Armand Durand; ou, La promesse accomplie
Chapter 7
Paul regarda d'un oeil de regret un gros dictionnaire qu'il venait de jeter hors de sa portée, mais apercevant sous sa main un assez gros volume, il le saisit promptement et le lança à la tête de son ennemi qu'il ne fit qu'effleurer. De Montenay lui renvoya vivement sa politesse avec une ardoise encadrée que Paul eut la chance de parer avec son bras, sans quoi il l'aurait reçue sur le crâne. Il se leva furieux et allait fondre sur ce Montenay qui l'attendait de pied ferme, si un médiateur ne fût intervenu en ami: c'était Rodolphe de Belfond.
--Arrêtez, camarades, arrêtez, cria-t-il en s'interposant entr'eux. Parce que nous sommes tous cloués de nouveau à nos pupitres, est-ce une raison pour que nous nous arrachions les yeux? Tu as perdu ta clef, Victor; voici mon trousseau, essaye-les.
Belfond s'assit à côté d'Armand.
--Tu viens, lui dit-il, de servir l'ami Victor comme il faut: il ne méritait rien de mieux. Mais, comment as-tu passé tes vacances?
Ce fut là le commencement d'une conversation agréable qui se continua jusqu'à l'heure de l'étude, et Armand se sépara de lui avec la conviction que s'il avait perdu un ami il en avait trouvé un autre.
Les progrès de notre héros furent très-rapides, mais ils étaient plus le résultat d'une grande intelligence que le fruit de l'application, car il y avait dans son caractère une veine de rêverie qui remplissait son esprit d'autres pensées que celles de ses devoirs et de ses leçons. Il conserva plus longtemps qu'il l'aurait avoué à qui que ce soit le souvenir de l'amer sentiment d'humiliation qui l'avait presque suffoqué dans le salon de M. de Courval, lorsque de Montenay l'avait si douloureusement méprisé, et son chagrin était augmenté par la pensée que l'amitié qui avait existé entre eux était à jamais rompue. Dans ces moments-là il s'échauffait et s'emportait contre les injustes distinctions du monde, et il se promettait bien de se faire une position aussi haute qu'il pourrait l'atteindre, dût-il pour cela lutter toute sa vie.
Cette louable ambition s'enracina profondément dans son coeur et ne lui donna plus aucun repos. Quelques fois aussi son esprit était traversé par des visions de la fantasque mais gracieuse jeune fille, si différente des autres femmes d'Alonville, qui était du reste le seul échantillon du beau sexe qu'il eût vu, et quelqu'enfantins et innocents que fussent ces souvenirs, d'une façon ou d'une autre ils augmentèrent son ambition. Deviendrait-il un homme laborieux ou un rêveur? L'avenir seul pouvait le dire; mais il y avait en lui les moyens et les dispositions de devenir l'un ou l'autre. Heureusement que le désir d'exceller, encouragé par la facilité avec laquelle il s'acquitta de ses devoirs, décida, pour le présent du moins, la question de la manière la plus favorable.
De son côté, Paul continua ses étourderies; toutes les fois qu'il pouvait éluder un devoir ou une leçon, il s'imaginait être le gagnant. Il n'était cependant pas un benêt ni un lourdaud: car la subtilité naturelle de son jugement, jointe à une vigilante attention de ses maîtres, lui avait fait acquérir, pour ainsi dire malgré lui, une assez bonne part d'instruction.
Nous ne pouvons pas nous étendre plus longuement sur les dernières années de collège d'Armand, car nous avons à raconter les chapitres pleins d'incidents de sa jeunesse.
Au bout de deux années, Belfond et de Montenay laissaient le collège, ayant fait tout leur cours avec assez de succès. La froideur entre lui et Armand n'avait pas cessé d'exister, mais elle n'était jamais allé jusqu'à l'hostilité. Belfond avait toujours été excellent notre héros, il en avait fait son confident: il lui racontait les plans et les espérances sans nombre qu'il avait conçus pour l'heureux temps où il ferait ses adieux au collège pour s'en retourner chez son père où, seul garçon parmi cinq enfants, il était l'idole de la maison.
