Armand Durand; ou, La promesse accomplie

Chapter 13

Chapter 133,919 wordsPublic domain

Pendant ce temps-là Armand était sorti pour aller faire une promenade qu'il n'avait pas préméditée. La mauvaise fortune ne pouvait le favoriser d'un temps plus triste: l'agréable clarté du soleil de l'après-midi s'était bientôt assombrie, et la neige tombait à gros flocons accompagnée d'un vent perçant. Les rues étaient désertes; on n'y voyait que ceux q'une absolue nécessité forçait d'être dehors. Il marchait sans dessein arrêté, n'ayant d'autre but que celui de passer une heure à flâner, afin de calmer l'irritation inaccoutumée qui régnait dans sa poitrine. Il passa devant plus d'une maison brillamment éclairée, dont les portes jusqu'à dernièrement lui avaient été ouvertes, et il pensa amèrement aux nombreux changements que son mariage lui avait amenés. Depuis cette époque pleine d'événements, il n'avait en effet reçu aucune invitation de la part de ses anciens amis; sa jeune femme n'avait été de son côté favorisée d'aucune visite; il n'avait reçu aucune de ces visites sans cérémonie faites le soir, excepté de Lespérance et de quelques-uns de ses camarades dont il ne désirait en aucune manière la compagnie pour lui et encore moins pour Délima.

Cet isolement qui se faisait autour de lui était dû en grande partie à l'obscure position sociale de celle qu'il avait choisie pour femme, et en partie à des insinuations malicieuses et calomniatrices mises en circulation par de Montenay, puis par madame de Beauvoir et subséquemment répandues librement dans le public. Heureusement qu'il ignorait ce dernier fait, car il avait assez de sujets d'amères pensées.

Laissant la grande rue, il prit une des sombres ruelles qui conduisent au pont et qui présentait dans le moment un aspect solitaire et désolé. La noire étendue des eaux, les quais sombres tout couverts de neige, deux ou trois goélettes chargées d'huîtres ou de bois, derniers visiteurs du port, se dessinaient obscurément dans la faible lumière; ça et là un réverbère éclairait faiblement à travers la neige qui tombait en abondance. Il s'arrêta et s'appuya longtemps sur un des poteaux de ces lampes, absorbé par des pensées aussi tristes que la scène qui se déroulait autour de lui. Cédant, enfin, à un sentiment de malaise physique, il dirigea ses pas vers sa demeure.

Quoique la veillée ne fût pas encore bien avancée quant il y arriva, il trouva les lumières et le feu éteints et la contre-porte fermée. Pour exercer cette petite vengeance, madame Martel et Délima s'étaient retirées de bonne heure. Pendant qu'il frappait doucement à la porte, il pensait en lui-même combien il lui serait agréable si sa jeune femme venait lui ouvrir avec un mot ou un sourire de douceur sur les lèvres. Comme alors il oublierait volontiers les désagréments et les ennuis de ce soir-là! Une lumière brilla tout à coup à l'intérieur, et l'on fit partir le crochet de la porte; mais c'était le digne M. Martel lui-même.

--Pauvre Armand! vous devez avoir bien froid? Quoi? vous êtes mouillé jusqu'aux os. Asseyez-vous et je vais faire du feu pour vous chauffer. Vous n'avez pas besoin de dire non, parce que si je n'en fais pas vous serez malade demain matin. Vous avez déjà le frisson.

Le bonhomme eut d'abord la précaution de fermer doucement la porte de l'escalier conduisant à la partie supérieure de la maison; il ralluma le feu dans le poële et mit le l'eau dans le canard. Après cela, il plaça sur la table du pain et de la viande froide ains que des verres et une bouteille.

--Armand, dit-il au jeune homme, vous n'avez pas soupé ce soir; aussi vous devez avoir une grande faim: un verre de quelque chose de chaud vous empêchera de prendre le rhume après votre ennuyeuse promenade. Ah! mon cher ami, il ne faut pas vous laisser abattre par ces disputes conjugales. Comme de raison elles sont très-désagréables dans le commencement, mais une fois qu'on y est habitué on trouve qu'elles ne signifient absolument rien. D'ailleurs, il y a toujours une compensation: si une femme est frondeuse, elle est, selon toute probabilité une habile ménagère; si elle est chiche, avare et mesquine, il est certain qu'elle est ménagère et économe.

