Armand Durand; ou, La promesse accomplie

Chapter 6

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--Dis donc, Durand, lui souffla celui-ci avec fureur en lui montrant son oeil poché et noirci, je pense que tu es bien fier de ton exploit, mais il me faut ma revanche. Ça te plairait-il d'avoir une autre prise demain matin dans la cour de récréation?

--Franchement, non! répondit honnêtement Armand.

--Et pourquoi pas?

--Parce que tu es beaucoup plus gros et plus fort que moi, et que je me ferais battre.

--Mais, dis-donc, Durand, tu l'as culbuté ce matin comme une quille, tu pourrais bien lui en faire encore autant, dit un autre qui avait le goût des gifles.

Armand secoua la tête.

--J'ai pu le faire une fois, dit-il, mais je ne serais plus capable de le faire une seconde fois! D'ailleurs, Belfond, je suis fâché d'avoir sauté sut toi comme je l'ai fait ce matin, sans provocation suffisante. Je voulais attaquer un de ceux qui me maltraitaient depuis si longtemps.

--Durand, tu es aussi honnête que courageux. Donnons-nous la main!

Et pour la seconde fois ce jour-là, on offrit à Armand la main de l'amitié.

Depuis ce moment une intimité aussi agréable pour Armand qu'utile pour Victor s'établit entre les deux camarades. Armand, dans la simple et honnête admiration qu'il éprouvait pour l'aristocratique héritier des de Montenay et la gratitude qu'il ressentait de ce qu'il avait été élevé au rang de ses amis, croyait qu'il n'y avait pas de sacrifice trop grand à offrir sur l'autel de l'amitié. Il se trouvait donc heureux lorsqu'il pouvait pendant les récréation lui copier ses thèmes et ses versions latines, ou bien encore lui offrir la plus grande partie de sa part du panier toujours bien rempli que son frère te lui recevait souvent de la maison paternelle. De Montenay, non-seulement acceptait volontiers cet hommage, mais il laissait voir une préférence visible pour la compagnie de celui qui le lui offrait, car, outre que sa vanité éprouvait une grande satisfaction de l'encens qui lui était si naïvement offert, il trouvait un certain charme à la conversation pleine de délicatesse et aux sentiments élevés que possédait son jeune ami: raffinement dû en grande partie à l'innocence enfantine de son caractère, innocence si marquée qu'heureusement pour eux deux, de Montenay ne s'était pas encore soucié de troubler.

Depuis lors, l'intimité entre Victor et Rodolphe avait presqu'entièrement cessé; mais comme elle était due autant à de fréquentes relations entre leurs familles qu'à une préférence mutuelle, ils ne s'aperçurent pas de son interruption.

Les jours se succédèrent et se passèrent ainsi d'une manière assez agréable et sans offrir d'autres incidents que ceux des devoirs et des amusements particuliers à la vie d'écolier, jusqu'à l'heureux temps des vacances toujours si vivement attendu par les maîtres et les élèves.

Par une belle matinée du mois de juillet, les deux jeunes Durand sautèrent avec ravissement dans la charrette qui les avaient transportés à leur demeure. Avec quelle joie ils sortirent boîtes, sacs et paquets, sans s'occuper des accidents et avaries avec quelle surabondante affection ils embrassèrent la tante Françoise et donnèrent encore et encore des poignées de main à leur père qui, droit devant eux, les regardait faire avec un légitime sentiment d'orgueil qu'il essayait inutilement de cacher! Et puis, quel déluge de questions sur les favoris de la basse-cour, certains arbres fruitiers ou les carrés du jardin pour lesquels ils avaient plus d'attrait parce qu'ils leur appartenaient, tout cela entremêlé d'anecdotes sur leurs camarades, la vie d'écolier et leurs maîtres. Bref, il y avait bien des mois que les murs de la maison n'avaient entendu un pareil caquetage, un semblable carillon d'éclats de rires et de couplets de chanson.

Comme de raison, leur retour à la maison fut célébré par une série de fêtes: les fruits, la crème, les oeufs et le beurre frais, les gâteaux et les confitures étaient pour eux un charmant contraste avec la nourriture plus simple du collège. Jamais on ne vit d'enfants plus choyés et fêtés, de parent plus empressés à les choyer et fêter que ne le furent Paul Durand et sa soeur.

