Armand Durand; ou, La promesse accomplie
Chapter 5
Les nouveaux mariés allèrent rejoindre leurs invités, le père portant son garçon qui, comme de raison, avait été pour l'occasion revêtu de ses plus beaux habits, et madame Durand soutenant avec sérénité ordinaire le nouvel orage de compliments et de railleries qui accueillit son retour. Après que le petit Armand eut été admiré et caressé,--quelques dignes dames étouffaient leurs soupirs pendant qu'elles se murmuraient à voix basse le mot de _belle-mère_ qui est généralement regardé comme un mauvais présage--il fut remis à la fille qui en avait soin depuis la mort de sa mère, et qui était à la porte, se renfrognant chaque fois que quelqu'un touchait à son nourrisson: car ce jour-là jour de joie pour tout le monde, son humeur était plus aigri qu'à l'ordinaire, non pas tant par les divertissements que par la circonstance particulière qui leur avait donné naissance.
Ainsi se passait le temps. Le soleil brûlait de plus en plus, et un des invités disait en forme de reproche que la grande rivière ne leur enverrait seulement pas une bouffée d'air pour dissiper les flocons de fumée qui sortaient de leurs pipes. Malgré cela, on continua à manger, boire, fumer, chanter et danser. Danser par une pareille chaleur était une espèce de suicide presqu'incroyable. Tout le monde était enchanté cependant, et la gaieté générale ne se ralentit pas un seul instant. Malgré que le Médecin du village, jeune homme non marié, fût, avec son frère, Notaire de Montréal, encore garçon, tous deux amusants et agréables, au nombre des invités, plus d'une poitrine féminine se souleva en soupirs par le regret que la nouvelle mariée, bien que ses traits n'eussent rien que de très-simple et malgré le titre de «vieille fille» dont on la qualifiait en arrière, eût pu s'assurer le meilleur parti d'Alonville.
Les noces durèrent une semaine, un jour chez un des parents des nouveaux mariés le lendemain chez un autre. Enfin, quand tout le monde fut bien rassasié de plaisirs, les choses reprirent leur routine ordinaire, et il s'établit dans le ménage de Durand une tranquillité parfaite.
Eulalie était si singulièrement taciturne et tellement à ses affaires, qu'il n'y avait aucun risque qu'elle fit oublier à Paul sa première femme: elle pouvait passer des heures entières avec son mari sans dire un seul mot, ou sans l'encourager à parler. Mais en revanche, elle était une ménagère bien rare, et sous ses soins la laiterie, la basse-cour et le jardin prospéraient aussi bien que sous ceux de la digne mère de Paul elle-même.
Mais le coeur de l'homme est difficile à contenter. Que de fois Paul, au milieu de la satisfaction, de la propreté et de la prospérité qui l'entouraient, se reporta avec envie et le coeur brisé par la douleur au temps de bouleversement que l'amour et la société de la femme bien-aimée qu'il avait perdue si jeune avait converti en un temps de bonheur!
Il reconnaissait cependant le vrai mérite, les rares et excellentes qualités de la seconde madame Durand, et elle, ne lisant jamais dans les replis de son coeur, s'assura qu'il était un des meilleurs et des plus dévoués maris. Elle aima de suite le petit Armand de toute la force de son âme, et quoique, naturellement, elle ne fît jamais voir ses sentiments intimes, elle le caressa et le choya avec tout le dévouement dont une bonne mère est capable.
Le temps arriva où elle eut un second enfant à dorloter; mais lorsqu'elle eut rendu Durand père d'un gros et robuste garçon, elle ne fit pas de distinction entre les enfants, et le petit Paul, n'eut pas de plus que son frère Armand une parcelle de son affection et de ses soins vigilants.
Tout naturellement cette naissance fut un puissant trait-d'union entre le mar et la femme, et il commençait à ressentir pour elle plus d'intérêt, un désir plus inquiet pour sa santé et pour son bonheur qu'il n'en avait éprouvé jusque-là, lorsque l'inexorable mort vint de nouveau et lui enleva sa seconde femme, juste au moment où il commençait à se sentir sincèrement attaché à elle. Une fièvre maligne qu'elle contracta dans la froide et pluvieuse saison d'automne suffit pour briser cette active et forte constitution pleine de santé et d'énergie, et le corps de la deuxième femme fut déposé auprès de celui de la première, deux courtes années après qu'elle l'eût remplacée comme épouse.
