Armand Durand; ou, La promesse accomplie
Chapter 17
--Mille merci, mademoiselle de Beauvoir, répondit-il, du généreux intérêt que vous témoignez pour mon bien-être, mais je n'aimerais pas à m'engager de la manière que vous demandez. D'irrésistibles et fortes tentations peuvent surgir, et j'aurai assez à faire en y cédant sans avoir à augmenter le nombre de mes méfaits en violant une promesse que je vous aurais faite.
--Ceci n'est pas une réponse et je ne l'accepterai pas comme telle. Pour venir vous faire cet appel j'ai risqué d'encourir la colère de ma mère, les insultes de votre femme, les moqueries de vos amis. Oui, vous m'écouterez!
--Mademoiselle de Beauvoir, je n'ose pas. Je puis volontiers vous offrir mes résolutions de faire mieux, mais je n'ose me hasarder plus loin que cela. A présent que j'ai goûté à la coupe de l'oubli et que je l'ai trouvée si bienfaisante, si salutaire, je ne pour promettre solennellement d'y renoncer.
--Mais est-ce que vous allez échanger la noble dignité d'honnête homme, les talents dont Dieu vous a si abondamment doué, pour la vie dégradante d'un ivrogne, la mort prématurée et affligeante d'un ivrogne?
--La vie ne m'est pas si agréable pour que je m'y cramponne, répliqua-t-il avec amertume.
--Oh! je sais cela, Armand,--et elle joignit involontairement les mains, tandis que ses yeux s'emplirent de larmes;--j'ai entendu tout ce qui s'est passé: nous occupions, ma mère et moi, la chambre voisine, et quoique nous ayons pu faire, nous avons entendu chaque mot à travers la mince cloison. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant qu'après qu'elle vous eût laissé et qu'eux fussent arrivés, vous douloureusement éprouvé, tenté dans votre heure de faiblesse, ayez failli? A peine ai-je pu m'empêcher de me rendre près de vous pour vous arracher le verre des mains, mais ma mère était avec moi et je n'ai pas osé. Puis je les ai entendus se glorifier de votre chute, former le projet de vous tenter encore à l'avenir, et je me suis fait voeu, Armand Durand, qu'au point du jour je vous chercherais et j'essayerais de vous sauver!
Armand était si fortement ému qu'il ne pouvait articuler une seule parole.
Après avoir inutilement attendu une réponse, elle continua rapidement, d'une voix émue et tremblante:
--Vous n'êtes pas le seul à qui le fardeau de la vie est lourd. Ah! l'existence n'est pas, pour moi non plus, une feuille de rose; mais nous ne devons pas chercher notre récompense sur cette terre. Alors, armez vous donc d'un généreux courage, et au lieu de vous laisser abattre sur le champ de bataille, combattez bravement jusqu'à la fin.
Comme il continuait à garder le silence, et qu'elle craignait un refus définitif, elle se hâta d'ajouter:
--Je vous en prie, écoutez-moi jusqu'au bout: vous ne prendrez as en mauvaise part la démarche que j'ai faite et vous ne l'interpréterez pas comme une action indigne d'une jeune fille bien-née et qui se respecte; mais si je suis vue ici, d'autres n'auront pas la même pensée. Cependant, malgré cette crainte, je ne partirai pas avant que vous ne m'ayez donné la promesse que je vous demande.
--Eh! bien, qu'il en soit comme vous le désirez, amie au coeur noble et généreux, lui répondit-il: oui, par tout ce que j'ai de plus sacré sur la terre, je vous promets de ne plus jamais boire à cette coupe fatale. Du moins, je ferai mes efforts pour me montrer et devenir digne du sympathique intérêt que vous avez daigné prendre d'un être aussi indigne que moi.
Le visage de Gertrude se rassénéra.
--Je sais, dit-elle avec une expression de bonheur, je sais que cette promesse sera fidèlement tenue. Maintenant, acceptez cette bague,--et elle tira de son doigt un superbe rubis--portez-la, non comme souvenir de celle qui vous la donne, mais en mémoire de la promesse solennelle que vous avez faite au moment où elle vous fut présentée.
La bague, qui était trop grande pour Gertrude, allait très-bien au doigt d'Armand.