Après sa sortie et celle de de Montenay, Armand s'appliqua davantage, si c'est possible, à ses études. Et lorsqu'eut lieu la distribution solennelle des couronnes et des pris qui terminait en même temps l'année scolaire te la fin de ses études, il remporta, au grand et heureux étonnement de son père et de sa tante Ratelle, les honneurs de la journée.
Il y avait là aussi d'autres témoins de son triomphe: sur un des premiers bancs de devant, parmi l'élite de la société de la ville, se trouvaient Gertrude de Beauvoir et sa mère ayant d'un côté M. de Courval et de Montenay de l'autre. Heureusement qu'Armand n'aperçut ce groupe qu'après avoir terminé le magnifique discours d'adieux qu'il prononça avec une éloquence de paroles et de gestes qui lui valut, avec l'attrait et la distinction de sa beauté personnelle, d'étourdissant et frénétiques applaudissements; car leur présence l'aurait peut-être empêché de se contenir. Ce n'est qu'après avoir repris son siège, qu'en jetant la vue dans cette direction, il aperçut pour la première fois les beaux yeux de Gertrude fixés sur lui.
Malgré les changements qui s'étaient opérés dans les dernières années et qui avaient fait de la fantasque, volontaire et insouciante enfant de quinze ans une élégante et noble jeune fille, il la reconnut au premier coup d'oeil; et en lisant dans ses regards l'évidente admiration qu'elle éprouvait pour le discours qu'il venait de faire, il sentit son coeur palpiter d'émotion.
Le même sentiment se reflétait aussi sur la figure de M. de Courval. Quant à madame de Beauvoir, superbe d'indifférence, elle écoutait d'un air approbateur de Montenay qui, penché vers elle, un sourire moqueur sur sa jolie figure, se plaisait évidemment à lancer quelques sarcastiques traits d'esprit.
--Quel splendide jeune homme! dit avec chaleur M. de Courval en se tournant vers le petit groupe. Comme son père et nous gens d'Alonville devons nous enorgueillir de lui! Quelle éloquence entraînante, quels gestes gracieux, et puis quels honneurs il a remportés!
--_A cui buono?_ répondit de Montenay avec un léger mouvement d'épaules. Il peut y avoir similitudes de mots entre racines grecques et latines, et racines de jardins et des champs, mais il n'y a point d'autre analogie entr-elles. Est-ce que la connaissance des classiques lui sera d'un grand secours pour faire pousser un champ de trèfle? est-ce que la versification lui enseignera comment arrêter les ravages des mouches à blé?
--Je ne vois pas du tout pourquoi il retournerait aux racines et aux champs, interrompit aigrement M. de Courval. Paul Durand a tous les moyens et le jugement, je pense, de faire choisir une profession libérale à un jeune homme qui possède de si rares aptitudes: Mais il faut que j'aille féliciter mon vieil ami sur les triomphes de son fils! Viens-tu, ma soeur Julie?
--Vraiment, il faut que tu m'excuses. Je ne connais pas du tout ces gens-là, et le temps est trop chaud pour faire de nouvelles connaissances.
--Ou pour en renouveler d'autres qu'on est bien aise d'oublier, ajouta de Montenay.
--Mon oncle, je serai heureuse de vous accompagner, parce que, non seulement je connais «ces gens-là», mais je les aime!
Ce disant, Gertrude secoua les falbalas de sa robe de mousseline et passa près de Montenay sans même daigner le regarder.
Celui-ci fronça les sourcils, lorsqu'il la vit s'avancer au milieu des sourires et des saluts de ses amis vers le groupe d'heureux parents, au milieu duquel se trouvait Armand. Un mot ou deux à lui; une amicale poignée de main au père; quelque babil confidentiel avec la tante Françoise, tandis que M. de Courval félicitait Durand avec chaleur, et invitait ses fils à venir le voir souvent, soit à la ville, soit à la campagne,--car il possédait une belle et confortable résidence à Montréal où il allait avec sa famille passer les longs mois d'hiver:--ce fut là toute leur entrevue.
Mais c'en était assez pour exciter la colère de Montenay.