Le jeune Durand secoua la tête en signe de doute.

--Dans l'un comme dans l'autre cas, observa-t-il, je ne trouve pas que la compensation soit suffisante.

--Peut-être que je ne le trouve pas non plus, mais à quoi sert de se plaindre contre la destinée? Il est vrai que quelques hommes renversent cette règle et s'arrangent de façon à se donner tous les torts, mais il faut qu'ils aient une volonté de fer eu un robuste tempérament qui leur soit propre.

--Je déteste de me quereller avec les femmes! répliqua brusquement Armand.

--Moi aussi, et la conséquence c'est que madame Martel règne ici en souveraine. Il est vrai que, de temps en temps, je lui dis ma façon de penser, mais ça ne lui fait ni chaud ni froid. A tout prendre c'est une épouse active, soigneuse, qui tient la maison et le linge en bon ordre. Quant à sa langue, je n'en fais pas plus de cas que du chant du serin qui est au-dessus de votre tête. Essayez, mon ami Armand, à suivre mon exemple, et vous n'en serez que plus heureux.

La perspective qu'on exposait ainsi aux yeux de notre héros était moins que réjouissante, et il s'étonnait en lui-même de ce que les maris déserteurs ne fussent pas plus nombreux. Cependant il était jeune, favorisé d'une assez bonne constitution et d'un heureux appétit; il se mit donc à faire honneur aux bonnes choses que Martel lui avait si cordialement procurées, et il s'aperçut que du moins elles chassaient ses sensations de malaise physique intense, quoiqu'elles ne pussent alléger la sourde douleur qu'il portait dans son coeur.

Pendant quelque temps, le calme se répandit sur la demeure. Mais un jour que madame Martel et Délima étaient sorties pour aller dans les magasins, André vit de suite, à leur retour, sur le front menaçant de sa chère épouse, que la trêve tirait à sa fin. Armand, qui avait été retenu au bureau, n'arriva que tard. En voyant que sa jeune femme recevait froidement son salut souriant, il s'assit et attendit la tempête qui approchait, mais pas avec le même calme philosophique que Martel.

--J'aimerais à avoir une nouvelle toilette, Armand, dit tout-à-coup la jeune femme d'un ton pétulant.

--Mais tu en portes actuellement une qu te va à la perfection et te rend charmante.

--Je ne te demande pas de compliments; c'est de l'argent que je veux.

--Hélas! je n'en ai pas à donner. Tu vois un des désavantages d'être mariée à un homme pauvre; mais en cas que je trouve une bourse ou que je reçoive un héritage quelconque, quelle espèce de robe veux-tu?

--Une robe de soie violette avec une barre de satin. J'ai vu aujourd'hui une dame qui en portait une.

--Oui, et une qui avait l'air raide, interrompit madame Martel. Si vous l'aviez vue marcher avec son air hautain, comme si elle avait été une reine, et jeter sur Délima et, moi un regard comme si nous avions été des quêteuses, mais Délima est bien plus jolie qu'elle.

--Quelle était donc cette dame à l'air raide et portant une robe de soie pourpre avec une barre de satin? demanda Armand en riant et en se servant un morceau de pain rôti.

--Une qui avait coutume de bien te connaître quoiqu'elle soit trop fière pour connaître ta femme, mademoiselle de Beauvoir, dit Délima en faisant un petit mouvement de tête.

En entendant prononcer le nom qui avait été un charme pour lui dans son enfance et même au-delà, il devient rouge, ce que remarquèrent bien les deux femmes.

--Ah! si vous étiez marié à la jeune demoiselle dont le nom vous fait monter d'une manière si charmante le rouge au visage, vous ne lui refuseriez pas une pauvre robe de soie, dit ironiquement madame Martel.

Si je n'avais pu lui en donner elle s'en serait passé, car elle n'a pas besoin de ces secours extérieurs pour paraître grande dame.

