Armand Durand; ou, La promesse accomplie

Chapter 3

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N'ayant que peu de choses à faire dans son ménage, elle avait célébré le premier jour de l'absence de Paul, en prenant son dîner des mets que nous venons de mentionner, chose qui convenait bien à ses servantes qui, passionnées elles aussi pour fair la _dolce far niente_, étaient bien aises de se sauver de l'ouvrage en se servant des mêmes mets pour leur dîner et en y ajoutant un morceau de viande froide. Puis elle prit une paire de pantoufles qu'elle brodait pour en faire présent à son mari, assurée qu'elle était qu'il les trouverait aussi utiles que belles, et s'installa dans son coin au pied du vieil orme.

Il faisait un temps délicieux. Souvent elle s'arrêtait dans son ouvrage pour promener ses regards des belles collines pourprées qui se trouvaient dans le lointain aux superbes couleurs des bois d'automne, des nuées mélangées d'or et d'azur qui se déroulaient au-dessus de sa tête aux lames rejaillissantes du beau et majestueux Saint-Laurent. Un calme parfait régnait dans la nature. Les oiseaux avaient déjà pris leur essor vers des climats qui leur offraient un autre été, et le silence n'était rompu que par le bruissement des feuilles qui tombaient de temps à autre.

Tout-à-coup, cependant, le bruit d'un pas qui approchait lui fit lever les yeux, et elle aperçut près d'elle le capitaine de Chevandier, la casquette à la main, un sourire engageant sur les lèvres. Ses manières étaient courtoises, sans affectation. Geneviève écouta, sans se déranger, quelques observations qu'il fit sur la température, la campagne et la chasse. Le temps s'écoula d'une manière si agréable que lorsqu'il partit, elle ne s'aperçut pas qu'il y avait près d'une heure qu'ils étaient en conversation.

Le lendemain, il faisait un temps aussi charmant que la veille, et après avoir pris un léger repas, elle se hâta de prendre son canevas et ses laines, et se rendit au jardin, cette fois à l'ombre d'un pommier tout tordu et recourbé, car une espèce d'instinct lui disait qu'elle s'y trouverait moins sur le chemin de M. de Courval et de ses visiteurs qu'au pied de l'orme.

Pendant qu'elle travaillait avec ardeur à son ouvrage, afin de terminer son petit cadeau avant l'arrivée de son mari, elle entendit une voix claire et cultivée lui demander: «Comment se porte madame Durand?» Levant aussitôt les yeux, elle aperçut le capitaine de Chevandier qui la regardait de par-dessus la petite porte du jardin.

Quoique Geneviève fût loin d'être satisfaite de cet incident, elle était trop bien-élevée pour laisser percer la contrariété que lui inspirait cette nouvelle visite; aussi lui rendit-elle poliment son salut, mais il y avait tant de réserve dans ses manières, que de Chevandier ne savait comme continuer: il chercha des inspirations autour de lui. Par bonheur, il aperçut une plate-bande de magnifiques dahlias aux couleurs variées et nuancées; alors feignant une grande admiration pour leur éclatante beauté, il demanda la permission de les examiner de plus près et d'en cueillir un. Elle acquiesça d'une manière indifférente à ce qu'il demandait. Tout en discourant avec l'air d'un connaisseur sur les riches nuances et la beauté particulière des échantillons qu'il avait devant lui, il essaya de faufiler un gracieux compliment à la charmante maîtresse du jardin sur son bon goût et sur les succès qui avaient couronné ses efforts.

--Capitaine de Chevandier, lui dit-elle, vous me donnez plus de crédit que je n'en mérite: vous devez présenter vos louanges à la vieille ménagère qui tenait la maison de mon mari avant son mariage.

De Chevandier se mordit les lèvres, et il se félicita en lui-même de ce que ses spirituels et caustiques compagnons d'armes n'eussent pas été témoins de sa déroute; mais se remettant aussitôt, il reprit:

--N'importe, cela ne m'empêchera pas de cueillir ces deux cramoisis-là, avec la permission de madame.