--Elle est aussi capricieuse et entêtée que jamais! s'écria-t-il avec rage. Chaque jour qui ajoute à ses charmes, augmente à un égal degré la pétulance de son caractère et ses caprices sans fin!
--Comme toutes les jeunes filles qui sont jolies, elle connaît sa valeur personnelle! répliqua madame de Beauvoir en faisant mine de bailler, car ces passes d'armes entre de Montenay et sa fille étaient si fréquentes que quelques fois elle en perdait patience.
--Je crains tellement cela, madame de Beauvoir, qu'elle ne sera jamais capable de comprendre l'autorité d'un mari.
Madame de Beauvoir ouvrit les yeux de toute leur grandeur, et lui dit avec compassion:
--Mais ne savez-vous pas, mon cher de Montenay, que dans le cercle où nous sommes et les temps où nous vivons, les maris n'ont réellement plus d'autorité. Ils peuvent peut-être en avoir dans les déserts de l'Afrique, la Polynésie et autres pays éloignés et barbares, mais, croyez-moi, il n'en ont pas ailleurs!
De Montenay grimaça un sourire.
--C'est tout de même, dit-il une perspective peu amusante pour un individu qui pense sérieusement à se marier.
--Mais, mon pauvre Victor, pourquoi faire le plongeon si vous le redoutez tant? Parfois j'ai véritablement peur que vous et ma capricieuse fille ne soyez très-heureux ensemble.
--Il est trop tard à présent pour penser à cela, trop tard pour se rétracter! murmura-t-il. Depuis bien des années j'ai résolu qu'elle serait ma femme: j'ai reposé mes espérances, mon coeur et mes désirs sur ce rêve; je ne puis l'abandonner aujourd'hui, quand bien même il devrait me rendre malheureux!
Probablement que l'astucieuse madame de Beauvoir savait cela, car elle ne se serait pas hasardée à se jouer d'un parti dont elle estimait la valeur à un si haut degré. Elle avait étudiée le caractère de Victor de Montenay et en était venue à la ferme conviction qu'en faisant voir un peu d'indifférence, elle avancerait bien plus son projet favori, qu'en montrant trop d'empressement.
Quelque temps après sa sortie du collège, de Montenay avait formellement demandé la main de Gertrude. Flattée par les attentions d'un cavalier fort élégant recherché par la moitié des jeunes filles du même âge qu'elle, et influencée par les conseils et les arguments de sa mère qui appréciait tout particulièrement la fortune du jeune homme, elle penchait vers cette union. On prit un engagement, lequel fut le prélude d'autres d'une nature moins amicale et dans lesquels Gertrude montrait toujours la capricieuse indépendance de son caractère, et son fiancé son arbitraire jalousie.
Un jour, à la fin d'une de ces querelles, Gertrude changeant tout-à-coup un accès de sanglots en un silence plein de froideur, informa ceux qui l'écoutaient tout étonnés, madame de Beauvoir et Victor, que l'engagement était rompu, et que dorénavant elle se considérerait aussi libre que s'il n'avait jamais existé.
En vain de Montenay, qui était réellement attaché à elle, implora son pardon; en vain madame de Beauvoir, alarmée du danger de perdre un si bon parti, lui fit des remontrances et la gronda: la jeune fille demeura inexorable. Finalement, plus par sympathie pour les larmes de sa mère (madame de Beauvoir en avait toujours à sa disposition) que pour les sollicitations de Victor, elle consentit à une espèce d'engagement conditionnel, par lequel il était stipulé qu si aucun d'eux ne changeait d'idées avant la fin de l'année, le mariage aurait lieu; mais en même temps, il fut convenu que chaque partie resterait libre d'en agir comme le trouverait bon.
Après cet arrangement, les choses se passèrent un peu moins orageusement entre nos deux jeunes gens. Il devint moins exigeant, par conséquent elle fut moins irritable. Partout où l'on voyait Gertrude, on était certain de trouver de Montenay; il la suivait comme son ombre. On regardait généralement, dans le cercle où ils étaient, leur mariage comme une chose certaine, et de Montenay proclamait partout l'affaire comme un fait décidé, pensant que cette démarche serait un moyen très-efficace de tenir à l'écart les autres prétendants.
