Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 9
C’est le 1^{er} octobre 1849 que Sainte-Beuve entreprit sa campagne des _Lundis_ au _Constitutionnel_. Le 11 février précédent, Pontmartin avait inauguré ses _Causeries littéraires_ à l’_Opinion publique_. Les principales sont consacrées à l’_Esclave Vindex_ et aux _Libres Penseurs_ de Louis Veuillot, aux _Confidences_ et au _Raphaël_ de Lamartine, à l’_Histoire du Consulat et de l’Empire_ de M. Thiers, au _Journal de la Campagne de Russie en 1812_, par le duc de Fezensac, aux romans de Jules Sandeau et à ceux de Charles de Bernard. Les Causeries de 1851, écrites pour la plupart à Avignon et aux Angles, parurent sous le titre de _Lettres d’un Sédentaire_. Elles sont au nombre de seize et marquent un réel progrès dans le talent de l’auteur. Il a plus de loisirs qu’à Paris, et il en profite; il ne craint pas d’entrer, quand il le faut, dans de longs développements. Il a deux grands articles sur les _Causeries du Lundi_[168], et ce n’est point à ceux-là sans doute que pensait Sainte-Beuve quand il a reproché à Pontmartin de «ne pas se donner le temps d’approfondir». Il en a trois sur Béranger[169], qui soulèveront des orages lorsqu’ils seront réimprimés en 1855. Il en a cinq sur les _Mémoires d’Outre-Tombe_[170], qui paraissaient alors pour la première fois en librairie. Les glorieux _Mémoires_ eurent contre eux, au moment de leur publication, la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre l’_empereur tombé_.
Sainte-Beuve _attacha le grelot_. Le 18 mai 1850, alors que les _Mémoires_ n’avaient pas encore fini de paraître dans le feuilleton de la _Presse_[171], il publia dans le _Constitutionnel_ un premier article suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus perfides[172].
Pontmartin ne céda pas à ce subit reflux de gloire, à cette réaction injuste et violente contre le grand écrivain. Il lui parut que le Testament littéraire et politique de Chateaubriand ne devait pas être cassé. Dans ses cinq articles, il établit avec force le mal fondé des moyens de nullité invoqués par les adversaires, et il n’hésita pas à dire que «les _Mémoires d’Outre-Tombe_ étaient un des plus étonnants chefs-d’œuvre de notre littérature, ou plutôt de toutes les littératures».
Ce sera l’honneur de Pontmartin d’avoir mis ainsi à leur vrai rang les immortels _Mémoires_, d’en avoir parlé dès le premier jour comme en parlera la postérité, d’avoir eu raison, ce jour-là, contre Sainte-Beuve et contre tous les critiques de son temps.
J’avoue—cela tient peut-être à ce qu’elles sont enfouies au fond d’un journal depuis longtemps disparu et joignent ainsi à leur valeur propre l’attrait des choses rares—j’avoue que j’ai un faible pour ces premières _Causeries littéraires_. Ce qui me paraît certain, en tous cas, c’est qu’elles sont au moins égales à celles que l’auteur a réunies plus tard en volumes à partir de 1854.
Outre ces articles de critique, il donnait encore à l’_Opinion publique_ des œuvres d’imagination, une Nouvelle: _l’Enseignement mutuel_[173], un Proverbe: _Les Premiers fusionistes, ou A quelque chose malheur est bon_[174]. Entre temps, il écrivait pour la _Mode_ le deuxième et le troisième volume des _Mémoires d’un notaire_ et _le Capitaine Garbas_[175]. A la _Revue des Deux Mondes_, il continuait de faire, d’une façon régulière, la chronique littéraire et théâtrale. Comme il n’était pas chez lui dans la maison de la rue Saint-Benoît, il faisait un peu plus de toilette qu’à la rue Taitbout; il mettait sa cravate blanche et passait son habit noir. Faut-il pour cela préférer ses articles de la _Revue des Deux Mondes_ à ceux de l’_Opinion publique_? Tel ne serait pas mon avis. A la Revue, Pontmartin était spirituel, élégant, correct; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait pour son argent. A l’_Opinion publique_, il se dépensait tout entier; tout ce qu’il y avait en lui d’ardeur, de flamme, de passion, il le donnait à ce journal qui ne le payait pas.
IV
J’ai dû, pour ne pas interrompre le récit de la campagne de Pontmartin à l’_Opinion publique_, laisser un moment de côté les quelques épisodes qui marquèrent pour lui, en dehors de cette campagne, les quatre années de la seconde République, du 24 février 1848 au 2 décembre 1851.