Et il joignit l'action à la parole, puis, en parlant de fleurs, il était naturel que la conversation tombât sur la campagne, et par une transition très-juste, sur la France. Enfin il avait donc trouvé un lien entr'eux, et de Chevandier ne fut pas lent à le saisir. Quoique né à Paris, il y avait peu d'endroits de son beau pays qu'il n'eût pas visités; il connaissait même la petite ville malpropre où Geneviève était née; une fois, il y avait été retenu par le mauvais temps une longue journée, pendant laquelle il avait tout le temps maugréé contre cette place qu'il considérait et qualifiait comme le point le plus insupportable, le plus petit et le plus pauvres de la surface du globe. Cependant, aujourd'hui, ses sentiments étaient tout différents, et l'admiration avec laquelle il parlait de sa modeste église, de la tranquillité de son petit cimetière, en faisait presque venir les larmes aux yeux de Geneviève.

--Ah! madame Durand, s'écria-t-il avec vivacité après un moment de silence, combien vous devez vous trouver malheureuse, transplantée de votre cher pays sous ce climat étranger! Que sommes-nous ici, nous enfants de la France, que de pauvres exilés?

Malgré l'amour qu'elle professait pour le sol de ses pères, Geneviève n'était pas prête à aller si lin, et levant ses yeux qui n'avaient pas faibli devant le regard rempli d'admiration et de sentiment qui était fixé sur elle, elle reprit:

--Malheureuse! dites-vous; vraiment, M. de Chevandier, vous vous trompez: j'ai goûté, depuis quelques mois, plus de vrai et paisible bonheur que je n'en ai connu pendant toute ma vie. La France m'est chère, sans doute, comme souvenir; mais toutes les affections de mon coeur et toutes les espérances dont je puisse me bercer sur cette terre sont concentrées ici, en Canada.

Soit qu'il fût incapable de se relever de ce nouveau coup, soit qu'il jugeât par les manières de Geneviève que son séjour chez elle avait été assez prolongé, il se leva, et après avoir prononcé quelques mots sur le même ton de politesse et de respect dont il se serait servi avec une dame de la plus haute société, il se retira. Mais en fermant la porte sur lui, il ne put s'empêcher de se dire:

--Quel prude et gênée petite créature, mais aussi quels yeux incomparables, quels doigts effilés! certainement que son imbécile de mari doit s'attendre à ce qu'elle en fera de drôles en fait de traire les vaches et de fabriquer le beurre. Ah! je crains fort, mon cher Durand, que tu t'aperçoives un peu tard que tu t'es énormément fourvoyé dans ton choix.

Il s'en revint lentement chez M. de Courval, portant sur ses traits, d'ordinaire insouciants, les traces d'une profonde pensée.

Le jour suivant de Chevandier fit sa toilette avec un soin tout minutieux, et après s'être muni de journaux et de revues qu'il avait tout récemment reçus de France, il s'achemina, à la même heure, vers la résidence de Durand: et il vit que Geneviève ne se trouvait pas sous le pommier, non plus que sous l'orme. Il devenait évident qu'elle ne voulait plus avoir d'entrevue avec lui. Mais de Chevandier, qui n'était pas homme à se décourager pour si peu, frappa résolument à la porte avec une badine qu'il portait, et il demanda à la servante aux allures gauches et hébétées qui lui ouvrit si madame était è la maison?

--Elle est quelque part dans le jardin, répondit-elle sèchement.

Et persuadée qu'elle s'était acquittée de tout ce qu'elle avait à fair dans la présente conjoncture, elle poussa brusquement la porte, laquelle se referma avec un tel fracas que notre visiteur en recula.

--Quels sauvages! se dit-il; mais je ne me rendrai pas: il faut que je la cherche dans le jardin.

Si on avait demandé au capitaine de Chevandier pourquoi il s'acharnait ainsi à Geneviève et quels étaient ses desseins en lui portant de telles attentions, il aurait répondu sans hésiter qu'il ne lui voulait pas de mal. Madame Durand était une femme aussi jolie que charmante, et il pensait qu'un commerce d'amitié sentimental et innocent avec elle contribuerait puissamment à rendre son séjour au Manoir moins monotone et plus agréable. Malgré tout cela, ç'aurait été un malheur pour Geneviève si, confiante comme elle était, elle l'eut sans arrière-pensée écouté et encouragé, car aucun principe religieux ne le guidait, la seule influence qui eût sur lui quelqu'empire étant le code d'honneur du monde, et l'on sait combien ce code est quelques fois relâché.

