Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 4

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Pour un jeune homme épris de l’amour des lettres, pour le lauréat du collège Saint-Louis et du concours général, quelles fêtes que ces matinées de la Sorbonne et quelles fêtes aussi au dehors! Partout, dans la poésie, dans le roman, dans les arts, à la tribune comme au théâtre, c’est un _renouveau_ merveilleux, «le plus beau comme le plus hardi mouvement intellectuel qu’aucun de nos siècles ait encore vu[43].»—«Allons-nous donc, écrit Jules Janin, allons-nous donc avoir le siècle de Charles X, comme nous avons eu le siècle de Louis XIV[44]?» Hélas! Charles X va tomber; il va reprendre le chemin de l’exil. Mais il semble que, à cette heure suprême, les chefs-d’œuvre veuillent se presser sur ses pas pour lui former un cortège digne de cette maison de Bourbon, qui a fait la France. Au dernier Salon de peinture de la Restauration, les plus grands noms de l’art au XIX^e siècle se donnent rendez-vous. Parmi les peintres, Ingres, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Léopold Robert, le baron Gérard, Eugène Devéria, Isabey, Schnetz, Horace Vernet, Gudin, Heim, Sigalon, Brascassat, Paul Huet, Bonington, Granet, Ary Scheffer. Parmi les statuaires, Dumont, Cortot, Pradier, David d’Angers, Foyatier, Rude, Nanteuil et Bosio. Du mois de juillet 1829, au mois d’août 1830, pendant cette dernière année de la Restauration, qui fut précisément la première année de droit de Pontmartin, Rossini fait représenter _Guillaume Tell_, et Auber _Fra Diavolo_; Victor Hugo et Alfred de Vigny donnent au Théâtre-Français _Hernani_ et le _More de Venise_[45], Alfred de Musset publie les _Contes d’Espagne et d’Italie_, Sainte-Beuve les _Consolations_, Lamartine les _Harmonies_, Théophile Gautier ses premières _Poésies_[46]. Après s’être essayé sous les pseudonymes d’Horace de Saint-Aubin, de Viellerglé de Saint-Alme et de lord R’hoone, Balzac, entré en pleine possession de son talent, écrit les _Scènes de la vie privée_[47], tandis que Prosper Mérimée, après avoir fait paraître, au mois de mars 1829, la _Chronique du règne de Charles IX_, compose ces nouvelles qui sont restées ses œuvres les plus achevées, la _Partie de trictrac_, le _Vase étrusque_ et l’_Enlèvement de la Redoute_. En même temps que Guizot, Villemain et Victor Cousin professent à la Sorbonne, Cuvier, après quinze ans de silence, reprend son cours au Collège de France. Berryer prononce son premier discours parlementaire, Montalembert écrit son premier article.

Chaque matin, sans y manquer jamais, Pontmartin allait bouquiner, sous les galeries de l’Odéon, chez son voisin le libraire Masgana, sûr d’y trouver le chef-d’œuvre du jour, en attendant celui du lendemain. Comme sa bourse d’étudiant était bien garnie, il achetait le volume et, sans perdre une heure, il allait le lire, l’hiver dans sa chambre de la rue de Vaugirard, en été sous les tilleuls du Luxembourg.

En dépit de ses brillantes études classiques, ou peut-être à cause d’elles, il était romantique,—romantique avec Victor Hugo et Sainte-Beuve, mais plus encore avec Chateaubriand, Lamartine, lord Byron et Walter Scott. Il applaudissait à la chute des trois unités, à la brisure du rythme, à la césure plus libre, à la rime plus riche: mais ces questions de _forme_ et de _style_ n’avaient à ses yeux qu’une importance secondaire. Ce qui l’attirait, ce qui le passionnait dans le romantisme, pur encore de tout excès, c’était le retour aux idées spiritualistes et chrétiennes. Il saluait en lui l’allié de l’opinion royaliste, l’adversaire des coryphées du _libéralisme_, des voltigeurs de Voltaire et de l’Encyclopédie. Dans son juvénile enthousiasme, il se plaisait à y voir la revanche de l’art chrétien, des siècles de foi, de la cathédrale gothique, contre le temple grec, le néo-paganisme du dernier siècle, sa littérature aussi glaciale que sa philosophie. Plus tard, quand l’École nouvelle, au lendemain de la révolution de 1830, reniera ses glorieux débuts et se fera anti-chrétienne, quand 93 aura remplacé 89, quand le _Cénacle_ sera devenu un club démagogique, Pontmartin s’en séparera, mais il ne se ralliera point pour cela au pseudo-classicisme de Ponsard et de _Lucrèce_. Il demeurera ce qu’il avait été en 1829; jusqu’à la fin, il sera un _romantique impénitent_.

