mlle Arnould dit à l'architecte Soufflot: «_Ah, monsieur! que deviendrons-nous s'il faut crier comme des_ DIABLES _pour être entendus du_ PARADIS?»

[15] Cette salle fut restaurée par M. Moreau en 1769; on proposa d'y mettre cette inscription:

Ici les dieux du temps jadis Renouvellent leurs liturgies: Vénus y forme des Laïs; Mercure y dresse des Sosies.

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Champfort avait vingt-un ans lorsqu'il donna sa comédie de la _Jeune Indienne_. Cette pièce, dont le sujet est tiré du Spectateur Anglais, n'eut pas de succès, ce qui fit dire à Sophie que _l'_INDIENNE _avait fait baisser la_ TOILE.

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Mlle Duprat de l'Opéra perdit le procès qu'elle avait intenté à Poinsinet pour cause d'escroquerie, malgré le mémoire que fit pour elle M. Coqueley de Chaussepierre, avocat au parlement et chef du conseil des comédiens.--Quel désagrément! disait Mlle Durancy; cela me fait encore détester davantage les procès. «_Je le crois_, reprit Sophie; _tu ne chicanes point, toi; tu accordes tout_.»

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Mlle Robbe débuta à l'Opéra en 1765. Cette jolie danseuse inspira de l'amour au comte de L., qui fit part à Sophie de l'impression que la nouvelle fée avait faite sur son coeur. Celle-ci reçut la confidence avec philosophie; elle prit sur elle de suivre le nouveau goût de son infidèle, et d'en apprendre des nouvelles de sa propre bouche. Un jour qu'elle lui demandait où il en était, il ne put s'empêcher de lui témoigner qu'il était désolé de rencontrer toujours chez sa divinité un certain chevalier de Malte qui l'offusquait fort. «_Hé bien_, répartit Sophie, _ce rival accomplit son voeu de chevalier de Malte; il fait la guerre aux infidèles_.»

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De tous les auteurs dramatiques Lemierre est celui dont le style âpre et rude rappelle davantage celui de la fameuse Pucelle de Chapelain. Parmi les vers tudesques dont ce poëte a parsemé sa tragédie de Guillaume Tell, on remarque ce passage rocailleux:

Je pars, j'erre en ces rocs dont partout se hérisse Cette chaîne de monts qui couronne la Suisse.

La Veuve du Malabar offre celui-ci:

Toi prêtre! toi bramine! et tu n'es pas même homme.

Mlle Arnould avait surnommé Lemierre _le chapelain de Saint-Roch_[16].

[16] ÉPIGRAMME.

Prenez les vers du rocailleux Lemierre, Dont un moment ici j'emprunte la manière; Lisez, relisez-les souvent Si votre langue a de la gêne, Ils feront pour son mouvement L'effet de ces cailloux que mâchait Diogène.

N.

Le duc de *** était bossu, et avait, comme beaucoup de grands, la manie d'afficher des goûts qu'il n'éprouvait pas; il possédait surtout une riche collection de livres qu'il citait souvent. Sophie disait de ce seigneur: «_Sa bibliothèque a le sort de sa bosse; elle est à lui, il s'en fait honneur, et jamais il ne la regarde._»

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Le célèbre musicien Rameau[17] mourut en 1764. L'Académie royale de musique fit célébrer pour lui, dans l'église de l'Oratoire, un service solennel. Plusieurs beaux morceaux des opéras de Castor et de Dardanus furent adaptés aux prières qu'il est d'usage de chanter dans cette cérémonie. Mlle Arnould, rappelant le nom et les talens de l'homme illustre que la France venait de perdre, s'écria: «_Nos lauriers ont perdu leur plus beau_ RAMEAU!»