S'étonnant intérieurement, s'emportant même de ce qu'elle lui avait inspiré un si vif intérêt, il souleva le loquet de la petite porte et s'aventura au milieu des citrouilles, des concombres et des melons qui y croissaient négligemment en abondance; il arriva è un petit berceau rustique fait en planches, autour duquel on avait taillé une vigne sauvage qui formait une couverture d'une délicieuse verdure. Geneviève y était avec son «éternelle broderie,» ainsi que de Chevandier avait stigmatisé son travail. Il aurait préféré la trouver mélancolique et rêveuse: cependant il entra avec son air aimable ordinaire, en offrant ses lettres de créance sous forme des livres et journaux qu'il avait apportés avec lui. Geneviève ne pouvait faire autrement que de le remercier de sa politesse; d'ailleurs elle éprouvait un grand plaisir de voir les noms et les gravures des lieux et des choses qui lui étaient si familières.

Pendant qu'elle examinait le frontispice illustré d'un de ces volumes, il prit l'ouvrage qu'elle venait de déposer.

--A qui, lui demanda-t-il en souriant, destinez-vous ce monument d'industrie et de patience féminine que je tiens à la main?

--C'est une paire de pantoufles pour mon mari, répondit-elle.

Lorsque de Chevandier se représenta cet honnête Paul chaussé de grosse bottes de campagne enjambant à travers le fumier de sa cour, puis en voyant cet assemblage de perles et de soie qu'on lui destinait, une expression de piquante ironie passa sur ses traits: il plissa les lèvres et ajouta involontairement:

--M. Durand est un homme heureux et saura, comme de raison, apprécier ce cadeau de fée. J'apprends tous les jours qu'il est un excellent fermier, et qu'il s'y entend parfaitement en fait de tout ce qui concerne la charrue, les égouts, les bêtes-à-cornes et autres horreurs du même genre.

Geneviève regarda son interlocuteur: quoique novice en ces sortes de persiflages, elle devina le mépris qu'il cachait sus les compliments à moitié ironiques qu'il faisait de Paul, et tenant constamment ses yeux fixés sur lui, elle reprit:

--Mon mari est non-seulement un excellent fermier, mais encore il est honorable et intègre, à tel point, que la plus indifférente des épouses ne pourrait s'empêcher de le respecter et de l'aimer.

Il y avait quelque chose de grand dans cette expression franche et hardie de ses sentiments, surtout chez une personne aussi réservée et aussi timide que Geneviève Durand; et pendant que le coeur de Chevandier lui en rendait secrètement hommage, il éprouva en même temps un sentiment d'une irritation jalouse contre l'homme qui en était l'objet. Il comprit aussi qu'il devait s'abstenir de prononcer en présence de la jeune femme un seul mot qui pût être interprété comme incivil envers Paul; il s'empressa donc de réparer sa maladresse en faisant sur Durand quelques remarques amicales et respectueuses avec ce tact et cette délicatesse dans lesquels il était passé maître.

Geneviève reprit son ouvrage, et pendant que ses doigts allaient avec une agile habilité, de Chevandier parlait ou lisait à haute voix quelques courts passages des journaux qu'il avait apportés avec lui. Le jour baissait, lorsque tout-à-coup la jeune femme se leva et le pria de l'excuser, vu que peut-être on pouvait avoir besoin de ses services à la maison. Il l'accompagna jusqu'à la porte.

Tandis qu'il lui disait quelques mots d'adieu, deux figures épiaient en cachette leurs mouvements: c'était Manon, la fille qui avait reçu le capitaine de Chevandier d'une manière si caractéristique, et Olivier Dupuis, la plus mauvaise langue du village.

