Part 11
* * * * *
Un jour qu'elle avait déployé dans un cercle brillant toutes les grâces de son esprit, une dame, connue par son amabilité, lui dit avec enthousiasme:--Jamais, Mademoiselle, je n'ai entendu parler avec autant de charmes.--_Madame n'est donc pas une femme qui s'écoute?_ répondit-elle.
* * * * *
Voltaire, dans ses derniers jours, ne pouvait voir sans un violent chagrin qu'on se permît à l'Opéra d'estropier nos belles tragédies; il entendait parler d'_Electre_; il tremblait pour _Alzire_, pour _Sémiramis_, pour _Tancrède_. «_J'approuve fort M. de Voltaire_, dit Sophie; _un bon père doit craindre que ses enfans ne se gâtent à l'Opéra_.»
* * * * *
Le comte de Merci Argenteau, ambassadeur d'Autriche, devint tellement amoureux de Mlle Levasseur, qu'il lui acheta une baronnie de 25,000 liv. de rentes, lui fit construire un hôtel, et la combla de biens. Son excellence voulut en 1779 la faire renoncer à l'Opéra; mais l'amour de son art l'empêcha d'y consentir, et elle ne se retira qu'en 1788. Cette actrice fut pendant quelques années l'un des soutiens des ouvrages de Gluck. Un jour que l'on donnait _Alceste_, un détracteur de cette nouveauté s'écria au second acte:--Ah! Rosalie, vous m'arrachez les oreilles.--_Ah! Monsieur, quelle fortune_, répliqua Sophie, _si c'était pour vous en donner d'autres_!
* * * * *
M. de J. possédait en même temps la feuille des bénéfices et la maigre G.[76]. Ce voluptueux prélat lui portait beaucoup d'intérêt, et partageait avec elle et une de ses nièces le fruit de ses simonies. Sophie disait de sa camarade G.: «_Je ne conçois pas comment ce petit ver à soie n'est pas plus gras; il vit sur une si bonne FEUILLE!_»
[76] Un jour que cette danseuse jouait le rôle de _Campaspe_ dans le ballet d'_Alexandre_, Favart lui adressa ces vers:
Dans ce ballet, nouvelle Terpsichore, Vous présentez à nos regards surpris La superbe Pallas, la sensible Cypris, La légère Diane et la charmante Flore. Sous leurs différens attributs Tous les coeurs sont forcés de vous rendre les armes. Eh! le moyen de braver tant de charmes? Si l'on résiste à Flore, on est pris par Vénus.
* * * * *
Voltaire, peu de temps avant sa mort, voulant faire jouer sa tragédie d'_Irène_, toute la troupe des comédiens français alla chez lui. Le poëte dit à Mme Vestris qui devait remplir le rôle principal:--Madame, j'ai travaillé pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt ans.--Sophie Arnould, présente à cette audience, reprit avec sa malice ordinaire:--_Au moins, ce n'a pas été sans rature._
* * * * *
Volange débarrassa Mlle Laguerre d'une partie des dépouilles du duc de Bouillon, et ce fut avec cet acteur forain qu'elle contracta le goût de débauche qui l'entraîna dans la tombe au milieu de son printemps. La santé de cette actrice se trouvant dérangée par suite de ses nombreux excès, tous ses amis déploraient sa triste situation. «_Hélas!_ dit Sophie, _c'est un si rude métier que celui de LA GUERRE_.»
* * * * *
Plusieurs peintres avaient travaillé à un portrait de saint Louis destiné pour les Invalides, et n'avaient pu y réussir complètement. Lors de l'exposition, Mlle Arnould dit: «_Jamais le proverbe_ gueux comme peintre _ne s'est mieux vérifié qu'aujourd'hui, car à dix ils n'ont pu faire CINQ LOUIS_. (saint Louis.)»
* * * * *
Mlle Levasseur, veuve de J.-J. Rousseau, qui de sa servante était devenue sa femme[77], rentra dans son premier état en épousant le nommé _Montretout_, laquais du marquis de Girardin, seigneur d'Ermenonville, chez lequel le philosophe s'était retiré. M. de Girardin fut indigné de la bassesse de cette femme, et tous les partisans de Jean-Jacques le furent également de lui avoir vu placer son affection dans une telle compagne. «_Pourquoi blâmer le choix de cette veuve?_ dit Sophie; _elle épouse un homme qui n'a rien de caché pour elle, et dans tous les états de la vie on aime mieux son égal que son maître_.»