III

Emmanuel Richomme, son ancien condisciple de Saint-Louis, était le neveu du peintre Paul Huet, le précurseur de notre grande école paysagiste. Pontmartin fréquenta l’atelier de l’artiste, son aîné seulement de quelques années[48], et noua avec lui une amitié, qu’il consacrera plus tard en lui dédiant les _Mémoires d’un notaire_, ce roman qui côtoie souvent de trop près le mélodrame, mais où il y a de si charmants paysages, d’un ton si juste et si vrai. Lors de la première représentation d’_Hernani_, Paul Huet fut chargé de fournir une bande; il la recruta parmi ses élèves et les amis de son neveu. Et voilà comment Armand de Pontmartin se trouva, le soir du 25 février 1830, au parterre du Théâtre-Français, applaudissant à tout rompre les vers de Hugo, en compagnie des rapins les plus frénétiques.

Dans ses _Mémoires_[49], il a retracé les principaux épisodes de cette soirée mémorable. Il sortit du théâtre plus hugolâtre que jamais, pressé du besoin de dire à tous—_urbi et orbi_—son admiration et son enthousiasme. Il y avait justement, en ce temps-là, sur le pavé de Paris, un petit journal qui lui avait quelques obligations et ne demandait pas mieux que d’insérer sa prose. De ses deux cousins, Henri et Alfred de Cambis, le second, paresseux et étourdi, avait été retiré du collège, où il perdait son temps; le marquis de Cambis lui avait donné pour précepteur un jeune universitaire, quelque peu journaliste, nommé Félix Lebertre. Lebertre était _libéral_ et hostile au _parti prêtre_; mais comme cet ennemi de _la Congrégation_ n’était pas, malgré tout, bien féroce, et qu’il avait la passion de la littérature, Pontmartin s’était lié avec lui et avait été un des premiers souscripteurs de son journal, _la Silhouette_: c’était une feuille à images, à prétentions mondaines, et qui s’occupait volontiers des théâtres. Elle ouvrit avec empressement ses colonnes à l’article de Pontmartin sur _Hernani_, improvisé en quelques heures le lendemain de la première représentation.

En même temps que _la Silhouette_, Lebertre dirigeait une autre publication, _le Petit Plutarque français_, Pontmartin y donna deux notices sur _Corneille_ et sur _La Fontaine_, _ornées_ de gravures sur bois. Mais il allait bientôt débuter dans un recueil plus important, dans une des principales Revues de l’époque, _le Correspondant_.

Fondé le 10 mars 1829 par MM. Bailly de Surcy, Edmond de Cazalès et Louis de Carné, le _Correspondant_, après avoir été d’abord hebdomadaire, paraissait, depuis le 2 mars 1830, deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, en un cahier de huit pages in-4^o, à deux colonnes.

A la fois religieuse, politique et littéraire, la nouvelle Revue, dont presque tous les rédacteurs étaient des _jeunes_, professait hautement les doctrines catholiques et monarchiques; en littérature, elle inclinait vers le romantisme, mais avec de sages réserves. Elle venait justement de publier sur _Hernani_ deux grands articles, où je relève, à côté des éloges les plus mérités, ces lignes quasi prophétiques: «L’invocation au tombeau de Charlemagne est noble et grande... toutefois l’ensemble est entaché du vice d’une fausse profondeur; il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images... Mon oreille est étonnée, mon âme n’est pas profondément ébranlée[50]...»

_Il y a plus d’images que de pensées, et les pensées arrivent par les images_: Victor Hugo poète, avec ses qualités et ses défauts, n’est-il pas tout entier dans cette phrase?