--Et vous me dites, reprit lentement ce dernier en secouant la tête d'une façon qui était de mauvais présage, que ce charmant gentilhomme de la ville vient ici tous les jours, et passe de longues heures avec _Madame_ (en appuyant dédaigneusement sur le mot), et cela lorsque le mari est absent! Bien, bien, Paul Durand, est-ce que tu ne pouvais pas faire comme les autres, prendre pour ta femme une fille vive et alerte de notre village, au lieu d'aller au loin choisir un pareil bijou? Ah! nous verrons, nous verrons! Quand pensez-vous que Paul sera de retour?

--Demain, je crois.

--Eh! bien, bonjour Manon, et si jamais vous vous mariez ne marchez pas sur les traces de votre maîtresse.

--Vous pouvez, père Dupuis, garder votre conseil jusqu'à ce qu'il vous soit demandé. Lorsque je serai mariée, je ferai comme je voudrai.

Et ils se séparèrent sur ce salut amical.

Le lendemain la pluie tomba toute la journée par torrents, et de Chevandier fut obligé d'abandonner le projet qu'il avait formé de retourner chez sa charmante voisine, de peur qu'une visite par un pareil temps le rendit ridicule. C'est pourquoi dans un accès de mauvaise humeur il descendit au salon, et là il tua le temps à tourmenter les livres de M. de Courval qui traitaient presque tous d'agriculture, et à jurer, tempêter et donner des coups de pieds à la demi-douzaine de chiens qui égayait la demeure de son ami, vieux garçon.

De son côté, Geneviève se trouvait aussi heureuse qu'il lui était possible de l'être. Grâce à ses efforts réunis à ceux des servantes, la maison reluisait de propreté, tandis que Manon, par une coïncidence extraordinaire, avait fait d'excellents pâtés et avait réussi une fois en sa vie à sortir du four du pain qui ne fût pas brûlé en-dessus et cru en-dedans.

Les merveilleuses pantoufles qui étaient heureusement achevées pour l'occasion étaient orgueilleusement étendues sur le fauteuil de Paul, qu'on avait eu soin de tirer dans son coin favori, près de la fenêtre remplie de bouquets. Puis Geneviève entra dans sa chambre, et après avoir jeté un regard inquiet sur la pluie qui tombait à verse et à laquelle son mari devait, en toute probabilité être exposé, elle se mit en frais de se faire aussi gentille et charmante que possible. La tâche pour elle n'était pas difficile: toujours jolie, elle l'était doublement en ce moment car le plaisir que lui faisait éprouver l'espérance de l'arrivée prochaine de son mari après cette première séparation illuminait ses yeux et imprimait à ses joues un vif incarnat.

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IV

Pendant qu'elle attend ainsi, nous retournerons de quelques heures sur nos pas, à la rencontre de Paul qui s'en revenait chez lui. Il allait rapidement, cahoté en tous sens, sans se soucier ni de la boue des chemins ni de la pluie qui l'inondait si généreusement mais tout entier à l'heureuse perspective de se trouver bientôt avec sa chère Geneviève, au souvenir des excellentes affaires qu'il avait faites à Montréal et dont il rapportait des preuves par de jolis présents destinés à sa femme.

Tout-à-coup, il rencontra le bonhomme Olivier Dupuis qui cheminant à pied, de son côté, le long de la route, sans paraître plus soucieux de la pluie qu'il ne l'était lui-même. Il va sans dire que Paul arrêta son cheval, et offrit au voyageur une place à ses côtés, proposition qui fut acceptée par ce dernier avec d'autant plus d'empressement qu'il avait plus d'une raison pour le faire.

Une fois repartis, après quelques paroles échangées entr'eux à propos du temps, Paul dit assez vivement:

--Ah! père Dupuis, ça fait du bien et ça raccourcit merveilleusement la longueur de la route, que de savoir qu'au bout il y a une femme bonne et fidèle pour nous recevoir!

Olivier poussa un gros soupir, et secoua la tête en signe de doute. Supposant que cette boutade pleine de tristesse était de la part de Dupuis une allusion secrète à son propre état de veuvage, Paul, bien que ce fût la première fois qu'il le vit se chagriner à ce sujet, lui dit avec bonté:

--Courage Olivier, tous ont leurs épreuves en ce monde, dans un temps ou dans un autre; et vous avez une assez bonne santé, assez de joyeuse humeur pour suppléer à la solitude de votre foyer.

