Armand Durand; ou, La promesse accomplie
Chapter 10
--Paul, mon frère, il ne faut pas que tu sois trop sévère envers notre garçon. Il est bien difficile pour un jeune homme de vivre dans une ville comme un ermite.
--Mon père, Paul m'a écrit que vous étiez mieux; et il y a quelques semaines, lorsque chagrin et inquiet sur votre santé chancelante, j'ai exprimé le désir de venir vous voir, il m'évrivit sèchement que vous désiriez que je restasse où j'étais afin de ne point perdre mon temps.
--Je lui ai dit cela une fois, c'est par manque de bon coeur que Paul t'a écrit que j'étais mieux. Ah! quel estimable fils! il sera mon bâton de vieillesse! Que serais-je devenu, que seraient devenus la terre et tous nous autres si lui aussi, s'était mis à étudier le Droit ou la médecine! Mon fils est un franc travailleur; industrieux, il se lève de bonne heure et se couche tard; à l'ouvrage depuis le matin jusqu'au soir, il ne va jamais en parties de plaisir, ni en soupers d'huîtres, et il n'a jamais besoin de gants de kid blancs.
A mesure que son père parlait sur ce ton, Armand rougissait de plus en plus, et en dépit des regards suppliants de la tante Françoise, il était sur le point de répliquer lorsque Paul entra. Cependant, malgré cette diversion, les choses n'en allèrent pas mieux. Les doux efforts de la tante Françoise et l'excellent souper qu'elle prépara ne réussirent pas à amener dans le petit cercle plus de cordiale gaieté, ni à faire disparaître l'irritabilité dont les manières de Durand étaient empreintes.
Après que l'on se fût séparé pour la nuit et que les deux frères furent assis ensemble dans la chambre à coucher de Paul, Armand lui dit brusquement:
--Pourquoi as-tu montré mes lettres?
--Parce que je ne croyais pas qu'il y eût de mal à le faire, parce que je pensais qu'elles amuseraient notre père au lieu de le contrarier. Si je ne les lui avais pas montrées, il aurait supposé qu'elles contenaient quelque chose de terrible.
Il est si changé que je le reconnais à peine! dit Armand d'un air sombre. Qu'est ce que tout cela veut donc dire?
--L'âge et le rhumatisme, répondit laconiquement Paul. Il ne faut pas que tu penses que je n'ai pas ma part de reproches: je voudrais que tu l'entendrais lorsqu'il y a quelque chose qui ne va pas bien, quand même ce n'est que le carreau du chassis de l'étable qui est resté ouvert.
Trompé sur les sentiments de son frère, Armand sentit s'évanouir le faible rayon de soupçon qui avait traversé son esprit.
--Pauvre Paul! s'écria-t-il, ce doit être dur à supporter!
Minuit était sonné depuis longtemps et le frère aîné ne dormait pas encore, la respiration bruyante de Paul, habitué à se coucher et à se lever de bonne heure, contribuant doublement à l'empêcher de s'endormir. Armand se réveilla et se leva plus tard que de coutume; lorsqu'il descendit, il apprit qu'il y avait longtemps déjà qu'on avait déjeuné et que son frère était parti depuis une heure pour ses travaux.
--Pourquoi Paul ne m'a-t-il pas réveillé? demanda-t-il.
--Parce qu'il savait que tu n'étais pas habitué à cette misère, répondit son père d'un ton moqueur qui irrita autant qu'il chagrina le jeune homme.
