Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 8

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Tout cela est au demeurant assez juste, à la condition pourtant d’ajouter que les _comptes rendus_ de Pontmartin avaient une réelle originalité. La Revue, avant lui, avait eu des critiques très pédantesques et très lourds comme Gustave Planche, ou très érudits et très fins comme Sainte-Beuve lui-même. Elle n’avait pas encore eu un véritable causeur littéraire, c’est-à-dire un homme d’esprit qui, sans _approfondir_, je le veux bien, sans _appuyer_, glisse avec grâce sur les sujets les plus divers, passe du roman de la semaine dernière à l’opéra-comique de la veille et à la comédie du jour, parlant de tout avec goût, avec mesure, avec malice, et sachant à l’occasion cacher, sous un mot piquant, une vérité sérieuse et une utile leçon. Ce chroniqueur littéraire, ce causeur qui avait jusqu’alors manqué à M. Buloz, Pontmartin le fut pendant cinq ans. Et comme il n’avait pas eu de prédécesseur à la Revue, il n’y a pas eu non plus de successeur: on ne l’a pas remplacé.

Ces chroniques de la _Revue des Deux Mondes_, de 1847 à 1852, sont au nombre de vingt-six: elles formeraient aisément deux ou trois volumes. Pontmartin n’en a jamais réimprimé une seule ligne. Combien de centaines d’articles n’a-t-il pas ainsi laissé perdre, sans vouloir prendre le temps et la peine de les recueillir! Rien ne le mortifiait plus, nous le savons, que de s’entendre appeler _Monsieur le comte_: son unique ambition était d’être un _homme de lettres_.—Oui, mais il restait malgré tout un _gentilhomme_, et il semait sans compter ses articles sur sa route, comme d’autres jettent leurs pièces d’or.

CHAPITRE VII

LA RÉPUBLIQUE DE FÉVRIER

L’OPINION PUBLIQUE

(1848-1852)

Rue d’Isly. Sainte-Beuve et le 1^{er} janvier 1848. Le 24 février.—Fondation de l’_Opinion publique_.—Comment se faisait un journal en l’an de grâce 1848.—Rédacteur en chef sans appointements.—Les _Jeunes_ à l’_Opinion publique_.—Ponson du Terrail et Henri de Pène.—Cham et Armand de Pontmartin.—Les _Lettres d’un sédentaire_ et les _Mémoires d’Outre-Tombe_.—La _Sixième du second de la première_.—Le 16 avril et le 15 mai. Les journées de Juin. La barricade de la rue Lafayette, le lieutenant Paul Rattier et le caporal Émile Charre.—Le ministère de M. de Falloux et la Bibliothèque de Jules Sandeau.—Les _Mémoires d’un notaire_.—L’Odyssée électorale de M. Buloz et les marronniers des Angles.—La revision de la Constitution et le conseil général du Gard. La Taverne de Richard-Lucas. Le coup d’État du 2 décembre. Suppression de l’_Opinion publique_.

I

Puisque le succès décidément était venu, Pontmartin ne pouvait pas continuer de vivre à Paris en camp volant; il lui fallait avoir maintenant un vrai domicile. A la fin de décembre 1847, il quitta le passage de la Madeleine, où il logeait depuis le mois d’octobre précédent et il s’installa dans un petit appartement de la rue d’Isly, près la gare Saint-Lazare.

L’année 1848 commença bien, sinon pour les hôtes du château[137], du moins pour le nouveau locataire de la rue d’Isly. Le matin du 1^{er} janvier, il vit entrer chez lui Sainte-Beuve qui venait de monter ses trois étages pour lui souhaiter la bonne année et lui apprendre la prise d’Abd-el-Kader. Quelques jours après, le Théâtre-Français annonçait la prochaine représentation du _Puff_ de M. Scribe. Pour en mieux assurer le succès, qu’il tenait d’ailleurs pour certain, M. Buloz donna la veille même de la _première_, un petit dîner d’intimes et de critiques influents, auquel Pontmartin fut invité, et qui réunissait Jules Janin (_Journal des Débats_), Théophile Gautier (_la Presse_), Hippolyte Rolle (_Constitutionnel_), Alfred de Musset, Charles Magnin et Régnier, homme d’esprit, comédien charmant, fin lettré, chargé d’un des principaux rôles. Si, le lendemain, la pièce n’obtint qu’un demi-succès, Pontmartin n’en fut pas autrement affligé, et il se consola vite en écrivant sur _le Puff_ deux articles qui parurent, l’un dans la _Mode_, sous la signature _Calixte Ermel_, le 26 janvier; l’autre, le 1^{er} février, dans la _Revue des Deux Mondes_.