En se mettant dans ses meubles, rue d’Isly, à la fin de décembre 1847, il était devenu tributaire de la garde nationale. Immatriculé dans la _sixième du second de la première_,—6^e compagnie du 2^e bataillon de la 1^{re} légion,—il ne fit d’abord qu’en rire, croyant bien que ce serait là une simple sinécure. Il était loin de compte. Le 16 avril 1848, une manifestation populaire menaça l’Hôtel de Ville; le péril ne fut conjuré que par l’énergique intervention du général Changarnier, qui se trouvait alors à Paris sans commandement et sans troupes. Ce fut ce jour-là que Pontmartin débuta dans le noble métier des armes, avec une tunique, extraite du magasin de la mairie, dont la taille trop courte lui remontait au milieu du dos.
Le 15 mai, un peu avant midi, on battit le rappel. La sixième du second se réunit à son rendez-vous habituel, au bout de la rue Tronchet, du côté de la rue Neuve-des-Mathurins. De la rue Tronchet au Palais-Bourbon, le trajet n’est pas long. De quinze pas en quinze pas, les gardes nationaux rencontraient des jeunes gens en blouse ou en bourgeron, très polis, très corrects, qui leur disaient: «Retournez chez vous, Messieurs, vous n’avez plus rien à faire. Le peuple a pris possession du Palais-Bourbon. Il est en train d’élire le nouveau gouvernement.» En l’absence de son capitaine, la _sixième_ était commandée par son lieutenant, M. Paul Rattier, un très galant homme et très brave, qui ne se laissait pas retourner aussi facilement que le caoutchouc auquel il devait sa belle fortune. Il poursuivit sa route. Quand on eut atteint la grille du palais, Pontmartin, qui se trouvait à côté du lieutenant, chercha dans la foule une figure de connaissance, et il vit M. de Falloux monté sur une borne au coin de la rue de Bourgogne, et haranguant courageusement cette aveugle multitude qui aurait pu l’écharper et qui l’écoutait avec une certaine déférence. Cinq minutes après, la garde nationale avait pris sa revanche et expulsé les émeutiers.
Après l’émeute du 15 mai, l’insurrection de juin.
Le jeudi 22 juin, le Théâtre-Français donna la première représentation d’_Il ne faut jurer de rien_, d’Alfred de Musset. Pontmartin y assistait. La pièce fut jouée en perfection par Provost, Brindeau, Got, Mirecourt, mesdames Mante et Amédine Luther. Les spectateurs étaient trop distraits pour écouter ce dialogue exquis, pour apprécier cette merveilleuse interprétation. La guerre civile était dans l’air, et le très spirituel Louis de Geofroy qui, en attendant d’être un diplomate d’une rare distinction, écrivait dans la _Revue des Deux Mondes_, dit à Pontmartin et à ses amis, en entrant dans leur loge: «Pardon! On peut jurer de quelque chose; c’est que, demain matin, on se battra dans la rue.»
Le lendemain matin, en effet, Paris commençait à se couvrir de barricades. Le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale, fut à onze heures suivi de la générale. Pontmartin s’empressa de se rendre à son poste. Dans cette première journée, la première légion subit des pertes sensibles à l’attaque d’une barricade élevée faubourg Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Le soir, la sixième compagnie dut prendre quelques heures de repos dans la cour de la mairie du premier arrondissement. Le long de cette cour vaste et mélancolique, de grandes bottes de paille, étendues sur le pavé, s’étaient transformées en lit de camp où reposaient des rangs pressés de dormeurs; quand la couche de paille était assez épaisse, le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant. Sans distinction de grade et d’épaulettes, le caporal ronflait sous le voltigeur, et le sergent sous le caporal. Pontmartin, et avec lui une vingtaine de gardes nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde, veillaient, groupés autour d’un gigantesque bol de punch et devisant des événements. Il a décrit, dans _le Capitaine Garbas_, cette nuit du 23 juin 1848, qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes journées.
