Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique.

Part 2

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Les courtisanes semblent avoir été plus en honneur chez les Romains que parmi nous, et chez les Grecs que parmi les Romains. Les courtisanes grecques étaient d'autant plus attrayantes qu'aux charmes de la figure, aux attraits d'une coquetterie raffinée, à une parure séduisante, à une élégance recherchée, elles joignaient tous les agrémens de l'esprit, la vivacité, la finesse, la subtilité des réparties; elles assaisonnaient les plaisirs de leur société par tout ce que le sel attique avait de plus piquant. Plusieurs d'entr'elles cultivaient avec succès les belles-lettres et les mathématiques; les plus célèbres sont Aspasie, qui donna des leçons de politique et d'éloquence à Socrate et à Périclès; Laïs, qui tourna la tête à tant de philosophes, et qui compta Aristippe parmi ses amans; Leontium, qui écrivit sur la philosophie, et qui fut tendrement aimée d'Epicure et de ses disciples; Phryné, amante de Praxitèle, et qui fit rebâtir à ses dépens la ville de Thèbes, détruite par Alexandre; Thaïs, qui suivit ce héros dans ses conquêtes, et qui après la mort de son illustre amant se fit tellement aimer de Ptolémée, roi d'Egypte, que ce prince l'épousa; Thargélie, maîtresse de Xerxès, qu'elle aida à faire la conquête de la Grèce, et qui, après avoir longtemps exercé ses talens et ses charmes, termina ses courses en Thessalie, dont elle épousa le souverain.

On peut mettre sur la même ligne l'inimitable Ninon de l'Enclos, l'objet de l'admiration des hommes et de la jalousie des femmes, dont la maison était le rendez-vous de ce que Paris possédait de plus illustre, qui, dans le cours d'une vie de quatre-vingt-dix ans, a vu son pays se renouveler et changer plus d'une fois de goût, sans qu'elle ait jamais cessé d'être de celui de tout le monde, sans paraître jamais différer d'elle-même, et sans ressembler à personne.

Ces aimables enchanteresses, dont la destinée est de faire ou des mécontens ou des ingrats, sont depuis longtemps l'objet de la censure, et nos théâtres, destinés à être l'école des moeurs, sont devenus celle de la galanterie. Mais n'est-ce que sur la scène que les chances heureuses du vice dégoûtent un sexe fragile des hasards de la vertu? Combien dans nos cercles les plus austères de Lucrèces, qui, plus adroites que sages, sous le voile de la pudeur, qui n'est pas toujours celui de l'innocence, ne pourraient pas soutenir devant le crédule Hymen l'épreuve de Tutia, qui, se voyant accusée de n'avoir pas bien gardé son feu sacré, s'engagea pour sa justification à porter de l'eau dans un crible!

NOTICE SUR SOPHIE ARNOULD.

Sophie Arnould naquit à Paris le 14 février 1740. Son père tenait rue des Fossés-S.-Germ.-l'Auxerrois une vaste hôtellerie, connue sous le nom d'_hôtel de Lisieux_[1]. Il avait cinq enfans, deux garçons et trois filles; Sophie était l'aînée de celles-ci. L'aisance dont jouissait M. Arnould lui permit de donner à sa famille une éducation soignée; ses demoiselles eurent différens maîtres, notamment de musique et de chant, ce qui décida la vocation de deux d'entr'elles[2].

[1] C'est dans cette maison que périt l'amiral de Coligny pendant le massacre de la Saint-Barthélemi, et non dans l'hôtel Montbazon, rue Bétizi, comme le racontent plusieurs annalistes. L'hôtel de Lisieux présente encore dans ses distributions tout ce qui convenait alors à l'habitation d'un grand officier de la couronne; mais si l'hôtel Montbazon n'a pas la gloire d'avoir appartenu à l'amiral de Coligny, il a, dit-on, celle d'avoir servi de logement à la belle duchesse de Montbazon, si tendrement aimée du célèbre abbé de Rancé. On prétend qu'au retour d'un voyage cet abbé, alors très-mondain, allant voir sa maîtresse, dont il ignorait la mort, monta par un escalier dérobé, et qu'étant entré dans l'appartement il trouva sa tête dans un plat: on l'avait séparée du corps parce que le cercueil de plomb était trop petit. Cet affreux spectacle opéra subitement sa conversion, et l'abbé de Rancé, dégoûté du néant des choses terrestres, alla s'enfermer dans son abbaye de la Trappe, dont il devint le réformateur avec une austérité sans exemple.