[77] M. Lebegue de Presle, médecin et ami de J.-J. Rousseau, étant allé le voir à Ermenonville quelque temps avant sa mort, il le trouva montant péniblement de sa cave, et lui demanda pourquoi à son âge il ne confiait pas ce soin à Mme Rousseau? _Que voulez-vous?_ répondit-il; _quand elle y va elle y reste_.
* * * * *
Elle avait une affaire de cheminée avec le ministre qui administrait le département de Paris. M. Thomas, chargé d'arranger cela, lui dit:--Mademoiselle, j'ai eu occasion de voir M. le duc de la Vrillière et de l'entretenir de votre cheminée. Je lui ai d'abord parlé en citoyen, ensuite en philosophe.--_Eh! Monsieur_, reprit-elle vivement, _ce n'était ni en citoyen ni en philosophe; c'était en ramoneur qu'il fallait lui parler_.
* * * * *
Mlle Cléophile quitta le théâtre pour se livrer entièrement aux aventures galantes. Un mal d'aventure lui ayant enlevé le palais de la bouche, on le lui remplaça par une feuille d'or, ce qui la faisait nasillonner d'une manière désagréable. Cette disgrâce la rendit sage; elle donna dans les beaux-esprits et les philosophes. La Harpe devint amoureux fou de cette nymphe[78]; il menait ses confrères chez elle, et osa un jour l'introduire à l'Académie, où il la plaça parmi les femmes les plus honnêtes. Cette courtisane avait des prétentions à l'esprit, citait beaucoup et faisait souvent des _quiproquo_. Se trouvant dans un cercle près de Mlle Arnould, elle commit un anachronisme fort ridicule. «_Hé bien_, s'écria Sophie, _il y a cependant trente ans que Mademoiselle étudie l'HISTOIRE_.»
[78] Ce poëte, dans son enthousiasme, lui adressa une chanson remplie de grâce et de sentiment. En voici un couplet:
Quoiqu'Amour m'ait dans ses chaînes Engagé plus d'une fois, Quoiqu'Amour, malgré ses peines, M'ait fait adorer ses lois, Par une erreur très facile Dans un coeur bien enflammé, Je crois, près de Cléophile, N'avoir pas encore aimé.
* * * * *
Mme M. avait, comme on le sait, les cheveux d'un blond fort équivoque. Quelqu'un demanda à Mlle Arnould s'il était vrai qu'un certain lord fût amoureux de sa fille? «_Je n'ai pas encore ouï-dire_, répondit-elle, _qu'aucun Anglais ait fait la conquête de la toison d'or_.»
* * * * *
Mlle Duplant était une belle femme. Cette actrice, en jouant le rôle de _Circé_, avait appris à charmer les amans fortunés qui se présentaient. Sa cupidité lui ayant fait quitter le comte de D. pour un riche boucher dont nous avons déjà parlé, quelqu'un s'étonna que cette Laïs ne sût pas distinguer un gentilhomme d'un homme de la plus vile _espèce_. «_Chacun a son prix_, répartit Sophie; _mais en fait d'espèce, un homme de quantité vaut mieux qu'un homme de qualité_.»
* * * * *
Son jockey étant revenu tout crotté de faire une commission pressée:--_Où diable t'es-tu donc mis?_ lui dit-elle.--Je courais si fort que je suis tombé dans le ruisseau.--_Je ne t'avais pas dit_, reprit-elle, _d'aller ventre à terre_.
* * * * *
M. Moline fit représenter en 1780 une pastorale intitulée _Laure et Pétrarque_. Il se trouvait alors à l'Opéra une figurante nommée _Laure_, qui sortant de jouer dans cette pièce se plaignit en rentrant au foyer d'un grand mal de coeur. «_Je gage_, dit Sophie, _que cette jeune fille porte avec elle les OEuvres de Pétrarque_.»