--Elle sera portée aussi longtemps que ma promesse sera tenue, c'est-à-dire jusqu'à la mort! dit-il en la passant dans l'un de ses doigts.
--Merci, M. Durand. Et maintenant adieu: nous partons ce matin, et je ne vous reverrai probablement plus.
Ils se donnèrent la main et se séparèrent.
Lorsqu'il fut seul, Armand pencha respectueusement la tête et demanda à Dieu la grâce de garder inviolable sa promesse, et il le remercia en même temps de ce qu'il y eût sur cette misérable terre des femmes comme Gertrude de Beauvoir. L'amitié que lui avait témoignée cette personne à l'esprit noble et généreux, le releva dans sa propre estime, lui fit rappeler les hautes aspirations qu'il avait eues dans les commencements, le remplit des résolutions les plus ferventes pour être à l'avenir sincère et fidèle à ses bons penchants.
Il était debout près de la fenêtre à rouler toutes ces pensées dans sa tête et à admirer le soleil qui jetait majestueusement ses rayons sur un monde de crystaux de neige et de brillants diamants, lorsque sa femme entra.
--Tu es vraiment un mari bien tendre et rempli d'attentions! dit-elle ne l'apostrophant rudement.
Armand se contenta de lui faire signe que la chambre voisine était occupée, et elle baissa la voix sans toutefois changer l'esprit de ses récriminations.
--C'est une honte pour toi de m'avoir laissée seule toute une nuit dans une maison étrangère et dans un petit cabinet de chambre rempli de rats et de souris affamés qui m'ont tenu toute la longue nuit dans une mortelle terreur.
--Vois-tu, Délima, tu m'avais laissé si brusquement et tu m'en avais tellement dit avant de partir, que je ne me souciais pas fore, en te suivant, de m'm'exposer à en recevoir davantage.
--Où, alors as-tu passé la nuit? je suppose à fumer et à boire?
--Tu n'as pas encore deviné toute la vérité. Je l'ai passée là, couché sur ce sopha, stupidement enivré. Si tu doutes de la véracité de mes paroles, demande à Lespérance et à son ami qui ont été mes compagnons de fête.
Délima pâlit. Elle avait assez vu les maux et les horreurs de l'ivrognerie (son père ayant succombé à cette terrible passion) pour frémir de terreur à la pensée d'avoir un ivrogne pour compagnon de ses jours. Le naturel raffiné d'Armand, son horreur de tout ce qui était vice et dégradation l'avaient bercée dans une rêve de fausse sécurité, d'où elle s'éveillait tout-à-coup avec terreur. Oui elle entrevoyait le précipice au bord duquel elle et son mari se trouvaient, et sa conscience lui soufflait que sa langue de vipère et son humeur tracassière étaient les principales causes qui l'avaient fait succomber à la tentation.
Malgré tout cela cependant, elle se retourna vers lui avec colère te lui dit:
--Comment, as-tu le front de me dire une pareille chose? Tu devrais avoir honte de toi. Ah! je prévoyais quel serait mon sort lorsque j'ai consenti à laisser mes amis et mes parents. Je suppose que tu veux, par ce moyen, me briser le coeur afin de te débarrasser bientôt de moi!
Et elle éclata dans un paroxysme de pleurs.
Il la regarda, et involontairement il fit un nouveau contraste entre sa brusquerie indigne du sexe faible, sa méchanceté et son humeur acariâtre, et la jeune demoiselle qui, quelques minutes auparavant, était là; et, rapide comme l'éclair, la pensée lui traversa la tête que l'une semblait être son bon ange et l'autre son mauvais ange. Cependant il repoussa immédiatement cette idée, et il se sentit soulagé lorsque, par un mouvement de curiosité, Délima se rendit à la fenêtre, attirée par des sons de voix et le tintement de clochettes: c'étaient, comme elle avait supposé, madame de Beauvoir et sa fille qui entraient dans leur _sleigh_ magnifiquement équipé et traîné par une paire de splendides chevaux bruns.
Cette vie excita tellement son intérêt qu'elle oublia son chagrin et sa colère, et séchant ses larmes, elle demanda à la servante qui venait d'entrer pour préparer le repas du matin, si ces dames partaient sans prendre le déjeuner?