Le jour de l'enterrement, pendant que Paul était assis avec ses habits de deuil et qu'il pensait qu'il était à présent chargé du fardeau de deux enfants sans appui au lieu d'un, tandis que lui, il était plus seul que jamais, il prit en lui-même la résolution de ne plus se hasarder dans le mariage, mais quelque chose qu'il arrivât, d'essayer à combattre seul et sans compagne les combats de la vie.
Cependant, la destinée lui tenait une compensation en réserve.
Quelques mois plus tard Henri Ratelle, le mari de sa soeur, paya la dette de la nature, tendrement soigné jusqu'au dernier jour par sa femme. La nouvelle veuve écrivit laconiquement à son frère «Paul, me veux-tu?» à quoi il répliqua brièvement «Oui, sans délai,» et elle vint.
--Vois-tu, frère, lui dit-elle en arrivant, il était écrit que nous vivrions ensemble. Tous deux, nous nous sommes mariés deux fois, presque, parait-il, pour éluder cette destinée, mais cela devait être. Si tu es satisfait, je le suis!
Paul l'était amplement, et il lui donna pleine autorité de conduire son ménage. Elle se montra digne de la confiance qu'il reposait en elle, surtout dans les soins judicieux qu'elle portait aux petits garçons de son frère. Son union n'avait jamais été consacrée par la maternité, et sa bonne nature s'émouvait de compassion sur les deux enfants confiés à ses soins, comme s'ils avaient été les siens propres.
Ceux-ci différaient autant par leurs manières et leurs penchants que par leurs caractères physiques, et pendant qu'Armand avait la fragile et sensitive beauté de sa mère te qu'il était paisible et tranquille, Paul possédait la mâle vigueur de son père et il était en outre turbulent et étourdi.
Durand et sa soeur les traitaient avec une parfaite égalité, et si parfois Paul se sentait ému à la forte ressemblance qui existait entre son fils aîné et sa jeune et jolie mère, comme son coeur s'était autrefois épris pour sa première femme adorée, il ne laissa jamais percer aucun sentiment de préférence.
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VI
Paul Durand, toujours industrieux et prospère, était devenu un homme riche. Il possédait des fermes et des terres dans plus d'une localité, et il lui paraissait nécessaire pour l'éducation de ses garçons de les envoyer au collège. Il n'était pas avare, et pouvait-il faire mieux que de dépenser pour eux les sommes considérables qui s'étaient accumulées dans son coffre-fort malgré ses nombreuses dépenses?
Il mit donc les deux garçons au collège; ils y entrèrent remarquablement bien vêtus, eu égard aux goûts simples du temps, mais aujourd'hui il est probable que la jeunesse actuelle se révolterait de dédain à la vue d'habillements semblables.
Pour son âge, Armand était grand et fluet; pour le sien, Paul était très-développé en grandeur et en force. Pendant quelques années les deux garçons avaient été confiés aux soins efficaces du maître d'école du village, du moins il les avait de bonne foie et de son mieux fait partir dans le chemin épineux de l'instruction.
Ce fut dans le mois de septembre, après les vacances d'été, et le jour même de l'ouverture des classes, qu'ils passèrent le portail du vieux Collège de Montréal[2]. Durand Les accompagna, et après une courte conversation avec le Directeur de l'institution, le père et les fils se trouvèrent seuls dans le parloir.
[Note 2: Cet établissement a été depuis loué au Gouvernement Impérial, comme casernes, par les Messieurs du Séminaire.]
Paul promena ses regards tout autour de lui, depuis le plafond bas tout noirci par le temps jusqu'aux fenêtres à petits carreaux, veuves de rideaux. Armand avait les yeux attentivement fixés sur son père qui, au moment de se séparer, leur donnait des conseils et des encouragements. Enfin, on se distribua les dernières poignées de main, et au moment où Durand sortait du parloir le portier entrait: c'était un individu tout-à-fait insociable, sans avoir cependant un mauvais naturel. Au regard renfrogné et curieux de cet homme, Paul répondit par un regard de défi, et murmura à son frère:
--Je hais déjà ce portier-là, autant que du poison!