[2] La cadette, nommée Rosalie, entra dans la musique de la chambre du roi en 1770, et elle y est restée jusqu'en 1792.

Sophie Arnould annonça de bonne heure les plus heureuses dispositions. La beauté de sa voix engagea sa mère à la conduire dans quelques communautés, où elle chantait les leçons de ténèbres. Un jour qu'elle était allée au Val-de-Grâce la princesse de Modène, qui y faisait sa retraite, entendit les accens mélodieux de la jeune cantatrice; elle voulut la connaître, et, enchantée de ses grâces et de son amabilité, elle l'honora bientôt de sa protection.

Sophie Arnould joignait à une figure gracieuse un son de voix qui ravissait et une sensibilité qu'elle savait communiquer à tous ceux qui l'écoutaient; sa taille était moyenne et bien prise; elle avait surtout des yeux superbes, et l'ensemble de ses traits lui donnait une de ces physionomies heureuses qui flattent et plaisent au premier aspect.

M. de Fondpertuis, intendant des menus, l'ayant entendue chanter, eut le désir de la faire entrer dans la musique de la reine. Il en parla à Mme de Pompadour, qui la fit demander. Sophie alla chez la favorite avec sa mère, et ne démentit point dans cette épreuve la réputation brillante qu'elle s'était acquise. Mme de Pompadour la combla d'éloges et dit à ceux qui l'entouraient: «Cette jeune personne fera quelque jour une charmante princesse.» Mme Arnould, qui craignait que les talens de sa fille ne lui fissent jouer un trop grand rôle, répondit à la marquise: «Je ne sais, madame, comment vous l'entendez; ma fille n'a point assez de fortune pour épouser un prince, et elle est trop bien élevée pour devenir princesse de théâtre.» Cependant cette bonne mère céda aux insinuations de quelques amis, et consentit à ce que Sophie fût mise sur l'état de la musique du roi. Cet engagement n'était qu'un prétexte pour attirer Sophie sur un plus grand théâtre, et lui faire parcourir une carrière digne de ses rares talens. MM. Rebel et Francoeur, surintendans de la musique du roi, la sollicitèrent secrètement d'entrer à l'Opéra. Cette jeune virtuose, subjuguée par tous les prestiges qui l'environnaient, consentit facilement à cette proposition, et bientôt après on lui envoya un ordre de début pour l'Académie royale de Musique. Cet événement imprévu affligea vivement Mme Arnould; elle gémit sur la destinée de sa fille, et, plus jalouse de son bonheur que de sa gloire, elle eût préféré la voir couler des jours purs et tranquilles au sein d'une heureuse obscurité. Elle voulut alors mettre Sophie au couvent; mais une autorité supérieure la força d'obéir. Tout ce qu'elle put faire pour préserver sa chère Sophie des dangers auxquels l'exposaient sa jeunesse et ses charmes, fut de la surveiller sans cesse; elle la conduisait elle-même à l'Opéra, l'attendait dans une loge et la ramenait chez elle quand son rôle était fini.

Sophie Arnould débuta à l'Académie royale de Musique le 15 décembre 1757, et fut reçue l'année suivante. Elle parut aux yeux des connaisseurs l'actrice la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus tendre qu'on eût encore vue. Elle est sortie telle des mains de la nature, et son début a été un triomphe[3].

[3] Mlle Fel lui avait enseigné l'art du chant, et Mlle Clairon avait formé son jeu.

A cette époque un jeune seigneur, épris de belle passion pour Sophie, forma le projet de la soustraire à la surveillance maternelle et de la faire jouir de l'indépendance de toutes ses compagnes de l'Opéra. La chose était difficile; mais l'amour est ingénieux; les obstacles l'irritent, et tout finit par lui céder. Le comte de L. usa d'un stratagême dramatique; il déguisa son rang et sa fortune, se fit passer pour un poëte de province qui venait à Paris faire jouer une tragédie, et, sous le nom de Dorval, prit un logement à l'hôtel de Lisieux. Son esprit et sa courtoisie le firent bientôt remarquer; il enivra Mme Arnould de complimens flatteurs, et séduisit Sophie par les plus brillantes promesses; une ancienne gouvernante aida les deux amans à briser leurs entraves, et un soir d'hiver, à la suite d'une lecture larmoyante qui avait obscurci les yeux de toute la famille, Dorval et Sophie disparurent.

