Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines; recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Réparties et de bons Mots de Mlle Arnould précédé d'une notice sur sa vie précédé d'une Notice sur sa Vie et sur l'Académie impériale de Musique.

Part 12

Chapter 122,643 wordsPublic domain

Elle racontait fort plaisamment la confession de Mlle Laguerre, et disait que cette pécheresse pleurant comme une Madeleine aux pieds de son directeur, avouait avec componction qu'elle avait ruiné un évêque, ce qui la tourmentait infiniment. «_Manger le bien de l'Eglise_, s'écriait-elle! _Dieu ne me le pardonnera jamais._» Elle nomma ensuite un financier qu'elle avait dévoré: «_Ah! pour celui-là je ne saurais m'en confesser, car c'est la meilleure action que j'aie pu faire._»

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Beaumarchais passa quatre ans à combattre les obstacles sans cesse renaissans qu'on mettait à recevoir le _Mariage de Figaro_. Le jour de la première représentation de cette pièce (27 avril 1784), la critique la menaçait d'une chute prochaine. «_Oui_, dit Mlle Arnould, _c'est une pièce qui tombera.......... quarante fois de suite_.» Cette prédiction a été plus que réalisée, car le _Mariage de Figaro_ a eu plus de cent représentations consécutives.

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Mme B. de S., ci-devant C. de G.[86], philosophe comme un docteur, savante comme un bel-esprit, donnait par goût dans les sciences, et par délassement dans la galanterie. Un jour La Harpe vantait l'érudition d'un ouvrage qu'elle venait de publier. «_Comment cette femme ne serait-elle pas profonde_, dit Sophie, _il y a quinze ans qu'elle fait son cours d'humanités_.»

[86] A MADAME DE G.,

AUTEUR DE MILLE ET UN OUVRAGES.

Vous avez la fureur d'écrire, Et rien ne peut la réprimer; Mais avant de vous faire lire Tâchez de vous faire estimer.

A. D.

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Le comte de R... était fils d'un cabaretier de _Bagnols_, en Languedoc; on l'a souvent attaqué sur sa naissance et son comté, et il n'a jamais répondu. Un jour qu'il avait reçu une épigramme extrêmement mordante, il dit au foyer de l'Opéra qu'il rouerait de coups l'auteur de ce brûlot. Mlle Arnould dit tout bas à quelqu'un: «_Appaisez donc R...., et recommandez-lui de faire comme son père, qui mettait de l'eau dans son vin._»

Le 16 juillet 1784 le roi de Suède étant à l'Opéra avec la reine Sa Majesté voulut faire voir à cet illustre étranger les talens du jeune Vestris[87], qu'il n'avait point encore vu, parce que ce danseur arrivait de Londres. Elle lui fit dire de danser; il répond qu'il ne le peut pas, qu'il a mal au pied. Comme la reine savait que ce n'était qu'un prétexte, elle lui envoie un second message par lequel elle _l'en prie_. Sa prière n'eut pas plus d'effet que son ordre. Le lendemain il fut conduit à l'hôtel de la Force. Le père Vestris ayant appris l'insolence de son fils, lui témoigna son indignation. _Comment_, lui dit-il, _la reine de France fait son devoir, elle te prie de danser, et tu ne fais pas le tien! je t'ôterai mon nom_. Ce propos singulier, mais digne du personnage, surprit beaucoup moins que l'action du fils. Sophie dit à ce sujet: «_Ces gens-là prouvent bien qu'ils ont l'esprit aux talons._»

[87] En 1779 ce petit mutin n'ayant absolument pas voulu doubler son père dans un des derniers ballets d'_Armide_, reçut l'ordre de se rendre au Fort-l'Evêque. Rien de plus pathétique que les adieux du père et du fils: _Allez_, lui dit le _diou_ de la danse, _allez, mon fils; voilà le plus beau jour de votre vie_. _Prenez mon carrosse et demandez l'appartement de mon ami le roi de Pologne; je paierai tout._

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Beaumarchais voulant accroître la vogue dont il jouissait, proposa une institution patriotique en faveur des pauvres mères nourrices dont il se déclarait le chef. La lettre contenant ses idées à ce sujet fut insérée dans le Journal de Paris, mais ne produisit point l'enthousiasme dont il s'était flatté. Pour exciter l'émulation des personnes généreuses, il annonça quelques jours après que la cinquantième représentation de son _Figaro_ serait donnée au profit des pauvres mères. Au jour marqué il se trouva à la cinquantième représentation du _Mariage de Figaro_ presqu'autant de monde qu'à la première. «_Voyez_, dit Sophie, _comme cet auteur sait allier le bien et le mal; il donne du lait à l'enfance et du poison à la jeunesse_.»