* * * * *
Depuis longtemps M. de L. avait coutume de passer avec elle toutes ses soirées d'hiver. Un jour il voulait s'en excuser sous quelque prétexte; mais ce fut en vain, et après maintes sollicitations auxquelles il ne put résister, elle finit par lui dire: «_Mon cher comte, quand on a brûlé des mêmes feux, il faut cracher sur les mêmes tisons._»
* * * * *
Lorsque Mlle G. était la maîtresse de M. de J., on lui présenta un jeune abbé en la priant de lui faire obtenir un bénéfice. La prêtresse de Terpsichore demanda gravement:--_A-t-il des moeurs?_--Celui qui rapportait cette anecdote ajouta:--La question de Mlle G. est d'autant mieux fondée qu'elle connaît _la morale_.--_Oui_, répartit Sophie, _comme les voleurs connaissent la maréchaussée_.
* * * * *
Le marquis de Bièvre déjeûnant un jour chez elle, on servit un melon auquel il reprocha d'avoir _les pâles couleurs_. «_N'en soyez point surpris_, reprit Sophie, _c'est qu'il relève de COUCHE_.»
* * * * *
Un banquier fort sot personnage ayant obtenu à prix d'or les faveurs de Mlle A., actrice des Italiens, était dans une société où se trouvait Mlle Arnould. Notre Midas, en vantant toutes ses conquêtes, parla d'A., et dit que la belle l'avait _grandement logé_. «_Cela doit être_, reprit Sophie qui voulait venger sa camarade, _car elle m'a dit qu'elle ne pensait pas que vous eussiez un si petit train_.»
* * * * *
Les premières représentations de _la Veuve du Malabar_[79] furent mal accueillies; mais Le Mierre, à la faveur de quelques corrections, obtint que cette _Veuve eût ses reprises_, et elle reparut dans le monde avec un peu plus d'éclat. Comme le succès de cette pièce tenait au perfectionnement du _bûcher_, Sophie dit: «_Qu'entre la Veuve du Malabar de 1770 et celle de 1780, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois._»
[79] Un provincial venait d'arriver à Paris; son hôte lui demanda s'il voulait voir _la Veuve du Malabar_.--_Ah! que nenni_, reprit-il; _je m'en tiendrai, s'il vous plaît, à ma femme_.
* * * * *
Barthe était un auteur pétri d'amour-propre, et assez ignorant de tout ce qui n'avait pas rapport au théâtre et à la poésie; c'était presque un second Poinsinet, qui prêtait singulièrement aux mystifications. Mlle Arnould voulant s'en amuser forma un grand souper dont il était; elle avait donné le mot à Volange, que le rôle de _Jeannot_ rendait alors célèbre. Ce farceur se fit annoncer sous le nom du _chevalier de Médicis_, qu'on dit à Barthe être un bâtard de la maison de ce nom. Ce seigneur parut le distinguer entre tous les convives, le prit à l'écart, lui parla de tous ses ouvrages avec admiration; ce qui excita celle du poëte, auquel il proposa de faire un poëme épique en l'honneur de sa maison. Cette farce dura pendant tout le repas: enfin, au moment où Barthe était le plus enchanté de l'Italien, la maîtresse de la maison demanda un verre, et regardant le prétendu chevalier: _à ta santé, Jeannot_. On peut juger combien Barthe fut décontenancé; il devint le plastron de mille quolibets, et _Jeannot_ ne fut pas des derniers à le turlupiner.
* * * * *
Un ancien musicien de l'Opéra venait d'épouser une femme jeune et jolie. Ce bon mari vantait sans cesse la fidélité de sa compagne. «_Si cela était_, lui dit Sophie, _auriez-vous tant d'amis_?»