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VIII
Durand fut un homme heureux lorsqu'il se vit installé de nouveau dans sa maison, assis, avec pipe et tabac devant lui, au milieu de ses vaillants fils qui souriaient de voir la tante Ratelle déjà occupée à raccommoder leurs hardes déchirées, tandis que lui-même écoutait les discussions enjouées et animées qu'ils avaient ensemble.
Paul s'était laissé entraîner à une violente diatribe contre la vie de collège, et faisait en termes énergiques l'éloge de la carrière agricole, ainsi que du bonheur qu'y trouve le cultivateur.
--Ainsi donc, lui dot son père tu es déterminé à ne plus retourner au collège pour y terminer tes études, à moins d'y être forcé! Tu veux embrasser de suite l'agriculture?
--Oui, père: c'est la vie pleine de liberté et d'agrément qui me convient. Je ne veux pas me rendre tout-à-fait bête dans ces sombres cachots qu'on appelle bureaux, à étudier les doctes professions, à me barbouiller les doigts d'encre, à me fatiguer l'esprit pour écrire des thèses et prendre des notes!
--Tu devrais avoir honte, Paul de parler ainsi! intervint madame Ratelle. Après avoir coûté tant d'argent à ton père et été si longtemps au collège, tu devrais avoir acquis un peu d'amour pour les livres et la science.
--Les livres! vociféra Paul, oh! j'en ai assez pour toute ma vie, et je ne crois pas en ouvrir, du moins pas avant que je sois grisonné, ou qu'il m'arrive d'être nommé commissaire d'écoles ou marguillier.
Durand fumait tranquillement sa pipe. Ces sentiments ne lui déplaisaient pas, malgré les sommes considérables qu'il avait dépensées pour l'éducation de ce fils qui en tenait si peu compte. Il avait toujours eu le secret désir de voir l'un de ses fils lui succéder dans la direction de sa grande et belle terre dont la prospérité le rendait si fier: le robuste Paul paraissait être, par sa force t ses goûts, celui des deux qu'il lui fallait pour cette position.
--Dieu soit loué, interrompit encore madame Ratelle en faisant un mouvement de tête, que mes neveux n'aient pas les mêmes sentiments! Du moins, Armand sait apprécier les avantages de l'éducation.
--Oh! Armand, répliqua Paul avec ironie, c'est un génie, ou, si vous aimez mieux un rongeur de livres. M'est avis qu'il suffit d'en avoir un de cette espèce dans une famille!
Armand souriait d'un air de bonne humeur, mais la tante Françoise reprit avec sévérité:
--Oui, un de cette espèce, c'est autant que la destinée puisse favoriser notre maison, car toi, mon jeune neveu, tu n'as certainement aucune inclination de ce genre.
--Armand, de quel côté penchent tes idées? demanda le père.
--Eh! bien, je pense d'abord à ce que Paul appelle un sombre cachot de bureau. Là je pourrai épousseter les pupitres et les tabourets, en attendant que je devienne juge ou procureur-général.
--Tu n'as pas besoin de rire, Armand, en disant cela! reprit avec gravité madame Ratelle. Quelques-uns des plus grands hommes du Canada ont été des fils de cultivateurs, et je pense que tu as autant de chance qu'un autre. Dieu merci! le talent naturel et la persévérance rencontrent souvent leur juste récompense, même dans ce monde méchant. ....Mais il faut, mes garçons, que je voie à préparer pour votre souper de bons biscuits que vous saurez apprécier, juge ou cultivateur.
Le même automne, Armand fut installé dans le bureau de Joseph Lahaise, avocat éminent de Montréal, homme affable, doux et honnête. De son côté, Paul, tout joyeux de se trouver enfin délivré de son esclavage de collège, se levait au point du jour et partageait avec son père les travaux de la ferme, y déployait une ardeur et y trouvait une jouissance qui firent beaucoup de plaisir à celui-ci. Le fusil et la ligne ne furent pas non plus négligés, et quelques fois, lorsque Durand le voyait revenir après une demi-journée passée en excursion de chasse ou de pêche, ou qu'il contemplait sa charpente athlétique, sa robuste santé, montrant tant de capacités pour les âpres jouissances de la vie, il ne pouvait s'empêcher de penser en soupirant à son autre fils qui était à sécher sur des livres ennuyeux dans un obscur et triste bureau. Alors il se prenait presque à désirer qu'Armand eût fait un autre choix.