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On attendait à Paris en 1786 un prince indien qui voyageait, disait-on, avec un quarteron de femmes.--Que dira M. l'archevêque, observa quelqu'un, souffrira-t-il un tel scandale? Les moeurs seront blessées si l'on permet que cet étranger conserve son sérail; et puis, il faut qu'il se fasse chrétien.--_Oh mon Dieu!_ dit Mlle Arnould, _il n'a qu'à embrasser notre religion, on lui passera toutes les filles de l'Opéra_.

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On peut regarder la fameuse affaire du collier comme le premier acte de la révolution française. Le cardinal de Rohan fut un des acteurs malheureux de cette singulière pièce qu'on regardait alors comme un Conte des mille et une Nuits. Sophie dit après avoir lu le mémoire de cet illustre accusé: «_Le cardinal n'est pas franc du COLLIER._»

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Mlle Olivier était la maîtresse de Dazincourt lorsqu'elle mourut en couche âgée de vingt-trois ans. Ce ne sont pas seulement les charmes de sa figure qui l'ont fait regretter, c'est l'égalité de son caractère, la douceur de ses moeurs, sa gaieté franche et spirituelle: on se rappelle avec quel succès elle a établi le rôle de _Chérubin_ dans la _Folle Journée_, et comme elle imitait la tendre Gaussin dans celui d'_Eléonore_ de l'_Ecole des Mères_. Mlle Arnould disait en citant cette jeune actrice, qui n'était point vénale, n'écoutait que son coeur et restait fidèle à l'objet de son choix: «_C'est une personne charmante qui vit le plus honnêtement possible hors du mariage et du célibat._»

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Un jeune homme vivement épris d'une actrice, pressé par ses parens de quitter Paris, et ne voulant ni s'éloigner de sa maîtresse ni désobéir à son père, s'avisa d'un expédient singulier; il prit un pistolet et se perça le bras; cette blessure le retint nécessairement à Paris.--Voilà, dit une femme, ce qui s'appelle bien aimer!--_Oui_, reprit Sophie, «_c'est aimer à la folie, et alors on mérite les petites-maisons_.»

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Beaumarchais offrit un composé de singularités, même dans un siècle où tant de choses ont été singulières; il parvint à une très grande fortune sans posséder aucune place; il fit de grandes entreprises de commerce en vivant en homme du monde; il eut au théâtre des succès sans exemple avec des ouvrages du second ordre; il obtint la plus grande célébrité par des procès qui avec tout autre que lui seraient demeurés aussi obscurs qu'ils étaient ridicules; enfin cet homme original a réussi dans presque tout ce qu'il a entrepris. Un bonheur aussi constant a fait dire à Mlle Arnould: «_Beaumarchais sera pendu; mais la corde cassera[88]._»

[88] En 1774 Caron de Beaumarchais ayant perdu un procès porté au parlement Maupeou, on adressa à ses juges le quatrain suivant:

O vous, qui lancez le tonnerre, Quand vous descendrez chez Pluton, Prenez votre chemin par terre; Vous seriez mal menés dans la barque à _Caron_.

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On sait que R. avait usurpé le titre de _comte_ comme Pezai celui de _marquis_. Ce littérateur ayant lancé une épigramme contre Mlle Arnould, elle se trouva quelque temps après dans un cercle où après avoir vanté l'esprit de R. on parla de sa maison, qu'un savant généalogiste, M. de Varoquier de Méricourt de Lamotte de Combles, prétendait originaire d'Italie. «_Bah!_ dit-elle, _c'est un COMTE pour rire que l'on nous fait là_.»

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Pendant le cours d'une discussion politique où l'on s'épuisait devant elle en projets sur le bien, sur le bonheur public, grands mots qui revenaient sans cesse à la bouche des interlocuteurs, survient M. L., amateur passionné des arts. «_Que vous arrivez à propos_, lui dit-elle; _on agite ici la question du beau idéal; je compte sur votre avis_.»

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Elle était à l'assemblée nationale le jour qu'on arrêta la vente des biens ecclésiastiques. Ce décret excita, comme cela se devait, des réclamations bruyantes; chaque membre du clergé se levait et changeait de place à chaque instant. Mlle Arnould, impatientée de ce brouhaha, dit à quelques abbés: «_Messieurs, on veut vous raser; mais si vous remuez tant vous vous ferez couper._»

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Une femme galante dissertant sur la politique, disait que la constitution anglaise était celle qui lui plaisait le plus. «_C'est sans doute_, répartit Sophie, _à cause de l'_habeas corpus.»

