Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 5

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Si Pontmartin se pliait volontiers à la vie provinciale, il ne renonçait pas pour cela à ses visées littéraires. Il dévorait tous les livres nouveaux, il lisait tous les articles de la _Revue de Paris_ et de la _Revue des Deux Mondes_, et après chacune de ces lectures, il se disait: _Semper ego auditor tantum?_ Doué dès cette époque d’une incroyable facilité de plume, il se sentait attiré surtout vers le journalisme. Malheureusement il n’y avait à Avignon aucun journal où il pût écrire. Il allait en trouver un ailleurs.

II

Il y avait alors dans les prisons de Marseille un certain nombre de royalistes, qui s’étaient associés à l’imprudente mais chevaleresque entreprise de la duchesse de Berry et qui avaient été arrêtés à la Ciotat au moment où ils débarquaient du _Carlo-Alberto_. Depuis le 1^{er} mai 1832, ils attendaient leur mise en jugement. Le plus marquant de ces détenus était le général vicomte de Saint-Priest[59], ancien ambassadeur de France à Madrid. Sa sœur, la marquise de Calvière, était l’amie intime de M^{me} de Pontmartin, qui avait logé dans sa maison jusqu’en 1823[60]; elle lui écrivit qu’elle était venue à Marseille pour voir son frère, qu’elle était horriblement inquiète[61] et que ce lui serait une grande consolation de l’avoir auprès d’elle. Deux jours après, M^{me} de Pontmartin et son fils descendaient à l’hôtel Beauvau.

On était au mois de janvier 1833. La _Gazette du Midi_, qui paraissait à Marseille depuis le mois d’octobre 1830, avait déjà pris dans toute la région une sérieuse importance. Une des premières visites de Pontmartin fut pour la feuille royaliste.

La presse de province n’était pas riche en ce temps-là (les choses ont-elles beaucoup changé depuis?). L’imprimerie de la _Gazette_ occupait un sordide hangar dans la cour d’une maison de la rue Paradis, au n^o 47. On accédait par un escalier en bois au cabinet de rédaction, sorte de soupente qu’éclairait une seule fenêtre, et dont tout l’ameublement se composait de quelques chaises de paille et de deux pupitres en bois blanc peint de noir, avec encrier en tête de pipe, fiché dans la tablette supérieure[62].—Oui, mais devant ces pupitres d’écoliers, s’asseyaient chaque matin deux maîtres journalistes, Henri Abel[63] et Eugène Roux[64].

Henri Abel, le rédacteur en chef, avait trente-sept ans. Il y avait deux ans que, sur les instances de quelques amis, il avait quitté le commerce des denrées de Provence pour devenir le directeur du journal. Ses immenses lectures, sa prodigieuse mémoire, la rectitude de son esprit et l’énergie de ses convictions lui avaient permis, dès les premiers jours, d’écrire des articles, qui furent très remarqués. Comme ils n’étaient pas signés, on les attribuait à de hautes personnalités, quelquefois à Berryer lui-même. Si l’on objectait que l’article, tout d’actualité, avait certainement été fait sur place, que les lettres de Paris mettaient trois jours à venir, et que le ministre de l’Intérieur n’avait sans doute pas mis le télégraphe à la disposition du chef de l’opposition légitimiste: «Alors, reprenaient nos gens, qui ne voulaient pas se tenir pour battus, il doit être de Laboulie[65], à moins qu’il ne soit du marquis de Montgrand[66].» Et personne ne se doutait que l’anonyme, déjà célèbre à ses débuts, était le modeste commerçant, enlevé d’hier par la politique aux vulgarités de la «chère vôtre».

En 1833, le nom d’Henri Abel était victorieusement sorti de l’ombre, et le temps était proche où deux ou trois journaux parisiens lui feraient les propositions les plus séduisantes: il refusera sans hésiter. Il était bien trop spirituel, et surtout trop Marseillais, pour sacrifier la Cannebière aux Boulevards, pour échanger le soleil et la mer contre les brouillards de la rue du Croissant ou le ruisseau de la rue Montmartre.

