Armand Durand; ou, La promesse accomplie

Chapter 12

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Lorsqu'ils revinrent de l'église ils furent accueillis par un succulent déjeuner: madame Martel était, comme de raison, toute souriante et remplie de félicitations, et l'aimable mariée elle-même paraissait tout à fait heureuse. Cependant, de temps en temps il passait sur la figure du marié une ombre légère qu'il s'efforçait en vain de cacher, mais c'était peut-être l'effet de l'obscure lueur d'un jour sombre. La question de savoir si la jeune femme qui était à ses côtés lui aiderait à dissiper cette ombre ou à l'augmenter, était du domaine des impénétrables et mystérieux secrets de l'avenir.

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XIII

On avait allumé les bougies et tiré les rideaux de bonne heure, ce soir-là, dans l'élégant salon de Manoir d'Alonville, car la soirée était humide et le vent soufflait avec une certaine violence. Gertrude de Beauvoir était assise, rêveuse et pensive, dans le plus grand et le plus moelleux des fauteuils de l'appartement. Elle avait un ouvrage de broderie sur ses genoux; sur la table, à côté d'elle, se trouvaient des laines et du canevas; à ses pieds des livres et des journaux: ce désordre démontrait clairement qu'elle avait souvent changé d'occupations ne trouvant d'intérêt ou d'amusement à aucun. Elle fut tirée de sa rêverie par l'entrée de de Montenay qui, sans s'occuper de la froideur avec laquelle elle le recevait,--car il avait fini par s'habituer à ses manières capricieuses,--avait traîné un autre fauteuil près du sien et s'y était assis.

--Avez-vous entendu parler du dernier mariage? lui demanda-t-il après avoir échangé quelques phrases banales.

--Non.

--Hé! ce charmant, adroit et bon à rien d'Armand Durand s'est enfin marié avec la jolie petite couturière qu'il amusait depuis si longtemps.

Victor jeta un regard inquisiteur et pénétrant sur sa compagne, mais même pendant qu'il parlait elle s'était penchée pour relever un patron de modes tombé à ses pieds, et lorsqu'il la regarda de nouveau sa figure était aussi impassible que celle d'une statue.

--La nouvelle ne parait pas vous intéresser beaucoup, Gertrude?

--Pourquoi m'intéresserait-elle? Je le connais bien peu, et elle je ne la connais pas du tout.

--Alors prenons un sujet qui nous intéresse plus. Chère amie, quand notre mariage aura-t-il lieu?

--Je suis sûre que je n'en ai pas d'idée, si ce n'est que ça ne sera pas de sitôt!

Et elle ferma à demi les yeux, comme si cet entretien l'ennuyait.

--Mais ce n'est pas donner à ma demande une réponse juste ni généreuse.

--C'est réellement la meilleure que j'aie à donner.

Il recula sa chaise avec impatience.

--Gertrude, reprit-il, le temps est venu d'en finir avec cet enfantillage, le temps est venu de ratifier à l'autel l'engagement que nous avons contracté. Songez à la longueur du temps que je vous ai fidèlement attendu; j'ai souffert tout ce temps-là votre indifférence et vos caprices. Soyez juste enfin et répondez-moi.

--Je crains, Victor, que cette réponse ne soit pas très-agréable: n'insistez donc pas à ce que je vous la donne.

--Mais il me la faut: je ne puis, je ne me laisserai pas remettre plus longtemps de mois en mois, d'année en année. Je suis entré ce soir dans cette chambre avec la détermination de n'en point sortir sans avoir une réponse explicite et définitive.

--Eh! bien, puisque vous le voulez absolument, je vais parler. Je crains franchement que la différence qu'il y a dans nos goûts et nos caractères soit si grande qu'elle ne nous permette jamais d'être heureux ensemble.

--Vous n'êtes pas sérieuse, Gertrude! Vous dites cela seulement pour éprouver ma patience comme vous le faites si souvent.

--Une fois pour toutes je dis non, ce n'est pas pour cela. J'étais justement è réfléchir sérieusement sur le sujet lorsque vous êtes entré, et je cherchais le meilleur moyen de vous faire connaître ma résolution.