--Non, répondit la femme de chambre; elles se sont fait servir dans leur chambre un déjeuner qu'elles ont généreusement payé et auquel elles n'ont presque pas touché. La plus vieille dame paraissait fatiguée de n'avoir pu dormir de la nuit, vu le tapage que l'on avait fait dans la chambre voisine.
Armand tressaillit. La fille qui parlait ne soupçonnait pas que le paisible monsieur qui était devant elle avait été l'un de ceux qui avaient troublé le repos de madame de Beauvoir; mais il n'en sentit pas moins pour cela la honte, l'humiliation du moment, et il lui fallut un regard sur le rubis qui brillait à son doigt pour se remettre.
Délima, pour s'indemniser du désappointement d'avoir perdu une seconde rencontre avec les dames de Beauvoir, se donna des airs de grande dame au déjeuner, auquel assistaient Lespérance et son ami. Elle s'était d'abord promis de faire d'amers reproches aux deux joyeux lurons pour la part qu'ils avaient prise dans les écarts de son mari pendant la nuit précédente; mais se rappelant tout-à-coup la silencieuse et tranquille dignité de Gertrude et la froide hauteur de sa mère, elle tâcha d'imiter l'une et l'autre, et désappointa agréablement son mari qui se préparait à avoir une scène quelconque; en même temps elle en imposa aux deux autres convives qui se demandaient intérieurement où la petite campagnarde avait pu prendre ces manières de grande dame.
XVIII
Le voyage à Québec se fit sans autre incident.
Il était tard, le soir, lorsqu'ils y arrivèrent. Lespérance, qui connaissait parfaitement la vieille cité de Champlain, les conduisit dans une auberge à bon marché dans la basse-ville où ils eurent le loisir de rester en attendant qu'ils trouvassent une maison de pension.
Après que Délima, épuisée par la fatigue de la route, se fût retirée pour la nuit, Lespérance aborda Armand.
--Maintenant, lui dit-il gaiement, viens avec nous; viens, nous allons demander des pipes et des verres, et nous allons passer une bonne nuit... Allons, mon bon, ne secoues pas la tête d'une façon aussi négative. Pense au temps agréable que nous avons eu hier à l'auberge de _La feuille d'érable_, et tu n'en as pas été la miette plus mal le lendemain matin!
--C'est la première nuit que j'aie passée de cette manière, et je suis fermement convaincu, Lespérance, que ce sera la dernière. Il est tout-à-fait inutile d'insister, car aucune persuasion, aucune raillerie, ne me feront changer de détermination.
Malgré cela, le tentateur persistait encore: il ne voulait pas mener Armand dans aucun excès, il désirait simplement passer ensemble une agréable et joyeuse veillée. Mais entre Durand et celui qui cherchait à achever sa perte s'élevait, comme un bouclier et une sauvegarde, la noble et calme figure de Gertrude.
Le lendemain notre héros trouva, à un prix assez modique, une maison de pension qui avait l'air assez confortable, et il s'y installa sans délai avec sa femme. Il chercha ensuite M. Duchesne, et sur la présentation d'une lettre qui lui avait été remise par Belfond, il fut reçu avec beaucoup de politesse et installé de suite dans le bureau qui ne différait de celui qu'il avait occupé à Montréal qu'en ce que celui-ci était plus sombre et plus malpropre.
Il va sans dire que Délima se fâcha et grommela. Elle trouva que les côtes étaient trop escarpées et trop glissantes, les rues étroites et sales, les magasins petits et mesquins dans leur extérieur, quoiqu'on sût parfaitement bien y extorquer l'argent des gens. Comme la santé de Délima était délicate, le jeune mari écouta ces plaintes bien qu'elles fussent puériles, avec plus d'égard et de sympathie qu'il ne lui en avait montrés dans ces derniers temps. Il s'empressa de consulter un médecin d'expérience qui, ayant trouvé l'état de santé très-précaire, prescrivit une diète généreuse, du bon vin et une promenade en voiture tous les jours lorsque la malade serait incapable de marcher.