Par une après-midi d'étouffante chaleur que les jouvenceaux étaient sous le berceau à se préparer des lignes pour une excursion de pêche qui avait été projetée, et que madame Ratelle était à raccommoder leurs nombreux vêtements, Durand vint les trouver. A la question «quelles nouvelles» qu'on lui fit en souriant, il répondit:

--Je viens de voir M. de Courval. Il partait pour Montréal, dans l'intention de revenir bientôt avec sa famille.

La famille en question ne se composait pas d'une épouse et d'enfants,--car M. de Courval, comme nous l'avons dit était garçon,--mais d'une soeur qui était veuve et de sa fille. A la mort de son beau-frère, Jules de Beauvoir, survenue quelques années auparavant, et qui les avaient laissées dans des circonstances pleines d'embarras, M. de Courval les avaient emmenées de Québec pour conduire son ménage de garçon.

--Comment se porte M. de Courval? avait demandé la tante Ratelle.

--Très-bien, et il s'est informé avec bonté de nos garçons. Il dit qu'il a l'intention de les faire mander bientôt au Manoir, montrer quelques-uns de leurs exploits, et qu'il faut qu'il les voie de temps en temps pendant leurs vacances.

Paul et Armand ne se montrèrent pas très-fiers de cette nouvelle. Ils avaient déjà assez de ressources pour s'amuser à leur goût, et ils n'en désiraient pas d'autres. Madame Ratelle fut celle des intéressés qui apprit la chose avec le plus de plaisir, car son désir intime était de voir ses neveux se mêler à une société plus aristocratique que celle où son sort l'avait jetée elle-même.

Quelque temps après arriva une lettre qui invitait les deux frères à aller au Manoir, les informant en même temps qu'ils y rencontreraient quelques-uns de leurs camarades de collège.

Si Paul y pensa seulement, ce fut plutôt de plaisir qu'autrement. Mais Armand eut la chair de poule à la seule idée de se trouver au milieu d'étrangers, et il fallut que par quelques paroles un peu vives la tante Ratelle le forçât d'accompagner son frère. Comme il mit un peu de mauvaise volonté à faire sa toilette et qu'il prit un pas nonchalant pour se rendre à la maison, ils arrivèrent chez M. de Courval après l'heure fixée, et lorsqu'ils furent introduits dans le salon, le domestique leur apprit que le seigneur et ses jeunes invités étaient à se promener dans le jardin, mais qu'il serait bientôt de retour. Profitant de ces quelques instants de répit, Armand alla s'asseoir dans un coin, tandis que Paul se mit à rôder à loisir dans la chambre pour en examiner l'ameublement. Quel contraste entre cet appartement avec ses rideaux de damas et de dentelles, ses miroirs, ses innombrables colifichets dont les noms et l'usage étaient des énigmes pour eux et «le plus bel appartement» de leur demeure, simple mais propre, avec son plancher sans tapis, recouvert seulement par quelques catalognes, (fruit de l'industrie de la tante Ratelle), avec ses petits rideaux de bazin blanc, ses chaises empaillées et ses fauteuils de bois n'ayant pour tout ornement que quelques images de saints aux couleurs vives, et quelques petites statues de plâtre aussi invraisemblables les unes que les autres! Plus Armand regardait la richesse et l'élégance étalées devant lui, plus il sentait la grande distance qui devait le séparer de ceux à qui elles appartenaient, et plus il redoutait de se Trouver avec eux.

Une porte, située au bout de la chambre, s'ouvrit tout-à-coup et si soudainement qu'Armand en fit un soubresaut: une jeune fille de quatorze ou quinze ans à la taille délicate et vêtu avec élégance, entra. En apercevant ces jeunes étrangers elle ni fit paraître aucune surprise, mais après les avoir examinés à loisir, elle leur demanda s'ils désiraient voir M. de Courval?