Comme les classe n'étaient pas formées, il n'y eut point de leçons ce jour-là ce qui permit aux nouveaux arrivants de faire connaissance avec leur future demeure et leurs nouveaux camarades.
Paul employa bien son temps, car à la fin de cette première journée il avait déjà battu trois de ses camarades, juré une éternelle amitié à un autre, et invité un cinquième à aller passer les vacances chez son père à Alonville; de plus il avait vendu, à un prix exorbitant, deux couteaux et un portefeuille de poche à de jeunes garçons qui, grâce à la générosité avec laquelle leurs parents avaient rempli leur bourse, étaient en mesure de se passer le luxe de payer bien cher des articles dont ils n'avaient nul besoin.
Armand, de son côté, n'avait encore fait aucune avance d'amitié, et à cause de cela quelques-uns de ses compagnons l'avaient, avant la fin de vingt-quatre heures, décoré du titre de _Demoiselle_ Armand. Il est impossible de dire ce qui leur avait suggéré de lui donner ce nom appliqué avec l'intention d'en faire un grand mépris, ou de ses manières seules, tranquilles et réservées, ou de la délicate beauté de ses traits et de son teint; dans tous les cas, cette qualification fut promptement et universellement adoptée, au grand déplaisir de Paul.
Quelques semaines plus tard, un jour de congé que les deux frères étaient assis ensemble dans une salle donnant sur la cour de récréation, tout entourée d'une belle rangée de peupliers, leur attention fut attirée par la voix de deux écoliers qui étaient venus s'arrêter un instant près de la fenêtre où ils se trouvaient sans se douter qu'il y eût quelqu'un.
--Oui, c'est un bon couteau, dit l'un, mais je l'ai payé un bon prix! je l'ai acheté d'un des Durand.
--Je suppose que tu l'as eu du bruyant tapageur aux gros os? dit l'autre.
--Le plus jeune ne paraît pas avoir en effet l'esprit du commerce.
--Je crois que le plus jeune est un vrai Jocrisse, un lâche, capable de se sauver devant une souris!
--Viens-t-en, nous ne connaissons pas encore son courage, nous ne l'avons pas encore vu mis à l'épreuve: mais il y a chez lui un air de noblesse qu'on ne rencontre pas chez son gros rustaud de frère. As-tu remarqué ses petites mains et ses petits pieds, ses traits réguliers, sa belle taille mince et gracieuse?
En entendant ces paroles, Paul fronça les sourcils, mais ne fit aucune observation; seulement, il se pencha en avant pour voir ceux qui parlaient ainsi: Armand en fit autant. C'étaient, le premier un grand et élégant garçon de dix-sept ans du nom de Victor de Montenay, l'autre appelé Rodolphe Belfond, le propriétaire du couteau, jeune homme à figure basanée, à stature compacte et carrée, un peu plus jeune.
--Ne parles pas aussi légèrement, de Montenay! dit avec colère Belfond. Que peut faire un garçon avec une figure aussi jolie te des mains aussi petites que celles d'une fille?
--Il vaut autant demander à quoi sert au beau cheval de course d'avoir des jambes fines et gracieuses et des formes élégantes, plutôt que la lourde taille et les mouvements du cheval de trait?
--Je ne vois pas à quoi tu en veux venir, répondit Belfond. Je suppose qu'à tes yeux un camarade ne peut pas avoir une taille décente et être d'une certaine grosseur sans que tu le compares à un cheval de trait, simplement parce que tu te trouves toi-même dans la catégorie des fluets!
--Bien, mon cher Rodolphe, je suis à la fois fier et heureux de posséder cette délicatesse de formes sur laquelle tu reposes si peu d'importance. Si l'on mettait dans le plateau d'une balance une fortune et les bons points de ma personne dans l'autre je n'hésiterais aucunement à choisir ce dernier, car tu le sais, la fortune peut nous arriver un jour ou l'autre comme incident et se fondre aussi vite, mais l'argent ne peut changer de grosses mains calleuses et rouges et de gros pieds carrés en des mains et des pieds, par exemple.. pourquoi ne le dirais-je pas?... comme les miens!