Soit par l'effet de l'entière séparation d'avec madame Martel,--ce parfait brandon de discorde,--ou par l'effet des espérances d'une maternité qui approchait, il s'opéra un grand changement dans l'humeur de Délima: son caractère subit une douce influence. Il y eut bien encore de puériles chagrins et des plaintes pour que le Docteur Meunier en perdît quelques fois patience; mais le vieil esprit d'arrogance et d'agression disparut. Sa dépendance d'Armand était maintenant portée jusque dans ses plus petits détails. Ainsi, lorsqu'approchait l'heure de son retour du bureau, elle s'asseyait près de la fenêtre pour le voir arriver, s'il était en retard, ce qui arrivait quelques fois lorsqu'il avait des commissions, elle lui faisait des reproches de sa négligence et de son indifférence, prétendant qu'il ne venait tard que parce qu'il trouvait ennuyeux le temps qu'il passait avec elle.
Pour quelqu'un qui aurait eu des dispositions moins généreuses et moins douces qu'Armand Durand, tout aurait été pénible et intolérable, mais il trouva une excuse à ces tracas dans la santé maladive de sa femme dans sa condition solitaire et isolée. Ils n'avaient pas d'amis et de connaissances à Québec, et ils n'en firent pas. Armand connaissait quelques avocats et des étudiants dont il avait rencontrés quelques-uns à Montréal, mais l'intimité n'alla pas plus loin qu'au salut ou peut-être à une poignée de main lorsqu'il les rencontrait dans la rue. Heureusement pour Délima que son hôtesse était une douce et excellente personne, mais les soins de son ménage, joints à l'occupation de ses pensionnaires et de trois petits enfants, ne lui laissaient que peu de loisir pour tenir la conversation avec sa nouvelle pensionnaire.
Le jour de l'an était arrivé: l'astre du jour brillait dans toute sa splendeur, et quoique le froid fût vif, le ciel était sans nuages et les chemins superbes. Les rues étaient remplies de chevaux de toutes couleurs et de voitures de toutes descriptions, chargées principalement de messieurs, car en ce jour de fête toute spéciale la partie féminine de la population reste à la maison pour recevoir les visites.
Vêtue d'une robe unie à couleur sombre,--car le goût des toilettes et des parures paraissait l'avoir laissée--Délima, qui aait l'air tr-s-tranquille et pensive, était assise dans un fauteuil qu'elle avait traîné près de la fenêtre pour voir les scènes du dehors.
Elle entendit dans les escaliers un pas pressé et léger, et Armand entra.
--Voyez, madame Durand, dit-il gaiement, je vous ai apporté vos étrennes.
Et en disant cela il ouvrit et lui passa dune petite boite en carton dans laquelle, entourée de ouate, se trouvait une petite mais bien belle épinglette.
Elle la prit et tandis qu'un léger sourire animait sa figure et qu'elle faisait un effort de son ancienne coquetterie, elle l'attacha à sa robe.
--Elle te vas très-been, chère, mais l'année prochaine il nous faudra avoir quelque chose de plus coûteux.
Ces paroles touchèrent apparemment quelque fibre douloureuse ou peut-être quelque pressentiment funeste dans la poitrine de la jeune femme, car elle éclata en sanglots et lui dit:
--Armand, Armand, mon coeur me dit que je ne verrai plus un autre jour de l'an!
Peiné de ce découragement, Durand fit son possible pour la cajoler et la faire rire; il lui prit la main et lui dit doucement:
--Dis-moi, chère femme, est-ce qu'il y aurait quelque chose que tu désirerais que je fisse pour toi?
--Je n'ai qu'un seul désir au monde, mais comme je sais que tu ne me l'accorderas jamais, je n'ai que faire d'en parler.
Une vague idée de la chose traversa l'esprit de notre héros et le fit frissonner, mais il regarda la jeune et pâle figure en pleurs qui était tournée vers lui d'un air suppliant, et il dit courageusement:
--Qu'est-ce que c'est?
--Je voudrais avoir la cousine Martel pour prendre soin de moi pendant ma maladie.
L'esprit d'Armand saisit de suite toutes les tracasseries, les tempêtes domestiques, l'intense affliction comprises dans cette simple phrase, et il garda le silence.