Toutes les sympathies de Pontmartin allaient naturellement au _Correspondant_, et il se disait que, lorsqu’il aurait quelques années de plus, il serait heureux de se joindre à ce groupe d’élite. Plus tôt qu’il ne le pensait, et avant la fin de sa première année de droit, la porte de la Revue s’ouvrit à demi devant lui, en attendant de s’ouvrir plus tard toute grande.

Le 29 juin 1830, eut lieu à l’Académie française la double réception du général Philippe de Ségur et de M. de Pongerville. Les deux récipiendaires et MM. Arnault et de Jouy, chargés de leur répondre, attaquèrent le romantisme avec une véritable furie:

Ils étaient quatre Qui voulaient se battre...

Armand de Pontmartin assistait à la séance, avec un billet que lui avait procuré son oncle, M. de Cambis. Rentré chez lui, il écrivit trois ou quatre pages où il parlait des quatre _immortels_ et aussi d’un demi-quarteron de leurs confrères, avec la plus parfaite irrévérence. Une heure après, l’article était dans la boîte du _Correspondant_, au numéro 5 de la rue Saint-Thomas-d’Enfer.

Ce premier article, on s’en souvient toujours. «Moi-même, écrira Pontmartin dans une de ses causeries de 1876, moi-même, à un demi-siècle de distance, je ne puis oublier avec quel battement de cœur je jetai dans la boîte du _Correspondant_ le premier en date de mes innombrables articles, et quelle fut ma joie, trois jours après, en me voyant imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, Louis de Carné et Edmond de Cazalès. Ce sont là de ces impressions de jeunesse qui s’effacent et que l’on croit mortes, tant que la vie semble encore avoir encore quelque chose à nous donner. Mais quand tout manque à la fois, quand on n’a plus devant soi que deuil et que ténèbres, on se retourne et l’on aperçoit bien loin, à l’extrémité de l’horizon, une pâle et faible lueur. C’est le fugitif rayon de la vingtième année, l’adieu furtif du premier rêve à la dernière réalité[51].»

Toutes nos joies sont courtes. L’article du _Correspondant_ avait paru le 2 juillet: moins de quatre semaines après, éclatait la Révolution de 1830. Pontmartin était encore à Paris, où il était resté avec sa mère et son oncle Joseph. Après les premiers jours de trouble, et dès que les routes furent rouvertes, on revint aux Angles, où M. de Pontmartin le père s’était rendu dès le printemps. On le trouva très souffrant, accablé par les nouvelles de Paris. Bientôt même il fallut le transporter à Avignon, dans la maison de son beau-frère de Cambis, afin d’être plus à portée des médecins. La douleur causée au fidèle royaliste par la chute de ses princes, ses inquiétudes pendant plusieurs mois pour la vie de M. de Polignac, son compagnon des années d’émigration, aggravèrent sa maladie et hâtèrent sa mort, qui eut lieu en un jour de deuil monarchique, particulièrement poignant au lendemain d’un nouvel exil des Bourbons, le 21 janvier 1831.

IV

Ce fut seulement au mois d’octobre suivant que la famille, privée de son chef, rentra à Paris, et que Pontmartin commença sa deuxième année de droit. Cette seconde année ne devait guère ressembler à la première. Plus de fêtes en Sorbonne, plus de soirées aux Italiens, plus de lectures paisibles et charmantes sous les arbres du Luxembourg. Les émeutes succédaient aux émeutes et des menaces de guerre venaient du dehors. Pendant que M^{me} la duchesse de Berry tentait en Vendée son héroïque aventure, les républicains se battaient au cloître Saint-Merry. Paris était mis en état de siège. Aux tristesses publiques venait se joindre pour Armand de Pontmartin un nouveau deuil de famille. Le 13 janvier 1832, un an presque jour pour jour après la mort de son père, il eut la grande douleur de perdre l’oncle Joseph, qui, malgré son chagrin, malgré une fatigue qui équivalait pour son corps débile à une grave maladie, avait tenu à suivre son neveu à Paris et à se réinstaller avec lui dans l’appartement de la rue de Vaugirard. Son corps fut rapporté aux Angles, accompagné par un prêtre ami. M^{me} de Pontmartin n’avait pas voulu que son fils interrompît encore ses études pour faire ce triste voyage.