De Montenay se leva en sursaut.

--Quelles promesses? Vous savez fort bien que dans la dernière grande explication que nous avons eue ensemble, il a été formellement décidé que nous resterions libres, entièrement dégagés de nos engagements antérieurs.

--Il en a été peut-être ainsi en paroles, mais non en réalité. Pensez-vous que je veuille être partout raillé et tourné en ridicule, parce que j'aurai été rejeté par vous?

--Si vous le préférez, vous pouvez dire que vous m'avez dupée, et je ne vous contredirai pas: ce n'est pas ma faute, à moi, si vous avez suivi mes pas avec tant de persistance, sans avoir reçu de moi depuis bien des mois aucune espèce d'encouragement Ah! je préférerais de beaucoup faire rire de ma à présent que d'être prise plus tard en pitié comme une femme malheureuse.

--Vous devenez sentimentale, dit Montenay en plissant les lèvres; ce n'est pas dans votre genre, mademoiselle de Beauvoir, et ça ne vous va pas du tout.

--Certainement non, répliqua-t-elle avec un éclair de colère dans ses yeux noirs, et ce n'est pas non plus dans mon genre de rester paisiblement assise à écouter quelqu'un me parler comme vous osez le faire dans ce moment. Ah! quel heureux couple nous ferions, ajout-t-elle avec sarcasme: notre vie serait une guerre sans fin.

--Du moins, interrompit-il nous avons l'avantage de connaître mutuellement nos défauts à présent, plutôt que de les découvrir après notre mariage: nous ne pourrons pas nous accuser de nous être réciproquement trompés.

--C'est parce que, répliqua-t-elle, nous n'avons pas plus l'un que l'autre le pouvoir de cacher nos fautes: nos caractères sont trop peu disciplinés pour cela.

--Ceci est un enfantillage, Gertrude. Je vous en prie, parlons comme des personnes raisonnables, et non comme des enfants querelleurs.

--Je vous ai donné ma dernière réponse. J'en suis fâchée pour vous, mais aucune supplication et récrimination ne m'en feront donner d'autres.

--Si telle est réellement votre détermination, vous êtes une coquette sans coeur et sans principe.

--Personne ne sait mieux que vous, Victor, toute l'injustice de cette accusation. Ai-je jamais prétendu ressentir de l'amour pour vous? N'ai-je pas plutôt, par ma persistante froideur prouvé que je n'avais pas un tel sentiment, et n'ai-je pas maintes et maintes fois essayé, quoique toujours dominée, de finir cet embrouillement qui m'a été imposé lorsque j'étais trop jeune pour prendre une décision sur une question aussi importante?

--C'est une absurdité, mademoiselle de Beauvoir, répliqua de Montenay piqué presque jusqu'à la folie par ce franc aveu. Probablement que vous êtes éprise d'amour pour un autre plus favorisé que moi. Vraiment, je vous avais soupçonné un préférence pur ce preux chevalier Armand Durand, quoique, apparemment, il n'ait pas partagé le sentiment.

--Comment osez-vous vous oublier à ce point? demanda Gertrude les yeux étincelants.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc, mes jeunes gens? demanda la voix claire et douce de madame de Beauvoir en entrant tout-à-coup dans la chambre. Vous vous querellez avec autant d'aigreur que si vous étiez déjà mari et femme.

--Je crains bien que nous ne le soyons jamais, dit alors de Montenay sur le visage duquel on voyait une expression de sombre chagrin, du moins si j'en dois croire les explications dont vient de me favoriser mademoiselle de Beauvoir.

--Ah! je le vois, c'est encore une querelle d'amoureux! Je crois que vous en avez eu assez; la galanterie deviendrait véritablement insipide si elle n'était assaisonnée par quelque petite chicane.

Et en disant cela elle ajustait les coussins du sopha sur lequel elle s'était assise en lançant un vif regard inquisiteur dans la direction des belligérants.

--C'est plus qu'une querelle d'amoureux, madame de Beauvoir, reprit Victor; c'est un avis formel de la part de votre fille qu'elle ne remplira pas notre engagement, qu'elle rejette définitivement ma main.