Voyons maintenant comment ce dernier s'accommodait de sa nouvelle position.
L'étude du Droit, quoique sèche et pleine d'aridité, ne lui déplaisait pas trop; puis son père indulgent, aimant à faire les choses convenablement, lui donnait assez d'argent pour rencontrer amplement ses besoins, lesquels étaient, à la vérité, raisonnables et modérés. Il demeurait chez une respectable mais humble famille où il n'y avait pas d'autres pensionnaires: les repas y étaient excellents et abondants, le linge sans réplique, et madame Martel, l'hôtesse, brillait par sa politesse et ses manières.
La vie ne pouvait certainement s'ouvrir pour les deux frères d'une manière plus agréable! Se pouvait-il qu'il y eût des écueils sous des eaux aussi limpides, du moins pour l'un d'eux?
Madame Martel n'avait ni fille, ni soeur pour épousseter les ornements de faïence qui ornaient sa corniche, ou pour arroser et tailler les géraniums et les rosiers de tous les mois qui fleurissaient avec tant de profusion dans ses fenêtres à vitres petites et propres. Cependant, Armand, revenant un jour à sa pension, quelques semaines après qu'il s'y fût installé, aperçut, en se rendant à sa chambre, dans la salle d'entrée, une jeune fille occupée à coudre près de la fenêtre.
Lorsqu'il entra elle ne releva seulement pas la tête, et tout ce qu'il vit en jetant un rapide coup-d'oeil sur elle fut qu'elle était gracieuse de taille et extrêmement bien mise. Cependant, au souper, madame Martel la lui présenta.
--Ma cousine Délima Laurin, dit-elle, qui vient demeurer ici quelques jours pour m'aider dans ma couture.
Armand la regarda avec assez d'insouciance. Ses traits étaient délicats, elle avait des cheveux noirs comme le jais, des yeux superbes, une figure d'une symétrie parfaite, qu'une élégante toilette faisait ressortir davantage: cette toilette était encore plus surprenante que sa grande beauté, chez une personne de sa condition. Malgré tout cela cependant, lorsque le repas fut fini, sans s'arrêter un instant et sans montrer la moindre contrariété et le moindre regret, il monta à sa petite chambre où il tint compagnie à Pothier et autres illustrations du Droit.
Quelques semaines après, Délima était encore chez madame Martel, toujours occupée à la couture, et aussi tranquille et réservée qu'il était possible de l'être. Malgré sa grande beauté, son apparence distinguée et la timide douceur de ses manières, Armand ne lui consacra qu'une bien petite part de ses pensées, probablement parce que, ayant vu Gertrude de Beauvoir la première, celle-ci était devenu pour lui, avec sa grâce patricienne et ses caprices fascinateurs, le type d'après lequel il jugeait les autres femmes.
Ce fut avec un sentiment mêlé de satisfaction et d'embarras qu'il reçut un jour une Il était loin de soupçonner la discussion qui avait eu lieu à son sujet, entre M. de Courval et madame de Beauvoir avant l'arrivée de cette invitation. Il se décida à y aller, mais non sans lutter avec sa modestie naturelle; une fois sa décision prise, il ne perdit point de temps et commanda à un marchant compétent tout ce dont il pouvait avoir besoin pour une circonstance aussi importante.
Enfin cette soirée qu'il désirait et redoutait en même temps arriva, et notre héros, dont le coeur palpitait, entra pour la première fois dans une salle de bal. Tout d'abord les flots de lumières, la musique, les joyeuses figures, les gracieuses toilettes, le tourbillonnement des danseurs l'éblouirent, mais il se remit bientôt et rassembla son courage pour aller saluer madame de Beauvoir. Superbe dans sa riche et coûteuse toilette, cette dame était inclinée dans une posture gracieuse sur un sofa, souriant à chacun avec une aimable affabilité, et se donnant très peu de trouble à part celui d'amuser ses invités. Elle reçut le jeune Durand d'une manière froide mais polie, ce qui était probablement dû à une menace de Gertrude qui, en entendant sa mère déclarer qu'elle recevrait le protégé campagnard de M. de Courval de telle manière qu'il n'aurait plus envie d'y revenir, lui avait annoncé que pour réparer ces mépris et ces froideurs envers Durand, elle passerait toute la veillée à _flirter_ avec lui.