Ce n’était pas, dit-il, une de ces belles nuits d’été, où Dieu fait ruisseler sur l’azur du ciel des myriades d’étoiles, comme les seuls diamants dignes de sa puissance infinie; une de ces nuits limpides, douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage, faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des mille frémissements de la nature endormie: c’était une nuit sombre et troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n’avait aucune des splendeurs de l’été; quelques rares étoiles, frissonnantes et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages, comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé, perdu dans l’espace; puis à intervalles réguliers, on entendait le cri des factionnaires: _Sentinelles, prenez garde à vous!_ s’élever, se répondre, se croiser, s’éloigner, s’affaiblir et se perdre dans les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c’est que l’homme s’y cache et s’y tait; ce qui rendait celle-là si sombre, c’est que l’homme y apparaissait partout, à l’imagination et à l’oreille, au regard et à la pensée.
La trève fut de courte durée; dès quatre heures du matin, le samedi 24, la lutte recommença.
A l’extrémité nord de la rue du Faubourg-Poissonnière, près du jardin Pauwels[176], les insurgés avaient construit une barricade, précédée d’un fossé palissadé, et dont les assises de pavés s’accumulaient en montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiments de l’octroi et quelques maisons voisines: plus loin leurs tirailleurs s’abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare, où commençait à s’élever l’hôpital de la République, ci-devant Louis-Philippe, depuis de La Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d’Hauteville, et se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du faubourg Saint-Denis. C’était une véritable forteresse, contre laquelle vinrent se briser, jusqu’à trois heures de l’après-midi, tous les efforts du 2^e bataillon de la 1^{re} légion. A ce moment, il fut rallié par le général Lebreton, accompagné d’un parc d’artillerie. Au signal de trois coups de canon le bataillon s’élance. Une lutte furieuse s’engage. La 6^e compagnie, toujours commandée par l’intrépide lieutenant Paul Rattier[177], voit décimer ses rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave caporal Émile Charre, un caporal plusieurs fois millionnaire, tombe pour ne plus se relever. La barricade enfin est emportée. Restait le clos Saint-Lazare. Il fallut en faire le siège, qui absorba presque toute la journée du dimanche 25, et auquel le 2^e bataillon de la 1^{re} légion, placé ce jour-là sous les ordres de Lamoricière, prit encore une part importante.
* * * * *
A la fin de juillet, Pontmartin partit pour les Angles, afin d’y prendre quelques vacances; mais la politique, qu’il avait peut-être cru fuir en quittant Paris, l’attendait en province. Depuis 1844, il représentait le canton de Villeneuve au Conseil général du Gard. Ses amis lui firent un devoir d’accepter la candidature, lors du renouvellement qui eut lieu au mois d’août. Il fut nommé, après une lutte très vive; mais son élection fut annulée pour erreur commise dans le compte des voix. Deux mois après, il lui fallait batailler de nouveau; cette fois du moins le succès fut complet.
V
«La France est une nation qui s’ennuie[178]», avait dit un jour Lamartine sous la monarchie de Juillet. Elle n’avait plus maintenant le temps de s’ennuyer. C’était chaque matin une surprise nouvelle. Le 10 décembre, le prince Louis Bonaparte était élu à la Présidence: le 20 décembre, un légitimiste pur, l’_alter ego_ de Berryer, M. de Falloux était nommé ministre de l’Instruction publique, et bientôt sa table et ses salons réunissaient la fine fleur de la réaction. Le 17 janvier 1849, il donna un grand dîner au prince-président. L’_Opinion publique_ nous a conservé la liste des convives. La voici: le prince Louis Bonaparte, l’archevêque de Paris[179], le curé des Quinze-Vingts, qui avait recueilli M^{gr} Affre au 25 juin, MM. Thiers, Molé, Berryer, Victor Hugo, duc de Noailles, maréchal Bugeaud, Villemain, Cousin, Viennet, Saint-Marc Girardin, marquis de La Rochejaquelein, marquis de Maillé, Changarnier, marquis de Pastoret, général Baraguey d’Hilliers, marquis de Barthélemy, duc de Rauzan, duc de Mouchy[180]:
D’anti-républicains c’était un fort bon plat,
Grande fut la colère sur les bancs de la gauche. Armand Marrast surtout, le _marquis de la République_, ne pouvait digérer ce dîner où il y avait eu tant de marquis.—«Il n’y avait pas un républicain!» s’écria-t-il,—«Quoi! répliquait le journal de Pontmartin, pas même le Président de la République[181]!»