Dans les derniers jours de mars 1832, le choléra fit son apparition à Paris. Commencée le 26 mars, l’épidémie ne devait finir que le 30 septembre. Pendant ces cent quatre-vingt-neuf jours, le chiffre des victimes s’éleva à 18,406[52].

De cette effroyable tragédie, de l’état d’âme des Parisiens pendant que le terrible fléau multipliait ses coups, de jour en jour plus meurtriers, Pontmartin a donné, dans ses _Mémoires_[53], une émouvante et très fidèle peinture. Ce chapitre parut dans le _Correspondant_ du 25 novembre 1881. Après l’avoir lu, Cuvillier-Fleury lui écrivait: «Je suis encore ému, mon cher ami, de l’émotion que votre récit, _daté du choléra_, a causée à ma femme. Que cela est bien pensé, bien dit! Si je ne suis pas avec vous, aussi avant que vous, dans un certain mysticisme, qui convient aux solitaires quand ils ont de belles âmes, je n’en suis pas moins touché de ces nobles réminiscences, qui vont chercher en remontant quarante ou cinquante ans leurs souvenirs d’autrefois, et les trouvent presque rajeunis par cette éternelle fraîcheur des bons sentiments...»

Dès le milieu d’avril, Paris n’était plus qu’une nécropole. Les marchands, sans doute, ouvraient leurs boutiques, les théâtres ne fermaient pas leurs portes; les fiacres roulaient, les bourgeois montaient leur garde. Rien n’était suspendu dans le mouvement des affaires, et l’on affichait même chaque matin les plaisirs de la journée[54]. Mais ces vains simulacres et ces fausses apparences ne trompaient personne. Les chiffres de la mortalité augmentaient d’heure en heure. Les hôpitaux regorgeaient; les corbillards étaient débordés, et, pour suppléer à leur insuffisance, il avait fallu recourir à des omnibus funéraires, à de gigantesques tapissières, tendues de noir, qui dissimulaient aux regards le chiffre des _déménagements_. Une indicible terreur enveloppait la ville, et les plus braves eux-mêmes n’en étaient pas exempts. Quand on se séparait le soir, on n’osait pas se dire: «A demain!»

Pour ne pas effrayer sa mère, Pontmartin s’efforçait de faire bonne contenance; mais, nerveux et impressionnable à l’excès, il avait peine à y réussir. Les images de mort qui se renouvelaient sans cesse sous ses yeux, en lui rappelant les chers défunts qu’il avait récemment perdus, le faisaient constamment songer à un proverbe provençal, qui dit que, lorsque la mort est installée dans une maison, elle n’en sort plus. A ces préoccupations funèbres s’ajoutait une pensée superstitieuse et puérile. Il était encore sur les bancs du collège, lorsque son ami Léonard Retouret, dont une des _toquades_ était de prédire l’avenir, lui avait dit: «Tu sais, toi, tu mourras dans cinq ans.» Pontmartin avait écrit, à la première page de son Virgile, la date de cette prédiction: _19 avril 1827_. A mesure que l’on approchait de l’échéance fatale—19 avril 1832,—il croyait de plus en plus à la réalisation de la prophétie. Ce brave Retouret s’était trompé—et trompé de près de soixante ans. Le 20 avril, Pontmartin se leva, pleinement rassuré, si bien que, le 29 mai suivant, il assistait avec quelques amis, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la première représentation de la _Tour de Nesle_. Comme on était loin déjà de la première représentation d’_Hernani_! Ce n’était plus le même public. Les rapins d’atelier étaient toujours là, sans doute; mais où étaient les autres claqueurs du 25 février 1830, fils de famille, lauréats de l’Université, rédacteurs du _Globe_, artistes _arrivés_, poètes du _Cénacle_? Ils étaient remplacés par des habitués d’estaminet, des acteurs et des actrices des petits théâtres, des journalistes républicains, des _bousingots_ en bérets et en casquettes rouges. La fameuse tirade des _Grandes dames_ provoqua des applaudissements frénétiques. Ces bravos redoublèrent quand le pauvre roi Louis le Hutin, après avoir dit aux seigneurs de sa cour: «Je vais donner l’ordre qu’une taxe soit levée sur la ville de Paris à l’occasion de ma rentrée», s’avança sur le balcon et dit au peuple: «Oui, mes enfants, je m’occupe de diminuer les impôts; je veux que vous soyez tous heureux, car je vous aime!» Pontmartin était consterné. Son cher _romantisme_ n’était plus, après trois ans, qu’un épisode du triomphe révolutionnaire, gonflé de phrases de mélodrame et pimenté de tirades démocratiques. «Ah! disait-il tristement à ses amis pendant les entr’actes,—ce n’est plus ça, mais plus du tout! Adieu nos beaux rêves.»

