Armand Durand; ou, La promesse accomplie
Chapter 4
--Oh! sur ma parole la plus sacrée, Paul, je le jurerai sur l'Évangile si tu veux, je ne t'ai jamais offensé, mon mari, ni en pensées ni en paroles. Sans aucune invitation de ma part, le capitaine de Chevandier est venu ici, poussé seulement par un motif de politesse et de courtoisie...
--Silence, tu entends! Penses-tu me donner le change sur tes méfaits aussi aisément que cela? Ah! tu as prouvé que tu n'étais qu'une femme ingrate et infidèle. Bien que tu nous aies rendus, nous et notre maison, un sujet de raillerie dans le village, par ta misérable ignorance de tout ce qu'une femme devrait connaître, je ne t'ai jamais dit un mot de colère, ni ne t'ai regardée froidement pour tout cela. Mais tu as passé le temps que d'autres femme emploient à des travaux utiles et honnêtes, à écouter les paroles mielleuses d'une canaille, à jouer avec l'honneur de ton mari!
--Paul, tu es injuste et cruel.
--Silence! te dis-je. Ne sais-tu pas que demain toutes les misérables commères à la merci desquelles tu t'es exposée si faiblement, si criminellement, nous auront livrés tous les deux au mépris du public. Otes-toi de devant mes yeux!
Elle se leva, et, oppressée par le sentiment d'un mal mortel, elle se traîna hors de la chambre.
L'ennemi le plus acharné qu'aurait jamais en Paul Durand, eût senti tous ses désirs de vengeance pleinement satisfaits s'il eût pu jeter un coup d'oeil dans cette chambre silencieuse et au fond du coeur de celui qui l'occupait, alors qu'il était assis, noyé dans la solitude de son anéantissement. Sa tête brûlante s'inclinait jusque sur ses bras croisés, sans qu'il prit garde à l'ombre du crépuscule qui se faisait plus épaisse, et sans se soucier de son jeûne de toute la journée qu'il n'avait légèrement rompu qu'une fois dans l'heureuse anticipation de partager avec _elle_, chez lui, le doux repas du soir.
Peu à peu sa première violence fit place à des pensées moins amères et à des sentiments plus humains. Eh! quoi si Geneviève avait erré seulement par inexpérience et faute de réflexion! elle n'était coupable, après tout, que d'avoir simplement permis les visites de de Chevandier, sans les rechercher ni les encourager.
Oui, mais le mal n'en était pas moindre, car il avait, dans sa colère, prononcé des paroles que peu de femmes pourraient aisément oublier ou pardonner; il sentait s'élever au dedans de lui un certain esprit d'opiniâtreté bourrue qui l'empêcherait de faire rien qui ressemblât à des avances, quand même il serait convaincu qu'il l'avait accusée injustement.
Il prévoyait tout: l'éloignement qui allait surgir comme une muraille entr'eux, éloignement que le temps ne ferait que rendre plus profond. Et ils avaient été si heureux ensemble! Il avait connu tant de bonheur parfait dans sa maison depuis qu'elle y était entrée! elle s'était enlacée si étroitement autour de tout son être! Alors, dans la violence de son désespoir, il se mit à pousser des soupirs comme des sanglots.
Le bruit que fait un pas léger traversa sur le plancher; et levant les yeux, il aperçut Geneviève auprès de lui. Elle déposa sur la table la lumière qu'elle portait; même dans le trouble de ce moment, il remarque sa pâleur mortelle, et les cercles livides que les larmes et la souffrance morale avaient déjà laissées autour de ses yeux si doux. Tout-à-coup la conviction lui vint qu'elle était innocente de toute faute volontaire, et avec cette pensée une crainte terrible traversa son esprit, la crainte qu'elle fût venue lui dire qu'elle le laissait, qu'il l'avait insultée, outragée au-delà des limites laissées au pardon. C'étaient justement des femmes douces et paisibles comme elle qui en agissaient ainsi. Et il savait, il sentait que le démon de l'orgueil opiniâtre qui était au-dedans de lui, le tiendrait muet; et que même, dût son coeur se briser, il ne ferait aucun signe et la laisserait partir.