Armand de Pontmartin et Abel eurent vite fait de s’entendre. Il fut convenu, dès leur premier entretien, que l’ancien élève de Saint-Louis enverrait à la _Gazette du Midi_ des articles de critique littéraire. Le premier parut le 5 septembre 1833; il était consacré aux _Prisons_ de Silvio Pellico. Vinrent ensuite des feuilletons sur _Volupté_, de Sainte-Beuve; _Stello_, d’Alfred de Vigny; _le Lys dans la vallée_, de Balzac; la _Confession d’un Enfant du siècle_, d’Alfred de Musset; les _Chants du Crépuscule_, de Victor Hugo; _Simon_ et _Mauprat_, de George Sand, etc., etc. Ils eurent du succès, si bien qu’après les avoir signés d’abord _A. P._, puis _A. de P._, l’auteur se décida à y mettre son nom en toutes lettres.

Cette collaboration, qui dura jusqu’en 1843, ne tarda pas d’avoir pour lui d’heureux résultats. Jusque-là ses compatriotes n’avaient guère vu en lui qu’un jeune homme instruit, riche, titré, spirituel, héros de cercle et de salons, qui ne manquerait pas de faire un jour un beau mariage; après quoi, tout serait dit. Depuis que paraissaient, dans le journal le plus important de la région, ses _Revues littéraires_, on le jugeait autrement; on commençait à se demander s’il n’y avait pas en lui l’étoffe d’un écrivain de talent et s’il n’était pas destiné à devenir célèbre. Parmi ceux qui suivaient ses articles avec le plus d’intérêt et qui lui prodiguaient le plus d’encouragements, était M. Esprit Requien[67], botaniste et géologue de premier ordre qui, sur un plus grand théâtre, eût été le rival des Jussieu, des Candolle et des Mirbel. Sa science encyclopédique n’avait rien de pédantesque, d’officiel et de gourmé. Sa simplicité, son esprit et sa belle humeur égalaient son savoir. Ses dîners du dimanche, où la chère était d’ailleurs excellente, avaient un succès universel. Les célébrités qui passaient à Avignon acceptaient volontiers son hospitalité. Pontmartin vit successivement à sa table le duc de Luynes, Horace Vernet, Paul Delaroche, Xavier Marmier, Méry, J.-J. Ampère, Fauriel, M. de Mirbel, le peintre Champmartin, Liszt, Castil-Blaze et son fils Henry Blaze de Bury, sans compter Prosper Mérimée, alors inspecteur des monuments historiques dans le Midi de la France.

Le dimanche 17 août 1834, au dîner hebdomadaire de la rue des Tanneurs, Pontmartin fut placé à côté de Mérimée, qui venait justement de publier, dans la _Revue des Deux Mondes_, une de ses nouvelles, _les Ames du Purgatoire_[68], et à qui Requien, dont il était l’hôte depuis deux ou trois jours, avait fait lire quelques-uns des articles de son jeune ami. On causa littérature et beaux-arts. Malgré ses préventions contre la province, malgré son désir de ne jamais être ou paraître dupe, l’auteur de la _Double Méprise_ ne put conserver jusqu’au bout son attitude glaciale et un peu hautaine. Charmé par l’esprit et la bonne grâce de son voisin, il se montra bienveillant, aimable, _bon enfant_. Quand on sortit de table, il avait quitté tout à fait son air de _pince-sans-rire_, et il dit à Pontmartin:

—Avez-vous la vocation?

—Oui, je le crois... j’en suis sûr... D’ailleurs, pourrais-je en avoir une autre?

—Eh bien, si vous avez la vocation, vous aurez tôt ou tard l’occasion. J’ai idée que nous nous reverrons un jour aux bureaux de la _Revue des Deux Mondes_, chez Buloz, dans cette singulière maison de la rue Saint-Benoît, qui a un jardin au premier étage.

Cet oracle était plus sûr que celui de Léonard Retouret.