--Quant à cela, Paul Durand, répondit aigrement Olivier, je me trouve bien moins à plaindre sans femme que beaucoup d'autres qui en ont une.

Le ton, plus encore que les paroles, était particulier, et Paul attacha un regard scrutateur sur son compagnon.

--Oui, regardez moi bien; je voudrais seulement que vous puissiez lire sur mon visage tout ce que j'ai sur le coeur. Ça m'éviterait de dire des choses qui ne me rapporteront pas grands remerciements, je suppose, si je les fais connaître. Oh! Paul, Paul, pourquoi n'avez-vous pas fait comme vos voisins et vos ancêtres ont fait avant vous: choisi une femme parmi les habiles et honnêtes filles de votre paroisse, au lieu d'aller plus loin pour réussir si mal?

--Décidément, voisin Dupuis, interrompit Paul qui commençait à se fâcher, vous avez pris ce matin, outre votre part de rhum, celle d'un autre.

Cette dernière insinuation le toucha au vif, car le vieux Dupuis excédait souvent les bornes de la tempérance, bien que cela ne lui fût pas arrivé cette fois: aussi avec un malin clignement de ses petits yeux rusés, il répliqua:

--Merci du compliment, mon bon ami; mais je n'ai pas rencontré aujourd'hui de chrétien assez généreux pour m'offrir sa part. Ce n'est ni ci ni ça, et nous n'avons pas besoin de nous battre parce que je crois de mon devoir d'avertir un vieil ami et un voisin, par pure bonté, quant je vois sa femme s'amuser pendant son absence avec un des jeunes messieurs bien habillés et tout parfumés qui sont en visite chez le seigneur. Ah! vous pouvez bien devenir pâle, car c'est vrai. Ils ont passé trois heures entières dans le jardin tout seuls, hier. Manon les a vus aussi, ce qui fait qu'elle peut vous dire la même chose; et le jour auparavant, la veuve Lapointe les a vus parler ensemble sous le pommier dans le jardin. Elle dit qu'elle est restée à les examiner pendant près d'une heure; et le beau monsieur était tout sourire et tout amabilité pour madame.

Et il appuyait encore avec emphase sur ce titre.

Dupuis était petit de taille, faible et avait les cheveux gris; aussi Paul qui possédait une force herculéenne, était trop bon pour satisfaire sa vengeance en usant d'une violence personnelle à son égard. Il fut donc obligé de se contenter de l'empoigner par le haut de con collet d'habit et le lâcher, comme il eût fait d'un petit chien importun, au milieu de la boue du chemin; puis, laissant échapper sur le bonhomme une vigoureuse épithète de _coquin_, il fouetta son cheval avec fureur, et partit avec une vitesse à se rompre le cou le long de la route inégale.

Au bout de quelques minutes cependant, il permit au coursier de ralentir le pas en lui abandonnant les guides sur le cou, et, laissant tomber sa tête entre ses mains, il se prit à soupirer en murmurant:

--Oui, oui, il faut que cela soit vrai!

Cette pensée seule était une agonie indicible, mais n'enlevait rien à l'apparence de vérité qu'il y prêtait. Il se rappela alors l'admiration et l'étonnement avec lesquels l'élégant militaire avait obstinément suivi tous les mouvements de sa femme pendant la courte visite qu'il avait faite chez lui avec M. de Courval. Il se souvint aussi avec un sentiment mêlé de rage et de désespoir qu'elle avait, sans aucun prétexte à ses yeux du moins, refusé de l'accompagner è la ville.

Durand état de sa nature d'un tempérament très-jaloux; mais ce défaut avait sommeillé jusque-là, faute de circonstances propres à le développer. En ce moment, il surgit tout d'un coup avec autant de violence et d'énergie que s'il s'y fût toujours laissé emporter toute sa vie.

Sa colère contre sa femme était adoucie néanmoins de temps en temps par le déchirement qu'il éprouvait de la blessure faite à sa tendresse pour elle; mais sa rage contre de Chevandier était mortelle, et l'eût-il rencontré sur la route qu'il parcourait, on eût eu à déplorer quelque événement fatal.