D'une voix douce, elle lui adressa ces paroles:
--Paul, je suis peinée, vraiment peinée, de t'avoir fâché de la sorte. Si j'avais su que tu eusses désapprouvé les visites du capitaine de Chevandier, j'aurais refusé de les recevoir, au risque d'insulter sans provocation un ami de M. de Courval. Écoutes-moi, maintenant, jurer devant Dieu, aussi solennellement que si j'étais sur mon lit de mort,--et elle s'agenouilla à côté de lui, levant avec respect ses yeux purs et pleins d'affection, brillants de tout l'éclat de la vérité,--je jure que je suis innocente d'une seule pensée ou d'une seule parole qui ait pu t'offenser en quelque façon. Bien sûr, tu me pardonneras de t'avoir déplu sans le vouloir?
Transporté à ces mots, Paul l'enleva dans ses bras et la pressa contre son coeur avec passion, ou plutôt avec une énergie convulsive; et la tenant ainsi, il jura dans la profondeur de son âme que jamais de nouveau il ne l'affligerait, ne la contredirait, ni ne douterait de sa fidélité. Cet amour de femme, plus puissant que la colère, le raisonnement ou l'orgueil, avait détruit en un instant l'abîme que la passion et le soupçon avaient creusé entr'eux.
--Ma femme! ma bien chère femme! murmurait-il en même temps que des larmes que sa droite nature d'honnête homme ne rougissait plus de laisser couler, tombaient rapides et abondantes sur la tête soyeuse appuyée contre sa poitrine. Dieu soit béni, de ce que la paix soit revenue! puisse cette première querelle entre nous être la dernière!
Ce fut la dernière en effet; et dans la suite, nul regard de doute ou de colère, ni d'un côté ni de l'autre, ne vint assombrir le cours de leur vie commune.
Le jour suivant, quand le capitaine de Chevandier vint, on lui répondit que madame Durand était trop occupée pour le recevoir. Quand il renouvela ses visites, qu'il eut toujours grand soin d'entreprendre au moment où il savait Durand absent de chez lui, alors qu'il l'avait vu s'éloigner en arrière de sa ferme, il se flattait sans doute d'obtenir une réponse plus favorable; mais elle était toujours la même, jointe à la mortification d'apercevoir Geneviève à l'une de se fenêtres, engagée dans l'importante fonction de soigner ses plantes et ses fleurs.
Il retournait alors sur ses pas en grommelant un juron.
Le lendemain il disait adieu à Alonville pour n'y plus jamais revenir.
Après cela, tout alla tranquillement dans le ménage de Durand. Mais bien qu'une paix parfaite et une inaltérable affection mutuelle y régnassent, il n'y avait pas de changement perceptible dans l'économie domestique de la maison. Toutefois, l'honnête Paul était profondément satisfait et heureux; après tout, c'était bien là le point principal. Le commérage calomnieux répandu par le vieux Dupuis s'éteignit bientôt, faute d'un nouvel aliment. Et Geneviève continua de jouir, avec le même entrain, de l'éclat des jours de soleil, des oiseaux et des fleurs, faisant taire de temps en temps ses goûts par un effort désespéré pour se mettre au soins du ménage.
Bientôt après arriva un gage de la sollicitude pleine d'attentions de madame Chartrand, sous la forme d'un immense paquet, accompagné d'un billet dans lequel cette dame écrivait que, prévoyant le cas où Paul aurait besoin bientôt de nouvelles chemises, elle prenait la liberté de lui en envoyer une douzaine toutes taillées sur un patron de celles qu'elle avait en sa possession: ajoutant que leur confection ne serait qu'un amusement pour sa belle-soeur.