En disant cela, Armand avait creusé sous ses pieds une mine dont il était destiné à expier l'effet par de nombreuses discordes domestiques subséquentes. La conséquence du moment fut d'amener de la part de Délima un grand sanglot, et de celle de madame Martel une énergique dénonciation. Au milieu de cette confusion il se leva précipitamment et s'en alla dans sa chambre, son port de refuge ordinaire.

--Ce commerce-là va durer, en maladie comme en santé, jusqu'à ce que la mort nous sépare, soupira-t-il avec un accent abattu; et elle n'a que dix-sept ans et moi vingt-deux.

Longtemps il resta absorbé dans le sombre labyrinthe des idées où il était plongé, sans s'apercevoir qu'il était dans l'obscurité et que malgré la rigueur de cette nuit d'hiver il n'y avait pas de feu dans le poële de sa chambre.

La porte s'ouvrit tout-à-coup et l'hôtesse, après n'avoir prononcé que ces deux mots: «M. Belfond», déposa un chandelier sur la table et se retira à la hâte, fermant la porte avec une violence extraordinaire.

Pendant un moment, les deux amis, en proie à un mutuel embarras, se regardèrent l'un l'autre; puis Belfond, prenant sur lui, étendit sa mais saisit celle d'Armand et la pressa vivement.

--Eh! bien mon vieux, s'écria-t-il, il est bien temps que je vienne te souhaiter de la joie et du bonheur; depuis que tu es marié j'ai été constamment absent de la ville, je suis seulement arrivé d'hier. Mon pauvre oncle Toussaint est, je l'espère dans un meilleur monde que celui-ci, (ici Durand remarqua pour la première fois que son ami était en grand deuil) et sa générosité pour moi méritait toutes les attentions et l'affection dont j'étais capable. Je n'ai pas besoin de te demander si tu es bien et heureux; les nouveaux mariés devraient toujours l'être.

Comme de raison, Armand répondit dans l'affirmative, et il essaya de paraître aussi heureux que l'on pouvait raisonnablement; mais sa figure hagarde et pleine de soucis ne put échapper aux regards sagaces de son ami, auquel une lueur de la vérité était parvenue dans la courte entrevue qu'il venait d'avoir avec la nouvelle mariée. Il avait remarqué que la gentille et modeste réserve qui la distinguait naguère et qu'il avait tant admirée lui-même, avait fait place à une vulgaire ostentation pour la toilette et à de ridicules manières empruntées qui le surprirent et le dégoûtèrent à la fois: il comprit dès lors la gravité de l'erreur que son malheureux ami avait commise dans le choix d'une femme.

Au bout de quelque temps, s'apercevant que le nouveau marié paraissait ne pas vouloir parler, il l'entretint gaiement de ses propres affaires.

--Tu dois savoir, lui dit-il, qu'à l'exception des quelques semaines de la maladie de mon pauvre oncle Toussaint, pendant lesquelles j'ai un peu de repos, ma mère, mes soeurs et mes cousins ont été continuellement et sont encore à m'importuner pour me faire faire ce que tu as fait si spontanément, me marier. Mais ma destinée s'y oppose: je vois une jeune fille, h'y prends goût, je me félicite sur la perspective qu'il y a d'être capable de rencontrer les désirs de mes amis, car, bien entendu je ne veux jamais me marier sans amour, et tiens! avant que l'objet de mon adoration et moi soyons vus cinq ou six fois, ma flamme commence à se refroidir, et au bout d'une douzaine d'entrevues elle est complètement éteinte. Je suis certain qu'il y a peu de jolies filles dont je n'aie été passionnément amoureux pour quelque temps, et cependant je crois que je préférerais être pendu demain matin que de me marier avec l'une d'elles. Voyons, avise-moi sur ce que j'ai à faire.

Il s'établit un silence de quelques instants pendant lequel Durand cherchait évidemment une réponse, lorsqu'on entendit distinctement à travers la mince cloison la voix de madame Martel qui disait, probablement en réponse à quelque suggestion de son mari:

--Du feu! en vérité non! nous ne pouvons pas nous permettre de telles prodigalités. S'ils ont froid, qu'ils sortent et qu'ils viennent s'asseoir ici. Je suppose que nous sommes pour eux une assez bonne compagnie!