Cet enlèvement fit beaucoup de bruit; Mme de L. était généralement estimée, et l'on blâmait hautement l'infidélité de son mari. Il cherchait à se justifier auprès de l'abbé Arnauld en lui faisant l'éloge de sa maîtresse:--Avez-vous tout dit? répondit l'abbé. Mettez le mépris public dans l'autre côté de la balance.--Le comte lui sauta au cou:--Mon cher abbé, s'écria-t-il, je suis le plus heureux des hommes; j'ai tout à la fois une femme vertueuse, une maîtresse charmante et un ami sincère.--

Sophie Arnould se distingua bientôt par de grands talens, et l'on fut étonné de voir sur la scène de l'Opéra, où jusqu'alors on n'avait presque aperçu que des mannequins plus ou moins bien exercés, une actrice remplie de grâces et de sensibilité, qui offrait la réunion touchante et nouvelle d'une voix charmante au mérite rare d'un jeu vrai et puisé dans la nature.

Cette femme célèbre a excité l'enthousiasme des amis de la musique et de l'art dramatique pendant tout le temps qu'elle est restée au théâtre. Dorat, dans son poëme de la Déclamation, a célébré cette voix retentissante dans le fracas des airs, ces sons plaintifs et sourds, et tout l'intérêt qu'inspirait cette grande actrice lorsqu'elle offrait Psyché mourante aux spectateurs attendris. Mais c'est dans _Castor et Pollux_ qu'elle déployait tout ce que l'âme la plus tendre peut produire de sentiment: un jour qu'elle venait de remplir le rôle de Thélaïre elle se donnait beaucoup de peine pour prouver à Bernard qu'il en était l'auteur, car ce poëte sur la fin de sa vie avait perdu la mémoire et presque la raison; enfin il dit, sortant comme d'un rêve: «Oui sans doute, Castor est mon ouvrage, et THÉLAÏRE est ma gloire.»

Ce n'est pas seulement comme actrice que Sophie Arnould s'est fait connaître; son nom est placé à côté de celui de Fontenelle et de Piron, si connus par leurs saillies piquantes. Douée d'une imagination vive et folâtre, elle brillait surtout dans les à-propos, et répandait avec autant de facilité que de grâces les bons mots, les fines plaisanteries, et malgré la causticité de quelques sarcasmes, elle sut se conserver de nombreux amis.

On lui a reproché de faire de l'esprit en y mêlant celui des autres; elle passait surtout pour médisante, et ses camarades mêmes éprouvèrent plus d'une fois ses railleries; mais comme elle n'était ni tracassière, ni haineuse, ni jalouse, ni intrigante, on s'amusait des jeux de son esprit en louant les qualités de son coeur.

Quelquefois on lui rendait les traits piquans qu'elle lançait aux autres: ses dents étaient vilaines, et les moins clairvoyans pouvaient aisément s'en apercevoir; un jour elle disait, en parlant de sa franchise, qu'elle avait le coeur sur les lèvres: «Je ne suis pas surpris, lui répartit Champcenetz, que vous ayez l'haleine si perfide.»

En 1763, époque où la jeunesse, l'esprit et les grâces de Sophie Arnould attachaient à son char l'élite de la cour et de la ville, Dorat lui consacra une longue épître; Bernard, Laujeon, Marmontel, Rulhières et autres poëtes l'ont également chantée. Favart, subjugué par sa voix ravissante, a fait pour elle le madrigal suivant:

Pourquoi, divine enchanteresse, Me troubles-tu par tes accens? Tu me fais sentir une ivresse Qui ne va pas jusqu'à tes sens. Peut-être que dans ma jeunesse Mon bonheur eût été le tien: Je t'aime, et le temps ne me laisse Que le désir... Désir n'est rien. Ah! tais-toi; mais non, chante encore; Qu'avec tes sons voluptueux Mon reste d'âme s'évapore, Et je me croirai trop heureux.