Sans doute, la jeune femme entreprit volontiers la tâche; et quand Paul laissa la maison le matin pour se rendre aux champs, il emporta avec lui l'aimable idée de sa gentille Geneviève, assise à sa petite table, armée d'un dé délicat et d'une paire de ciseaux, ayant devant elle une pile de toile et de coton blanc comme la neige. Mais, hélas! le manque d'habileté plutôt que de bon vouloir, vint frustrer les bonnes intentions de Geneviève. Elle se trouble et se perdit au milieu des goussets, des bandes et des morceaux; et enfin, perdant coeur et courage, elle déposa sa couture sans espoir de réussir jamais. Elle la laissa ainsi et la reprit deux fois, trois fois, durant le cours de cette journée, pour arriver toujours au même résultat.
Pendant qu'elle était assise, ses deux mains reposant négligemment sur ses genoux, tout entière à cette pensée qu'elle échangerait bien volontiers le peu de talents qu'elle avait en broderie pour l'art de mettre en ordre le chaos de bandes blanches qu'elle voyait devant elle, Paul rentra, accablé par la chaleur et la fatigue de son travail sous un soleil brûlant.
Elle saisit vivement, comme par instinct, cette couture qui avait fait si peu de progrès depuis le matin, et jeta la vue sur son mari. Il venait de s'asseoir, et essuyait les larges gouttes de sueur qui perlaient sur son front en feu. Il y avait contraste entre sa fatigue jointe à la chaleur qui l'écrasait et le repos dans lequel elle était au milieu de cette chambre sombre et respirant le frais; et cependant, ainsi entourée de ses aises combien elle se sentait abattue, nonchalante, malheureuse!
--Eh! bien, petite femme, comment va la couture? demanda-t-il avec bonté.
Elle la rejeta de nouveau, et fondant en larmes, elle se mit à sangloter.
--A quoi sert, dit-elle, de feindre plus longtemps? Je n'y entends rien. Paul, Paul, tu as une femme inutile, indigne!
Repoussant l'ouvrage, Paul attira sa femme à lui avec tendresse, en murmurant:
--Le ciel m'est témoin, Geneviève, que tu me rends le séjour de ma maison agréable et heureux. Que peut faire de plus une femme? Ne vas pas te tracasser l'esprit à propos de semblables bagatelles. Ta douceur et ta patience te rendent plus chère à ton mari que si tu étais la meilleure cuisinière et la couturière la plus entendue de la paroisse! Attaches tout cela dans un paquet, et ce soir, nous irons en voiture chez la veuve Lapointe, et nous le lui laisserons. Ce sera une charité que de lui faire gagner quelques sous, et la promenade va te rendre aussi gaie qu'une linotte.
Ils partirent bientôt; et malgré que les commères s'émerveillassent de l'infatuation de Paul à l'égard de sa femme et du profond aveuglement qui l'empêchait de s'apercevoir du peu de services qu'elle lui rendait et de sa parfaite inutilité dans la gouverne de sa maison, elle alla son chemin, plus chérie et plus choyée que jamais.
Un an ne s'était pas écoulé depuis cette époque que la coupe du bonheur de Paul fut remplie jusqu'aux bords par la naissance d'un fils.
Aucun noble portant des titres glorieux et soupirant après un héritier qui portera son nom honoré depuis des siècles, aucun millionnaire désireux d'avoir un fils pour lui transmettre ses immenses richesses, ne se réjouissent plus de la naissance d'un garçon que l'humble paysan Canadien, soit que lui aussi aime à voir son nom obscur mais honnête conservé dans l'avenir, soit qu'il sache que le bras vigoureux d'un fils lui portera assistance dans les travaux des champs, alors que le grand âge rendra ce secours presque indispensable.
Mais, hélas! la joie de Paul, comme tous les rayons du soleil sur cette terre, fut de courte durée; car la santé de Geneviève, toujours frêle et délicate, ne se remit jamais après la naissance de son enfant. Elle devint plus faible de jour en jour; en dépit de l'affection et de la tendresse pleine de sollicitude dont l'entourait Paul, en dépit même des liens de son amour sans bornes pour son mari et son enfant qui la tenaient étroitement attachée à l'un et à l'autre, l'heure du départ arriva; et patiente, résignée, elle exhala doucement la vie entre les bras puissants de son mari qui lui avaient ouvert un asile si sûr et si doux depuis qu'elle avait connu leur protection.