Comme il entrait dans sa cour dont la porte était restée ouverte pour son arrivée, il sentit tout son être se contracter à la pensée qu'il allait se trouver en présence de sa femme. Il savait d'avance que tous les reproches et toutes les accusations dont il pourrait l'accabler ne lui apporteraient aucune satisfaction, et il se demandait s'il ne valait pas mieux pour lui poursuivre son chemin jusqu'au Manoir, et là faire venir de Chevandier, et, sans un mot de commentaire ou d'explication, tomber sur lui et prendre une vengeance complète des torts qu'il lui attribuait, tout en servant à M. de Courval s'il se mêlait d'intervenir, un petite dose du même traitement; car après tout, il était l'auteur indirect de toutes ces misères, puisqu'il amenait avec lui dans des maisons humbles et vertueuses des amis élégants et sans principes.

Pendant qu'il hésitait ainsi sur ce qu'il devait faire, la porte de la maison s'ouvrit et Geneviève accourut dans sa fraîche et pure beauté; posant légèrement son pied mignon sur le marche-pied de la voiture, elle approcha son visage rougissant pour lui donner un baiser. Naturellement distante et peu expansive, rien que l'amour profond qu'elle portait à son mari pouvait l'engager à sortir jusqu'à ce point de sa réserve habituelle; mais lui, détournant la tête comme s'il n'eût pas compris son intention, il dit avec rudesse:

--Rentres à la maison à cause de la pluie.

Quelle angoisse déchirant avait traversé son coeur pendant qu'il articulait ces paroles!

Il avait tant d'amour pour sa femme, tant de confiance en elle, et elle était en apparence si engageante, si aimable, si gentille, qu'elle pût être en réalité! Sautant de son siège, il enleva l'attelage de dessus son cheval, le conduisit à l'écurie, et sans vouloir être aidé par un de ses domestiques qui s'empressait autour de lui, il soigna l'animal et le frotta lui-même.

Sentant bien alors que l'explication si redoutée entre lui et sa femme ne pouvait tarder plus longtemps, il entra à la maison. La nappe était mise, le souper sur la table, et Geneviève l'attendait debout. Mais qu'il y avait loin de cette femme pâle et tremblante à la joyeuse créature qui avait bondi tout à l'heure si légèrement au-devant de lui pour lui souhaiter la bienvenue! Rejetant impitoyablement les pantoufles brodées qu'on lui avait apportées (au milieu de l'angoisse que la pauvre Geneviève éprouvait sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait, ce léger acte de son mari lui causa un déchirement de coeur que le travail de son imagination lui rendait encore plus cruel) il s'assit à table, mais ne voulut ni manger ni boire, excepté un grand verre d'eau qu'il avala d'un trait. Puis il repoussa sa chaise.

--Qu'est-ce que tout cela signifie? se demandait pour la vingtième fois la tremblante jeune femme.

Et ses joues devenaient plus pâles et ses lèvres plus blanches, jusqu'à ce qu'enfin elle craignit de se trouver mal.

--C'est la pâleur de la culpabilité! pensait Paul. Ah! l'indigne hypocrite!

--Paul, qu'as-tu? Pourquoi me traiter ainsi?

--D'abord, réponds-moi à une question, femme! Quels visiteurs as-tu eus ici pendant mon absence?

--Pas d'autres que le capitaine de Chevandier, répondit-elle tout interdite.

--Ah! c'est donc vrai? Et tu as l'audace de l'avouer!

Cette véhémence de la part de Paul n'avait certainement pas de raison d'être; car si elle lui avait caché la vérité, il eût été encore plus courroucé contre elle si cela eût pu être possible; mais la colère a-t-elle jamais été logique ou conséquente?

--Combien de fois est-il venu?

--Trois fois.

--C'est-à-dire tous les jours pendant mon absence, excepté aujourd'hui: probablement que la crainte de me rencontrer à mon retour ou celle d'exposer son élégante personne à la pluie l'aura retenu à la maison. O femme indigne et infidèle! Que puis-je penser, que pensai-je en effet d'une épouse qui profite de l'absence de son mari pour passer chaque jour des heures entières en compagnie d'un parfait étranger qui n'a de titres à ses attentions que parce qu'il est jeune, beau et sans principes?