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Lorsqu'on proposa dans l'assemblée constituante de charger les magistrats civils de quelques fonctions religieuses exercées par les prêtres, elle dit: «_Je ne serais pas fâchée que l'on supprimât le baptême; du moins tout ne se ferait pas par compère et par commère._»

On lisait devant elle un ouvrage sur la révolution, lequel ne paraissait pas lui inspirer beaucoup d'intérêt. Son lecteur qui s'apercevait que le sommeil la gagnait, crut à propos d'élever la voix. Il en était à un passage à peu près ainsi conçu: _Toute la France n'était alors qu'une vaste Bastille._ «_Oh! cela est bien vrai_, dit-elle aussitôt en l'interrompant et feignant de revenir d'une sorte d'assoupissement, _cela est bien vrai, un vaste jeu de quilles_.»

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Mlle Saint-Huberti, en paraissant à l'Opéra, causa une révolution dans l'art du chant: on n'avait point encore vu d'exemple d'une déclamation aussi noble et d'une sensibilité aussi touchante; elle quitta le théâtre jeune encore, et après avoir été la maîtresse du marquis de Louvois et de plusieurs autres, elle devint l'épouse du comte d'Entraigues, membre de l'assemblée constituante; ce qui fit dire à Mlle Arnould que ce représentant «_avait changé le frontispice d'un livre qui avait eu beaucoup de vogue_.»

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Il fut ordonné en 1793 que chaque individu affichât sur sa porte son nom, son âge et sa profession. Sophie Arnould subit la loi commune, mais elle ne mit que quarante-trois ans, quoiqu'elle eût deux lustres de plus.--Je crois que vous trichez, lui dit un de ses amis, car tout le monde vous donne cinquante ans.--_Il se peut qu'on me les donne_, reprit-elle, _mais je ne les prends pas_.

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Alexandrine Arnould faisant mauvais ménage avec M. A. M., le quitta et vint demeurer chez sa mère à Luzarches; elle y fit connaissance d'un nommé la N***, fils du maître de poste de l'endroit, et trouvant sans doute dans cet amant les qualités qu'elle désirait dans un mari, elle divorça pour l'épouser. Sophie blâma beaucoup l'inconduite de sa fille, et répondit à quelqu'un qui voulait l'excuser: «_Une telle union me paraît un scandale; le divorce n'est que le sacrement de l'adultère._»[89]

[89] M. Bourgueil a fait sur ce trait le quatrain suivant:

L'autre soir du divorce on causait entre amis; Chacun de cette loi parlait à sa manière. Cette loi, dit Chloé, moi je la définis Le sacrement de l'adultère.

Un poëte disait qu'il était fort difficile d'improviser en français, parce que cette langue a beaucoup de mots qui n'ont point leurs semblables pour la rime. Tel est le mot _peuple_, par exemple. «_Ah!_ reprit-elle, _je savais bien que le peuple n'a ni rime ni raison_.»

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Elle s'informait de la santé d'un riche fournisseur de sa connaissance.--Il est allé prendre les eaux de Barrège, répondit-on.--_Je le reconnais bien là_, dit-elle; _il faut toujours qu'il prenne quelque chose_.

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La disette était si grande en 1795, que le peuple de Paris fut réduit à de faibles rations de pain. On chantait alors dans tous les spectacles _le Réveil du Peuple_. Un jour qu'à l'Opéra on demandait à grands cris _le Réveil du Peuple_, elle dit tout bas à un de ses amis qui criait comme les autres: «_Ne l'éveillez pas; qui dort dîne._»

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On parlait devant elle d'un particulier qui à une époque assez rapprochée avait donné dans tous les excès des niveleurs, et fini par amasser une fortune considérable; ce qui fit dire à l'un des assistans avec l'accent de l'indignation:--_Est-il permis, grands dieux! qu'un tel homme prospère._--Sophie répartit aussitôt par cet autre vers:

Le bonheur des méchans comme un torrent s'écoule!

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Un député ayant prononcé, au conseil des cinq-cents, un discours en faveur des enfans nés hors du mariage, quelqu'un marqua son étonnement de voir les bâtards aussi bien traités que les enfans légitimes. «_C'est cependant assez naturel_, reprit-elle, _car maintenant rien n'est plus légitime que tout ce qui ne l'est pas du tout_.»

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M. B. était fataliste par système. Il avait envie de se marier, et il prétendait posséder l'art de rendre une femme fidèle. Un jour qu'il faisait confidence de son secret à Mlle Arnould, il ajouta:--Je suis sûr de n'être jamais cocu.--_Ce que vous dites est fort bon_, reprit-elle, _mais la destinée_!

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Un nouveau parvenu était au spectacle près de M. R., son ancien ami, qu'il feignait de ne pas apercevoir. M. R., citant cette rencontre à Mlle Arnould, dit en gémissant:--Quel changement! il n'a pas eu l'air de me reconnaître.--_Je le crois bien_, répartit-elle, _il ne se reconnaît pas lui-même_.