L’horizon politique cependant s’assombrissait de jour en jour. Trois fois par mois, dans la _Mode_, Alfred Nettement annonçait que la révolution était proche, qu’elle allait éclater, que ce n’était plus qu’une question de semaines, de jours, d’heures peut-être. Pontmartin n’en croyait pas un traître mot. Au milieu de février, ses affaires le rappelant aux Angles, il crut pouvoir quitter Paris sans trop d’inquiétude ou de scrupule. Le 24 février le surprit à Avignon, d’où il adressa à la petite Revue de la rue Neuve-des-Bons-Enfants une longue causerie sur _la Révolution de février en province_. Dès les premiers jours de mars, il était de retour rue d’Isly. Les républicains pullulaient à ce moment. Hier encore une pincée, ils étaient légion maintenant. Parmi les royalistes eux-mêmes, plusieurs, et non des moindres, M. Berryer, M. de Larcy, M. de Falloux, estimaient que le devoir et la loyauté leur commandaient, non certes de se rallier au nouveau gouvernement, mais de lui laisser provisoirement le champ libre, de ne pas ajouter à ses embarras, de lui accorder assez de temps pour montrer ce dont il était capable ou incapable. Pontmartin ne blâma pas ceux de ses amis qui croyaient devoir adopter cette ligne de conduite. Elle le laissait d’ailleurs sans inquiétude: il était bien sûr, en effet, que la République les obligerait bientôt, par ses sottises et ses maléfices, à lui retirer leur adhésion transitoire. Mais s’il ne blâma point ses amis, il ne les suivit pas. S’il n’avait pas ménagé les épigrammes au gouvernement de Juillet, il s’était soigneusement tenu à l’écart de toute compromission, de toute alliance avec l’opposition républicaine. Royaliste de sentiment et de raison, il redisait volontiers avec Homère: «Le gouvernement de plusieurs n’est pas bon; qu’il n’y ait qu’un maître et qu’un roi!» et avec Corneille:

Le pire des états, c’est l’état populaire.

Le régime démocratique était à ses yeux le plus détestable des gouvernements, _omnium deterrimum_; il ne voulut pas l’accepter, le saluer, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une heure.

La Révolution de Février, si elle n’avait pas tué _la Mode_, lui avait porté un coup dont elle ne devait pas se relever. N’ayant plus Louis-Philippe à cribler de ses épigrammes, elle avait perdu sa raison d’être. M. Edouard Walsh, directeur plein d’entrain et de verve mondaine, aurait peut-être pu la soutenir; mais, à la suite d’un riche mariage, il avait passé la main à un M. de J..., qui avait tout ce qu’il fallait pour changer la retraite en débâcle et en déroute. Elle ne vivait plus que d’une vie précaire, logeant le diable en sa bourse, et voyant s’éloigner l’un après l’autre ses meilleurs rédacteurs. Seuls, Nettement et Pontmartin lui restèrent fidèles, bien qu’elle eût cessé de les payer. De 1848 à 1850, Pontmartin y donna de nombreuses chroniques, parlant de tout, de littérature, d’art, de politique, passant du Théâtre-Français au Salon de peinture[138], rendant compte un jour des _Mémoires d’Outre-Tombe_, de Chateaubriand[139], un autre jour des _Confessions d’un révolutionnaire_, de Proudhon[140], mêlant à ses chroniques parisiennes des chroniques de province, et, dans toutes, affirmant hautement sa foi monarchique. Malheureusement, publiés dans la _Mode_, ces articles ressemblaient à des feux d’artifice tirés dans une cave. Il fallait trouver autre chose: Alfred Nettement et Armand de Pontmartin se résolurent à fonder un journal quotidien.