La tante Ratelle lui servit bientôt un excellent déjeuner, mais iln'avait pas faim: cependant, il resta à table quelques minutes, pendant les quelles il répondit à quelques questions brèves que lui fit son père sur les progrès qu'il faisait dans ses études légales, sur ses espérances pour l'avenir; puis il se leva et s'approcha de la fenêtre. Quoique l'on fût au milieu de mars, une furieuse tempête de neige sévissait au dehors, et en la contemplant il sentit une singulière sympathie entre elle--qu'est-ce qu'il peut y avoir de plus triste qu'un paysage de campagne pendant une tempête de neige?--et la douloureuse tristesse qui remplissait en ce moment son coeur. A la suite d'une question froide de la part de son père, suivie d'une réplique un peu vive, laquelle à son tour lui attira une observation piquante, il prit une résolution. Oui il s'en retournerait de suite à la ville; oui, il endurerait plus aisément l'air glacial de l'hiver que l'atmosphère de duretés qui avait si subitement envahie le toit paternel, autrefois Si heureux. Lorsqu'il manifesta son intention de partir si vite et par pareil temps, la tante Ratelle s'y opposa avec chaleur; mais Durand, guidé peut-être par l'orgueil, y mit peu d'opposition. Cependant, lorsqu'il lui souhaita le bonjour, il s'opéra dans sa voix et ses manières un adoucissement subit qui tenta presque Armand à mettre le malaise de côté et à demander ce qui pouvait avoir refroidi l'amour profond qui existait entr'eux et qui avait rendu leurs relations heureuses; mais ile en fut empêché par la crainte d'une rebuffade et de s'entendre dire ce qu'il redoutait, que c'était la dépense qu'il occasionnait à son père qui était cause de la froideur et de l'irritabilité paternelles.
De retour à la ville, notre héros se livra à la routine journalière de sa vie avec autant de diligence qu'avant, mais avec une disposition d'esprit moins joyeuse. Les lettres de chez son père devinrent de plus en plus rares et aussi peu satisfaisantes que jamais; de son côté, il écrivit bien rarement, et lorsqu'il le faisait, il adressait ordinairement ses lettres à Paul.
Par une superbe après-dînée qu'il paraissait plus triste que d'ordinaire, madame Martel, à qui il faisait pitié, vu que depuis quelque temps il était souvent retenu à la maison et au bureau, insista auprès de lui pour qu'il allât se promener.
--Et puis, M. Durand, ajouta-t-elle, si vous aviez la bondé de m'obliger en emmenant ma pauvre Délima avec vous. Elle aussi a besoin de prendre l'air: elle est si industrieuse et travaillante, qu'elle ne pense jamais à se reposer.
Sans laisser voir d'intérêt ou de plaisir, Armand consentit, et la vieille madame Martel partit souriante et joyeuse pour aller dire à sa cousine de s'habiller. Délima voltige bientôt en bas des escaliers: elle était vraiment charmante dans sa simple mais gracieuse toilette, et Armand lui ouvrit la porte en lui adressant quelques paroles de politesse. Tout-à-coup, madame Martel accourut dans le passage, tout essoufflées d'être descendue avec précipitation, et pria Délima d'aller chez sa cousine Vézina pour emprunter le patron de sa coiffe neuve.
--C'est un peu loin, dit mademoiselle Laurin en hésitant.
--Où demeure-t-elle? demanda Armand.
--Près du Pied-du-Courant, à Hochelaga.
--Oh! c'est très-loin, répliqua-t-il; cette course va trop fatiguer mademoiselle Laurin.
--Pas du tout, interrompit à la hâte madame Martel. Délima est une bonne marcheuse: il n'y a pas de distance pour la fatiguer, et je voudrais bien avoir ma coiffe neuve pour dimanche. Soyez assez bon pour m'obliger, M. Durand.
--Bien, puisque vous insistez et que mademoiselle Délima pense être capable d'entreprendre la route, je le veux bien.
Et sans en dire davantage, les deux jeunes gens partirent.
Leur promenade fut assez agréable, et ils arrivèrent chez madame Vézina aussi dispos qu'à leur départ. On prêta de bon coeur la coiffe, puis on leur fit l'hospitalité: il fallut absolument prendre une tasse de thé. On résista avec fermeté à la crainte qu'avant Délima que cela les retardât trop ains qu'à le suggestion que fit Durand qu'un verre de lait serait aussi bien reçu et que cela leur permettrait de partir immédiatement pour leur résidence. Tout fut inutile. Les mérites de la tasse de thé furent renchéris par de bons biscuits chauds et autres friandises; mais il avait fallu un temps considérable pour les préparer, en sorte que lorsque la fête fut terminée et que Délima se leva pour mettre son chapeau, Armand, au lieu de donner une pensée d'approbation à l'excellent repas qui lui avait été servi, s'emport secrètement contre l'heure avancée et la stupidité de madame Martel en les envoyant à une telle distance le soir.