Parmi les étudiants qui l’accompagnaient à cette _première_ de la _Tour de Nesle_, il en était un qui d’habitude n’allait point au théâtre, Alfred Thureau-Dangin[55], qu’il avait connu dès le collège et qui était devenu son meilleur ami. Très lettré, d’un esprit charmant, d’une piété ardente, Alfred Thureau était dès lors ce qu’il devait être toujours, et de plus en plus, un chrétien modèle, l’homme de tous les devoirs et de toutes les vertus[56]. Pontmartin était d’un caractère un peu faible, prompt aux entraînements. A cette heure critique, et si souvent décisive, de la jeunesse, il avait besoin d’un guide et d’un appui. Ce lui fut une inestimable fortune de trouver dans Alfred Thureau l’ami-apôtre, celui qui est toujours prêt à donner les bons conseils et surtout les bons exemples.

Quand le choléra fut en décroissance, au mois d’août, Pontmartin quitta Paris avec sa mère. Il y revint seul au mois de novembre, non pour y terminer ses études juridiques, mais pour y faire un court séjour, emballer les meubles à destination d’Avignon et dire un adieu définitif à la place du Panthéon et à la rue de Vaugirard. La littérature l’avait décidément conquis sur le droit, dont en somme il n’avait fait que deux années et passé que deux examens: il se contentait du titre de bachelier en droit, ce qui, après tout, était suffisant pour être un jour maire de village.

CHAPITRE IV

LES ANNÉES D’AVIGNON

(1833-1838)

La rue Violette et le baron de Montfaucon. Un maire d’autrefois. Le Cercle de l’Escarène et le _Café Boudin_.—L’Affaire du _Carlo Alberto_, le vicomte de Saint-Priest et la marquise de Calvière. Les bureaux d’une feuille royaliste en 1833, Henri Abel et Eugène Roux. Les _Revues littéraires_ de la _Gazette du Midi_. Esprit Requien et ses dîners du dimanche. Prosper Mérimée.—Le bonhomme Joudou et le _Messager de Vaucluse_. M^{me} Dorval. Pontmartin et le théâtre romantique. Les élections de 1837. Brochure sur Berryer.—L’_Album d’Avignon_. Pages sur Alfred de Musset. Joseph Michaud à Avignon. «Lisez du Voltaire.»

I

Tel qui part pour _douze ans_ croit partir pour un jour.

Pontmartin, en s’éloignant de Paris, se promettait d’y revenir bientôt. Il avait déjà quelques relations dans le monde des lettres et des arts: la littérature, il le sentait bien, était sa véritable, sa seule vocation. Il louerait un appartement modeste, mais convenable, sur la rive gauche, dans un quartier classique, entre l’Institut et l’Abbaye-aux-Bois, à deux pas de la _Revue des Deux Mondes_; il se ferait présenter dans quelques-uns de ces salons où se réunissent les célébrités littéraires et scientifiques et qui sont souvent le chemin le plus court pour arriver à l’Académie. Ce rêve, rien ne lui était plus facile que de le réaliser. Il y renonça, parce qu’il lui aurait fallu quitter sa mère.

M^{me} de Pontmartin était d’une santé délicate, elle ne pouvait plus supporter le climat de Paris; il lui fallait désormais le soleil du Midi. De plus, privée de son mari, de son beau-frère, elle se trouvait hors d’état de diriger un jeune homme vif, ardent, passionné de théâtre, épris de ce _romantisme_ qui ne lui disait rien de bon, prêt à fréquenter, en même temps que les salons, ces ateliers et ces _cénacles_, qu’elle connaissait mal sans doute, mais qui lui apparaissaient comme des lieux de perdition. Pontmartin ne put se décider à lui faire le chagrin de rester seul à Paris à vingt et un ans. Peut-être, se disait-il _in petto_, qu’après deux ou trois ans de séjour en province, ayant un peu mûri, il pourrait, sans effaroucher sa mère, se partager entre Avignon et la capitale, et passer dans cette dernière plusieurs mois chaque année. Il restera donc provisoirement à Avignon; mais, on le sait, rien ne dure plus longtemps que le provisoire.