Garrick, célèbre acteur et directeur d'un des théâtres de Londres, fit alors un voyage à Paris; il visita tous les spectacles, et lia connaissance avec les principaux acteurs. Mlles Clairon et Arnould furent, dit-on, les deux seules actrices dont il admira les talens.

Une philosophie naturelle, qu'elle dut à ses réflexions plus qu'à son éducation, lui fit rechercher la société des hommes les plus célèbres, dont elle vécut entourée. D'Alembert, Diderot, Duclos, Helvétius, Mably, J.-J. Rousseau et beaucoup d'autres ont eu avec elle des rapports plus ou moins intimes; c'est en vivant avec eux, c'est en lisant leurs ouvrages qu'elle se préparait un automne heureux et tranquille.

Son printemps fut embelli de tous les charmes que la fortune et la beauté peuvent procurer; émule de Ninon de Lenclos, elle vit sur ses pas les hommes les plus aimables et les plus spirituels. Ses talens et son esprit lui ont mérité le surnom d'Aspasie de son siècle, de même que son modèle avait reçu celui de moderne Leontium.

Dans le cours de sa brillante carrière, à une époque où la galanterie française était portée au plus haut degré, il eût été difficile à Sophie Arnould de résister aux séductions qui l'entouraient; on lui a connu plusieurs amans; mais elle a toujours conservé pour le comte de L., le premier et le plus doux objet de son coeur, un attachement tendre et soumis, que l'ascendant qu'il avait pris sur elle fortifiait sans cesse: ils vivaient ensemble comme certains époux; les infidélités de l'un motivaient celles de l'autre; mais Sophie y mettait plus de mystère, et sauvait les apparences autant qu'elle le pouvait. Le comte de L. ne pouvait faire un choix plus analogue à ses goûts, et ses amours, ses bouderies, ses ruptures et ses raccommodemens forment un long épisode dans la vie de cette actrice.

En 1761 M. de L. ayant fait un voyage à Genève pour consulter Voltaire sur une tragédie d'Electre de sa façon, Sophie, excédée de la jalousie de son amant, profita de son absence pour rompre avec lui. Elle avait renvoyé à Mme de L. tous les bijoux dont lui avait fait présent son mari, même le carrosse, et dedans deux enfans qu'elle avait eus de lui; elle s'était tenue cachée pour se soustraire aux fureurs d'un amant irrité; elle s'était même mise sous la protection du comte de Saint-Florentin, dont elle avait imploré la bienveillance. On ne peut peindre le désespoir où cette rupture avait jeté M. de L.; tout Paris était inondé de ses élégies; enfin, à la fougue d'une passion effrénée ayant succédé le calme de la raison, il s'était livré aux sentimens généreux qui devaient nécessairement reprendre le dessus dans un coeur comme le sien. Une entrevue avait eu lieu entre sa maîtresse et lui; il avait poussé la grandeur d'âme au point de lui déclarer qu'en renonçant à elle il n'oubliait pas ce qu'il se devait à lui-même, et lui envoyait en conséquence un contrat de deux mille écus de rentes viagères. Sur le refus de Sophie, Mme de L. était intervenue, et avait sollicité l'actrice sublime de ne point refuser un bienfait auquel elle voulait participer elle-même: elle lui avait déjà fait dire qu'elle prendrait soin de ses enfans comme des siens propres.

Sophie, pour se distraire d'une passion qui faisait le tourment de sa vie, avait passé dans les bras de M. Bertin, nouvelle victime de l'infidélité de Mlle Hus, actrice du théâtre Français. Le trésorier des parties casuelles crut trouver dans Sophie ce qu'il cherchait depuis si longtemps; il n'épargna rien pour mériter la bienveillance de sa nouvelle maîtresse; tout fut prodigué; mais l'excès de sa générosité ne put triompher d'une passion mal éteinte: l'amant tyrannique régnait au fond du coeur; ses écarts disparurent; on oublia ses torts, et l'amour réunit deux amans qui, plus épris que jamais l'un de l'autre, présentèrent un événement qui fit l'entretien de tout Paris. L'infortuné Bertin, aussi honteux de sa tendresse que piqué du changement de sa conquête, tomba dans le plus cruel désespoir.