Les doigts blancs de la dame jouaient involontairement avec les coussins, mais elle répliqua avec un grand calme extérieur:

--Et vous la croyez réellement, Victor? Ah! c'est son tour aujourd'hui, demain ce sera le vôtre. Ce soir elle s'endormira probablement dans les pleurs, se chagrinant de sa folie et désirant voir arriver le matin pour se réconcilier.

Gertrude releva fièrement la lèvre en entendant ces mots, mais elle ne répondit pas, tandis que de Montenay, s'emparant de sa casquette, reprit avec humeur:

--Je vous dirai bonsoir, mesdames, car j'ai souffert ce soir plus qu'il m'était possible de souffrir: peu d'hommes en auraient enduré autant.

Et il sortit brusquement de la chambre.

Madame de Beauvoir attendit qu'il fût descendu et eût refermé sur lui la porte du dehors; puis, après avoir fermé la porte du salon, elle s'approcha de sa fille.

--Est-il bien vrai, lui dit-elle, que tu viens de refuser de Montenay?

--Oui, maman, c'est vrai.

--Et me sera-t-il permis de te demander pourquoi? Est-ce qu'iln'est pas un très-bon parti pur une jeune demoiselle qui mange le pain de la charité, qui est nourrie et habillée par son oncle?

En entendant ces mots, les joues délicates de Gertrude rougirent, car il y avait une bonne dose d'orgueil dans ce jeune coeur.

--Oui, reprit-elle vivement, oui je l'ai refusé et je le refuserais quand bien même je serais une mendiante.

--Dans quel roman as-tu pris cela! ou bien, est-ce un effort de ton imagination?

--Ayez la bonté de m'écouter, maman: je confirme maintenant, et d'une manière formelle, ce que je viens de dire à de Montenay: jamais, non jamais, je ne serai sa femme!

--Mais tu n'as pas d'autres alternative, mon enfant. Tu sais aussi bien que moi de quelle pauvreté nous a retiré la générosité de ton oncle. Tu ne dois pas avoir oublié non plus la petite et chétive maison où nous logions à Québec après la mort de ton père, lorsque nous reçûmes la lettre si opportune de de Courval. Eh! bien, as-tu trouvé cette vie de privations si agréable que tu veuilles la reprendre?

--Il n'est pas question de cela, maman. Mon oncle nous aime bien et il a de grands moyens.

--Je conviens de cela, mais il peut mourir et il a d'autres parents qui pourraient raisonnablement s'attendre à leur part de ses richesses. Autre chose: il peut se marier, et dans ce cas que deviendrions-nous? Il ne te restera plus que la ressource de t'engager comme institutrice, et pour moi celle peut-être de faire de jolies coiffes au lieu de les porter. Gertrude, il faut que tu oublies cette soudaine attaque de folie et te marier de suite, car je vois que pour toi, dans ce cas, le proverbe «les délais sont dangereux» est doublement vrai.

--Mais, maman, je ne puis pas y consentir, je n'y consentirai pas! dit-elle en frappant assez vivement le plancher de son petit pied. Oh! si vous saviez comme le sentiment d'admiration de petite pensionnaire que j'avais conçu pour Victor de Montenay en entrant dans le monde, a été remplacé par une indifférence qui s'est bientôt changée en une opiniâtre aversion!

--Gertrude, jusqu'à présent j'ai essayé de te faire entendre raison et de te persuader; maintenant je vais commander. Écoutes, enfant, je t'enjoins de remplir ton premier engagement avec de Montenay, et cela sous peine d'encourir ma disgrâce la plus sévère. Je suis certaine que n'oseras pas me défier!

--Maman, vous m'avez trop longtemps laissé faire ma volonté pour me brider si serrée tout d'un coup. Je vous le dis, je ne me marierai jamais avec Victor. Ainsi cessez donc de me tracasser, et que la paix se rétablisse entre nous.