Armand ne répondit pas, mais Paul répliqua brusquement:

--Je pense que oui, puisqu'il nous a invités è venir ici! Je m'appelle Paul Durand, et je vous présente mon frère Armand.

Les grands yeux de la jeune fille lancèrent sur eux un regard sous lequel Armand devint écarlate, et cette fois, elle leur parla plus doucement:

--Mon oncle va venir dans quelques instants, dit-elle, et il sera enchanté de vous voir.

Au moment où elle sortait, Paul grommela:

--Elle est assez jolie, mais je haïs les filles! elles ont si peu de sens commue et sont si remplies d'affectation!

Armand soutint de son côté que du moins il n'y avait rien de déplaisant dans l'échantillon du sexe que son frère venait de condamner d'une manière si sommaire.

--Les voilà! ajouta-t-il en entendant par la fenêtre ouverte le bruit des rires et des voix qui se rapprochaient.

Ils entrèrent. M. de Courval qui venait le premier leur présenta la main avec bienveillance.

--Vous allez, leur dit-il, rencontrer ici quelques-uns de vos amis; il y en deux ou trois du même collège que vous.

Lorsqu'Armand, en jetant un regard autour de lui, vit que tout le groupe de jeunes gens qui entourait M. de Courval avait les yeux fixés sur lui et son frère, il devint presque nerveux; mais ses esprits troublés se rassurèrent presqu'aussitôt en apercevant Victor de Montenay au milieu d'eux. Il s'avança vers lui d'un pas timide mais empressé, et tendit la main à son affectionné et tendre ami de collège; mais celui-ci, feignant ne pas s'apercevoir de son mouvement, fit un petit salut et lui dit:

--Comment vas-tu Durand?

Puis il lui tourna le dos.

Il est impossible de décrire ce qu'Armand éprouva en ce moment. La honte et la mortification l'assaillirent et ses sentiments blessés le torturèrent tout à la fois: il sentit son embarras augmenter lorsqu'il les regards de curiosité de tous ces étrangers fixés sur lui. Tout-à-coup une voix agréable et familière fit entendre ces mots:

--Comment vas-tu Armand? Je suis enchanté de te voir.

Et Rodolphe Belfond saisit et secoua énergiquement cette main que de Montenay avait dédaignée.

Cette franche amitié de la part de Rodolphe fut un baume adoucissant sur la première leçon de la vie du monde qu'il venait de recevoir.

Quelques instants après que de Montenay eût dédaigneusement tourné le dos à son ami de collège, il s'approcha de la jeune demoiselle qui avait abordé les deux frères quelques minutes auparavant: c'était Gertrude de Beauvoir, la nièce de M. de Courval. Armand la voyait pour la première fois. Victor se pencha pour lui glisser dans l'oreille quelques mots d'amitié ou de flatterie, à quoi elle, aussi fantasque et capricieuse que belle, pour toute réponse se détourna de lui avec pétulance et jeta par la fenêtre une branche d'héliotrope qu'il lui avait donnée quelques instants auparavant.

La musique, les danses-rondes, les promenades furent mises en réquisition pour divertir nos invités qui tous passèrent agréablement la veillée, à l'exception peut-être de notre héros. Paul lui-même, ayant rencontré un couple de gaillards de sa trempe qui haïssaient la conversation, les filles, la musique et toute sorte de vilaines choses semblables, et qui ne se souciaient de rien autre chose que de _foot-ball_, de promenades en chaloupe, de la pêche, Paul, disons-nous, s'était passablement amusé. Seul Armand, qui était trop gêné, trop réservé et trop mal à son aise pour faire des avances, et souffrant encore de la vive blessure que de Montenay avait infligée aux sentiments délicats de son coeur, comptait les heures et soupirait pour la fin.

Quoiqu'obligeant, M. de Courval n'était pas un hôte bien attentif, et sa soeur, madame de Beauvoir, qui, couverte de soie et de dentelles, était restée languissamment étendue sur le canapé la plus grande partie de la soirée, se montrait encore plus indifférente que lui. Armand, se voyant seul et négligé, s'esquiva du salon où il ne paraissait pas être à as place, et se rendit sur le balcon. La lune éclairait dans tout l'éclat de sa force. Si l'on en juge par l'expression de son visage, le jeune homme roulait dans sa tête des idées plus pénibles qu'agréables, quand il fut détourné de ses pensées par un léger bruit de pas qui s'avançaient; s'étant retourné, il aperçut Gertrude de Beauvoir qui était à ses côtés.