--Vraiment, de Montenay, si tu n'es pas fou, tu es un freluquet et un faquin, ce qui ne vaut guère mieux. De quelle utilité te serait la petitesse aristocratique de tes extrémités, comme les médecins appellent cela, pour te battre à coups de poings, pour ramer ou faire quelque chose d'utile?
--Ça servirait du moins mon cher Rodolphe, à faire distinguer le capitaine de l'équipage, l'officier du soldat!
--Je vais te dire, Victor de Montenay, ce qui en est: je t'étendrais raide à terre en une seconde si je ne savais pas que ma famille est aussi bonne et aussi ancienne que la tienne, et que tu ne fais qu'un innocent de toi-même en voulant rire à mes dépens.
--Mon cher ami, si tu veux croire que mes remarques te sont personnelles, je te trouverai la tête éventée à proportion de la grosseur de tes mains. Viens, pour te mettre de bonne humeur avec tes amis et avec toi-même, nous allons faire une partie de _foot ball_.
--Ils nous ont tapés tous les deux assez rudement! murmura Paul entre ses dents en s'adressant à son frère. Toi un lâche, moi un gros rustaud! J'espère que je serai encore capable d'en payer au moins un des deux.
Il était évident, par le ton avec lequel il prononça le mot «un», qu'il pensait à ne redresser que les torts qui lui étaient personnels; mais son frère, sans paraître remarquer cette mesquine réserve, lui dit tranquillement:
--Nous ne devions pas nous attendre à autre chose. Ceux qui écoutent entendent rarement parler d'eux en bien.
--Tu es un fou plein de scrupules! répondit brusquement l'autre. Je crois que tu n'as pas plus de bon sens que ce stupide idiot qui a si bonne opinion de sa personne. Je voudrais bien avoir une chance de le frotter un peu!
La discussion entre les deux frères fut arrêtée par la bruyante arrivée d'une demi-douzaine de leurs camarades, et Armand s'apercevant que son frère continuait à être d'une humeur bourrue, s'amusa à examiner une pile de livres de classe neufs que se trouvaient devant lui. L'incident en resta là.
Les classe régulières commencèrent enfin. Armand n'eut pas à se plaindre de ses devoirs et de ses leçons, car il s'acquitta de ses tâches avec une facilité et une exactitude telles que ses maîtres lui en firent les plus grands éloges. Malheureusement, quelques-uns de ses compagnons conçurent de l'envie sur ses succès, et son naturel froid et réservé ne lui attira guère d'amis. Son impopularité augmenta tous les jours, et sans la moindre provocation de sa part, les épithètes de _Demoiselle_ Armand, de lâche, pleuvaient sur lui. Le pauvre garçon était d'une telle sensibilité que sa position était devenue intolérable, et il prit plusieurs fois la résolution d'écrire à son père pour lui demander et même le prier de le retirer du collège.
Une après-midi qu'il était tranquillement à regarder jouer les autres, plusieurs de ses bourreaux se rassemblèrent autour de lui et se mirent à le persécuter. L, un pira, d'un air moqueur, _Demoiselle_ Armand d'aller prendre part à leurs jeux. Un autre s'y opposa, de peur que cela gâtât la beauté de ses mains blanches et douces, qui n'étaient tout au plus capables que de tenir les cordons des tabliers de sa maman.
Ce trait d'esprit fut accueilli par les éclats de rires et les applaudissements de la troupe, et l'hilarité augmenta lorsqu'un troisième ajouta qu'il était tout étonné de ce que _mademoiselle_ Durand sortit sans se munir d'un grand chapeau de paille pour ne pas se griller et se _rousseler_ le teint. La respiration d'Armand devenait plus vive. Il était écrasé sous les impitoyables sarcasmes de ses persécuteurs, tant étaient grandes les souffrances qu'endurait cette âme sensible et élevée qui craignait par-dessus tout le ridicule. Ses joues devinrent pâles comme la mort, et d'un air qui paraissait autant implorer que se désespérer, il regarda tout autour de lui. Hélas! il ne put voir sur leur contenance qui ne respirait que la joie et les tours, aucun ralentissement aux tourments qu'ils lui faisaient souffrir, aucune compensation à ses douleurs. Sentent toute l'injustice d'une persécution si peu méritée de sa part, l'enfant éclata en sanglots. A la vue d'une pareille émotion si inattendue, quelques-uns s'arrêtèrent tandis que les autres ne firent que redoubler leurs persécutions.
--Ah! _elle_ va se trouver faible! vite, des sels! dit l'un.
--Un mouchoir de poche pour essuyer ses larmes! dit un autre.
A ce moment l'élégant du Montenay qui rôdait par là avec Rodolphe Belfond, son intime ami, se joignit au groupe.
--Allons donc! qu'a donc _Mademoiselle_ Armand! demanda-t-il.
Armand releva tout-à-coup la vue comme un cerf aux abois, et son regard tomba sur le dernier interlocuteur qui se trouvait devant lui. Croyant, dans la confusion du moment, que Rodolphe était depuis le commencement parmi ses persécuteurs, et cédant à l'insatiable désir de vengeance qui depuis quelques instants bouillonnait dans sa poitrine, il s'élança avec la force et la rage d'un tigre sur son ennemi et le terrassa: ils tombèrent tous les deux. Il roula dessus et dessous son antagoniste, et sans s'occuper des coups qui tombaient sur lui dru comme grêle, il ne lâcha pas prise un seul instant.
Lorsqu'on l'arracha de force de sur son adversaire, un épais brouillard obscurcissait la vue de celui-ci, ses oreilles tintaient et n'entendaient plus, et dans le délire de la colère il n'avait de conscience que pour la vengeance.
--Vraiment, Durand, tu es un véritable démon! tu l'as presqu'étranglé, dit un de la bande pendant qu'il aidait Belfond à se relever.
Celui-ci offrait en effet un spectacle alarmant! il avait la face et les lèvres tachées de sang livides de cette strangulation partielle.
Confus en quelque sorte de cette fureur désespérée, Armand porta machinalement la main à sa figure et la retira tachée de sang. Il se dirigea sans dire un mot vers une cuve d'eau qui se trouvait sous la gouttière d'une dalle et commença à faire disparaître de sa personne les traces du combat.
--Eh! bien, mes amis, je crois qu'après ce qui vient d'arriver vous ne serez plus tenté de l'appeler _Mademoiselle_ Armand! dit de Montenay en s'adressant au cercle des élèves qui étaient là tranquilles, tout stupéfaits de la rapidité électrique et de la fureur avec lesquelles le garçon mince et délicat qu'ils avaient si impitoyablement tourmenté s'était jeté sur un gaillard qui le surpassait de beaucoup en grandeur et en force.
Personne ne répondit à son interpellation, puis s'adressant à Belfond:
--La meilleure chose que tu puisses faire maintenant, lui dit-il, c'est de suivre l'exemple de ton ci-devant ennemi qui, en vérité, a prouvé qu'il est digne de toi; vas te donner un bon lavage, ça te rafraîchira en même temps que ça te donnera meilleure mine.
Belfond se disposa avec bonne grâce à suivre ce conseil et partit en chancelant, mais en évitant la direction qu'Armand avait prise. Celui-ci était encore à ses ablutions, lorsqu'apercevant un ombrage dans les rayons du soleil, il leva la vue et vit près de lui de Montenay qui lui dit:
--Sais-tu, Armand, que tu es héroïque?
--Brutal, veux-tu dire?
--Par su tout: peut-être que si c'eût été ton grand frère qui eût été à ta place, j'aurais trouvé quelque chose de brutal dans cette ténacité de _bull-dog_ avec laquelle tu étouffais ton ennemi; mais chez un garçon de ta charpente et de ta force, c'est du courage et du _pluck_ au suprême degré. Donne-moi ta main!