Ils se mirent immédiatement en route pour la maison, et le crépuscule fut bientôt, heureusement, remplacé par un superbe et beau clair de lune. Délima, rendue peut-être nerveuse par l'heure comparativement avancée qu'il était, trébucha une couple de fois: en sorte que son compagnon se senti obligé par simple politesse de lui offrir l'appui de son bras. Pendant qu'ils cheminaient seuls, leur ombrage se projetait sur la rue: de temps en temps elle le regardait de ce timide regard qui convient si bien à quelques femmes. Soudain on entendit le bruit d'une voiture qui venait lentement dans leur direction.
Ceux qui l'occupaient, deux dames et un monsieur, examinèrent avec attention nos amis; ce fut avec un sentiment d'une inexprimable mortification qu'Armand reconnut dans ces personnes madame de Beauvoir et sa fille, avec Victor de Montenay. Pour répondre à son salut profond, deux de ces personnes firent une petite inclinaison de tête; mais Gertrude avait le visage tourné de côté, et cependant la pleine lune éclairait assez pour s'apercevoir que ce visage paraissait froid et fier comme s'il eut été de marbre.
Armand s'emporta contre le malencontreux concours de circonstances qui l'avaient poussé dans cette position; il apostropha en lui-même madame Martel dans des termes moins que flatteurs et n'excepta pas la jolie Délima de cette condamnation. En vain le regardait elle d'une manière plus engageante que jamais; en vain la douce lumière ajoutait-elle un plus beau lustre à ses yeux splendides, une beauté d'ange à ses traits délicats: Armand ne voyait, n'avait de pensée que pour ce visage froid et implacable qui, pour la première fois, lui avait jeté un regard de mépris.
--Quelles sont donc ces dames qui étaient dans la voiture? demanda timidement Délima en rompant le long silence qui avait suivi.
--Madame et mademoiselle de Beauvoir, répondit-il brièvement, incapable de déguiser dans sa vois une certaine irritation cachée. Mais il faut que nous marchions plus vite, mademoiselle Laurin, il est très-tard.
Après cela peu de paroles s'échangèrent entre les deux jeunes gens. Armand n'était pas d'humeur à parler et Délima, richement dotée sous le rapport de la beauté, ne l'était pas beaucoup sous celui de l'esprit et des connaissances. En arrivant à la maison notre héros, sans s'arrêter à répondre au sourire de bienvenue de madame Martel, gagna sa chambre le plus vite qu'il put.
--A-t-il _parlé_? demanda-t-elle avec empressement et à voix basse à sa cousine, pendant qu'elles étaient encore dans le vestibule.
--Rien d'à-propos, répondit le jeune fille avec des larmes dans les yeux.
--Ciel! comme il doit avoir le coeur de pierre! observa la bonne femme en élevant ses mains et ses yeux en l'air. Mais conserves ton courage, ma Délima; j'ai courtisé six mois mon vieux et digne mari avant qu'il condescendît à me faire l'amour, et cependant, vois comme il pense toujours à moi, et quel heureux couple nous faisons! Mais as-tu faim, ma petite! J'ai dans l'armoire d'excellente tête en fromage et une tranche de galette au beurre.
--Oui, je vais prendre une bouchée, car chez ma tante Vézina je n'ai pu manger, vu que monsieur Durand avait toujours les yeux fixés sur moi.
--Bah! ces messieurs ne pensent pas que parce qu'une fille est jolie et charmante, elle doive vivre comme une abeille, de miel et de fleurs. Dieu merci! ma Délima peut manger de la nourriture plus substantielle. Viens d'abord à l'armoire, et puis au lit, car tu dois être fatiguée de cette longue promenade qui n'a rapporté aucun profit.
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XII
Quinze jours s'étaient écoulés, et Armand n'avait pas reçu de nouvelles de chez son père; mais la chose ne lui causa aucune inquiétude, car ils étaient tous de si négligents correspondants!