III

La collaboration de Pontmartin à la _Gazette du Midi_ lui laissait des loisirs. Il regrettait de ne pas avoir sous la main, à Avignon même, une feuille, si modeste fût-elle, où il pourrait écrire des chroniques mondaines et des feuilletons de théâtre. Par une belle matinée d’hiver, au mois de novembre 1836, il reçut la visite d’un vieil original, nommé Joudou, dont la manie était de fonder des journaux qui vivaient, en moyenne, trois mois ou six semaines. Le bonhomme Joudou lui annonça qu’il allait créer un nouveau journal, _le Messager de Vaucluse_, et il lui demanda de vouloir bien se charger du feuilleton. Pontmartin accepta, mais à la condition de ne pas signer.

Le _Messager_ devait paraître deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche; il ne parlerait pas politique et traiterait seulement les questions de littérature, d’histoire locale, d’archéologie, de travaux publics et d’hygiène. Le premier numéro parut le jeudi 1^{er} décembre 1836; Pontmartin inaugura sa collaboration, dans celui du 11 décembre, par un feuilleton signé _Z.Z.Z._

M^{me} Dorval venait d’arriver à Avignon, où elle devait donner une série de dix à douze représentations. C’était une bonne fortune pour le critique du _Messager_ d’avoir l’occasion de parler d’une grande artiste et de passer en revue les principales pièces du théâtre romantique. M^{me} Dorval joua successivement _Trente ans ou la Vie d’un joueur_, de Victor Ducange et Dinaux; _Clotilde_, de Frédéric Soulié; _Antony_, _la Tour de Nesle_, _Henri III et sa Cour_, d’Alexandre Dumas; _Jeanne Vaubernier_, de Pierre Lafitte[69]; _Angelo_, de Victor Hugo; _Chatterton_, d’Alfred de Vigny.

Pontmartin ne lui consacra pas moins de six feuilletons[70]. Il parla d’elle avec enthousiasme. L’enthousiasme, du reste, était justifié. M^{me} Dorval n’avait pas la distinction aristocratique de M^{lle} Mars, son élégance incomparable, son art savant et profond; mais, plus que sa glorieuse rivale, elle était une artiste d’inspiration, l’interprète par excellence du drame moderne. Elle était la passion même, comédienne par hasard et par instinct, comme M^{lle} Mars était une comédienne par la nature et par l’étude; comédienne avec son cœur comme M^{lle} Mars était comédienne avec son esprit[71].

Pontmartin dit dans ses _Mémoires_: «J’avais habilement mélangé la prose doctorale de Gustave Planche, les gentilles paillettes de Jules Janin et mes souvenirs personnels du théâtre de la Porte-Saint-Martin. J’exprimai le plus fougueux enthousiasme et je citai un passage de la _Revue des Deux Mondes_, d’où il résultait que M^{lle} Mars n’allait pas à la cheville de M^{me} Dorval[72].» Cela n’est pas exact. Quoique romantique, Pontmartin aimait par-dessus tout ce qui était correct, délicat, charmant, distingué. Ses préférences devaient donc aller à M^{lle} Mars. Quand il eut à parler de _Henri III et sa Cour_, évoquant son souvenir dans le rôle de la duchesse de Guise, qu’elle avait créé au Théâtre-Français, il n’hésita pas à la déclarer supérieure à M^{me} Dorval[73].

Dans ce même article sur le drame de Dumas, il juge ses amis les _romantiques_ comme un homme affranchi de toute servitude d’école:

Notre ami Alexandre Dumas, dit-il, esprit aventureux, peu profond, prêt à toute circonstance, avait d’abord fait sa pièce en trois actes, sous le titre de _la Duchesse de Guise_. Mais, à cette époque, on était engoué de chroniques, de moyen âge et de barbes pointues; on ne voyait plus au théâtre et dans nos musées la moindre toge romaine, la moindre tunique grecque, mais des pourpoints, des justaucorps, des souliers à la poulaine et des vertugadins. Notre auteur, voyant cette mode, imagina de plaquer au drame primitif deux actes de couleur locale et il l’intitula gravement _Henri III et sa Cour_. Le drame fut joué[74] et eut un grand succès que les romantiques (il y en avait alors) attribuèrent obstinément à la sarbacane du duc de Joyeuse, au bilboquet de d’Epernon et à la fraise de Saint-Mégrin: innocentes bribes historiques auxquelles personne aujourd’hui ne fait attention. Mais par bonheur Dumas, qui était dès lors un écrivain passionné, un cœur chaud et énergique, avait jeté à travers ces réminiscences d’Anquetil quelques scènes de passion véritable...