Si Pontmartin n’était pas des dîners de M. de Falloux, il lui arrivait fréquemment d’assister aux réceptions qui avaient lieu à l’hôtel de la rue de Grenelle. «J’y vis affluer, dit-il dans ses _Souvenirs d’un vieux critique_, tous ceux que le péril commun unissait dans une même pensée de salut—ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y amenait le comte d’Escuns; M. de Circourt y causait avec M. d’Andigné, les académiciens avec les douairières, Poujoulat, Nettement, Laurentie, Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés royalistes, toute la rédaction de l’_Union_, de la _Gazette de France_ et de l’_Opinion publique_, s’y rencontraient avec MM. Cousin, Mignet, Saint-Marc Girardin, Vitet, Patin, Marmier, et les universitaires. Si les titres n’avaient pas été abolis par la plus naïve des républiques, on aurait pu tapisser de parchemins authentiques toute la rue de Grenelle et tous les salons du ministère. Je me souviens même d’un petit détail assez curieux. Comme cette abolition des titres n’était pas prise au sérieux, le citoyen ministre avait recommandé aux citoyens huissiers d’annoncer chaque visiteur avec la qualification qu’il se donnerait; si bien que, un soir, les huissiers annoncèrent madame la baronne Durand et M. de Montmorency[182].»
Des liens d’amitié et de famille rattachaient à M. de Falloux le rédacteur de l’_Opinion publique_. Ce dernier eut l’idée d’utiliser ces bonnes relations au profit de Jules Sandeau. En 1849, Jules Sandeau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur de son œuvre, _Marianna_, _le Docteur Herbeau_, _Catherine_, _Madeleine_, _Mademoiselle de la Seiglière_; mais, en ce temps-là, un roman rapportait mille francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda pour l’auteur de _Marianna_ un emploi de bibliothécaire. Sa requête reçut un favorable accueil, et le ministre le pria de lui amener son ami. L’audience fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux et Jules Sandeau étaient, dans un milieu bien différent, deux natures également fines et délicates; ils s’entendirent à merveille. En adressant au romancier de chaleureux compliments au sujet du _Docteur Herbeau_ et de _Catherine_, les félicitations du ministre tombèrent si juste, qu’elles prouvèrent qu’il l’avait lu et ne l’avait pas oublié. Pontmartin avait donc lieu d’espérer une heureuse solution; mais le guignon s’en mêla; M. de Falloux tomba malade quelques jours après; lui-même partit pour le Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné sa démission[183].
VI
Si chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un millier de francs, Pontmartin, au mois d’avril 1849, publia un roman en trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta précisément cette somme.
Le premier volume des _Mémoires d’un notaire_ avait paru dans la _Mode_ d’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient alors en volumes in-octavo, dits de _cabinet de lecture_. «Il paye peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de la _Mode_, tous deux chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leur accordiez la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait répondu _oui_, et c’est ce _oui_ qui devait lui coûter mille écus.
Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même ajouté, à l’insu de l’auteur, _Napoléon Potard_. Quand éclata la révolution de Février, qui fut meurtrière pour la _Mode_, pris de peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde, et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui causaient la fondation et la rédaction en chef de l’_Opinion publique_. Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].
Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques et périls, paraître ses trois volumes. qui arrivaient du reste en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs étaient tout entiers à ces élections. Dans les _Épisodes littéraires_, où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable. Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable, impossible. Les _Mémoires_ de l’honnête Calixte Ermel, le notaire de la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître. Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance, datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846, nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables, celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre la _Chasse aux Chimères_. Dans le premier, l’auteur a tracé les portraits de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat. La _Chasse aux Chimères_ est un joli tableau de chevalet, l’histoire du mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de qualités demandent grâce pour les défauts. Les _Mémoires d’un notaire_ ont eu de nombreuses éditions.
VII
Ils avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la veille des élections de mai 1849. A peine étaient-ils à la vitrine des libraires, que Pontmartin était obligé d’aller _en Avignon_, non pour y poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.
M. Buloz, en apparence un des _vaincus de Février_, avait été en réalité un des _vainqueurs_. C’est de 1848, en effet, que date vraiment la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit. Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M. Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir la _Revue des Deux Mondes_ à Louis Veuillot[188] et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses lecteurs les _Lettres de Beauséant_, du baron de Syon, que ses liens de parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.
Devenu décidément homme politique, M. Buloz voulut être député. Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde quinzaine d’avril.
Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la liste _blanche_, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et Léo de Laborde;—la liste _rouge_, avec les citoyens Alphonse Gent, Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon). Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190] et Gaston de Raousset-Boulbon[191], qui venaient de faire une magnifique campagne dans la _Commune_ d’Avignon, journal royaliste et décentralisateur, M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, dite _libérale_.
Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28 000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait toute la force de la liste _libérale_, retira sa candidature. Celle de M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.