Depuis le malencontreux soir de sa promenade avec Délima, il avait une fois revu mademoiselle de Beauvoir qui en passant près de lui, ne lui avait fait qu'un très-petit signe de tête au lieu du salut souriant et amical dont elle avait coutume de le favoriser. Cette sévérité inaccoutumée avait troublé le pauvre Armand: c'était une injustice réelle. Hélas! il ne soupçonnait pas que de Montenay avait, quelque temps auparavant, insinué à madame de Beauvoir des observations déplacées au sujet de ses relations avec la jolie Délima dont Rodolphe Belfond, de son côté avait fait les plus grands éloges. Madame de Beauvoir qui n'était pas particulière avait répété ce petit cancan à sa fille, laquelle en fut choquée autant que chagrinée. Ce qui contribua puissamment à donner de la consistance à cette histoire, ce fut cette rencontre d'Armand et sa charmante compagne, au clair de la lune, à une heure aussi avancée, dans un chemin peu fréquenté, et ce fut avec une amertume dont elle ne put pas se rendre compte qu'elle prit la résolution de cesser toute espèce d'amitié, voire même de civilité avec lui.
Un soir, Armand était assis à son pupitre la tête penchée sur un volume ouvert devant lui. Il n'étudiait cependant aucun problème de loi, mais il se demandait si jamais mademoiselle de Beauvoir voudrait encore lui sourire et si cette froideur du moment m'était que le résultat d'un caprice ou celui d'une détermination arrêtée. Tout-à-coup il fut retiré de sa rêverie par un coup frappé à sa porte. C'était Belfond.
--Comment vas-tu! lui demanda-t-il en entrant.
--Dis donc, mon bon, continua-t-il après un moment de silence, qu'est-ce que tu as? Voilà deux fois que je viens te voir et chaque fois je t'ai trouvé avec le diable bleu. Es-tu en amour ou as-tu des dettes, lequel des deux?
--Ni l'un ni l'autre, répondit Armand avec un sourire forcé. Ma vie est trop tranquille pour que j'aie une chance à l'un ou à l'autre.
Je ne sais pas, reprit Belfond en secouant la tête d'un air de doute, mais la belle petite qui est là dans la chambre voisine m'a déjà à moitié tourné la tête et je ne l'ai vue que quelques fois: qu'est-ce que ça doit être pour toi qui demeure dans la même maison qu'elle?
Notre héros fut bien content que les soupçons de son ami ne se fussent pas dirigés sur Gertrude. Après un moment de silence, Belfond reprit sur un ton plus sérieux qu'il n'avait eu depuis son arrivée:
--La meilleure chose que tu puisses faire c'est de venir passer quelque temps avec moi à Saint-Étienne. Ma mère m'a écrit cette semaine, me suppliant d'aller la voir et insistant à ce que j'emmène des amis avec moi. Je suis venu ici pour t'inviter, et je t'avertis d'avance que je ne recevrai pas de refus!
--Tu es bien bon, Belfond, mais...
--Pas un mot de plus ou tu me confirmeras dans l'opinion que mademoiselle Délima a déjà tant d'empire sur tes affections, que tu ne peux seulement pas la quitter quelques jours. Je ne t'accorde que la journée de demain pour te préparer: il faut que nous soyons en route mercredi.
Armand qui se rappelait avec plaisir l'affabilité et les bonnes manières des demoiselles Belfond, finit par consentir à l'accompagner. Il éprouvait le besoin de quelque changement pour le distraire et l'aider à chasser un certain découragement, un abattement qui commençait à s'emparer de lui et dont il ne se sentait pas la volonté, encore moins la force, de se défendre. Sans doute ses parents pourraient être mécontents de le voir s'absenter de ses études, mais le sentiment d'injustice qui le rongeait le rendait en ce moment indifférent qu'on le blâmât ou l'approuvât.
Le même soir, au moment de se mettre à table pour souper, il annonça nonchalamment qu'il avait l'intention de s'absenter pendant quelque temps, et il fut en quelque sorte surpris, pour ne pas dire embarrassé, de voir Délima se lever de table tout agitée et sortir de l'appartement.
Madame Martel la suivit avec précipitation. Après qu'Armand et le maître de la maison eurent attendu quelques instants, passés à se regarder l'un et l'autre, celui-ci dit philosophiquement:
--Nous ferons aussi bien de commencer, ou tout va refroidir. Vous allez verser le thé, M. Durand, et je mettrai le lait et le sucre.
Lorsque madame Martel revint, elle avait une figure et une contenance très graves: elle les trouva qui se servaient librement de _toasts_ chauds et de _roast-beef_ froid.