Cette tirade fut lancée à voix trop haute pour que Belfond ne l'entendit pas; aussi, regarda-t-il fixement Armand dont la figure exprimait assez clairement la mortification et la peine qu'il en ressentait.

--Pauvre ami! murmura-t-il.

Cependant Rodolphe Belfond n'était pas de ceux qui se laissent aller longtemps à la tristesse: il prit la casquette d'Armand et la lui mettant sur la tête:

--Allons, dit-il, faire un tour, et après cela nous irons chez Orr manger une soupe aux huîtres, ce qui nous permettra de nous raconter nos mutuels chagrins.

Armand ne fit aucune opposition et se laissa entraîner.

Comme les deux amis sortaient bras-dessus bras-dessous, madame Martel s'en vint au devant d'eux et lur dit d'une voix aigre:

--M. Belfond, c'est donner de mauvais exemples à un mari que de l'enlever ainsi à sa jeune femme.

--Alors, madame Martel, le moyen d'empêcher cela c'est que la jeune femme rende sa demeure si heureuse qu'il soit impossible de cajoler son mari et de lui enlever.

Et après cette réplique à la vieille dame et un salut profond à la jeune femme qui boudait près de la fenêtre, il tira la porte sur eux.

--Je donnerais beaucoup, Armand, pour être à ta place pendant un mois, afin d'apprivoiser et dompter cette vieille mégère. Je crois que mes haines seraient plus fortes et plus constantes que mes amours.

--Je ne puis souffrir de me quereller avec des femmes! répondit Armand d'un air ennuyé.

--Je ne suis pas si délicat que cela, moi, et je frotterais ce vieux gendarmes avec autant de plaisir que 'en éprouvais à faire une bataille rangée au collège. Je t'assure que je ne ferais quartier ni à son âge ni à son sexe.

Lorsque les deux amis furent confortablement assis en présence des huîtres dans une chambre agréablement chauffée, Armand commença à ouvrir un peu son coeur à son compagnon. Il repassa à la hâte les incidents de la mort de son père, ayant soin de supprimer en grande partie la trahison de Paul; et alors, qu'avec une grande répugnance, il mentionna les circonstances liées à son mariage.

Belfond vit de suite jusqu'à quel point son ami avait été dupé, mais il ne fit aucun commentaire tandis qu'Armand lui contait qu'il continuait, pour se conformer aux ardents désirs de sa tante, à toucher l'intérêt du legs que son père lui avait laissé à elle. Malheureusement, il avait une fois mentionné à sa femme la proposition que lui avait faite madame Ratelle de le mettre de suite en possession de tout le capital, et cette circonstance était une cause constante du renouvellement périodique des querelles qui répandaient l'amertume sur sa vie domestique. Madame Martel et Délima étaient toutes deux continuellement à le presser, afin qu'il fit des efforts pour induire madame Ratelle à renouveler son offre. Mais Armand s'y était toujours formellement opposé, car il savait que dans les circonstances actuelles sa demande serait mal accueillie, parce que, tout naturellement, la tante Françoise se refuserait à placer la somme qu'elle avait destinée pour l'aider à poursuivre ses études légales et le lancer dans le monde, à placer, disons-nous, cette somme à la discrétion d'une jeune femme étourdie qui pourrait la dépenser en rubans et en beaux meubles. Puis, quelque temps après son mariage, Paul lui avait écrit quelques lignes amicales le priant d'accepter comme cadeau de noces une couple de cents louis. Armand avait renvoyé cette épître à son auteur; mais par malheur, Délima l'avait préalablement vue sur son pupitre: autre motif de reproches irritants et de noirs chagrins. Depuis cette découverte madame Martel et sa nièce ne lui avaient laissé aucun repos. Son sort aurait été bien plus heureux et ses amies se seraient contentées de l'état actuel des choses si l'argent eût été hors de son atteinte; mais elles ne pouvaient supporter l'idée qu'il se refusât obstinément à employer la prérogative si précieuse de posséder huit cents piastres, sinon plus, seulement par un griffonnage de plume comme elles disaient. Cette somme, fabuleuse pour elles, représentait d'élégantes et superbes toilettes, de jolies parties de plaisir, des meubles neufs pour leur petit salon et beaucoup d'autres choses aussi attrayantes.