--Pourquoi, lui demanda-t-elle, ne rentrez-vous pas pour prendre le souper? Toutes les glaces et les fraises seront mangées car vous avez bon appétit, vous autres écoliers.

--Je vous remercie, je n'ai pas faim! répondit-il simplement.

--Alors vous êtes peut-être de mauvaise humeur? Maman dit que les garçons sont toujours ainsi.

--Mais non, mademoiselle de Beauvoir.

--Vous avez été toute la veillée si triste, si solitaire! Est-ce parce que Victor de Montenay a refusé de vous donner la main?

Le souvenir de cette injure et la pensée qu'elle l'avait remarquée lui firent monter le rouge au front.

--Oui, répondit-il, j'en ai été très peiné, d'autant plus que de Montenay et moi étions de très-bons amis au collège.

--A votre place, je ne le regarderais et ne lui parlerais plus, fit observer avec une certaine pétulance la jeune demoiselle. C'était bien grossier et bien mesquin de la part du cousin Victor d'en agir ainsi!

Singulièrement soulagé par cette sympathie inattendue, Armand sentit sa gêne disparaître peu-à-peu, et il se surprit bientôt à raconter à la jeune fille les détails de ses épreuves et de ses troubles d'écolier, jusqu'à la fameuse lutte qui avait été l'origine de son amitié avec de Montenay. Tandis qu'il s'accusait de l'accès de rage auquel il s'était livré en cette mémorable occasion, Gertrude l'interrompit par des battements de main et en s'écriant avec énergie:

--Bien, très-bien! Vous auriez dû traiter de la même manière tous les autres misérables! C'est un bonheur que je ne sois pas garçon, car je suis si susceptible, que je ne puis pas souffrir patiemment un regard ou un mot grossier, de sorte que j'aurais toujours été en querelle avec mes camarades d'école. Je ne commence jamais, mais aussi je n'excuse jamais une impertinence ou une injustice.

A ce moment de Montenay passait la porte qui donnait sur le balcon.

--Venez, dit-il mademoiselle la déserteuse, votre maman m'a envoyé vous chercher.

Et disant cela, il passa nonchalamment son bras à l'entour de la taille de Gertrude en essayant de l'attirer vers la maison.

La vive jeune fille ressentit tellement l'impertinence d'une telle liberté que, se retournant, elle lui appliqua sur l'oreille un soufflet retentissant et des mieux conditionnés, tout en lui disant:

--Comment osez-vous cela, Victor de Montenay? Est-ce que je vous permets jamais de prendre de telles libertés?

Si de Montenay avait eu l'intention d'étonner Armand en lui faisant voir plus de familiarité avec la belle jeune fille du château qu'elle lui en accordait réellement, il en fut certainement bien puni.

Il se retourna pâle et la raga au coeur.

--Il me semble, dit-il vivement, qu'un cousin a droit à un si petit privilège!

--Je ne conteste pas, monsieur la valeur du privilège, répondit notre jolie bruyante en frappant le plancher de son petit piet; mais la faute que je trouve, c'est votre audace que votre qualité de cousin n'excuse en aucune manière. Et en vérité, notre cousinage au quatrième ou cinquième degré, est assez éloigné pour être douteux. C'est une distinction que je n'ambitionne nullement.

--C'est bien, mademoiselle de Beauvoir, je vous laisse, répliqua-t-il avec une ironique politesse.

Et tournant sur ses talons, il ajouta avec un rire moqueur:

--Peut-être que vous désireriez avoir une occasion pour donner à votre nouvelle connaissance, M. Durand, le privilège que vous jugez à propos de me refuser.

Depuis le commencement de son entrevue avec Armand, Gertrude n'avait pas fait voir le moindre embarras, tandis que le jeune homme était dans une plus grande confusion que jamais; cette fois, une vive rougeur se répandit sur ses joues et son front, et pendant un instant il fut impossible d'articuler une parole, tant était grand son embarras.