Dans ses _Épisodes littéraires_[141], Pontmartin a raconté la naissance et la mort de l’_Opinion publique_. Le ton épigrammatique de ce chapitre serait de nature à donner le change sur la valeur de la feuille dont il fut l’un des rédacteurs en chef, sur les services qu’elle rendit, sur le rôle à la fois si honorable et si brillant qu’y joua Pontmartin lui-même. Je voudrais, dans les pages qui vont suivre, faire mieux connaître un journal qui a eu son heure d’éclat; qui, dans un temps où la presse n’était pas sans gloire, où les journalistes s’appelaient Louis Veuillot, Laurentie, Emile de Girardin, Lamartine, Proudhon, Eugène de Genoude[142], Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, John Lemoinne, a marqué sa place au premier rang.

II

Le 27 mars 1848, eut lieu, chez Alfred Nettement[143], rue de Monceau-du-Roule, une petite réunion, à laquelle il avait convoqué Armand de Pontmartin, Théodore Muret[144], l’un des plus anciens rédacteurs de la _Mode_, et Adolphe Sala, ex-officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, compromis en 1832 dans le procès du _Carlo-Alberto_, et qui, depuis, s’était occupé d’affaires, sans abandonner la politique. On tint conseil. Entre les deux principaux organes du parti légitimiste, il y avait évidemment une place à prendre, pour un journal plus jeune d’idées, plus vif d’allures que l’_Union_[145], moins absorbé que la _Gazette de France_ par l’étude abstraite des théories philosophiques et politiques. De cela nos quatre amis tombèrent aisément d’accord, et ils se dirent: «Faisons un journal.»

Aussi bien, rien n’était plus facile. Il ne s’agissait que d’aller chez un imprimeur,—avec de l’argent toutefois. Mais il en fallait si peu! assez seulement pour payer les frais de composition et de tirage du premier numéro, et, en mettant les choses au pis, des cinq ou six suivants. Ce serait affaire aux abonnés—ils ne pouvaient manquer de venir—de faire le reste.

Les premiers fonds furent fournis par des amis de Nettement, le duc des Cars, M. de Saint-Priest, M. d’Escuns. Un imprimeur royaliste, M. Brière, rue Sainte-Anne, très lié avec Théodore Muret, offrit ses presses. Il fallait un bureau. Pour n’avoir pas à payer de loyer, on accepta l’hospitalité de la _Mode_, qui avait quitté la rue Neuve-des-Bons-Enfants et qui occupait alors, au numéro 25 de la rue du Helder, un petit local dans le fond de la cour, au rez-de-chaussée, avec une pièce fort étroite à l’entresol. Entre temps, on s’était mis d’accord sur le titre: le journal s’appellerait l’_Opinion publique_. Restait à trouver un gérant, c’est-à-dire un brave homme prêt à faire de la prison toutes les fois qu’il le faudrait. On l’avait sous la main dans la personne d’un Vendéen, combattant de 1832, M. P. Voillet, qui avait déjà fait sous Louis-Philippe plusieurs séjours à Sainte-Pélagie, pour le compte de la _Mode_, et qui ne demandait qu’à recommencer.

On avait un titre, un imprimeur, un bureau, un gérant. Le 2 mai 1848, deux jours avant la réunion de l’Assemblée nationale, le premier numéro parut avec cet en-tête:

RÉDACTEURS EN CHEF

_Politique_: M. ALFRED NETTEMENT.

_Littérature_: M. A. DE PONTMARTIN.

Le journal[146], au début, se faisait d’une assez drôle de façon. Dans la journée, la salle de rédaction était presque toujours vide. Le soir, elle se remplissait d’amis, de députés de la droite, qui venaient aux nouvelles ou qui en apportaient. On fumait beaucoup, on causait davantage encore. Cependant dix heures et demie, onze heures sonnaient à la pendule: «Voyons, messieurs, disait gravement Théodore Muret, il faut laisser Nettement faire son grand article.»

De quart d’heure en quart d’heure, le sage Muret reproduisait sa motion. Enfin, sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul, Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets, dont le metteur en pages s’emparait vite au fur et à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait un second, puis quelquefois un troisième. On finissait toujours par paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L’accident du reste ne causait pas grande émotion. «Ah çà! messieurs, se bornait-on à dire, le journal n’est pas encore parti ce matin; il faudrait pourtant s’arranger différemment.»

Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes conçues à peu près dans les mêmes termes: «Monsieur le rédacteur, je me suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c’est dans l’intention de le recevoir. S’il ne me manquait qu’une fois de temps en temps, passe; mais il me manque deux ou trois fois par semaine. C’est un accident, je le veux bien; mais comment se fait-il qu’il soit si fréquent[147]?»