Ayant cette menace devant les yeux, et certaine qu'en cas de provocation elle serait certainement mise à exécution, madame de Beauvoir, avons-nous dit, avait reçu assez poliment son invité; M. de Courval lui avait adressé quelques paroles aimables, et Gertrude qui était entourée d'un cercle d'admirateurs, l'avait salué d'une manière souriante et affable.
Ce fut avec un sentiment d'excessif soulagement qu'Armand se glissa dans un coin isolé, près d'une porte. En se mettant son aise dans cette position, il prit en lui-même la résolution de ne point quitter ce part de salut, excepté pour se sauver s'il était serré de trop près. Il tira à lui une petite table dur laquelle se trouvaient empilés des gravures et des portraits, afin de se donner une contenance dans le cas où il surviendrait quelque chose propre à le déconcerter.
--Tiens, Armand! comment vas-tu, s'écria tout-à-coup près de lui une voix amie. Dans quel trou t'es-tu donc mis depuis quelque temps, que je n'ai pu te trouver?
--Dans le bureau de M. Lahaise, rue St. Vincent.
--A tout prendre, ce n'est pas une trop mauvaise place; puisque tu t'es décidé à devenir ou juge ou homme d'état, tu dois, comme de raison, commencer par la première marche qui conduit à ces deux positions. Bien, tu réussiras. Tu as de la tête et de la constance: deux qualités essentielles dans la carrière que tu as embrassée comme dans beaucoup d'autres.
--Et puis, toi, Belfond?
--Moi! j'ai parcouru presque toutes les professions. J'ai d'abord essayé le Droit: oh! c'était intolérable! profession sèche, poudreuse et stérile! Puis j'ai tenté la médecine; mais quoique je pusse soutenir les horreurs des salles de dissection et voler des _sujets_, je ne pouvais pas endurer l'odeur des remèdes. Je n'ai pas essayé la servitude du notariat, parce que j'en avais assez de la loi sous toutes ses formes, mais il y a du temps pour prendre une décision. D'ailleurs, mon vieux garçon d'oncle, qui est aussi mon parrain, m'ayant dernièrement déclaré qu'il avait l'intention de me constituer formellement son héritier, à la condition pour moi d'éviter les professions libérales, ce qui, selon lui, est en quelque sorte dérogatoire à la dignité d'un gentilhomme, peut-être qu'à la fin je deviendrai un rien qui vaille.
--Tu seras capable de le devenir, s'il est vrai que M. Lallemand soit de moitié aussi riche qu'on le dit.
--C'est vrai! Cependant j'aimerais à essayer quelque temps la carrière d'artiste, du moins la partie qui concerne les voyages; mais je pense que l'oncle Toussaint ne voudra pas entendre parler de cela!... Dis donc, quoique tu n'aies pas l'intention de rester ici toute la nuit, je pense que tu n'as pas non plus celle d'en faire un monopole pour toi! Un coin charmant où circule une brise rafraîchissante!... Aie! mademoiselle Gertrude regarde dans cette direction. Je pense qu'elle viendra bientôt vers nous. Comment la trouve-tu?
--Réellement je la connais bien peu, répondit Armand en quelque sorte décontenancé par cette question à brûle-pourpoint; mais elle est pleine d'élégance et de fascination.
--Je ne suis pas de ton avis. Elle a de l'esprit et est assez jolie, c'est vrai; mais elle a aussi une volonté terrible. J'ai cinq soeurs, et je ne pense pas que depuis que j'ai l'âge de connaissance elles aient montré à elles ensemble autant de caprices et d'humeur que mademoiselle de Beauvoir en a fait voir dans deux ou trois différentes occasions. Mais peut-être que cela dépend plus de la manière dont son odieuse mère l'a élevée que d'elle-même.