Délima continua:
--Tu sais que la vieille demoiselle Duprez qui occupait la petite chambre voisine est partie pour aller passer l'hiver avec ses amis aux Trois-Rivières, de sort que nous pourrions avoir cette chambre pour la cousine Martel. Si elle était demandée, elle viendrait très-volontiers, et ce me serait une grande consolation de l'avoir avec moi, plutôt que d'être toute la journée seule à m'ennuyer. Oh! je t'en prie, mon cher Armand, accorde-moi cela!
Il n'était pas dans la nature de Durand de refuser.
--Eh! bien, dit-il, je présume que je ne dois pas répondre par un non à une demande faite le jour de l'an: ainsi tu lui écriras lorsque tu le voudras, et dis-lui que nous paierons toutes ses dépenses.
--Comme tu es bon, Armand! je pense bien qu'elle ne voudrait pas sans cela. La première fis que je suis venue de Saint-Laurent, il m'a fallu lui payer de mon ouvrage les jolies toilettes qu'elle m'avait achetées. Et maintenant, laisse-moi admirer encore ma jolie épinglette; il y a longtemps que je ne me suis vue aussi gaie.
Quelles que fussent les secrètes pensées d'Armand, il les garda pour lui, et le jour de l'an se termina plus plaisamment pour le jeune ménage qu'il n'avait commencé.
Madame Martel accepta avec un empressement facile à comprendre l'invitation, et dans un espace de temps qui parut singulièrement court à Armand, elle arriva avec armes et bagages.
Logée et pensionnée aux frais d'Armand, elle se sentit obligée de se comporter d'une manière au moins tolérable, mais son éternelle présence dans la petite chambre qu'ils occupaient était déjà un cruel supplice. Comme de raison, la malade consumait maintenant, et assez mystérieusement, un double quantité de vin et de douceurs, sans pour cela gagner plus d'embonpoint; mais Armand ne se plaignit pas de ces surcroîts de dépenses tant qu'il put les faire en s'efforçant de pratiquer la plus sévère économie sur les choses qui concernaient ses goûts particuliers et ses plaisirs personnels, et aussi en travaillant le matin et le soir à l'écriture que M. Duchesne, conformément à la promesse qu'il avait faite à Belfond, lui procurait abondamment.
Une après-dînée qu'il avait annoncé à Délima qu'en raison d'une demi journée de congé accordée à son bureau, il reviendrait de bonne heure, lorsqu'il rentra il fut agréablement surpris de la trouver seule.
--Où est donc madame Martel? lui demanda-t-il.
--Je l'ai envoyée me faire une couple de commissions qui la tiendront occupée jusqu'à la fin du jour. Le fait est, Armand, que j'en suis fatiguée.
--Ah! Bah! voilà du nouveau! Je crains qu'après cela tu deviennes fatiguée de moi et que tu m'éloignes à mon tour.
--Oh! non! il n'y a pas de danger que cela arrive. Depuis que j'ai vécu ici seule avec toi et que je n'ai pas eu continuellement quelqu'un à toujours parler mal de toi, à me mettre dans la tête toute espèce de malices et de méfaits, je me sens d'autres sentiments à ton égard. Armand, je sens que je n'ai pas été une bonne épouse.
--C'est une absurdité ce que tu me dis là, ma chère Délima, il ne faut pas t'occuper de cela. Nous tournerons bientôt une nouvelle et agréable page du journal de notre vie.
--Tu la tourneras seul, mon mari, et je désire franchement et de tout mon coeur que ce soit une page heureuse! répliqua-t-elle d'un ton calme et plein de mélancolie.
--Pourquoi cela? Si tu parles d'une manière aussi déraisonnable, je commencerai réellement à regretter l'absence de la vieille cousine Martel. Non, non, il a été décidé que tu mourrais la femme d'un juge, et si tu veux considérer que je n'ai pas encore subi mon examen pour entrer seulement dans le temple de Thémis, tu verras que tu as encore une longue carrière à fournir.
Elle secoua la tête, mais ne fit aucun effort pour empêcher son mari d'amener la conversation sur un sujet moins lugubre.