Dans son feuilleton sur _Angelo_, après avoir dit son admiration pour M^{me} Dorval, qui jouait le rôle de Catarina Bragadini, la femme du podestat, il ne se souvient d’avoir été l’un des claqueurs d’_Hernani_ que pour condamner plus sévèrement le nouveau drame de Hugo: «Elle nous a tant émus, écrit-il, nous l’avons si bien applaudie, que nous avons oublié _de ne pas applaudir la pièce_. Elle a tendu sa main à M. Hugo, et elle l’a sauvé. Que d’aumônes semblables elle a faites, dans sa vie! Que de naufrages elle a épargné à ses poètes, et comme elle a mérité de rencontrer enfin celui qui ne lui laissera plus qu’à traduire et ne lui donnera rien à corriger[75]!»

M^{me} Dorval une fois partie, Pontmartin remplaça les comptes rendus de théâtre par des _Causeries littéraires et mondaines_, en même temps qu’il écrivait de courtes nouvelles, songeant déjà à mener de front, s’il le pouvait, la critique et le roman. Du 16 février au 20 avril 1837, il publia, dans le _Messager_, une suite d’_Esquisses_, qui avaient pour titre: I. _La Vie d’artiste_; II. _Une Heure dans la vie_; III. _Les Courtisans de l’exil_; IV. _Les Deux violons_. Le 25 juin, il commençait une nouvelle série, à laquelle il donnait ce titre: _Souvenirs du monde_, et qu’il faisait précéder de cette note: «Les fragments qu’on va lire font partie d’un ouvrage intitulé _la Vérité vraie_, qui paraîtra cet hiver chez Eugène Renduel.» Eugène Renduel était alors l’éditeur des romantiques. De ces _Souvenirs du monde_, deux chapitres seulement ont paru: _Partie Carrée_[76] et _Suicides amoureux_[77].

Mais la politique à ce même moment, allait le distraire de la littérature.

Le 4 octobre 1837, la dissolution de la Chambre des députés fut prononcée, et les électeurs convoqués pour le 4 novembre. Les électeurs d’Avignon allaient avoir à remplacer le marquis de Cambis, qui venait d’être appelé à la pairie. Le candidat constitutionnel était M. Eugène Poncet[78]; les royalistes lui opposèrent M. Berryer, lequel, du reste, ne prit aucune part à la lutte, étant assuré de sa réélection à Marseille. Entre les deux candidats, la situation de Pontmartin était particulièrement délicate. M. Poncet était ouvertement patronné par le marquis de Cambis; il n’avait même consenti à lui succéder qu’à la condition de se retirer dès que Henri de Cambis aurait trente ans, ce qui devait avoir lieu en 1840. Pontmartin avait une sincère affection pour son oncle, une vive amitié pour son cousin. Entre eux et Berryer cependant il n’hésita pas. _Henriquinquiste_ intransigeant, il estima que c’était le cas, ou jamais, de mettre en pratique la vieille maxime: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_.

Le 22 octobre 1837, il faisait paraître dans le _Messager_ un grand article intitulé: _Puissances intellectuelles de notre époque. I. Berryer_. Premier article: _Berryer homme politique_. Ce premier article était suivi de cette note: «Au numéro prochain le deuxième article: _Berryer orateur_.»

Le _Messager de Vaucluse_ n’avait pas le droit de parler politique, faute d’un cautionnement que le bon Joudou s’était trouvé hors d’état de verser. La préfecture lui fit comprendre qu’il serait sage à lui de s’arrêter dans la voie où il venait de s’engager. Il refusa donc d’insérer l’article promis. Le jour du vote approchait. Pontmartin réunit ses deux articles en une petite brochure, qui parut le 28 octobre, accompagnée de ces lignes:

La première partie de cette esquisse a paru dans le _Messager de Vaucluse_; la suite n’ayant pu y être insérée, des motifs d’à-propos ont fait désirer qu’elle fût publiée, ce qui a forcé de réimprimer le tout. Nous rappelons ceci, non pour blâmer l’administration, mais de peur qu’on nous accuse d’avoir prétendu donner à un simple article de journal la valeur d’une œuvre plus durable. _A. P._

La brochure, on le pense bien, était un panégyrique enthousiaste du grand orateur, alors dans tout l’éclat de son magnifique talent. Sept jours après sa publication, avait lieu le vote. M. Poncet fut élu avec 268 suffrages sur 434 votants. Berryer obtint 163 voix[79].