Eh bien! le journal, malgré tout, prospérait. S’il était fait un peu à la diable, il ne laissait pas d’être très bien fait. Outre ses grands articles, Alfred Nettement donnait chaque jour sous ce titre: _Impressions à la Chambre_, la physionomie de la séance de l’Assemblée. Armand de Pontmartin publiait des _Chroniques de Paris_, qui étaient les plus spirituelles du monde. La politique, à ce moment, n’était pas renfermée tout entière dans l’enceinte du Palais-Bourbon; elle était partout, dans les cafés, sur la place publique, à la Bourse et sur les boulevards. Théodore Muret et Adolphe Sala avaient charge de recueillir tous les bruits, de multiplier les _échos_, et, à côté de la physionomie de la Chambre, de peindre la physionomie de la rue. Et ainsi l’_Opinion publique_ avait les allures d’un petit journal autant que d’une feuille sérieuse. C’était une _Gazette de France_ en pleine jeunesse, une _Quotidienne_ de vingt ans.

Après les journées de Juin, trois écrivains de réelle valeur, MM. de Lourdoueix[148], Albert de Circourt[149] et Alphonse de Calonne[150] vinrent renforcer la rédaction du journal. A la fin de 1848, après huit mois seulement d’existence, l’_Opinion publique_ avait six mille abonnés.

Le 28 mai 1849, elle transporta ses bureaux rue Taitbout, numéro 10. Alfred Nettement venait d’être nommé à l’Assemblée législative par les électeurs du Morbihan. La situation nouvelle qui lui était faite ne pouvait manquer d’accroître encore l’importance de son journal. Celui-ci pourtant, à cette heure-là même, traversait une crise grave.

Il ne suffit pas, pour qu’un journal vive et prospère, qu’il ait des écrivains de talent, des abonnés, un public; besoin est qu’il ait aussi un financier, un calculateur, et l’_Opinion publique_ n’en avait pas. Si la rédaction était remarquable, l’administration n’était rien moins que sage. On avait agrandi le format et on avait abaissé le prix de l’abonnement. On avait multiplié, au delà de toute prudence, les _Abonnements de propagande_. On publiait chaque jeudi un _Supplément populaire_, qui était très onéreux. Un jour vint où il fallut bien s’avouer que les recettes et les dépenses ne s’équilibraient plus. Que faire? Suspendre le journal, au moment où son influence était en progrès, alors qu’il rendait de véritables services? Il n’y fallait pas songer. Relever le prix d’abonnement? C’était bien périlleux; c’était, dans tous les cas, aller contre le but auquel tendaient les fondateurs, qui avaient surtout voulu faire œuvre de propagande.

Adolphe Sala proposa de recourir à un moyen héroïque. «Nous ne pouvons, dit-il, ni supprimer ni réduire les dépenses matérielles, les frais d’employés. Impossible également de ne pas payer les feuilletons et les articles en dehors. Reste la rédaction habituelle. Décidons qu’elle sera gratuite. Que l’honneur de servir notre cause soit notre seul salaire, et travaillons gratis tant qu’il plaira à Dieu.» La motion fut votée à l’unanimité. Alfred Nettement et Pontmartin restèrent rédacteurs en chef... sans appointements[151]. Et jamais ils n’apportèrent plus de zèle, jamais ils ne fournirent plus de copie.