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Une ancienne actrice de l'Opéra voulant réclamer sa pension d'émérite, fit une pétition qu'elle comptait présenter au ministre de l'intérieur: elle consulta Mlle Arnould sur le style de cette pièce, qui commençait ainsi: _Monseigneur, je chantais autrefois..._--Sophie l'interrompt en disant: «_Cela ne vaut rien; si vous dites que VOUS CHANTIEZ AUTREFOIS, on vous répondra: HÉ BIEN! DANSEZ MAINTENANT._»

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Elle dissertait avec un membre de l'Institut sur le nouveau système des poids et mesures; elle en approuvait l'uniformité, mais elle en blâmait les dénominations. «_On aura beau faire_, disait-elle, _les hommes auront toujours deux poids et deux mesures_.» Puis, prenant son ton plaisant, elle ajouta: «_Cette nomenclature scientifique ne pourra jamais se loger dans la tête des femmes: elles aimeront bien le CENTIMÈTRE, mais comment leur parler de STÈRE._» (de s' taire.)

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Elle se lia dans le cours de la révolution avec l'abbé Lemonnier, ancien chapelain de la Sainte-Chapelle de Paris; il était vraiment curieux d'entendre converser cette femme spirituelle avec cet ingénieux fabuliste; tous deux semblaient rajeunir par les grâces de l'esprit; leur conversation était une joûte continuelle de bons mots et de saillies piquantes. Elle disait que «_de tous les gens A FABLES_ (affables) _qu'elle avait connus, l'abbé Lemonnier était le plus aimable_.»

Quoiqu'elle eût vécu dans sa jeunesse au milieu des plus brillans élèves de Terpsichore, elle n'eut jamais aucun goût pour la danse. «_A quoi sert_, disait-elle, _de savoir danser si ce talent multiplie les FAUX PAS_?» Elle était souvent entourée de poëtes, la poésie lui offrait même des charmes, et jamais elle n'a pu composer un seul vers. Elle disait plaisamment à ce sujet: «_Si dans ma vie j'ai fait quelques vers, il ne me sont pas sortis de la tête._»

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Pendant longtemps Sophie vit naître autour d'elle tous les agrémens que procure l'opulence: l'indépendance était à ses yeux le premier des biens; et elle refusa plusieurs partis qui eussent pu séduire son ambition si elle n'eût mis les plaisirs du coeur au-dessus des calculs de l'intérêt[90]. Son âme voluptueuse considérait _l'amour comme le plus agréable épisode du roman de la vie, et l'hymen comme l'éteignoir de l'amour_.

[90] M. Bertin, trésorier des parties casuelles, avait voulu l'épouser; mais elle refusa sa main par attachement pour le comte de L.

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Elle conserva dans ses dernières années tout le feu de ses beaux yeux, au point qu'on pouvait y lire toute son histoire; et malgré une maladie cruelle qui la faisait beaucoup souffrir, son esprit montra toujours le même enjouement. On la félicitait de posséder encore cet heureux don de la nature. «_Hélas!_ dit-elle, _tout passe avec l'âge, une vieille femme n'est plus qu'une VIELLE organisée_.»

Le 22 octobre 1802, peu d'heures avant de mourir, elle disait au curé de Saint-Germain-l'Auxerrois qui lui avait administré tous les sacremens: «_Je suis comme Madeleine, beaucoup de péchés me seront remis, parce que j'ai beaucoup aimé._»

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Sophie Arnould joignit aux talens qu'elle déploya sur la scène ce que l'étude ne donne pas, cet esprit vif et brillant qui s'échappe comme par éclairs, et qui dans ses saillies porte le caractère de la réflexion. Cette femme rare fut vivement regrettée de tous ceux qui l'avaient connue, des mélomanes pour ses talens, des gens d'esprit pour sa conversation, et de ses amis pour son bon coeur. L'un de ces derniers composa pour elle les vers suivans:

La plus charmante des actrices Doit résider au séjour des élus. La rigide vertu lui reprocha des vices; Mais le vice admira ses aimables vertus. L'esprit, les talens et les grâces Brillaient chez elle tour à tour, Et les beaux-arts, en composant sa cour De la vieillesse écartaient les disgrâces. O vous! nymphes de l'Opéra, Dont l'amour embellit la vie, Pour modèle prenez Sophie, Et chacun vous adorera.

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On a remarqué que les trois plus grandes actrices du dix-huitième siècle, Clairon, Dumesnil et Arnould ont fini en 1802 leur brillante carrière; de même que les trois plus célèbres acteurs de leur temps, Eckhof en Allemagne, Garrick en Angleterre, et Lekain en France, sont morts dans la même année en 1778.

FIN.