--Que Dieu me soit en aide! dit madame de Beauvoir avec un inexprimable accent d'amertume qu'elle n'avait encore jamais eu dans ses manières de convention. J'ai élevé une fille qui, oublieuse de ce qu'elle me doit et se doit à elle-même, se moque de mes conseils et se rit de mon autorité jusqu'à la mépriser.

Un sentiment de remords s'éleva tout-à-coup dans le coeur de Gertrude, car elle vit que l'émotion de sa mère était sincère, et lui jetant les bras autour du cou:

--Pardonnez-moi, ô ma mère, lui dit-elle, je suis bien peinée de vous avoir ainsi chagrinée!

--Alors, prouve-le-moi en m'obéissant, répondit froidement madame de Beauvoir en détachant les bras de sa fille enlacés autour de son cou et en laissant la chambre.

--Que Dieu me soit en aide à moi aussi! sanglota l'impétueuse jeune fille en se rejetant dans son fauteuil. Etre tracassée, tourmentée comme cela de tous cotés, et mon coeur indocile qui me tourmente plus que les autres!

Gertrude de Beauvoir était d'un noble et généreux naturel, mais sous la mauvaise direction et les conseils de sa mère mondaine, l'ivraie avait germé et poussé en abondance dans son caractère impétueux, de sorte qu'on était aujourd'hui au temps de la récolte qui ne pouvait donner aucune satisfaction.

Le coeur malade, malheureuse, la pauvre Gertrude s'enfuit dans sa chambre, et après de longues heures, elle finit par s'endormir en soupirant, pur se reveiller le lendemain matin aussi opiniâtre et impérieuse que jamais.

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XIV

La partie agréable de l'automne canadien était venue et disparue; l'abondant feuillage aux couleurs variées était tombé des arbres feuille par feuille, ne laissant ça et là, solitaire, qu'une tache brune attachée à quelques branches dépouillées de leur parure. Les tendres rayons du soleil avaient fait place à la lumière grise et froide, et aux vents pénétrants du triste novembre, et beaucoup de piétons, inconsolables à la vue des mers de boue liquide qui inondaient les rues de la ville, soupiraient avec impatience de voir arriver un froid vif et tomber une bonne _bordée_ de neige, la seule compensation que pouvait offrir la saison en retour des nombreux désavantages dont elle était si prodigue.

Armand Durand était, un jour de ce triste soleil de novembre, assis dans sa petite chambre chez madame Martel. Il paraissait bien grave et bien préoccupé notre jeune marié de quelques mois. Un long soupir s'échappa de sa poitrine pendant qu'il déposa sa plume et appuya sa tête sur sa main. Un instant après, il ouvrit le pupitre de bois auprès duquel il était assis, et en retira une lettre. Malgré qu'elle portât une date bien antérieure et qu'elle parût avoir été souvent palpée, il la lut lentement.

Cette lettre venait de tante Ratelle, et avait été écrite lorsque cette bonne tante avait appris d'une source indirecte la nouvelle de son mariage. Courte et froide, elle commençait par exprimer du chagrin de ce que son neveu avait montré si peu de respect pour la mémoire de son père en se mariant presque immédiatement après sa mort, et cela, sans même dire un mot de son intention à aucun membre de sa famille; puis elle déplorait le singulier et malencontreux choix qu'il avait fait. Ah! c'était le côté faible par lequel il avait blessé sa tante Ratelle: lui qui avait reçu une éducation qui lui permît de chercher pour femme une demoiselle, une fille d'intelligence et de haute naissance s'être au contraire, marié avec une couturière! c'était affreux. Elle terminait en intimant brièvement que malgré qu'elle consentirait peut-être à l'avenir à le voir lui-même, elle n'avait pas le moindre désir de faire la connaissance de sa femme.

Comme on doit le présumer, la lecture de cet épître n'était pas de nature à égayer les esprits du jeune homme ou à chasser une ligne de souci qui commençait déjà à se faire remarquer sur son jeune front. Après avoir replacé dans son pupitre la lettre qui avait été moins qu'une agréable diversion aux sombres pensées qui l'assaillaient, il retomba dans sa rêverie. Il en fut réveillé par l'horloge qui sonnait dans l'appartement voisin et qu'on entendait parfaitement à travers la mince cloison; il reprit vivement sa plume afin de réparer le temps perdu.