Lorsque Durand eut terminé ses confidences, il s'en suivit une pause que Belfond rompit enfin.

--Les femmes, dit-il sont incompréhensibles et intraitables. Vois cette Gertrude de Beauvoir: après avoir retenu de Montenay à sa suite depuis qu'il est sorti du collège, elle lui a donné l'autre jour un congé inqualifiable.

--Pourquoi? demanda à voix basse Armand.

--Pour la plus importante de toutes les raisons d'une femme, c'est-à-dire celle de n'en pas avoir du tout. Madame de Beauvoir se lamentait l'autre jour à ma mère, dans les termes les plus pathétiques de l'entêtement et de l'obstination de sa fille, et déplorait la perte de ce qu'elle appelle un si bon parti. Mais revenons à nos propres affaires: laisse-moi, mon cher Armand, jouir aujourd'hui ou jamais du privilège d'un ami, et dis-moi comment je puis t'être utile. Tu sais que mon pauvre oncle Toussaint m'a laissé d'amples moyens dont j'ai seul l'entier contrôle, et c'est avec joie que je mets à ta disposition ce dont tu pourrais avoir besoin.

Armand secoua la tête.

--Je ne t'aurais pas, dit-il si ouvertement raconté tous mes troubles si mon orgueil m'avait permis d'accepter l'aide que tu m'offres si généreusement. Non, Rodolphe, mon sincère et bon ami; n'ais donc pas l'air si chagrin, je te promets que si jamais je suis forcé de recourir à quelqu'un, c'est toi qui recevras ma supplique.

Il était bien tard lorsqu'ils se levèrent pour se séparer, et en frappant légèrement à la porte de chez lui Armand se souvint avec inquiétude qu'il n'était jamais rentré à une heure aussi avancée. Comme d'habitude, ce fut M. Martel qui lui ouvrit et le fit entrer; il Lui demanda en hésitant s'il avait besoin de quelque chose pour remplacer le souper que les langues de ses compagnes l'avaient forcé d'abandonner.

Armand lui répondit dans la négative, ce qui parut le soulager considérablement. Le bonhomme murmura quelque chose sur ce que les femmes étaient plus boudeuses encore que de coutume, et que madame Martel s'était permis la mesquine vengeance de mettre la bouteille sous clef.

--Mais, ajouta-t-il, je vais en acheter une autre demain matin et je la mettrai dans une bonne cachette, de sorte que nous la déjouerons d'une drôle de façon.

Au moment où le jeune homme allait se retirer dans sa chambre en lui souhaitant un amical bonsoir, le père Martel lui mit la main sur l'épaule et lui dit d'un ton sérieux:

--Un petit conseil que je ne cesserai de vous donner, mon cher Armand, tant que vous ne l'aurez pas mis en pratique, est celui-ci: ne laissez pas vos repas parce qu'on vous y gronde; mangez bien et de bon appétit, puis battez la retraite aussi vite que vous le voudrez.

Ce conseil donné à point, car au déjeuner, le lendemain matin, madame Martel et Délima étaient très-pointilleuses, et elles lancèrent plusieurs allusions provocantes sur la négligence et l'indifférence de certains hommes sans coeur qui préfèrent aller prendre un coup avec des amis que d'être dans la compagnie de leurs respectables femmes.

Au lieu de suivre le judicieux avis de son hôte et de prendre un repas complet, Armand n'absorba qu'une demie ration de thé et de _toasts_ et se sauva dans ce qu'il avait autrefois appelé en riant, un sombre cachot de bureau, mais qui était à présent pour lui un port de salut, un asile de repos.

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XV

On ne peut pas convenir que notre héros était aussi studieux et aussi capable qu'avant son malencontreux mariage: il ne l'était certainement pas. Qui pourrait dire les rêves brillants qu'il avait caressés pour s'encourager lui-même au travail? Tout cela s'était changé en une simple lutte pour le pain quotidien, sans une lueur d'espérance pour l'avenir, sans un rayon de joie pour le présent. Plus d'une fois M. Lahaise était inopinément entré dans le bureau et avait trouvé son clerc plongé dans une sombre rêverie, tandis que sur son pupitre des liasses de documents qu'on y avait mises pour être assorties ou copiées étaient encore intactes. Cependant l'avocat avait entendu parler des déboires domestiques d'Armand, et cela l'avait rendu indulgent à son égard, sachant que les rares aptitudes du jeune homme lui permettraient de suppléer plus tard au temps qu'il perdait actuellement.