Cependant, Armand avait toujours entretenu un profond sentiment d'admiration enfantine pour le be et jeune aristocrate qui, toujours habillé avec un soin scrupuleux et élégant, quoique souvent insolent dans ses manières, spirituel et piquant dans ses remarques, appartenait à une classe de personnes avec laquelle, lui enfant de la campagne, n'était jamais venu en contact. Il l'avait toujours regardé comme devant être, sous n'importe quelle circonstance, quelque chose d'au-dessus de son intimité. Aussi, en l'apercevant à ses côtés lui faisant des louanges et lui offrant la main de l'amitié, il sentit son coeur battre de palisir et d'orgueil. Il tendit toutefois sa main avec réserve, et sans trahir le sentiment qu'il éprouvait en disant:
--Mais je croyais que Rodolphe Belfond était un de tes amis!
--Et il l'est en effet, dit de Montenay en s'asseyant sur le bord de la cuve pendant qu'Armand s'essuyait la figure et les mains avec son mouchoir. Oui c'est vrai, il est un de mes amis, il est même de mes petits parents, mais cela n'est pas une raison pour que je me batte pour lui. Malgré qu'il passe la moitié de ses vacances chez moi, et moi l'autre moitié chez lui, cela ne m'a pas empêché d'être content de le voir rosser par un jeune homme comme toi. Il se vante tant de ses os et de ses muscles, de sa force et de ses nerfs, qu'une leçon comme celle que tu viens de lui donner lui sera, je pense, salutaire.
Si Armand avait été plus vieux, avait eu plus d'expérience des intrigues de la vie, il aurait peut-être conçu des soupçons sur la sincérité de l'amitié que Victor paraissait étendre à ses amis; mais ébloui par une excusable vanité, il écouta son camarade en toute confiance, comme un oracle.
--Ah! ça, quel est ton nom? Armand! un nom qui s'accorde certainement avec ton extérieur. Si tu avais eu la force, la taille, les bons points d'un _boxeur_, je n'aurais éprouvé aucun intérêt de te voir sortir de la bataille d'une aussi belle manière; mais je dois le dire, j'étais content de te voir avec ton visage efféminé, donner une volée à ce lourdaud que j'appelle mon ami, qui m'a battu moi-même plus d'une fois. Ne rougis pas et ne prends pas cet air de mécontentement lorsque je parle de ta jolie figure, tu en seras bien fier lorsque tu connaîtras un peu plus la vie: oui, aussi fier que je le suis de la mienne!
Et il se pencha pour se mirer dans l'eau de la cuve.
--Tous ces imbéciles, continua-t-il, mon bon ami y compris, savent-ils de quel poids est dans le monde la beauté, soit chez la femme, soit chez l'homme, tant qu'elle dure?
Armand, qui trouvait que son jeune et philosophe ami devenait un peu trop profond pour lui, s'empressa de répliquer qu'il aimerait mieux être privé de cette beauté incertaine qui lui attirait les moqueries et la persécution de ses camarades.
--Il n'est pas éloigné, maître Armand, le jour où tu penseras autrement, où tu estimera le prestige qu'elle te gagnera bien plus que le respect étonnant que tu as acquis aujourd'hui de tes condisciples de collège par ton courage.
Tout en parlant de la sorte, notre jeune et précoce orateur se pencha encore plus sur l'eau et il regarda d'un air plus pensif la belle figure classique que le miroir lui renvoyait. Sous le rapport des connaissances Armand Durand était bien en arrière de lui, car celui-ci avait lu des romans et y avait puisé des connaissances dont il pouvait fort bien se passer.
Sortant tout-à-coup de sa préoccupation, il lui demanda:
--Quel tour t'avait donc fait mon gros lourdaud d'ami pour que tu l'aies Si subitement choisi, tandis que plusieurs de ces oursons te tourmentaient depuis si longtemps? Comme tu parias étonné!
Lorsqu'Armand apprit que le furieux assaut qu'il avait commis sur Belfond avait été comparativement sans provocation, il en conçut un extrême chagrin, et il se raffermit dans la conviction que la partie qu'il avait jouée était tout autre chose que de l'héroïsme. Cependant, la pensée que l'objet de sa secrète et enfantine admiration avait daigné l'honorer de son amitié, fit bientôt disparaître cette peine.
Plus tard sans la journée, comme les écoliers se mettaient en rangs pour se rendre au réfectoire, il se trouva en contact avec son adversaire du matin.