Au bout d'une demi-heure à peu près, la porte s'ouvrit et sa jeune femme entra. Elle était vraiment belle, vêtue avec un luxe inconnu dans cet humble logis: une somptueuse robe de soie richement garnie, une montre et une chaîne d'or, avec une couple de bagues éclatantes dans ses doigts effilés, offraient un singulier contraste avec les toilettes plus unies mais gracieuses qu nous lui avons vu porter lorsque nous avons fait sa connaissance.

--Mon mari, lui dit-elle, je voudrais bien que tu sortirais avec moi pour nous promener?

--Je crains de ne le pouvoir, ma chère. Il faut que toute cette écriture soit terminée pour demain matin, car, quoique indulgent, M. Lahaise aime qu'on soit ponctuel.

--C'est seulement une excuse que tu donnes là; la vraie raison c'est que tu ne veux pas m'accompagner.

--Et pourquoi ne voudrais-je pas sortir avec une si jolie petite femme que toi? demanda-t-il en souriant.

--Je suppose que c'est parce que tu as honte de moi, que tu as peur de rencontrer quelques-uns de ces beaux messieurs et de ces belles damens que tu avais coutume de visiter avant ton mariage.

Il prit sa main dans la sienne.

--Voyons, Délima, lui dit-il, tu m'as déjà parlé deux ou trois fois de cette façon, et tout en t'assurant de l'injustice et du peu de raison d'une telle accusation, je t'ai dit qu'elle me faisait de la peine.

--Mais c'est la vérité, reprit-elle. Aucun d'eux ne fait le plus petit cas de moi, quoique vraiment j'aie l'air, avec ma nouvelle robe de soie, aussi dame qu'aucune d'elles: et aucun de nous depuis notre mariage ne reçoit d'invitation, quoique l'année dernière tu étais invité de tous côtés.

Trop généreux pour lui dire qu'elle était effectivement la seule cause de cette négligence universelle, Armand ne répondit pas et elle continua sur le même ton:

--Je croyais qu'en me mariant à un monsieur, je puis dire un homme de profession, je serais considérée et traitée comme une dame!

--Mais, Délima, tu oublies qu je suis pauvre, et que, dans la société, on a une petite opinion d'un jeune homme pauvre.

--Tu pourrais être riche si tu voulais, car tu as des amis riches.

Notre héros recula vivement sa chaise; sa femme comprenant probablement la signification de son brusque mouvement, reprit:

--Comme de raison, tu te fâches tout de suite si ta pauvre femme ose ouvrir la bouche sur d'autre sujets que ceux qui te plaisent.

Armand se mordit les lèvres et reprit sa plume qu'il avait déposée un instant.

--Ah! je vois que tu es fatigué de moi à présent et que tu voudrais me voir sortir de suite!

--Je crois vraiment que ce serait le plus prudent parti à prendre. T'aperçois-tu, ma chère que nous cheminons vers une querelle?

--C'est tout de ta faute, répondit-elle, tu te fâches aussitôt que je parle.

Pendant un instant les sourcils d'Armand se contractèrent, mais en s'apercevant de l'absurdité de l'accusation, il ne put s'empêcher de sourire.

--C'est bien, dit-il, si tu le veux absolument; mais puisque je suis un ours, sors vivement de ma tanière en cas de danger. Je serai à ta disposition aussitôt que j'aurai terminé mon ouvrage.

--Mais je veux que tu viennes tout de suite avec moi, persista-t-elle.

--Je te répète que je ne le puis. Nous aurons à nous l'après-dînée de demain.

Et elle s'élança hors de la chambre en faisant la moue.

Armand resta quelques instants immobile.

--Avant notre mariage, se dit-il, elle était si gentille, si douce, si charmante!

Pauvre Armand! est-il le seul mari qui se soit ainsi étonné dans de pareilles circonstances?