--Armand Durand, lui dit la jeune fille en se retournant brusquement, si je savais que vous seriez assez simple pour croire à l'impertinence que de Montenay vient de dire, je vous donnerais le châtiment que je lui ai infligé tout-à-l'heure; mais quels que soient les défauts que vous ayez, vous ne devez certainement pas avoir celui-là.

Armand était trop confus pour répondre; mais il n'y avait rien de pénible dans son embarras. Il était là par une belle et douce nuit d'été, respirant le riche parfum des fleurs, écoutant sans oser la regarder l'éclatante mais fantasque jeune fille qui était à ses côtés. Son âme fut si vivement impressionné de cette scène, que le souvenir ne s'en effaça jamais de sa mémoire: et plusieurs années après malgré qu'ils fussent séparés, plus par les circonstances que par l'espace, il se rappelait cet incident avec complaisance.

--Maintenant, ajouta-t-elle, venez; je vais vous présenter à ma mère. Vous ne devez pas partir sans cela, car ce serait impoli.

Comme Armand tirait en arrière en marmottant quelque semblant d'excuse, elle ajouta:

--Ça ne sert de rien d'hésiter: venez tout de suite.

Et elle le précéda. Il la suivit à regret.

Madame de Beauvoir était penchée sur le sofa, des coussins à droite et des coussins à gauche: elle parlait d'une manière indolente, presque caressante, à de Montenay qui était à demi agenouillé sur un petit tabouret à côté d'elle, dans une de ces gracieuses postures qui lui semblaient le plus naturelles. Sans paraître remarquer la présence de celui-ci, Gertrude dit tranquillement:

--Maman, je désire vous présenter M. Armand Durand.

Madame de Beauvoir, pour accueillir notre malheureux candidat à l'honneur de sa connaissance, lui fit la faveur d'un regard de surprise et d'un léger salut, puis elle continua aussitôt sa conversation avec de Montenay. Armand se hâta de se retirer, et madame de Beauvoir dit avec calme:

--Gertrude, Victor m'a demandé de se réconcilier avec toi. Il pense que tu es un peu sévère envers lui, et je le crois aussi! Trop sévère envers lui, un vieil ami, et trop familière avec de nouvelles connaissances, pis que cela, avec d'obscures personnes de rien!

Gertrude regarda silencieusement sa mère, puis de Montenay: celui-ci les yeux baissés, semblait chagriné de la censure prononcée sur Gertrude; mais elle découvrit un faible rayon de joie dans ses traits.

--Maman, répliqua-t-elle alors froidement, pour ce qui est des obscures personnes de rien, elles sont les invitées de mon oncle, et en cette qualité elles ont le droit d'être traitées avec politesse et courtoisie, surtout quand elles savent se bien comporter, chose que semblent ne pas savoir faire quelques-unes de nos connaissances les plus en faveur.

Madame de Beauvoir leva les yeux, comme pour supplier sa fille de se taire.

--Jusqu'à quand donc, lui dit-elle devrai-je t'implorer de modérer la pétulance naturelle de ton caractère? c'est de si mauvais goût, si vulgaire, si peu digne de notre sexe! Que peut et que doit Victor penser de toi?

--Je m'occupe fort peu de son opinion répondit l'enfant avec dédain; il ne peut toujours pas penser moins de moi que je pense de lui, et j'ajouterai en dernier ressort, que si jamais il me provoque encore comme il l'a fait ce soir, je lui donnerai deux soufflets au lieu d'un!

Madame de Beauvoir haussa les épaules.

--Il faudra que vous ayez de la patience, mon cher de Montenay, dit-elle au jeune homme, si vos intentions ne changent pas. Mais avec le temps, une vigilance continuelle de ma part, sans parler de l'influence toute-puissante de l'exemple d'une mère, il y a toute probabilité de lui faire quitter ses singuliers travers. Du moins, elle est naïve et franche.

--Oui, madame, elle ne l'est que trop; mais n'importe! Belle, spirituelle, gracieuse, c'est un trésor qui vaut la peine qu'on l'attende, et j'attendrai!