Ah! Paul Durand, alors que vous étiez assis seul et le coeur brisé dans votre chambre, sans que nul autre bruit que le tic-tac monotone de l'horloge du coin ne vint en rompre le silence mystérieux, et que, regardant en arrière, vous vous rappeliez la fatigue et la langueur qu'elle apportait de temps à autre dans ses démarches, et ces teintes rosées qui montaient à ses joues et s'en effaçaient tour à tour sitôt qu'elle entreprenait un effort léger; vous deviniez le secret de ce manque d'énergie dont l'avaient blâmée si souvent les langues des fainéants; et vous remerciez Dieu du fond du coeur de ce que jamais vous ne lui aviez adressé aucun reproche ni aucun mot de raillerie à ce sujet, de ce que jamais vous ne l'aviez poussée à des exercices et à des efforts qui eussent dépassé ses forces.
Peut-être cette pensée était-elle la plus grande consolation de Durand, aussi bien que les caresses dont il entourait son enfant, doué de toute la délicatesse des traits de sa mère, et partageant peut-être, cela était à craindre sa faiblesse de constitution.
Maintenant, dans son isolement, Paul eût désiré volontiers la compagnie de sa soeur; mais cette dame très-digne, fatiguées de ses habits de deuil, avait déjà consenti à les échanger contre des vêtements de noces, et elle devait épouser dans quelques mois un respectable notaire quelque peu avancé en âge, mais ayant une bonne clientèle et un caractère pacifique: deux points sur lesquels madame Chartrand avait pris grand soin de se rassurer avant de donner aucune réponse affirmative.
Ce n'était pas tant parce qu'il craignait le gaspillage et le désordre dans l'administration de sa maison que Paul désirait la présence de sa soeur: il était parfaitement accoutumé à ces deux choses là; mais c'était pour son enfant. Ce tendre petit nourrisson avait besoin de soins plus judicieux que ceux dont pouvaient l'entourer la tendresse capricieuse et la société ignorante de domestiques.
Une fois convaincu qu'il n'y avait plus lieu d'espérer que madame Chartrand viendrait vivre avec lui, il résolut de se remarier.
Ah! quelle honte! s'écriera peut-être quelque lecteur. Comment pouvait-il oublier si vite la jolie jeune femme qui s'était reposée, comme dans un nid, à son foyer et sur son coeur?
Il ne l'oublia pas; et de longues années après, à l'heure solennelle où les dernières scènes de la vie se retiraient de devant ses yeux obscurcis par l'âge, l'espérance de la retrouver dans un monde meilleur absorbait encore tous ses regrets terrestres.
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V
Ce ne fut que par amour pour Geneviève que Paul chercha une mère pour son enfant, et cette pensée seule à l'exclusion de toute autre, le guida dans son second choix.
Sans se soucier de la jeunesse, de la beauté et de la richesse, il passa en revue plusieurs filles aux yeux clairs, aux lèvres roses, qui auraient volontiers accepté sa demande, et en choisit une qui n'avait pas une grande beauté, mais qui était aimable, vertueuse, et déjà considérée dans la paroisse comme une vieille fille; en cela il avait la ferme conviction qu'en autant que la chose serait possible, elle remplacerait auprès de son fils qu'il idolâtrait, la jeune mère que celui-ci avait prématurément perdue.
Le jour qu'il demanda Eulalie Messier en mariage, il lui expliqua franchement les raisons pour lesquelles il se décidait à changer son état, ajoutant qu'il l'estimait et la respectait, et qu'il ferait tous ses efforts pour faire un bon mari; mail il ne lui dit pas un suel mot d'amour. Eulalie fut parfaitement satisfaite, et très reconnaissante envers la Providence et envers Paul; car sans dot et sans attraits personnels elle semblait irrémédiablement condamnée à rester seule, ce qui équivalait, selon elle, à une vie d'isolement et d'un labeur sans fin.