Cependant il reprit bientôt ses papiers et continua son ouvrage jusqu'à ce qu'on l'appela pour souper. La table était moins abondamment fournie que du temps qu'il était garçon; la contenance de madame Martel n'était pas non plus aussi sereine et souriante, l'hôte seul, n'avait pas changé, et comme le jeune homme prenait son siège, il lui dit avec sa même politesse qu'autrefois:

--M. Armand, désirez-vous un peu de cette fricassée. Elle est peut-être meilleure qu'elle n'en a l'air; dans tous les cas c'est tout ce que j'ai à vous offrir.

--Et elle est aussi bonne que nous pouvons la faire pour nos moyens, André, ajouta sévèrement sa femme. Par les temps qui courent nous ne trouvons pas l'argent dans les rues.

--On ne le trouvait pas plus, femme, il y a quelques mois, lorsque nous avions coutume d'avoir presque tous les soirs un poulet rôti ou quelque chose d'aussi bon. Mais, grâce à la Providence, j'ai un bon appétit et une bonne digestion, en sorte que je puis manger ce qu'il y a.

--C'est bien dommage que tu ne puisses ajouter que tu as aussi un peu plus de bon sens? reprit avec sarcasme sa chère moitié.

--J'ai ce qui est aussi utile, une part raisonnable de bonne humeur, répliqua imperturbablement le digne M. Martel. Armand mon fils, passez-moi le pain. Tu ne manges donc pas, petite: qu'est-ce qu'il y a! Peut-être que toi aussi tu ne trouves pas la fricassée de dont goût.

--Ce n'est point cela, interrompit la mère Martel avec indignation. Non, la pauvre enfant a été désappointée.

--Ce n'est toujours pas en amour, observa-t-il en souriant, car elle s'est assuré, hardiment et fermement, notre ami Armand!

--Je désirerais, cousin Martel, dit la jeune mariée avec un éclair dans ses yeux, je désirerais réellement que vous ne traîneriez pas mon nom dans de vulgaire plaisanteries.

--Tu es plus susceptible, jeune femme, ce soir que tu n'avais l'habitude de l'être au temps passé.

--Parce que sa patience a été rudement éprouvée ce soir, André. Etre tout habillée, et attendre deux ou trois heures pour faire une promenade avec son mari, et ne pas être capable de l'avoir!

--Est-ce tout? Eh! bien, elle trouvera sa promenade plus agréable lorsqu'elle sera capable de la faire.

--Les jeunes mariées n'ont pas l'habitude d'être refusées pour de si simples demandes mais c'est peut-être la façon chez les messieurs.

Et elle pesa avec emphase sur ce dernier mot.

--Délima a choisi un jeune homme pauvre, et il faut qu'elle en subisse les conséquences, dit Armand avec le plus grand calme. Au lieu de sortir avec elle, j'avais à écrire.

Pour l'argent que l'écriture rapporte, elle aurait pu être remise pour quelques temps. Mais Armand, vous avez des amis qui sont riches et qui pourraient et auraient la volonté de vous aider, si seulement votre orgueil vous permettait de vous adresser à eux.

Dans cette dernière phrase madame Martel avait touché l'impardonnable tort qui se trouvait au fond de presque toute la persécution dont Armand était l'objet.

--Je vous ai déjà dit, madame Martel, que je ne souffrirais aucune intervention sur ce sujet.

--Les gens pauvres ne devraient pas être aussi précieux!

Et madame Martel regarda l'horloge comme si elle lui adressait cette observation.

--Vous devriez vous rappeler, ajouta-t-elle, que vous avez à présent une jeune femme qui dépend de vous.

Ici Délima fondit en larmes. Armand se leva précipitamment de table et sortit de la chambre.

--Je crois que si vous continuez sur ce ton, vous forcerez bientôt Le nouveau marié à se promener à son compte. Il trouvera c'est le seul moyen de s'assurer un peu de paix.

--André Martel, tu es un imbécile!

--Peut-être, puisque je t'ai mariée; mais cessons, ma femme, cette escarmouche, et donne-moi une autre tasse de thé.

Aussitôt qu'il l'eût avalé, il se leva sans cérémonie et s'esquiva dans la cuisine pour fumer une pipe.