* * * * *

A quelque chose malheur est bon. Ne pouvant, faute de fonds, s’adresser aux romanciers en vogue, aux feuilletonistes célèbres, les directeurs de l’_Opinion publique_ ouvriront leurs colonnes aux talents nouveaux, à ceux qui n’ont pas encore un nom, mais qui sont capables de s’en faire un. Les _Jeunes_ seront toujours sûrs de trouver près d’eux bon accueil. Un jour, c’est un jeune homme de dix-neuf ans qui apporte rue Taitbout une nouvelle intitulée _la Vraie Icarie_ et signée _Pierre du Terrail_. Elle est insérée sans retard[152] et il se trouve que, ce jour-là, Pontmartin a présenté au public l’auteur des _Exploits de Rocambole_ et de tant d’autres romans-feuilletons[153]. Un autre jour, c’est Moland[154], destiné à devenir un de nos principaux médiévistes, qui fait recevoir une suite d’articles sur la _Condition des savants et des artistes au XIII^e siècle_. Comme Ponson du Terrail, Henri de Pène[155] n’avait que dix-neuf ans, lorsque, au mois d’octobre 1849, il se présenta aux bureaux du journal, où il est admis aussitôt comme reporter. On lui confiera bientôt les petits théâtres, puis l’intérim des grands, quand Alphonse de Calonne se trouvera, d’aventure, empêché. Il publiera d’aimables proverbes, _Il n’y a pas de fumée sans feu et de feu sans fumée_, ou encore _Jeunesse ne sait plus_. Au besoin, il faisait l’article politique, et le premier-Paris ne l’effrayait pas. Le premier de chaque mois, il rédigeait les _Tablettes du mois_ qui venait de finir, et jamais on ne mit tant d’esprit dans un almanach:

Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?

Barbey d’Aurevilly avait quarante ans sonnés en 1849, mais il pouvait passer pour un _jeune_, puisqu’il était encore à peu près inconnu. Il fit paraître dans l’_Opinion publique_ ses articles sur _les Prophètes du passé_, sur Joseph de Maistre et M. de Bonald[156], et un peu plus tard une étude sur _Marie Stuart_[157].

III

Pontmartin, au besoin, aurait pu se passer d’aides; il eût pu se dispenser de chercher des collaborateurs. Il a donné à l’_Opinion publique_, pendant cette campagne de quatre ans, plusieurs centaines d’articles. Je ne crois pas qu’il y ait un autre exemple, dans la presse littéraire, d’une pareille fécondité. Ces articles (sauf trois sur les _Chansons de Béranger_), il n’a pas voulu les conserver et les réunir, sans doute parce qu’_ils étaient trop_; peut-être aussi a-t-il trouvé que la politique y tenait trop de place. J’estime qu’il a eu tort.

Il y a politique et politique, comme il y a fagots et fagots. Celle de Pontmartin était bonne et n’a rien perdu à vieillir. Avec lui, d’ailleurs, tant il avait d’esprit, de bon sens et de belle humeur, la politique même est encore de la littérature, et de la meilleure.

Les articles qu’il a écrits de 1848 à 1852 se peuvent diviser en quatre séries bien distinctes, les Chroniques de Paris, les Causeries musicales, les Causeries dramatiques et artistiques, et les Causeries littéraires.

«Pour raconter heureusement sur les petits sujets, il faut trop de fécondité, c’est créer que de railler ainsi et faire quelque chose de rien.» Cette parole de La Bruyère pourrait servir d’épigraphe aux _Courriers de Paris_ d’Armand de Pontmartin. C’est avec des riens qu’il trouve moyen de composer ses plus jolies chroniques. Il prend, par exemple, l’_Almanach national_ de MM. Guyot et Scribe, et avec cet almanach il fait un article qui renferme les traits les plus piquants et, à côté des anecdotes les plus drôles, les leçons les plus sages[158]. Un autre jour,—c’était le 1^{er} janvier 1850,—assisté de son collègue et ami maître Calixte Ermel, il publie, après l’avoir préalablement ré-rédigé lui-même, le _Testament d’une défunte_, feu l’année 1849. Jamais, depuis le _Légataire universel_ de Regnard, on n’avait eu tant d’esprit par-devant notaire. Et la _Lettre d’un représentant de province à un de ses amis_, et les _Bulletins de la République... des lettres!_ Comme tout cela est vif, léger, aimable, et comme, à la lecture de ces pages écrites de verve, le mot de M^{me} de Sévigné vous revient vite à la mémoire: «Mes pensées, mon encre, ma plume, tout vole!»

Les temps étaient durs, les craintes étaient grandes, la tristesse était générale. Seul, un homme avait réussi à dérider les fronts, à ramener le sourire sur les lèvres. Chaque matin, chaque soir, le crayon de Cham[159] se chargeait de consoler les honnêtes gens, de les rassurer, de les réjouir, en saisissant au vol le côté comique de ces épisodes et de ces personnages, éphémères créations de la nouvelle République. Les légendes étaient encore plus spirituelles que les dessins. Un matin, c’était un bourgeois du Marais marchandant un poisson et s’écriant: «J’aimerais autant qu’il ne fût pas de la veille.» Le soir, c’était un pur, un humanitaire qui, pour sauver le genre humain, demandait trois cent mille têtes, et à qui l’imperturbable Cham répliquait: «Monsieur est coiffeur?»