Le second mariage de Paul eut lieu par une brûlante journée de juillet, mois aussi incommode par l'ardeur de la chaleur aux habitants de cette terre _de neiges et de glaces_ que si nous demeurions sous les tropiques.
Plusieurs de nos lecteurs peuvent se rappeler l'inimitable description que nous donne Dickens, dans son _Little Dorrit_, d'une journée de chaleur passée à Marseilles; il représente les pavés comme brûlants, les murs si chauds qu'ils font lever des ampoules, pendant que les piétons se morfondent pour trouver une toute petite lisière d'ombre afin de sauver leur vie en échappant aux rayons étouffants et enflammés du soleil.
C'était exactement une température de ce genre qui régnait à Alonville le jour en question: pas la plus petite ride sur la surface unie et claire de notre magnifique Saint-Laurent qui roulait majestueusement tout près de là, et sur laquelle se reflétaient comme dans un miroir les charmants villages qui sont coquettement assis sur ses bords; pas la plus petite brise agitait les feuilles, l'herbe et les fleurs sauvages qui bordaient la route et dont l'immobilité leur donnait l'air d'être peintes sur la toile. Les prairies nouvellement fauchées ressemblaient au Sahara, les chaumes jaunis renvoyaient les rayons ardents du soleil qui les surplombaient, et les champs étaient tristes et désolés; les plantes, penchées moins par le poids de leurs épis que par l'impitoyable chaleur, paraissaient demander pitié, ainsi que les bêtes-à-cornes et les moutons qui haletaient sous le maigre ombrage des clôtures et des bâtiments ou des quelques arbres éparpillés ça et là sur la ferme. De leur côté, les insectes jubilaient, les mouches et les abeilles bourdonnaient, les cigales et les sauterelles gazouillaient à leur façon, et leur chant monotone remplaçait celui des oiseaux qui restaient muets dans le feuillage flétri.
Bon nombre de voitures dont les chevaux étaient attachés aux nombreux poteaux comme il y en a ordinairement sur la place publique de chaque paroisse, se trouvaient devant l'église du petit et modeste village.
Bientôt les propriétaires de ces voitures sortirent du lieu saint, et après un vif échange de plaisanteries et de folies qui les rendit indifférent, sinon insensibles, à l'étouffante atmosphère, on se dirigea vers la maison du marié, car il ne fallait pas penser à se divertir chez l'épouse puisqu'elle était pauvre.
Paul aurait de beaucoup préféré célébrer son second mariage sans éclat, comme le premier; mais ses amis s'élevèrent si énergiquement et avec tant d'indignation contre un procédé si contraire aux usages de la société, qu'il fut obligé de sacrifier ses goûts aux leurs et de céder aux exigences de la coutume.
Pas n'est besoin de dire que le matin du jour en question, la résidence de Durand avait été mise, de la cave à l'attique, dans un état tout-à-fait brillant et hospitalier. De gros bouquets, disposés dans des verres ou des pots, avaient été placés dans tous les endroits disponibles, et une longue table recouverte d'une nappe de toile du pays était remplie de vaisselle et de verres.
Dès que la joyeuse compagnie fût entrée dans la maison, les femmes se rendirent dans la chambre à coucher pour ôter leurs grands chapeaux de paille et défriper leurs robes d'indienne,[1] et chacune, à tour de rôle, alla se lisser les cheveux et se regarder dans l'unique miroir, lequel, pour les remercier, leur renvoyait leur ressemblance d'une manière si difforme et si décourageante, que non-seulement cela suffisait pour guérir la vanité cachée qu'aurait pu posséder celle qui s'y regardait, mais encore pour en faire reculer quelques-unes d'épouvante.
[Note 1: Nos lecteurs sont priés de se rappeler que ceci se passait dans l'enfance de notre héros. Depuis lors, il faut convenir que les modes ont fait dans nos campagnes de rapide progrès.]