--Ah ça ma femme, où est la petite? demanda M. Martel,--car c'est ainsi qu'il appelait ordinairement Délima.
--Elle est malade et attristée, soupira l'hôtesse en regardant solennellement le plafond et son mari avec indignation.
Celui-ci était à se servir un autre _toast_.
--Peut-être, dit-il que le pâté aux pommes que nous avons mangé au dîner lui est resté sur l'estomac. Je l'ai trouvé moi-même un peu lourd.
--Si tu avais eu moins d'occupations avec ce pâté, avec ton couteau et ta fourchette, André Martel, tu te serais aperçu qu'elle n'y a pas même touché, répliqua la bonne femme en lançant un regard menaçant à son époux qui, ignorant avoir encouru sa colère, continua son repas de bon appétit.
Peu de temps après, Armand se leva de table et exprima son chagrin sur l'indisposition de mademoiselle Délima.
--Oh! elle sera mieux ce soir, M. Durand, et je pense que si vous arriviez assez tôt pour avoir une heure de jasette, ça la remettrait tout-à-fait, dit son hôtesse.
--Je le ferais avec le plus grand plaisir si je n'avais à copier des papiers, et il faut que j'écrive chez nous pour leur dire où je vais.
Au moment où il sortait et que la porte se refermait sur lui, madame Martel murmura d'une voix basse mais courroucée:
--M. Armand Durand, vous avez le coeur aussi dur qu'une pierre.
--Vraiment, ma femme, je pense que c'est au contraire un jeune homme tranquille, doux et obligeant.
--Et moi, mon mari, je crois que tu es un gros benêt de lourdaud; et à présent que nous avons dit chacun notre pensée, passe-moi ce qui reste de _toasts_.
André, qui savait que les accès de mauvaise humeur de sa femme ne duraient pas longtemps, se rendit avec beaucoup de gentillesse à cette injonction, et la bonne entente fut bientôt rétablie.
Lorsque Délima se mit à table le lendemain, elle était pâle et abattue, mais notre héros avait trop de préoccupations pour lui accorder la sympathie que madame Martel trouvait sans doute qu'elle méritait. Il éprouvait une crainte vague d'avoir été en partie cause de l'indisposition, de la mélancolie de la jeune fille, et cette crainte le porta à éviter d'aborder ce sujet; en sorte qu'il fut bien reconnaissant à M. Martel de se tenir dans le passage à fumer sa pipe pendant qu'il était à la porte et souhaitait le bonjour à Délima à qui li donna la main, le matin de son départ. Ce pauvre M. Martel se doutait aussi peu de la reconnaissance d'Armand que de la colère concentrée de sa femme contre son manque de tact, laquelle fit explosion quelques moments après dans la cuisine où il était allé la rejoindre. Armand n'aimait pas à s'amuser de son monde. Il était trop honorable pour encourager chez une jeune fille un sentiment d'affection auquel il ne pourrait peut-être jamais répondre, sentiment qui, quoiqu'il eût quelques fois flatté son amour propre, n'avait cependant jamais touché son coeur.
A Saint-Étienne où demeurait la famille Belfond, on menait une vie très-gaie. On y employait le temps par une succession d'innocents plaisirs: les pic-nics, les excursions par terre et par eau, les visites entre les familles du voisinage se succédaient sans interruption. Armand y était toujours bien accueilli et comptait comme un des favoris, d'abord parce qu'il était aimé de Belfond, l'orgueil et l'espérance de la famille, et ensuite parce que madame Belfond, dont la pénétration d'esprit était très-subtile, avait deviné la valeur morale de l'ami de son garçon et voulait encourager leur intimité par tous les moyens en son pouvoir. Deux ou trois demoiselles étaient aussi parmi les invités, mais mademoiselle de Beauvoir brillait par son absence. Madame Belfond lui avait écrit elle-même; mais Gertrude, prétextant un engagement conclu avec son oncle, M. de Courval, pour passer quelque temps à Alonville, s'était excusée de ne pouvoir accepter pour le présent l'invitation dont cependant elle se prévaudrait plus tard.