Le long et ennuyeux hiver, avec ses jours courts et ses longues veillées, s'écoula lentement et tristement pour Durand: pas une seule fête sociale, pas une seule petite réunion paisible au coin du feu pour en égayer la monotonie. Dans le cercle domestique les choses allèrent de mal en pis au lieu de s'améliorer: la manie de gronder de madame Martel et la maussade humeur de Délima ne firent qu'augmenter en proportion de l'invincible patience de leur victime qui, cependant, en dépit de tout, tint fermement la résolution qu'il avait prise de ne pas demander d'argent à ses parents ou à ses amis.

Il est certain, toutefois, que l'on ne peut trop bander un arc, ni remplir un vase outre mesure. Madame Martel était destinée à apprendre cela à ses dépens.

Après un dîner qu'Armand venait de prendre à la hâte, comme il se préparait à partir pour le bureau. Délima l'informa d'un air boudeur qu'elle avait un grand besoin d'argent. Il tira aussitôt de sa poche sa bourse maigrement remplie et la lui donna.

--Délima, c'est tout ce que j'aurai d'ici au mois prochain, dit-il, mais je le donne de bon coeur.

La jeune femme prit la bourse, l'ouvrit et en versa le peu qu'elle contenait sur la table.

--Cela ne peut servir à rien! dit-elle dédaigneusement.

--Mais de quoi as-tu plus spécialement besoin dans le moment?

--D'abord un capot neuf pour toi: celui que tu portes actuellement est affreusement usé...

--Oh! est-ce tout? interrompit-il. Dieu merci, le mien me passera bien l'hiver!

--Eh! bien, si ton capot peut faire pour l'hiver, ma vieille pelleterie en feras pas: elle est tout-à-fait disgracieuse à côté de mon manteau neuf.

--Oui, c'est vrai, intervint madame Martel. C'est encore plus laid pour une nouvelle mariée.

--J'en suis bien fâché, mais je crains que tu sois obligée de la porter tout cet hiver.

--Ah! ça, non, elle ne le fera pas, M. Durand, interrompit la terrible femme. Pourquoi avez-vous pris une épouse si vous ne pouvez pas l'habiller décemment?

--Vous oubliez, madame, que vous m'y avez forcé malgré moi, répliqua Durand qui était en ce moment dans une disposition d'esprit très-irritée.

--Oui, je puis témoigner que c'est vrai, ajouta M. Martel _sotto voce_... Absolument comme on a fait pour moi-même!

Sa femme se tourna brusquement vers lui les yeux étincelants de colère, mais il avait prudemment battu en retraite.

--Tout cela ne répond pas à ma demande, reprit la jeune femme.

--J'y ai déjà répondu: je n'ai pas plus d'argent à te donner pour le présent.

--Mais vous en auriez beaucoup si votre orgueil vos permettait de vous adresser à quelques-uns de vos parents qui sont si riches; plutôt que de faire cela, vous préférez vivre de charité.

Les joues d'Armand devinrent écarlates.

--Comment cela, madame Martel? dit-il; est-ce que je ne vous paie pas régulièrement la somme que vous avez vous-même fixée pour la pension de ma femme et la mienne?

--Bah! une somme qui ne paie seulement pas la moitié des dépenses! C'est pourquoi si vous n'écrivez pas, j'écrirai moi-même et je dirai à votre tante Françoise, à votre frère Paul et peut-être aussi à la fière dame de vos anciennes amours, mademoiselle de Beauvoir, oui je leur dirai comme votre malheureuse femme est pauvre et misérable.

--Vous feriez mieux de vous en abstenir, madame Martel! répliqua Armand avec un regard inaccoutumé qui aurait dû avertir cette matrone rusée qu'elle allait trop loin.

Elle n'en fit pas de cas, et s'approchant plus près de lui et le regardant d'un air de défi, elle répéta: