Part 10
En 1777 il y avait dans le bois de Boulogne une espèce de vide-bouteille nommé _Bagatelle_. Le comte d'Artois en fit l'acquisition, et voulant se satisfaire aux frais de qui il appartiendrait, il paria 100,000 liv. avec la reine que le palais qu'il voulait y faire construire serait commencé et achevé durant le voyage de Fontainebleau, au point d'y donner au retour une fête à Sa Majesté. Le pari fut tenu, et ce jardin, dans sa nouveauté, parut avoir été créé par magie. Mlle Arnould s'y trouvant avec l'architecte Bellanger, à qui l'on doit les dessins de ce charmant séjour, lui dit: «_Vous devez être bien satisfait de votre ouvrage; Paris s'occupera longtemps de BAGATELLE._»
Sophie avait de fort beaux yeux, et c'est en raison de ce don de la nature que le comte de L. disait en la voyant:
_Delicta juventutis meæ ne memineris, domine._
Ce seigneur vécut longtemps avec elle; mais on se lasse de tout, c'est une loi de la nature. Un jour il lui reprochait d'être un peu médisante. «_Si vous m'aimiez encore_, reprit-elle, _vous oublieriez près de moi tous les défauts de mon sexe_.»
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M. Turgot[66], qui se retira du ministère en 1776, devait supprimer les soixante fermiers généraux lorsqu'il fut disgracié. «_Nous l'avons échappé belle_, dit Mlle Arnould; _que deviendraient nos domaines si nous n'avions plus de fermiers?_»
[66] A cette époque un plaisant fit ainsi le tableau des ministres:
Monsieur Turgot brouille tout, Monsieur de Saint-Germain renverse tout, Monsieur de Malesherbes sait tout, Monsieur de Sartines doute de tout, Monsieur de Maurepas rit de tout.
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Les particuliers tirent par-ci par-là quelque douce vengeance des atteintes que leurs fronts reçoivent souvent de la part des grands. Le prince de *** entrant un soir furtivement chez sa maîtresse, trouva le chevalier de L. dans une place qu'il croyait avoir le droit exclusif d'occuper, du moins avait-il fait des dépenses énormes pour se l'assurer. Mademoiselle G., chanteuse à l'Opéra, aussi sensible à l'agréable tournure du capitaine qu'aux hommages éclatans du vieux général, partageait également ses faveurs entre eux. Le prince se retira discrètement, et envoya cinq cents louis avec le congé; mais la belle lui tenait au coeur, et quelque temps après, comme il se plaignait de son inconduite devant Mlle Arnould, elle lui dit en souriant: «_Monseigneur, la sagesse d'une actrice n'est que l'art de bien fermer les portes._»
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Mlle Laprairie brilla quelque temps sur la scène lyrique, et depuis l'homme en place jusqu'à l'artisan, tout ressentit le pouvoir des yeux de cette enchanteresse; elle avait puisé chez l'abbé Terray des goûts que le prince de Soubise se plut à cultiver. Ce seigneur magnifique lui fit quitter l'Opéra pour n'être plus qu'à lui; ensuite elle abandonna l'amour pour se ranger sous les drapeaux de l'hymen, et Gardel l'aîné devint son époux. Quelqu'un disait que cette Laïs ne serait pas plus fidèle à son mari qu'elle ne l'avait été à ses amans. Sophie répondit: «_Cela peut être; mais ce qui doit consoler un mari d'être trompé par sa femme, c'est qu'il reste toujours propriétaire d'un bien-fonds dont les autres n'ont que l'usufruit._»
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D'Alembert était bâtard de Mme de Tencin, comme Mlle Lespinasse était bâtarde du cardinal de Tencin. Identité d'origine et espèce de parenté, première cause des liaisons de ces deux personnages qui s'étaient connus chez Mme du Deffand, où Mlle Lespinasse avait fait son apprentissage de bel esprit. Mlle Arnould, qui tenait aussi bureau d'esprit, recevait souvent la visite de Marmontel. Un jour cet académicien vantait avec chaleur Mlle Lespinasse.--_Vous en parlez en amant_, lui dit Sophie.--On peut s'y tromper; l'amitié n'est-elle pas la soeur de l'amour?--_Je le crois_, reprit-elle, _mais ce n'est pas du même lit_.
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On lui disait que M. ... était tellement indolent et paresseux, qu'il ne faisait absolument rien du matin au soir.--Et Madame, demanda quelqu'un, agit-elle de même?--_C'est la meilleure femme du monde_, répondit Sophie; _pour ne pas fatiguer son mari, elle se fait faire ses enfans par d'autres_.
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Un officier aux gardes ayant passé une nuit laborieuse avec Mlle Laguerre, racontait le lendemain au foyer tous les assauts que cette amazone lui avait livrés sans avoir voulu lui faire aucun quartier. «_Hé! Monsieur_, lui dit Sophie, _vous deviez savoir que LA GUERRE et LA PITIÉ ne s'accordent point ensemble_.»
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La marquise d'Aupy, connue par ses galanteries, avait donné un rendez-vous nocturne au chevalier de C., nouvel adorateur de ses charmes, lorsqu'un fâcheux survint tout à coup, et troubla les plaisirs qu'elle s'apprêtait à goûter. C'était un ancien amant favorisé, le comte de V., mais qui était presque oublié, parce que son amour durait depuis huit grands jours. Les deux rivaux se rapprochèrent en riant, et comme aucun des deux ne voulait céder la place, la marquise, pour les mettre d'accord, leur proposa de jouer ses bontés dans un cent de piquet. Ces aimables roués trouvèrent l'expédient unique, et le chevalier fit son adversaire repic et capot. Mlle Arnould entendant raconter cette aventure, s'écria: «_Quelle présence d'esprit! On m'avait bien dit que cette femme-là ne perdait jamais LA CARTE._»
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Elle dit un jour à M. Amelot, à l'occasion des troubles qui régnaient à l'Opéra en 1776, et de la rigueur que ce ministre déployait: «_Vous devez savoir, Monseigneur, qu'il est plus aisé de composer un parlement qu'un opéra_[67]_._»
[67] Apostrophe mortifiante pour monsieur Amelot, qui, étant intendant de Bourgogne lors des troubles de la magistrature en 1771, contribua à la destruction et reconstruction du parlement de Dijon.
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Quelqu'un mécontent de la perte d'un procès, déclamait contre les abus qui assiégent le temple de Thémis. «_Ne trouvez-vous pas_, dit Sophie, _que la justice ressemble à une vierge déguisée; elle est sollicitée par le plaideur, tourmentée par le procureur, cajolée par l'avocat et soutenue par le juge, qui finit par la violer_.»
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On avait annoncé au Théâtre-Français la comédie du _Misantrope_. L'acteur qui devait en remplir le principal rôle tomba malade, et la pièce fut remise. «_Comment n'a-t-on pas songé à Raucourt?_ dit Mlle Arnould; _elle qui joue si bien le MISANTROPE_.»
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Un ancien danseur de l'Opéra, nommé _Hennequin_, fit la folie de se jeter par la fenêtre d'un troisième étage, de désespoir d'avoir été trompé par une prêtresse du théâtre lyrique; ce n'est pas pardonnable à un homme qui devait connaître les _us et coutumes_ de l'Opéra. Sophie dit à ce sujet: «_De tous les SAUTS que j'ai vus, celui-là est le plus fou._»
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Il parut à l'Opéra en 1777 une danseuse jeune et jolie, nommée Cécile. Au talent le plus brillant elle joignait une taille, des grâces, une figure, une fraîcheur qui séduisaient tout. Les nombreux amateurs de nouveautés étaient fort empressés de savoir qui toucherait le coeur de cette novice, et plus d'un richard marchanda ses prémices; mais cette nymphe, plus tendre qu'intéressée, donna pour rien à son maître G. un bijou qui lui eût valu des monceaux d'or. Cette charmante personne ayant demandé naïvement à Sophie ce qu'il fallait pour toujours plaire aux hommes, celle-ci répondit: «_Douce humeur, douce peau et douce haleine._»
Toutes les filles[68] de l'Opéra et d'ailleurs, instruites du bonheur que Mlle Michelot, jolie figurante dans les ballets, avait eu de plaire au comte d'Artois, envièrent son bonheur; mais ce ne fut qu'une simple passade, et la jolie danseuse eut le destin de la rose: elle trouva ensuite d'illustres amans qui lui firent éprouver le même sort. «_Cette pauvre Michelot_, dit Sophie, _ressemble à ces vins dont tout le monde veut goûter, et dont personne ne veut faire son ordinaire_.»
[68] Pour établir une hiérarchie parmi les femmes attachées aux grands spectacles, on disait les _dames_ de la Comédie-Française, les _demoiselles_ de la Comédie-Italienne, et les _filles_ de l'Opéra.
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Mlle Arnould voulut plusieurs fois quitter le théâtre par boutade; elle disait à ceux qui s'étonnaient que la gloire n'eût plus de charmes pour elle: «_Quand on a passé les deux tiers de sa vie au grand jour, il est sage de passer le reste à l'ombre._»
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Mlle d'Eon de Beaumont fut un personnage extraordinaire: on la vit successivement avocat, guerrier, ambassadeur et écrivain politique. Ses parens désirant un fils, cachèrent, dit-on, son sexe, la vêtirent en homme et lui en donnèrent l'éducation. L'incertitude de son état devint le sujet d'un pari et d'un procès considérable, qui fut terminé au banc du roi, d'après les déclarations de Mlle d'Eon, qui s'avoua pour femme. Elle vint à Paris en 1777, et parut à la cour en costume féminin, avec la _croix_ de Saint-Louis. Quoi qu'il en soit, le sexe de la chevalière d'Eon est encore un problême pour beaucoup d'incrédules. Lorsque Sophie rencontrait cette amazone parée de sa décoration, elle disait en souriant: «_Voici le mystère de la CROIX._»
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Le comte de Maurepas[69], que Louis XVI rappela au ministère en montant sur le trône, était un grand amateur de jolies filles, et allait souvent à l'Opéra, comme le magasin de cette marchandise. La vieillesse ne lui avait point ôté ce goût-là, et les soucis du gouvernement lui rendaient un tel plaisir encore plus nécessaire. Ce ministre aimait aussi beaucoup les ouvrages graveleux, et M. Amelot, pour lui plaire, faisait, dit-on, ramasser dans Paris toutes les chansons gaillardes et autres opuscules de ce genre, que la licence des moeurs faisait éclore. M. de Maurepas disait un soir au foyer de l'Opéra:--Dans ma jeunesse, quand on voulait des femmes, il n'y avait qu'à se baisser et en prendre.--_Mais aujourd'hui, Monseigneur_, répartit Sophie, _on n'en prend plus que quand on se relève_.
[69] En 1775 ce ministre était à l'Opéra la veille d'une émeute. On fit à ce sujet l'épigramme suivante:
Monsieur le comte, on vous demande; Si vous ne mettez le holà Le peuple se révoltera. --Dites au peuple qu'il attende; Il faut que j'aille à l'Opéra.
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Mme de C. avait conservé dans un âge avancé une profonde sensibilité; elle était surtout très indulgente pour les faiblesses de son sexe. Un jour elle disait à ce sujet:--Quelle est la femme qui peut se vanter de résister à l'émotion de ses sens et aux instances d'un homme qui lui plaît, réunis à l'occasion? La plus vertueuse est celle à qui pour cesser de l'être, une de ces circonstances a manqué.--Mlle Arnould applaudit beaucoup à ce discours, et dit en regardant Mme de C.:--_On voit bien que l'Amour a passé par-là._
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Voltaire écrivait de Ferney, le 9 novembre 1777: «Vous avez vu ici le mariage de M. de Florian, vous verriez aujourd'hui celui de M. le marquis de Villette. Je dis marquis, parce qu'il a effectivement une terre érigée en marquisat par le roi pour lui, comme seigneur de sept grosses paroisses, suivant les lois de l'ancienne chevalerie; il est, en outre, possesseur de 40,000 écus de rentes; il partage tout cela avec Mlle de Varicourt, qui demeure chez Mme Denis. La jeune personne lui apporte en échange dix-sept ans, de la naissance, des grâces, de la vertu, de la prudence; M. de Villette fait un excellent marché.»
Mlle de Varicourt était fille d'un officier des gardes du corps peu à l'aise et ayant douze enfans. Il était question de la faire religieuse, lorsqu'elle fit part à Voltaire de son fâcheux destin. Le philosophe bienfaisant obtint de la famille qu'elle viendrait passer quelque temps à Ferney. La jeune personne s'y est si bien conduite, qu'elle y a acquis le surnom de _Belle et Bonne_; ce qui détermina le marquis de Villette à lui faire sa fortune en l'épousant. Quelque temps après son mariage, il demanda à Mlle Arnould ce qu'elle pensait de sa femme; elle répondit: «_C'est une charmante édition de la Pucelle_[70]_._»
[70] M. Laus de Boissi étant chez Mme de Villette lors de sa première grossesse, trouva sur la cheminée un _Mathieu Lænsberg_. Ah! Madame, s'écria-t-il aussitôt, voici une prophétie qui vous concerne, et il lut le quatrain suivant qu'il venait de composer, comme s'il l'eût trouvé dans l'almanach:
De _Belle et Bonne_ il doit naître un enfant Qui recevra le surnom de sa mère: Il y joindra grâce, esprit, enjouement; Car il faut bien qu'il tienne de son père.
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Une mendiante enceinte portant à son cou deux enfans, implorait au coin d'une rue la pitié publique. Un vieux célibataire qui donnait le bras à Mlle Arnould, trouva fort étrange que cette femme s'occupât si constamment de la propagation de sa pauvre espèce. «_Que voulez-vous_, reprit Sophie, _ces malheureux n'ont souvent que cela pour souper_.»
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Vestris débuta le 18 septembre 1778[71], à l'âge de treize ans. Ce célèbre danseur est fils naturel de l'Italien Vestris et de Mlle Allard, d'où lui vient le surnom de Vestr'Allard, que les Anglais lui ont donné. Ce fut dans les coulisses que Mlle Allard accoucha. Cette danseuse étant enceinte, faisait remarquer à ses camarades comme son enfant remuait. «_Excellent augure_, dit Sophie; _c'est un pas de ballet qu'il répète_.»
[71] Le jour de ce début son père, le _diou de la danse_, vêtu d'un riche habit de cour, l'épée au côté, le chapeau sous le bras, se présenta avec son fils sur le bord de la scène, et, après avoir adressé au parterre des paroles pleines de dignité sur la sublimité de son art et les nobles espérances que donnait l'auguste héritier de son nom, il se tourna d'un air imposant vers le jeune candidat, et lui dit: _Allons, mon fils, montrez votre talent au poublic; votre père vous regarde._
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M. P. était amoureux fou de Mlle Dorival; mais cette jolie danseuse ne pouvait le souffrir. Il en fit faire le portrait qu'il plaça sur une tabatière. Un jour il dit à quelques actrices:--Hé bien, Mesdemoiselles, je possède enfin Dorival, et je la tiens dans ma poche.--_Il vaudrait bien mieux_, répartit Sophie, _que vous l'eussiez dans votre manche_.
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Le marquis de Bièvre, surnommé le père des calembours, dissertait un jour avec elle sur les divers _esprits_, et il soutenait que ce mot avait toujours besoin d'un commentaire.--Par exemple, disait-il, l'_esprit devin_ des prophètes n'est point _l'esprit de sel_ des railleurs; l'_esprit immonde_ des libertins n'est ni l'_esprit fort_ des crocheteurs, ni l'_esprit familier_ des valets, et le _bel esprit_ d'une savante est bien loin du _bon esprit_ d'une ménagère: _esprit_ est donc un terme vague auquel chacun attache un différent _sens_.--_Je suis de votre avis_, répliqua Mlle Arnould; _car je connais des gens d'esprit qui n'ont pas le sens commun_.
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M. Campan, valet de chambre de la reine, fit obtenir à M. de Vîmes l'administration générale de l'Opéra. Le nouvel administrateur s'annonça par des réformes considérables; il fit graver sur la porte de son bureau ces trois mots en lettres d'or: _Ordre_, _justice_ et _sévérité_. Toutes les nymphes de l'Opéra se récrièrent contre cette affiche, et parvinrent à faire rayer le mot _sévérité_. Malgré son zèle et son courage, M. de Vîmes ne put réformer un grand nombre d'abus sans déplaire aux grandes puissances, sans révolter contre lui tous les ordres de l'état confié à sa tutelle. On présagea que son ministère ne serait pas de longue durée, ce qui est arrivé; et le peu d'égard qu'il eut aux principes reçus et aux anciens usages le fit surnommer par Mlle Arnould «_le Turgot de l'Opéra_.»
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Un fat se plaignait de la dépense qu'il était obligé de faire pour nourrir ses chevaux. Quelqu'un lui dit:--Au lieu d'avoir tant de bêtes dans votre écurie, que ne réservez-vous une partie de votre revenu pour vous procurer la compagnie des gens d'esprit?--Mes chevaux me traînent, répondit le fat; et entre nous, les gens d'esprit...--_Les gens d'esprit_, répartit Sophie, _vous portent sur leurs épaules_.
Pendant le dernier séjour que Voltaire fit à Paris en 1778[72], il alla faire une visite à Mlle Arnould: on l'en avait prévenue, et pour mieux fêter le grand homme, elle rassembla une partie de sa famille. Aussitôt que Voltaire entra dans l'appartement, tous les enfans se jetèrent à son cou.--_Vous voulez m'embrasser_, leur dit-il, _et je n'ai plus de visage_.--La conversation s'engagea, et le poëte dit à Sophie:--Ah! Mademoiselle, j'ai quatre-vingt-quatre ans, et j'ai fait quatre-vingt-quatre sottises.--_Belle bagatelle_, reprit l'actrice; _moi qui n'en ai pas quarante, j'en ai fait plus de mille_.
[72] Voltaire était logé chez le marquis de Villette, qui, jouissant peut-être avec trop de vanité du bonheur de montrer son hôte à tout Paris, s'attira ce quatrain:
Petit Villette, c'est en vain Que vous prétendez à la gloire; Vous ne serez jamais qu'un nain Qui montre un géant à la foire.
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Mlle Arnould avait une fille assez laide et fort rousse. Cet enfant de l'amour ayant atteint l'âge de puberté sans avoir fait un faux pas, un malin observa que sa couleur ne contribuait pas peu à la maintenir sage. «_Vous avez raison_, répartit Sophie, _ma fille est comme Samson; sa force est dans ses cheveux_.»
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En 1778 Monvel fit débuter au Théâtre-Français une demoiselle _Mars_, qui pour un moment produisit le concours occasionné précédemment par Mlle Raucourt. Cette actrice était douée d'une belle figure, d'une taille haute et d'un bel organe, mais elle n'avait pas assez de talens pour se soutenir sur la scène française. Un amateur engoué de la débutante, fit faire son portrait par un artiste qui la peignit extrêmement pâle. «_O ciel!_ s'écria Sophie en le voyant, _est-ce qu'on a peint MARS en carême?_»
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Le médecin Guibert de Préval dissertait sur les avantages de son art. «_Mon cher docteur_, lui dit-elle, _quand je vous vois traiter un malade, il me semble voir un enfant qui mouche une chandelle_.»
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Mlle Duplant, qui remplissait à l'Opéra les rôles à baguette, était d'une corpulence volumineuse; il se présenta pour la doubler une actrice de province qui avait une fort belle voix, mais dont la taille effilée contrastait singulièrement avec celle de Mlle Duplant. Elle ne fut pas reçue, et Sophie dit plaisamment: «_Si cette femme tient tant aux rôles à baguettes, que ne se fait-elle fusée volante._»
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C'est aux Chinois que les Anglais doivent l'art de composer les jardins paysagistes[73], nommés abusivement _jardins anglais_. Sophie alla visiter dans sa nouveauté celui que M. Boutin avait fait construire, et qui s'appelle maintenant _Tivoli_. En voyant la bizarrerie de tous les objets qu'on y a rassemblés, elle s'écria:--_On a mis ici la nature en mascarade._--Mais remarquez donc cette jolie rivière.--_Oh! oui_, reprit-elle, _cela ressemble à une rivière comme deux gouttes d'eau_.
[73] La plus belle promenade d'Athènes s'appelait _le Céramique_, d'un mot grec qui signifie _tuile_, origine semblable à celle du plus beau jardin de Paris, qu'on nomme _les Tuileries_. On sait que le célèbre Lenôtre en a dirigé l'exécution.