On s’installa, non à la campagne, mais à la ville. M^{me} de Pontmartin s’y trouvait mieux pour sa santé et à cause du voisinage de l’église, celle des des Angles étant d’un accès très difficile. Elle habita, avec son fils, un appartement situé rue Violette, dans l’hôtel du baron de Montfaucon[57], le dernier maire d’Avignon sous la Restauration. C’était un maire, comme on n’en fait plus, un de ces _originaux_ comme il en existait encore beaucoup à cette date et qui donnaient à la province une physionomie particulière, qu’elle a depuis longtemps perdue. Bon, affable, généreux, recherché dans les salons et populaire dans les faubourgs, il chantait joliment la romance sentimentale, jouait à merveille la comédie à ariettes, déclamait sans broncher des scènes de tragédie. Jamais édile, du reste, ne sut mieux mêler l’utile à l’agréable. Quand le budget de la ville était menacé d’un déficit, ou lorsque son conseil municipal reculait devant une grosse dépense, il avait une méthode qu’on peut recommander sans crainte à nos maires républicains, car on est sûr qu’ils ne la suivront pas. Il payait de ses propres deniers de quoi combler les lacunes. C’est ainsi qu’à l’inauguration de la nouvelle salle de spectacle, il avait recruté à ses frais une troupe que lui enviaient Lyon, Marseille et Toulouse.

Pris en grande amitié par le baron de Montfaucon, spirituel jusqu’au bout des ongles, professant en toute rencontre le _carlisme_ le plus intransigeant, Armand de Pontmartin devint bien vite le favori de la haute société avignonnaise. Or, Avignon à cette époque, était une vraie succursale du faubourg Saint-Germain. On y rencontrait, dans le même salon, les Crillon, les Gramont-Caderousse, les Caumont, les Galléan (ducs de Gadagne), les Monteynard, les Bernis, les Calvière, les Tournon, les Piolenc, les La Fare, les Forbin, les Cambis, les des Isnards, etc.

Et comme elle avait son faubourg Saint-Germain, la ville des Papes avait aussi son Jockey-Club, le cercle de l’_Escarène_, où la jeunesse dorée passait sa vie, Pontmartin y fréquentait et y jouait le soir à la bouillotte. Le matin, il allait de préférence au _Café Boudin_,—un café ou plutôt un immense jardin, avec de beaux arbres, dont la renommée s’étendait à cinquante lieues à la ronde, grâce surtout à son magnifique jeu de paume. Le propriétaire, le père Boudin, dont l’un des fils devint secrétaire d’Augustin Thierry, avait installé une tonnelle dans la cour attenante à la salle. Au printemps, ces treillis peints en vert se couvraient de plantes grimpantes, houblon et vigne vierge, glycine et clématite. Les causeurs et les beaux esprits avignonnais s’y donnaient rendez-vous pour prendre leur tasse de chocolat avec le classique pain au beurre, lire les journaux et parler politique. Pontmartin était un des habitués de la tonnelle. Il lui arrivait même d’y aller le soir, quand elle s’illumiminait _à giorno_ à l’aide de six quinquets et que les élégants et les belles dames y venaient, de neuf à onze heures, prendre des glaces.

Tout cela, paraît-il, ne laissait pas d’être grave. Aller dans le monde, passer ses soirées au cercle, dîner avec de joyeux amis, fréquenter le _Café Boudin_! Horreur! Sainte-Beuve en est tout suffoqué; il se voile la face et il écrit ces lignes: «A ceux qui en douteraient à voir la sévérité de sa doctrine, je dirai (ce qui n’est jamais une injure pour un galant homme) que M. de Pontmartin eut de la jeunesse. La ville d’Avignon s’en est longtemps souvenue, me dit-on et les échos l’ont répété[58].»