[17] On prétend que tout ce que son curé put tirer de lui dans ses derniers momens, furent ces mots-ci: _Que diable venez-vous me chanter, M. le curé? vous avez la voix fausse._

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Vestris père, surnommé le _diou de la danse_, ayant appelé Mlle Heynel catin[18], le public, à qui elle appartenait, le força de lui faire des excuses en plein théâtre. La veille de cette réparation Mlle Heynel se plaignait du propos indécent de Vestris. «_Que veux-tu, ma chère_, répondit Sophie, _il faut se consoler de tout; les gens aujourd'hui sont si grossiers qu'ils appellent les choses par leur nom_.»

[18] Quelques années après Vestris fit oublier son offense par l'hommage de son amour, et ces deux amans allèrent ensuite se jurer une flamme éternelle sur l'autel de l'hymenée.

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La fille d'un premier président de la Chambre des Comptes de Dôle, à la veille d'être forcée à un mariage qui lui répugnait, introduisit secrètement son amant dans sa chambre, et rendit ses père et mère témoins malgré eux de son mariage physique. Cet événement singulier fit beaucoup de bruit, et il s'en suivit un long procès: «_Voilà où conduit la tyrannie des parens_, dit Mlle Arnould; _quand une fille est condamnée à l'hymen elle en appelle à l'amour_.»

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Mlle Gaussin, cette héroïne du théâtre français, dont les talens et les grâces ont été si chantés, épousa en 1758 un danseur italien, nommé _Toalaigo_, qui la rendit fort malheureuse; cinq ans après elle quitta le théâtre et se fit dévote: «_Tel est le sort des femmes galantes_, dit Sophie; _elles se donnent à Dieu quand le diable n'en veut plus_.»

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_Le Siége de Calais_, tragédie de Dubelloy, jouée en 1765[19], obtint un succès prodigieux, grâces au sujet national que l'auteur avait choisi, et au jeu brillant de Molé. Dans le même temps les comédiens italiens annoncèrent _Tom Jones_, comédie de Poinsinet. Sophie dit: «_Je ne crois pas que Poinsinet fasse lever_ le siége de Calais.»

[19] On fit paraître à cette époque les vers suivans:

Belloy nous donne un siége; il en mérite un autre. Graves académiciens, Faites-lui partager le vôtre, Où tant de bonnes gens sont assis pour des riens.

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Le Concert spirituel était un spectacle public dans lequel on exécutait, les jours où les théâtres étaient fermés, des motets et des symphonies; il avait été établi en 1725 dans la salle des suisses des Tuileries, et on le rétablit en 1763, après l'incendie de l'Opéra, afin de dédommager le public de la privation de ce spectacle, en attendant que la nouvelle salle fût construite. Mlle Arnould disait _que ces concerts étaient de l'onguent pour la brûlure_.

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La comédie du _Cercle_ est la seule pièce de Poinsinet qui soit restée au théâtre. Cet ouvrage est un mélange de plusieurs scènes pillées dans une comédie de Palissot, jouée à Nancy en 1756, sous le même titre. Lorsque cette pièce en mosaïque parut, Sophie qui connaissait la source où Poinsinet avait puisé, lui dit un jour qu'il se targuait de cette composition: «_Mon cher Poinsinet, il ne faut pas juger le vin au CERCLE._»

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Lorsqu'elle mit au monde son premier né tous ses amis allèrent chez elle entretenir les caquets de l'accouchée--Bon dieu, dit-elle, que l'on souffre pour des jeux d'enfant!--Il est un remède qui prévient ces douleurs-là, observa gravement un médecin.--Quel est-il?--La continence.--_Que me proposez-vous là_, s'écria-t-elle; _le remède est pire que le mal_.