Sur la forme d'un beau jardin Si le goût devient incertain, Anglais, Chinois gardez le vôtre; Car jamais vous n'aurez _Lenôtre_.
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Un jour qu'il y avait une grande réunion au concert spirituel qui se donnait aux Tuileries pendant la quinzaine de Pâques, on fit passer les musiciens dans la salle du conseil. «_S'accorder dans une salle de conseil_, dit Sophie, _c'est un vrai tour de page_.»
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On lui demandait pourquoi Mlle V., son amie, avait quitté un certain acteur qu'elle avait comblé de ses bontés.--_Les hommes sont si trompeurs_, répondit-elle.--Cet amant semblait cependant la payer de retour.--_Comme cela_, reprit Sophie; _il était assez bien pour la représentation, mais il manquait toujours aux répétitions_.
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On sait que Mlle R.[74] a passé pour avoir, comme la chevalière d'Eon, un sexe fort équivoque. Un étranger se trouvant avec cette actrice l'appelait _Madame_. Sophie qui l'entendit reprit aussitôt: «_Dites MADEMOISELLE, ou plutôt MONSIEUR._»
[74] Cette nymphe reçut un jour ce madrigal:
Pour te fêter, belle R., Que n'ai-je obtenu la puissance De changer vingt fois en un jour Et de sexe et de jouissance! Oui, je voudrais pour t'exprimer Jusqu'à quel degré tu m'es chère, Etre jeune homme pour t'aimer, Et jeune fille pour te plaire.
Une jeune débutante[75] qui passait pour un petit dragon de vertu, avait appris un pas fort difficile qu'elle n'osait répéter en public: enfin elle s'enhardit et réussit complètement.--Ah! dit-elle en rentrant dans la coulisse, que j'ai eu de peine à faire ce pas-là.--_Bah!_ reprit Sophie, _il n'y a que le premier PAS qui coûte_.
[75] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opéra, adresse aux débutantes l'article suivant:
Pour toute jeune débutante Qui veut entrer dans les ballets, Quatre examens au moins c'est la forme constante; Primo, le duc qui la présente, Y compris l'intendant et les premiers valets: Ceux-ci près de la nymphe ont droit de préséance; Secundo, nous, ses directeurs; Tertio, son maître de danse; Quarto, pas plus de trois acteurs.
Une courtisane nommée Dorval avait épousé depuis peu le marquis d'Aubard. Un soir que cette Laïs était à l'Opéra dans une parure éblouissante, quelqu'un demanda à Mlle Arnould qui était cette grande dame. «_C'est une petite personne_, répondit-elle, _qui s'est laissé tomber d'un quatrième étage dans un carrosse sans se faire de mal_.»
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La galanterie n'est guère connue qu'en France, où la mode qui influe sur les moeurs fait consister la gloire d'un sexe dans ce qui fait la honte de l'autre, dans la manie des bonnes fortunes; mais les coureurs de ruelles font souvent des dupes. Sophie disait de M. L. qui affichait de grandes prétentions en amour: «_Cet homme n'a que le premier jet._»
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Dugazon était regardé comme un excellent mime; c'était un bouffon du premier ordre sur la scène, et même dans la société; mais il avait le défaut de trop charger ses rôles, et à force de vouloir faire rire il manquait quelquefois son but. On demandait à Mlle Arnould ce qu'elle pensait de cet acteur. «_C'est un bon comédien_, répondit-elle, _plaisanterie à part_.»
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Mlle Laguerre unissait souvent l'Amour et Bacchus, et rarement elle montait sur le théâtre sans avoir sablé quelques verres de Champagne. Le lendemain d'une orgie qu'elle avait faite chez M. Haudry de Souci, riche fermier général dont elle épuisait la fortune, cette actrice dit à ses camarades qu'elle avait bu de toutes sortes de vins. «_Je gage_, reprit Sophie, _que tu n'as jamais goûté celui de Constance_.»
M. de Chalabre était fils d'un joueur renommé. Le jeu avait fait passer de père en fils dans cette famille une assez belle fortune que les faveurs de la cour accrurent encore. Mlle Arnould passant auprès d'une terre que ce joueur venait d'acheter, quelqu'un lui en fit remarquer l'habitation. «_Oh! oh!_ dit-elle, _c'est bien fort pour un château de CARTES_.»