On se passa généreusement les pots de cidre et de bière, ainsi que du sirop de vinaigre,--breuvage rafraîchissant que chaque ménagère canadienne sait faire à la perfection,--et peu d'instants après, au milieu des observations sur la chaleur et les récoltes, on se plaça à l'entour de la table. Après que le curé du village à qui on avait donné la place d'honneur eût récite le _benedicite_, on attaqua résolument les plats friands qui se trouvaient devant soi. La table en était vraiment surchargée; c'étaient des volailles, des saucisses, des porcs-frais, des crêpes toutes fumantes, des tartes, du miel, des confitures et des assiettes surchargées de ces fameuses beignes que l'on trouve toujours sur les tables canadiennes. A des distances raisonnables étaient placées des bouteilles de rhum et de vin _Sherry_, ce dernier pour les dames.
Au bout de la table se trouvaient les mariés. Paul paraissait calme et tout-à-fait à son aise, mais rien ne pouvait égaler le superbe aplomb de la mariée qui était assise è sa nouvelle place, aussi tranquille que si elle y eut été depuis les dix dernières années. Ses cheveux, vraiment luisants et abondants, étaient simplement relevés en arrière de ses tempes: on voyait que sa toilette, quoique sans reproches sous le rapport de la propreté, de la décence et du bon goût, avait nécessairement été choisie plutôt pour la durée, et avec le même dédain pour la parure qui distinguait son digne mari. On lisait sur sa figure une expression de franchise, d'honnêteté et de bonne humeur. Elle écoutait avec une impassible tranquillité, et sans rougir ou paraître embarrassée, les plaisanteries et les quolibets que l'on disait sur son compte. Enfin le bel-esprit de la bande, après avoir épuisé, à son intention et sans succès, toutes les flèches de son carquois, déclara à son voisin qu'il aurait plus de plaisir à faire endêver sa grand'mère. L'hilarité et la gaieté générales ne furent aucunement interrompues par sa déconfiture, et les conversations et les chansons continuèrent leur train: l'appétit de chacun était aussi aiguisé que dans les jours les plus froids de l'hiver. A la fin on se leva de table et pendant la confusion occasionnée par le changement de sièges, et tandis que les hommes chargeaient leurs pipes à même leurs _blagues_, Durand fit à sa nouvelle femme un signe qu'elle comprit, car elle se leva aussitôt et le suivit tranquillement à travers un étroit passage qui aboutissait à un escalier conduisant à la partie supérieure de la maison. Quoique le plafond en fût bas, il y régnait comme en bas une air de bien-être. Un bel enfant de deux ans dormait dans un berceau garni d'un drap de grosse toile d'une éclatante blancheur. Penchant légèrement sa grosse main brunie par le soleil sur le front de son enfant, il dit avec un léger tremblement dans la voix:
--Eulalie, mon enfant est sans mère, voulez-vous lui en tenir lieu, voulez-vous?
La femme regarda le petit dormeur sans rien dire: sa figure était très-agréable, et quoique très-jeune, la parfaite régularité de ses traits promettait pour plus tard de la beauté. Réveillé par le toucher de son père, l'enfant ouvrit ses grands yeux qui, ombragés par de longs cils, devinrent plus foncés, et les jeta avec étonnement sur cette figure de femme étrangère penchée sur lui. Durand, un peu surpris et peut-être peiné du silence qu'avait observé sa femme reprit:
--Vous ne m'avez pas répondu, Eulalie! Est-ce que vous ne serez pas une mère pour mon petit garçon?
Une légère rougeur passa sur les joues de la mariée, la première rougeur qu'on eût aperçue de la journée sur sa figure, quoique ce fût le jour de ses noces. Elle s'agenouilla è côté du berceau, et embrassant tendrement l'enfant:
--Oui, dit-elle, que Dieu me fasse la grâce de bien remplir mon devoir envers lui!
Puis ses lèvres furent agitées pendant un instant, soit par une prière ou une promesse silencieuse, et lorsqu'elle se releva ses regards disaient éloquemment à Paul qu'elle était résolue de remplir sa promesse, regards qui, selon lui, la rendaient plus belle que si des roses et des fossettes eussent remplacé sur sa figure les marques des soucis et de la fatigue.