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Mlle Clairon fut la première qui osa paraître sur la scène sans paniers, et son exemple fut imité par toutes ses compagnes. Cette actrice, ayant refusé de jouer dans _le Siége de Calais_ avec un nommé _Dubois_, accusé d'une bassesse, excita parmi ses camarades, quoique la pièce fût affichée, une telle insurrection, que la plupart furent mis au Fort-l'Evêque; la reine du théâtre y alla comme les autres; le public s'amusa beaucoup des débats du tripot comique, et Mlle Arnould s'écria: «_Cette conduite est impardonnable; jamais on n'a vu une troupe bien disciplinée manquer un jour de SIÉGE._»

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Favart a fait le portrait de Mlle Beaumenard dans son opéra de _la Coquette sans le savoir_. Cette actrice sur la fin de son été s'éprit de belle passion pour son camarade Belcourt, et l'épousa en lui offrant les dépouilles d'une multitude d'amans ruinés en son honneur. Quelqu'un, citant l'inconstance et la légèreté de Mme Belcourt, comparait les coquettes aux girouettes: «_Ce sont bien de vraies girouettes_, reprit Sophie; _car elles ne se fixent que quand elles sont rouillées_.»

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Les Italiens donnèrent en 1766 _le Braconnier et le Garde de Chasse_, comédie mêlée d'ariettes. Cette pièce fut trouvée détestable, et on la raya du répertoire. Quelque temps après quelqu'un dit devant Mlle Arnould:--On n'entend plus parler du _Braconnier_:--«_C'est qu'on l'a envoyé aux galères_,» répondit-elle.

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Un exempt fut chargé de conduire Mlle Clairon au Fort-l'Evêque à cause de son incartade contre l'acteur _Dubois_. L'héroïne, s'adressant à l'alguazil, lui dit que ses biens, sa personne et sa vie dépendait de S. M., mais qu'elle ne pouvait rien sur son honneur. Ce propos rapporté à Sophie, elle répartit: «_C'est juste; partout où il n'y a rien le roi perd ses droits._»

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Deux jolies danseuses discutaient la beauté de leurs gorges; elles prirent pour arbitre Mlle Arnould, qui, après avoir examiné les pièces du procès, jugea qu'il serait difficile de décider laquelle des deux méritait le prix: «_Au surplus_, ajouta-t-elle, _il est permis à chacun de prêcher pour son SEIN_.»

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Mlle Beaumesnil, âgée de dix-sept ans, remplaça en 1766 Mlle Arnould dans le rôle de Sylvie; elle fut la première qui eut assez l'esprit de son art pour se décolorer sur la scène, afin de mieux rendre en plusieurs circonstances la situation de son personnage. Cette actrice avait pour favori un médecin qui lui faisait prendre tous les matins un lavement, afin d'entretenir sa fraîcheur. Sophie se trouvant chez elle au moment de l'opération:--Tu vois, lui dit Beaumesnil, comme mon docteur me prouve sa tendresse.--_Cette attention-là_, répondit sa camarade, _est un vrai_ remède d'amour.

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Louis XV avait un sérail qu'on appelait _le Parc aux Cerfs_. Les jeunes personnes qu'on y élevait n'en sortaient que pour se marier. Le chevalier de..., n'ayant point de fortune, consentit en faveur de la dot à prendre une de ces sultanes validés. Sophie, le voyant quelque temps après dans un brillant équipage, lui dit en riant: «_Ah, ah, chevalier! on voit bien que vous êtes entré dans les affaires du roi._»

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M. Bouret, ce fameux fermier général qui mangea, dit-on, quarante-deux millions et qui mourut insolvable, affichait un luxe dont on ne peut se faire d'idée; il le poussait au point d'avoir nourri une vache avec des petits pois verts à cent cinquante livres le litron, pour régaler dans la primeur une femme qui ne vivait que de lait. Ce fastueux financier désirait former une liaison avec Mlle Arnould. Il se jeta à ses genoux; elle parut inexorable: il lui jura de l'aimer toute sa vie; elle fut inflexible: il lui présenta un superbe diamant; elle sourit, et lui dit en parodiant le mot de Henri IV à Sully: «_Relevez-vous; on croirait que je vous pardonne._»

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On lui parlait d'une certaine dame qui, tout en affichant la dévotion, n'en prenait cependant qu'à son aise: «_Apparemment_, reprit-elle, _qu'elle veut aller en paradis en pantoufles_.»

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