Une après-dînée, Armand arrêta au bureau de poste pour s'informer s'il y avait quelque lettre à son adresse, et on lui remit un petit billet. On voyait que l'écriture, quoique irrégulière et évidemment déguisée, était celle d'une femme. Il l'ouvrit avec l'espérance intime que ce ne fût pas une nouvelle phase de l'abattement de Délima, et il lut:
«Armand Durand, comment pouvez-vous vous abandonner si entièrement à une impie gaieté, pendant que votre bon père qui vous affectionne tant est sur son lit de mort? Hâtez-vous de venir, ou vous arriverez trop tard!»
Il n'y avait pas de signature, pas même une initiale.
Cependant le jeune homme devint pâle comme un mort au pressentiment subit qu'il eut que l'auteur du billet disait la vérité, et il prit la résolution de partir à l'instant même pour Alonville. Si c'était un tour qu'on lui jouait, une visite chez son père ne lui donnerait pas de fatigue, et si on lui disait la vérité!... mais cette supposition était si terrible, qu'il n'osait s'y arrêter.
En arrivant à sa pension il informa brièvement la famille qu'il avait reçu des nouvelles de chez son père qui l'obligeaient à partir immédiatement, et quelques heures après il était en route.
Après deux d'un rapide voyage, il débarqua à la maison paternelle, malade d'inquiétude et de crainte. La porte d'entrée était entrebâillée: il s'empressa d'entrer. I; n'y avait personne dans le vestibule et dans la salle, mais son coeur fut encore plus saisi en apercevant partout des signes de désordre qu'on n'avait pas l'habitude de voir dans cette demeure si bien tenue. Une bougie qui avait été oubliée, dégoûtait son suif dans un effort courant d'air venant d'une fenêtre ouverte; un tabouret de pied était renversé près d'une chaise sur laquelle il y avait une tasse; des manteaux et des châles étaient étendus de travers sur la rampe de l'escalier. Sa secrète terreur augmentant toujours, il monta avec hâte l'escalier, et d'un bond il se trouva, haletant, à la porte de la chambre à coucher de son père.
Ses plus grandes craintes se trouvaient réalisées.
Dans cette chambre à demi éclairée, entouré d'amis et de voisins éplorés, Paul Durand, pâle et les yeux fermés, était à l'agonie, les sueurs de la mort sur le front et des taches bleues à l'entour de la bouche.
Fou de douleur et de désespoir, Armand, ne pouvant se contenir s'élança vers le lit, et se jetant à genoux, il s'écria:
--Oh! mon Dieu! Ça ne se peut pas! mon père, mon père, vous ne mourrez pas!
Durand ouvrit lentement ses yeux appesantis et regarda son fils dont les traits étaient aussi horriblement pâles que ceux du mourant et portaient l'empreinte d'une angoisse douloureuse.
Tout-à-coup, dans un nouvel accès de désespoir, le jeune homme demanda à haute vois:
--Pourquoi ne m'a-t-on pas fait venir près de vous? pourquoi ne m'a-t-n pas averti plus tôt que vous étiez en danger?
En entendant ces paroles il passa sur la pâle figure du mourant un sourire aussi beau qu'un rayon de soleil.
--Enfant de ma Geneviève! murmura-t-il d'une voix faible.
A cet appel, Armand pencha sa tête sur la poitrine de son père, et celui-ci s'efforça de caresser sa belle chevelure.
--Mon Dieu, je vous remercie pour cette dernière faveur! balbutièrent ses lèvres blêmies.
Armand ne pouvait s'en rapporter à sa voix pour parler, et il s'en suivit un court silence.
Tout-à-coup, la contenance tout-à-l'heure si calme du mourant montra des symptômes d'une inexprimable détresse; d'une voix cassée, presqu'inintelligible, il soupira:
--Le testament, le testament! Armand, mon fils, vois-y!
Le fils aîné jeta un regard pénétrant sur Paul qui, ne pouvant en soutenir l'éclat baissa les yeux comme un coupable.
Ne soyez pas inquiet, cher père, dit Armand d'une voix caressante: nous arrangerons le tout pour le mieux.
Une expression de soulagement, puis de bonheur se répandit sur le visage de Durand, mais sa voix baissait sensiblement.
--Priez, priez! disait-il presqu'inintelligiblement.
Un des voisins prit un livre de dévotion et lut d'une voix entrecoupée de sanglots la prière des agonisants.