Ce que le crayon de Cham fut alors pour tous les Parisiens, la plume de Pontmartin le fut, au même moment, pour les lecteurs de l’_Opinion publique_. L’écrivain et le dessinateur étaient doués l’un et l’autre d’une incroyable facilité d’improvisation; ils rivalisaient aussi à qui serait le plus _réactionnaire_ des deux. Un joyeux compagnon, Auguste Lireux[160], avait tracé, au sortir des séances de l’Assemblée constituante, de très piquants croquis des premiers élus du suffrage universel. Cham joignit à son texte des _charges_ d’une étonnante bouffonnerie, et de leur collaboration sortit un grand et beau volume, qui était tout bonnement un chef-d’œuvre, l’_Assemblée nationale comique_. Pourquoi la fantaisie n’est-elle pas venue au comte de Noé d’illustrer les _Chroniques de Paris_ du comte de Pontmartin, avec lequel il était lié? Nous aurions eu un livre aussi amusant que l’_Assemblée nationale comique_ et qui aurait pu prendre pour épigraphe: _Les bons comtes font les bons amis_.

Pontmartin, dans les _Souvenirs d’un vieux mélomane_, publiés en 1878, a fait revivre pour nous l’âge héroïque de la musique dramatique, ces temps qui semblent aujourd’hui perdus dans la brume des fictions mythologiques, où Nourrit, Duprez, Levasseur, M^{lle} Falcon et M^{me} Damoreau chantaient à l’Opéra, où M^{me} Malibran et M^{lle} Sontag, Rubini, Lablache et Tamburini chantaient aux Italiens: _Tempi passati!_... En 1849 et en 1850, la salle Ventadour et la vieille salle de la rue Lepeletier comptaient encore d’admirables chanteurs. Pontmartin se réserva, dans l’_Opinion publique_, le département de la musique, et il écrivit dans son journal, sous le titre de _Causeries musicales_, des pages où, après plus d’un demi-siècle, on croit entendre comme un écho lointain de ces merveilleux opéras bouffes qu’interprétaient alors Lablache, Mario et Ronconi, M^{me} Persiani et M^{lle} Sophie Véra. Le Théâtre-Italien était son théâtre préféré. Malheureusement, l’heure n’était plus à ces jouissances délicates, à ces réunions mélodieuses. Les spectateurs se faisaient de plus en plus rares, et souvent en sortant d’une représentation où _La Cenerentola_, _Don Pasquale_, _Il Matrimonio segreto_ avaient été joués dans le désert, il se demandait si son cher théâtre n’allait pas, d’ici à peu de temps, fermer ses portes pour ne plus les rouvrir, si les électeurs d’Eugène Sue et du citoyen de Flotte ne diraient pas bientôt aux dilettantes, comme la fourmi de La Fontaine:

Vous chantiez, j’en suis fort aise; Eh bien, _dansez_ maintenant!

Ses causeries sur le Théâtre-Italien, sur _La Gazza ladra_ ou l’_Elisire d’Amore_, ont la tristesse d’une chose qui va finir et le charme mélancolique d’un adieu.

Le critique théâtral de l’_Opinion publique_ était Alphonse de Calonne. S’agissait-il cependant d’une _grande première_, de la comédie ou du drame d’un poète, c’était Pontmartin qui en rendait compte. De là, plusieurs _Causeries dramatiques_, sur la _Gabrielle_ d’Émile Augier[161], le _Toussaint Louverture_, de Lamartine[162], la _Fille d’Eschyle_, de Joseph Autran[163], le _Martyre de Vivia_, de Jean Reboul[164].

Pontmartin avait fait deux _Salons_ à la _Mode_, celui de 1847 et celui de 1848. Dans l’_Opinion publique_, il donne, à l’occasion, des _Causeries artistiques_ où il apprécie tantôt les _Peintures du grand escalier du Conseil d’État (Palais d’Orsay) par M. Chasseriau_[165], tantôt les _Peintures monumentales de M. Hippolyte Flandrin à l’église Saint-Paul de Nimes_[166], ou encore _la Nouvelle fontaine de Nimes et les statues monumentales de Pradier_[167].