Ce raccommodement fit moins d'honneur à la constance des deux personnages que de tort à leur bonne foi. M. Bertin avait payé les dettes de la belle fugitive, il avait marié sa soeur, et dépensé pour elle plus de vingt mille écus: il eût fallu pour conserver l'héroïne que l'amant en faveur eût remboursé à l'amant disgracié les frais considérables que lui avaient occasionnés ses nouvelles amours; mais à cette époque la générosité financière s'étendait si loin, on en cite des traits de prodigalité si merveilleux, qu'il semble que le Pactole coulait chez les traitans.

M. de L. lut en 1763, à l'assemblée de l'Académie des Sciences, dont il était membre, un mémoire sur l'inoculation, dans lequel il improuvait l'arrêt du Parlement sur cette matière. Ce seigneur fut en conséquence arrêté par ordre du roi, et conduit à la citadelle de Metz.

Sophie, ennuyée de l'absence de son amant, saisit l'instant de la sensation très vive qu'elle avait faite à la cour en jouant le rôle de Céphise dans l'opéra de _Dardanus_; elle se jeta aux pieds du duc de Choiseul, et demanda dans cette posture pathétique le rappel du proscrit. Le coeur du ministre galant s'émut; il se prêta de la meilleure grâce du monde à des instances si tendres. M. de L. rendit hommage de sa liberté à son auteur; il lui consacra les premiers jours de son retour, et pour ne point troubler ses plaisirs Mme de L. se retira au couvent.

Mlle Heynel, célèbre danseuse de Stutgard, dont on a tant prôné le succès prodigieux, produisit en 1768 une merveille plus grande encore. Ses charmes subjuguèrent M. de L. au point de lui faire oublier ceux de Sophie; il donna pour cadeau à l'allemande soixante mille livres, et quinze mille à un frère qu'elle aimait beaucoup; il ajouta un ameublement exquis, un équipage complet et un assortiment de bijoux. On estime que la première avait coûté plus de cent mille livres à ce magnifique seigneur: Mlle Heynel ne s'était jugée modestement qu'à mille louis.

En 1769 Sophie, étant à Fontainebleau, manqua si essentiellement à Mme Dubarry, qu'elle s'en était plainte au roi; Sa Majesté avait ordonné que cette actrice fût mise pour six mois à l'hôpital; mais la favorite, revenue bientôt à son caractère de douceur et de modération, demanda elle-même la grâce de celle dont elle avait désiré le châtiment, et sacrifia sa vengeance personnelle aux plaisirs du public, qui aimait cette actrice. Le roi eut de la peine à se laisser fléchir; il fallut toutes les grâces de sa maîtresse pour retenir sa sévérité. Les camarades de Sophie, trop souvent en butte à ses sarcasmes, profitèrent de l'occasion pour s'en venger, et répandirent avec une charité merveilleuse son aventure de Fontainebleau; et lorsque cette actrice paraissait parmi elles on lâchait toujours un petit mot d'_hôpital_, ce qui humiliait beaucoup cette superbe reine d'opéra.

Sophie voulut se retirer cette année-là; mais on lui refusa la gratification extraordinaire de mille livres, attendu la fréquence de ses absences, ses incommodités et ses caprices continuels, qui l'empêchaient de jouer les trois quarts de l'année. On lui démontra que chacune de ses représentations coûtait plus de cent écus à l'administration; elle se jugea au-dessus de tous les calculs, et parut décidée à quitter le théâtre.

L'annonce de cette retraite mit l'Opéra dans une grande agitation. Des personnes de la cour du plus haut parage se mêlèrent du raccommodement; on engagea les directeurs à pardonner les écarts de cette aimable actrice, et celle-ci à faire soumission aux premiers. Toute cette intrigue demanda beaucoup de temps, de prudence et de soins; enfin on vint à bout de réunir les personnages, et Sophie consentit à rester.