* * * * *
En 1780 un grand nombre d'amateurs désirant conserver la mémoire des cinq plus parfaites danseuses de l'Opéra qui existaient alors, sollicitèrent le sieur Machy, sculpteur, d'en perpétuer les traits. En conséquence il ouvrit une souscription. Mlle Guimard devait être représentée en _Terpsichore_; Mlle Heynel en _nymphe_; Mlles Allard et Peslin en _bacchantes_, et Mlle Théodore en _bergère_. Ces statues étant principalement destinées aux boudoirs et aux petits réduits, devaient être en _biscuit_ de huit pouces de hauteur. Un amant de Mlle Heynel étant sur le point de retourner en Angleterre, Sophie lui dit en riant: «_J'espère, Monsieur, que vous ne vous embarquerez pas sans BISCUIT._»
* * * * *
Le théâtre de l'Opéra fut détruit pour la seconde fois le 8 juin 1781. A peine le spectacle était-il fini, que le séjour des grâces et des divinités, que tous ces palais, ces temples magnifiques, ces bosquets enchanteurs devinrent tout à coup la proie des flammes. Un cruel incendie consuma la salle; plusieurs personnes périrent; le feu dura pendant huit jours. Le lendemain matin le peuple regardait les affreux ravages du feu avec un visage consterné. Bientôt une voiture chargée de costumes échappés aux flammes traversa la place du Palais-Royal. Un crocheteur s'avisa de mettre sur sa tête un casque qu'il trouva sous sa main; il se couvrit ensuite d'un manteau de pourpre. Debout sur la charrette, comme un vainqueur qui fait son entrée dans un char de triomphe, il attira les regards du public, dont la tristesse se changea tout à coup en éclats de rire. Voilà le chagrin du Français. Quelques jours après il y eut des étoffes couleur de feu d'Opéra. Mlle Arnould voyant ses camarades se désoler de la perte qu'ils éprouvaient, leur dit en soupirant: «_Hélas! mes amis, ne sommes-nous pas tous condamnés au FEU?_»
* * * * *
A la seconde représentation d'_Iphigénie en Tauride_ (en janvier 1781), Mlle Laguerre qui en remplissait le principal rôle était ivre[80], mais ivre au point de chanceler sur la scène et de se rendre fort incommode à toutes les prêtresses empressées de la soutenir. Tous les secours qui pouvaient dissiper promptement les vapeurs qui offusquaient encore le cerveau de la princesse lui furent administrés dans l'intervalle du second acte, et la mirent en état de chanter avec plus de décence dans les deux derniers. Quelqu'un ayant demandé si cette actrice jouait Iphigénie en Aulide ou en Tauride: «_Non, Monsieur_, répondit Sophie, _c'est Iphigénie en Champagne_.»
[80] On lui adressa le lendemain ce _madrigal_:
Vous chantez comme une syrène, Vous buvez autant que Silène, Et vous aimez mieux que Cypris; Des plaisirs vous êtes la reine: Partout vous remportez le prix, A la table, au lit, sur la scène.
* * * * *
M*** débuta au Théâtre-Français en 1770; il fut le contemporain de _Lekain_, de _Brisard_, de _Préville_, et son nom s'associe naturellement à ces noms célèbres. Cet acteur a produit plusieurs ouvrages dramatiques qui ont joui d'un grand succès; mais sa moralité ne répondait pas à ses talens. Accusé d'un péché que les dames ne pardonnent pas, il se réfugia en Suède où il fut bien accueilli du roi qui lui fit une pension de 20,000 liv. pour être son lecteur et l'un des premiers comédiens de sa capitale. Sa fuite ayant eu lieu à l'époque de l'embrasement de l'Opéra: «_Je ne suis point surprise du départ de M***_, dit Mlle Arnould; _voilà tant d'incendies; le pauvre garçon a craint la brûlure_.»
* * * * *
Mlle Lefèvre[81], seconde femme de Dugazon, débuta à la Comédie-Italienne le 19 juin 1777 par le rôle de Pauline dans _le Sylvain_; elle se montra l'émule de Mme Favart, marcha de près sur ses traces, et comme elle contribua au succès de plusieurs ouvrages dramatiques; _Nina_ ou _la Folle par amour_ fut son triomphe. Sa beauté compromit plus d'une fois sa vertu, et son mari était le premier à la décrier. «_Cet homme est bien inconséquent_, disait Sophie; _il peut penser de sa femme tout ce qu'il voudra, mais il ne faut pas en dégoûter les autres_.»