--Je crains, de Montenay, que ce soit la résolution d'un garçon de dix-huit ans! dit la dame en lui frappant l'épaule avec son éventail.

--Nous verrons, madame de Beauvoir. Vous savez que j'ai un caractère très-résolu, même obstiné, et une fois que j'ai attaché mes affections sur quelque chose, je ne l'abandonne pas facilement. Quant à la pétulance avec laquelle elle me traite, elle ne m'incommode pas trop, car je dédaignerais un trésor trop aisément gagné. Dans trois as Gertrude aura dix-huit ans et moi je serai en âge.

--Oui, et maître d'une grande fortune indépendante! pensa madame de Beauvoir: sous tous les rapports un excellent parti pour mon opiniâtre enfant.

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VII

Les vacances étaient finies; les jeunes gens, la tête remplie des enivrants souvenirs de plaisirs, de fête et de liberté, eurent à se résigner le mieux qu'ils purent à la monotone routine de la vie de collège.

Armand qui, heureusement pour lui, avait commencé à aimer la science et à trouver une véritable satisfaction dans la poursuite de ses études que dans le principe il avait regardées avec dégoût et appréhension, était à assortir patiemment ses livres, cahiers, encre et plumes, avant de les placer dans son pupitre. Tout près de lui, Paul faisait la même chose, mais avec un esprit bien différent.

Il arrachait violemment ses livres de sa boîte, les lançait impitoyablement sur le plancher, en les apostrophant les uns après les autres comme autant d'ennemis personnels contre lesquels il aurait eu beaucoup de haine.

--Ah! s...ée grammaire latine, dit-il en empoignant avec rage un de ses volumes. Combien de _pensums_, combien de maux de tête et combien d'heures de torture vas-tu m'attirer cette année?

Et le malencontreux livre fut lancé à plusieurs verges de là; dans son vol il rencontra une bouteille d'encre d'un camarade, et l'accident qui en résulta provoqua un échange de paroles assez lestes.

Quelques instants après, de Montenay s'approcha.

--Tiens, voilà Armand! comment vas-tu, mon cher? N'est-ce pas une horreur que d'être enfermés de nouveau dans ces sombres et affreux cachots? Mais quoi! tu n'as pas l'air à moitié aussi embêté que quelques uns d'entre nous.

Armand ne fut pas sans tressaillir lorsque son ci-devant héros l'aborda: la scène qui s'était passée chez M. de Courval se présenta à son esprit avec tous ses affligeants souvenirs; mais il répondit tranquillement qu'il était très-content, quant à lui, de reprendre ses livres.

De Montenay, qui ne soupçonnait pas qu'il avait irrévocablement perdu toute influence sur Armand et qui interprétait mal sa réserve, lui dit en riant:

--Je t'en prie, ne cherches pas à faire le sage; viens plutôt, comme un bon garçon, m'aider à trouver à emprunter une clef pour ouvrir mon coffre. J'ai perdu la mienne et je me sens trop malheureux pour la chercher.

Je suis bien fâché de te refuser, de Montenay, mais je ne puis laisser trainer mes livres. Il faut que je les serre avant que la cloche sonne.

Victor le regarda fixement et en silence. Comment son sectateur, son adorateur, avait-il pu jeter de côté son allégeance et refusait-il maintenant ses propositions? C'était tout è la fois incroyable, humiliant et mortifiant.

--Que diable as-tu donc? lui demanda-t-il avec colère. Tu te montes grandement sur ta dignité aujourd'hui!

--Pas plus que tu te montais sur la tienne le dernier soir que nous nous sommes rencontrés chez M. de Courval et tu étais trop raffiné pour donner la main à mon frère, dit Paul d'une manière un peu brusque.

En intervenant de la sorte, ce dernier n'obéissait pas tant à une sympathie quelconque pour Armand qu'à sa mauvaise humeur du moment et à l'aversion qu'il éprouvait instinctivement pour de Montenay.

--Qui t'a parlé, imbécile? dit celui-ci en lançant sur son nouvel adversaire un regard de mépris.