Nos deux jeunes gens parurent très-contrariés de voir madame Martel entrer dans leur chambre. Elle avait l'air tout intriguée. Après avoir raconté avec une prolixité extraordinaire les fatigues de son expédition, les chutes qu'elle avait failli faire sur les trottoirs glissants, les chevaux à l'épouvante qu'elle avait évités, les voleurs sous la figure de négociants pratiquant l'extorsion auxquels elle avait échappé, elle montra ses emplettes, vantant avec complaisance son habilité supérieure à acheter et les disputes qu'elle avait soutenues avec les marchands. Lorsqu'elle eut épuisé ce fertile sujet, elle se mit tout-à-coup dans la tête que l'appartement était froid, et, ouvrant la porte du poële avec grand fracas, elle y mit plusieurs morceaux de bois tout en manifestant son étonnement de ce qu'Armand était assis là bien tranquillement et laissait ainsi refroidir la chambre.
--Mais, cousine Martel, il fait assez chaud et nous avons assez de feu, riposta Armand. D'ailleurs le Dr. Meunier nous a principalement défendu de tenir la chambre trop chaude: il dit que cela affaiblit Délima.
--Qu'importent les opinions du Dr. Meunier ou celles de quelqu'autre jeune homme sans expérience? je pense que, comme garde-malade, je devrais en savoir assez sur la manière de tenir la chambre d'une malade.
Nous devons dire ici que dès les premiers instants de l'arrivée de madame Martel, une vive hostilité s'était élevée entre cette digne matrone et le médecin de Délima, et qu'elle mettait instinctivement opposition à toutes les prescriptions et recommandations de la haute autorité. Si le Dr. Meunier entrait gaiement dans la chambre et qu'après avoir parlé de la température il suggérait une promenade à pied ou en voiture, selon le cas, la vieille maussade reprenait:
--Grand Dieu! sortir aujourd'hui! vrai, elle gèlerait à mort. Regardez donc dehors: les glaçons pendus au bout du nez des chevaux!
--S'ils lui font peur, elle peut s'abstenir de les regarder! répondit-il sans plus de cérémonie.
Ou bien, d'autres fois, il lui arrivait de faire sa visite pendant l'absence d'Armand, et il trouvait la chambre aussi chaude qu'un four; alors il demandait à madame Martel, d'un ton un peu froissé, quel objet elle avait en vue: si c'était de faire de suite rôtir la malade toute vivante ou de l'affaiblir jusqu'à la mort par cet atroce moyen de calorique?
--L'affaiblir, Docteur! répondait-elle avec indignation: un bon feu et une bonne nourriture n'ont encore jamais affaibli personne.
--S'il vous plaît, madame, je ne veux pas avoir dans cette chambre de malade aucun des caprices de vieille femme: ils ont tué plus d'infortunés que la maladie ne l'a jamais fait.
--Tu veux la tuer à ta manière! murmurait-elle à voix basse.
--En l'absence du Dr. Meunier elle défiait encore plus systématiquement ses ordres. Les promenades en plein air étaient toujours remises à un temps lus favorable; le poële était comblé de bois et, plus que cela, elle jetait de côté les toniques et les potions du médecin, sous le prétexte qu'une tasse de bouillon ou un verre de vin chaud ferait plus de bien que ses dégoûtantes médecines.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que madame Martel qui n'avait aucune confiance dans les réparations du médecin, en avait beaucoup dans ses propres tisanes et elle en fournissait avec abondance à la malade. Cependant, ceci n'était connu que d'elle, car elle savait parfaitement bien qu'Armand, quoique paisible sous d'autres rapports, n'aurait jamais toléré une révolte aussi audacieuse contre la Faculté.
Quoique ne connaissant probablement pas seulement la moitié des exploits de madame Martel, le Dr. Meunier avait ouvertement et dans les termes les plus explicites exprimé son opinion sur son compte, terminant une fois ses remarques à notre héros en lui disant:
--Si elle était garde-malade à gages, M. Durand, je la prendrais certainement par les épaules et je la jetterais dehors.
A la suite de ce conseil, Armand voulut savoir l'opinion de sa femme sur la possibilité d'induire leur cousine à abréger sa visite pour le présent, sauf à en faire une plus longue plus tard; mais la simple mention de ce projet jeta Délima dans un accès de pleurs, pendant lequel elle déclara avec vivacité qu'elle était certaine que si madame Martel la laissait maintenant elle ne la reverrait plus jamais.