IV

Il ne lui était pas permis dans le _Messager_—Pontmartin venait d’en avoir la preuve—de faire, même en passant, de la politique. Pourquoi n’aurait-il pas un journal où il serait chez lui et où le timide Joudou n’aurait rien à voir? La main lui démangeait d’écrire, il avait du temps, de l’esprit et de l’argent à perdre; bravement, il fonda une Revue, à laquelle il donna pour titre: L’ALBUM D’AVIGNON, _Recueil d’intérêt social et littéraire, publié par un des rédacteurs du_ MESSAGER DE VAUCLUSE.

La Revue était mensuelle et son premier numéro parut le 1^{er} janvier 1838; sa collection forme deux volumes.

Quelques hommes de cœur et d’esprit, MM. Jules Courtet, H. d’Anselme, J. Bastet et Antonin de Sigoyer, prêtaient bien à Pontmartin leur collaboration, mais d’une façon tout à fait intermittente, et il arrivait, presque chaque mois, que la livraison était son œuvre pour plus des trois quarts. Souvent même il évitait de signer ses articles, pour empêcher les lecteurs de voir qu’il était à lui seul toute la rédaction. Sa plume facile suffisait à tout. Études littéraires, artistiques et musicales, chroniques politiques, contes et nouvelles, il s’essayait dans tous les genres. L’abbé Charles Deplace[80] prêchait l’Avent à Avignon: le rédacteur de l’_Album_ analyse ses sermons avec le plus grand soin sous ce titre: _Prédications de la métropole_[81]. Lorsqu’il faut descendre de ces hauteurs pour traiter les questions locales, s’occuper des levées de la Barthelasse ou du pont suspendu entre Villeneuve et la Porte de la Ligne, il est également prêt; aussi bien, il s’agit du pont d’Avignon sur lequel, on le sait, tout le monde passe, même les littérateurs, même les poètes. Poète, il l’était aussi à ses heures: comprendrait-on d’ailleurs un _Album_ qui ne renfermerait pas de vers? Pontmartin inséra dans le sien un court poème, le _Lit de mort d’Arthur_[82] et des stances: _A deux voyageurs_[83].

Le poète, du reste, cédait volontiers chez lui le pas au conteur. Celui-ci ne se proposait alors rien moins que de publier, dans l’_Album d’Avignon_, vingt-quatre Nouvelles, les unes d’imagination, les autres empruntées à l’histoire, et dont les héroïnes auraient successivement pour initiales les vingt-quatre lettres de l’alphabet. Je me hâte de dire que l’alphabet n’y passa point tout entier.

Après avoir fait paraître _Alix_, _Béatrix_ et _Caroline_, Armand de Pontmartin abandonna la partie et laissa là les _dés_. L’une au moins de ces trois nouvelles cependant, _Caroline_[84], est déjà très remarquable; mais c’est surtout le critique qui se révèle dès ce moment, qui prélude avec succès, vif, spirituel, ennemi du factice et du convenu, ayant ses préférences et sachant les justifier. A cette date de 1838, la royauté poétique de Lamartine et de Victor Hugo était incontestée, et il ne semblait pas qu’Alfred de Musset pût prétendre à partager le trône avec eux. Sur ce point, il n’y avait qu’une voix parmi les critiques du temps. Sainte-Beuve ne voyait dans l’auteur de la _Nuit de mai_ et de l’_Espoir en Dieu_ qu’un poète «charmant», plein d’esprit et de naturel, et qui donnait de «bien gracieuses espérances». Un des écrivains de la _Revue de Paris_, J. Chaudes-Aigues, résumait ainsi une étude sur le chantre de _Rolla_: «De la verve, mais une verve insuffisante et qui a besoin d’être échauffée par une idée étrangère; une imagination très folle, très vagabonde, très capricieuse, incapable de réflexion, habile à broder, inhabile à produire; une versification claire, nette et franche: voilà, selon nous, ce qui appartient en propre à M. Alfred de Musset[85].» On voyait plus juste à Avignon; Armand de Pontmartin n’hésitait pas à saluer dans Alfred de Musset un très grand poète, aussi grand que Lamartine et Hugo. De l’un de ses articles, je détache cette page:

...C’est là le caractère de la vraie poésie, dans notre temps: d’abord l’essai infructueux, le mécompte, le reproche amer, la lutte stérile, la folie même et le blasphème; puis, si l’âme est vraiment grande et poétique, après la récrimination, l’aveu naïf de l’erreur; après la halte désespérée, une fuite nouvelle vers les idéales régions de la prière, de la rêverie et de l’amour, et l’échange des premiers vêtements, déchirés par l’orage, contre les voiles éblouissants et purs que rien ne déchire et ne flétrit. C’est ainsi que le poète devient le symbole à la fois le plus complet, le plus élevé et le plus consolant du siècle qu’il traverse, auquel il indique et le mal qui l’agite et ce qui peut le calmer, et avec lequel tout lui est commun, l’angoisse et l’espoir, la blessure et le baume, le blasphème réparé et l’hymne immortel, tout enfin, excepté la langue céleste que tout le monde entend, et qu’il est seul à parler. C’est pour cela que Victor Hugo et Lamartine, malgré leur incontestable génie, nous sont entièrement étrangers, et qu’ils n’ont conquis parmi nous qu’une position glorieuse, mais solitaire. L’un est un admirable et opiniâtre artiste, dessinant aux œuvres de sa fantaisie des broderies délicates, de merveilleuses ciselures; l’autre est une lyre infatigable, une sorte de harpe éolienne, toujours prête à rendre des sons d’une mélodieuse uniformité: mais le souffle de notre vie et de notre monde n’a point passé sur eux; ils n’en ont été que de factices interprètes et ils sont restés les brillants échos de leur pensée personnelle. Il est cependant un poète, un jeune homme de vingt-sept ans, _auquel on n’a pas fait encore toute la place qu’il mérite_, et qui nous semble réaliser en lui d’une façon saisissante ce type que nous indiquons et que nous voudrions faire comprendre. Alfred de Musset, qui eut le tort de donner à ses débuts l’éclat d’un scandale littéraire et de fournir, par sa fameuse ballade à la lune, un prétexte aux ricanements des plaisants et des badauds, est la personnification éclatante de cet esprit poétique qui aime à se poser sur les débris d’un noble cœur, pour leur rendre la jeunesse et la vie et s’élancer de là, d’un vol infatigable, vers l’idéal et l’infini. _Le public d’Alfred de Musset n’est pas encore formé_; aussi c’est à peine si nous osons dire que, parmi tous nos poètes, aucun n’a la ligne plus pure, le dessin plus correct et plus simple, l’allure plus libre et plus droite. Tous les jeunes gens qui savent par cœur Rolla, Frank et Namouna, qui ont lu avec délices toutes ces ravissantes fantaisies, _Marianne_, _Emmeline_, _On ne badine pas avec l’amour_, _Fantasio_, achèveront sans peine notre pensée et comprennent depuis longtemps avec nous quelle place nous devons donner dans nos affections littéraires à ce génie svelte et gracieux comme Ariel, qui a su rendre original même le pastiche, qui a donné une forme exquise et délicate à tant de songes de notre jeunesse, et dont le souffle enchanteur poétise et réveille tout ce qui semblait mort et muet en nous.

...Que lui manque-t-il encore? Il manque à Musset ce qui manquait à Byron, une pensée vivifiante et venue du ciel, une croyance qui change pour lui les lueurs trompeuses et passagères en un phare inaltérable et immortel. Ces regrets, qu’il n’est peut-être pas le dernier à ressentir, tout le monde peut les partager; mais un catholique seul a le droit de les dire, parce que seul il pourrait donner au génie quelque chose de plus grand et de plus beau que le génie même[86].