Le comte de L., dont le fond de gaieté inépuisable était merveilleusement secondé par son imagination, fit quelques voyages en Angleterre. Après avoir diverti Londres il voulut amuser Paris de ses plaisanteries ingénieuses, et l'on en cite plusieurs qui furent trouvées charmantes. A son retour dans la capitale il continua de voir Sophie comme la plus tendre de ses amies. Au mois de février 1774 il forma une assemblée de quatre docteurs de la Faculté de Médecine, appelés en consultation. La question était de savoir si l'on pouvait mourir d'ennui: ils furent tous pour l'affirmative, et après un long préambule, où ils motivaient leur jugement, ils signèrent dans la meilleure foi du monde. Croyant qu'il s'agissait de quelque parent du consultant, ils décidèrent que le seul remède était de dissiper le malade en lui ôtant de dessous les yeux l'objet de son état d'inertie et de stagnation.

Muni de cette pièce en bonne forme, le facétieux seigneur courut la déposer chez un commissaire, et y porta plainte en même temps contre le prince d'Hénin, qui, par son obsession continuelle autour de Mlle Arnould, ferait infailliblement périr cette actrice, sujet précieux au public, et dont en son particulier il désirait la conservation. Il requérait en conséquence qu'il fût enjoint audit prince de s'abstenir de toutes visites chez elle jusqu'à ce qu'elle fût parfaitement rétablie de la maladie d'ennui dont elle était atteinte, et qui la tuerait, suivant la décision de la Faculté... Cette plaisanterie un peu forte brouilla plus que jamais ces deux rivaux; ils se battirent, et le prince n'en continua pas moins ses visites chez Sophie, qui, pour le dédommager, finit par lui accorder ses bonnes grâces[4].

[4] Par reconnaissance le prince payait chaque année à sa maîtresse les frais d'un équipage.

Dans ces temps de débordement les filles de spectacles se livraient aux goûts les plus condamnables. Sophie, se trouvant compromise dans quelques scènes scandaleuses qui entachaient sa réputation, voulut par un piége adroit détromper le public; un émule de Vitruve la seconda, et Paris fut bientôt instruit d'un prétendu mariage de l'architecte B. avec Mlle Arnould; mais elle négligea de conserver la renommée de cet hymen supposé, et répondit à ceux qui lui reprochaient de bonne foi de s'en tenir à un simple architecte après avoir vécu avec les plus grands seigneurs: «Je n'avais rien de mieux à faire pour employer les pierres qu'on jette de tous côtés dans mon jardin.»

Sophie eut ensuite la fantaisie d'être dévote; sa mauvaise santé affaiblissait sa philosophie, et l'avenir parfois l'effrayait. Deux directeurs à rabat voulurent s'emparer de sa conscience: «O ciel! s'écria-t-elle, c'est encore pis que des directeurs d'opéra.»

Il parut alors une caricature représentant Mlle Arnould aux pieds de son confesseur, et derrière cet homme était Mlle R., qui se désolait; au bas on lisait ces vers:

Ne pleurez point, jeune R***; Arnould, courtisane prudente, En quittant l'arène galante Garde une réserve à l'amour.

La fortune, qui jusque-là avait souri à Mlle R., lui fit éprouver ses disgrâces; l'essor brillant qu'elle avait pris, ses goûts et ses folies occasionnèrent un déficit énorme dans ses finances, et cette actrice, poursuivie par ses créanciers, fut obligée de s'expatrier; enfin l'affaire s'arrangea, les dettes furent payées, et Fanny revint à Paris, où ses talens lui valurent la réception la plus flatteuse.

Sophie, après avoir été quelque temps brouillée avec Mlle R., se rapprocha d'elle, et le comédien F. entra pour beaucoup dans le raccommodement. Cette société, tout en s'aimant beaucoup, ne renonçait point aux gaietés piquantes et saugrenues qui se présentaient. Une Dlle V., amie de Sophie, étant accouchée, fit prier cette dernière d'être la marraine de son enfant, et la proposition fut acceptée: il fallait un parrain; l'accouchée crut faire sa cour en proposant F.; Sophie répondit qu'elle ne le connaissait pas le jour. En remplacement on parla d'A. M., gendre de Sophie: «C'est, reprit-elle, un ennuyeux qui ressemble à ces vieux laquais qu'on appelle la _Jeunesse_.» Cette épigramme écarta encore le second parrain projeté. Enfin Sophie, après avoir réfléchi, dit: «Nous allons chercher bien loin ce que nous avons sous la main; le parrain sera Fanny;» mais comme un tel parrain ne pouvait passer, elle employa à la cérémonie son fils Camille.