[81] Cette actrice étant allé jouer à Amiens, un jeune homme lui offrit son coeur et vingt-cinq louis; elle le toise avec dignité et lui dit d'un ton imposant: _Jeune homme, gardez votre hommage et vos vingt-cinq louis; si vous me plaisiez je vous en donnerais cent._
* * * * *
Mlle Théodore ne se détermina à danser sur le théâtre que par complaisance pour son maître Lany, jaloux de prouver au public qu'il était en état de transmettre son talent. Cette charmante personne nourrissait son esprit des ouvrages de J.-J. Rousseau, et lorsqu'elle entra à l'Opéra, elle écrivit à ce philosophe austère pour lui demander des instructions sur la manière de s'y conduire. Jean-Jacques fut flatté d'un pareil hommage, et ne dédaigna pas de répondre à sa lettre. Sophie qui avait peu de confiance dans cette belle affiche, et qui ne croyait pas qu'on pût être sage et danser à l'Opéra, dit à quelqu'un qui prônait Mlle Théodore: «_Ne voyez-vous pas qu'elle veut arriver au vice par le chemin de la vertu?_»
* * * * *
M. Blanchard, qui depuis est devenu un célèbre aéronaute, annonça au mois d'août 1782 qu'il naviguerait dans les airs au moyen d'un bateau volant. Ce projet rappela la folie de M. Desforges, chanoine d'Etampes, qui, voulant aussi traverser les airs en cabriolet, se cassa le cou dans son jardin, et celle du marquis de Baqueville qui, de son hôtel de la rue de Baune, au moyen de deux ailes à ressorts, alla tomber sur un des bateaux qui couvrent la Seine, en se brisant les os. Ces essais malheureux ne dégoûtèrent point M. Blanchard, qui fit insérer dans les Petites-Affiches une lettre assez platement écrite sur les résultats de son expérience. Mlle Arnould dit à ce sujet: «_Avec cet esprit-là, M. Blanchard[82] s'ennuiera bien en l'air._»
[82] Cet aéronaute ayant fait en 1784 une ascension malheureuse, on chanta le couplet suivant, qu'on pourrait appliquer à plusieurs de ses confrères:
Au champ de Mars il s'enrôla, Au champ voisin il resta là, Beaucoup d'argent il ramassa, _Sic itur ad astra_.
* * * * *
Un danseur à l'Opéra ayant été trouvé couché avec une soeur du couvent de Saint-Mandé, cette religieuse fut conduite dans une maison de force, et son amant au Fort-l'Evêque. Cette soeur avait été femme de chambre de Mme Dubarri, lui avait donné de la jalousie, et avait été obligée de prendre le voile pour se soustraire à la vengeance de sa maîtresse. Lorsque Sophie apprit son incartade, elle dit: «_J'ai toujours pensé que cette fille ne serait qu'une soeur CONVERSE._»
* * * * *
Le poëte Barthe, dont nous avons déjà parlé, avait autant de ridicules que d'esprit, et l'on s'amusait souvent à ses dépens. Un jour qu'il se fâchait des épigrammes qu'on lui lançait: «_Calmez-vous_, lui dit Mlle Arnould; _ne savez-vous pas que ce n'est qu'aux arbres à fruit que les vauriens jettent des pierres_.»
Elle avait un petit chien auquel elle était fort attachée; il tomba malade; on le porta chez le fameux _Mesmer_[83], qui magnétisa l'animal. Le malade éprouva la crise la plus favorable; il guérit. On le rapporte à sa maîtresse, qui donne gaîment un certificat de guérison; mais le lendemain le chien meurt. «_Au moins_, dit Sophie, _je n'ai rien à me reprocher; le pauvre animal est mort en parfaite santé_.»
[83] Un anti-mesmeriste fit alors circuler cette épigramme:
Le magnétisme est aux abois; La Faculté, l'Académie L'ont condamné tout d'une voix, Et même couvert d'infamie. Après ce jugement bien sage et bien légal, Si quelqu'esprit original Persiste encor dans son délire, Il sera permis de lui dire: Crois au magnétisme.... animal.
Mlle L***, de la Comédie-Française, était entretenue par M. Landry, receveur général des finances, qui lui prodiguait l'argent avec un luxe digne de sa qualité. Ce financier la quitta, quoiqu'il en eût des enfans, et épousa une autre courtisane. Un tel abandon donna de l'humeur à la charmante L*** dont la santé périclitait depuis longtemps. Dégoûtée des vains plaisirs de ce monde, elle devint l'édification du public, et ne joua pas moins bien le rôle de dévote que celui de soubrette. Mlle Arnould, apprenant que cette néophyte voulait aller vivre dans un couvent, s'écria: «_Oh! la friponne; elle s'est fait sainte en apprenant que Jésus s'est fait homme._»
* * * * *
M. G..., fils d'un avocat de Bordeaux, vint à Paris en 1782; il était doué de l'organe le plus beau et le plus merveilleux. Il contrefaisait, à s'y tromper, toutes les voix des acteurs et des actrices, tous les instrumens d'un orchestre; à lui seul il exécutait un opéra: ce talent unique l'eut bientôt faufilé parmi les filles du haut style; c'était à qui l'aurait. Quand il eut chanté, dans l'oratorio d'Haydn, le rôle d'_Uriel_, Sophie dit: «_Je n'avais pas besoin de le voir ici pour savoir qu'il chantait comme un ANGE._[84]»
[84] Un amateur qui avait admiré aux concerts de Feydeau les talens de M. G., observait qu'il n'avait cependant qu'un petit filet de voix.--Tudieu! reprit quelqu'un qui pendant la romance avait évalué la recette, vous appelez cela un _petit filet_, qui pêche huit mille francs dans la poche des Parisiens!
Dès que le drame d'_Henriette_ eût été joué, la critique ne respecta ni le sexe ni les goûts de l'auteur. Quelqu'un dit alors que Mlle R... employait mal sa langue. «_Certainement_, ajouta Sophie, _car souvent elle se sert du féminin au lieu du masculin_.»
* * * * *
Mlle Aurore, élève de l'Académie royale de Musique, aimait la littérature et les beaux-arts. Voulant perfectionner ses talens, elle s'adressa à Mlle R..., et réclama sa bienveillance par des vers assez bien faits. Les goûts de cette actrice lui ayant déplu, elle se tourna du côté de Mlle Arnould, et lui proposa de la guider dans la carrière du théâtre. Celle-ci y consentit; mais trouvant cette jeune personne plus sage qu'elle ne le pensait, elle lui dit: «_Prends-y garde_, ma chère amie, _Dieu a maudit un figuier précisément parce qu'il ressemblait à une vierge_.»
* * * * *
Le comte de L..., connu pour avoir été l'un des plus aimables seigneurs de l'ancienne cour, avait dans le caractère un fond de bizarrerie qui le rendait quelquefois difficile à vivre. Tour à tour caressant et brusque, tendre et grondeur, jaloux et volage, il voulait régner en maître sur le coeur de ses maîtresses. Sa libéralité seule excusait ses défauts, et l'on sait que l'inconstance de ses goûts épuisa son immense fortune. Sophie lui fut toujours attachée, et dans le calme de l'âge mûr elle regrettait encore le temps orageux de ses premières amours. Elle en causait un jour avec Rulhières; et, lui racontant les fureurs de son premier amant, elle ajouta avec une naïveté charmante: «_Ah! c'était le bon temps; j'étais bien malheureuse._»
* * * * *
En 1782 le prince de Guémené, grand chambellan de France, fit une faillite d'environ vingt-cinq millions[85]; ce fut une désolation générale dans tout Paris, tant le nombre des créanciers était considérable. Mlle Arnould y perdit trente mille francs. Un de ses amis déplorait ce fâcheux événement: «_Hélas!_ dit-elle, _ce qui vient de la flûte retourne au tambour_.»
[85] Le jeune Vestris ayant fait à son père des mémoires effrayans, il fit venir cet enfant prodigue, et, à la suite d'une longue réprimande, il lui dit gravement qu'_il ne voulait pas de Guémené dans sa famille_.
Mlle Duplant avait un fils qu'elle aimait tendrement: elle céda même à cet enfant de l'amour, par acte devant notaire, une petite terre qu'elle possédait depuis plusieurs années. Cette bonne mère témoignait un jour l'intention de faire élever son fils au sein de sa famille. «_En ce cas_, lui dit Mlle Arnould, _il faut l'envoyer au collége des Quatre-Nations_.»
* * * * *
Rien n'était moins édifiant que d'entendre au Concert spirituel chanter Mlles Saint-Huberti et Girardin, qui, dans le costume le plus voluptueux, la gorge mi-nue, les yeux en coulisse, récitaient avec des prétentions érotiques une paraphrase des psaumes de David. Toute la troupe lyrique était sur le même ton. Sophie apercevant un jour Mlle Dubuisson, chanteuse des choeurs, environnée d'une compagnie d'officiers aux gardes qui tour à tour l'agaçaient: «_Cette petite fera son chemin_, dit-elle à quelqu'un; _voyez comme elle se pousse dans l'épée_.»
* * * * *