Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 29

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_La Veuve_ est un des meilleurs récits d’Octave Feuillet, Pontmartin ne lui ménage pas les éloges. Les dernières pages cependant n’ont pas laissé de le choquer. Un autre critique se fût borné à donner ses raisons, à motiver son jugement. Il fera mieux; il propose une variante, il imagine un autre dénouement[480].

Dans un de ses premiers romans, _Mensonges_, Paul Bourget avait développé avec succès toutes les délicatesses, toutes les subtilités de l’analyse psychologique; mais il y avait mêlé des peintures sensuelles, des pages où la psychologie se faisait plastique. Et Pontmartin de se demander: «Était-il donc impossible d’écrire un roman complètement chaste avec le sujet choisi par M. Paul Bourget? Essayons.» Il essaie, et à la toile du jeune maître il apporte d’heureuses retouches[481].

Un autre jour, ayant à parler des _Maximes de la vie_, par _M^{me} la comtesse Diane_[482], il prend deux ou trois de ces maximes et il les _illustre_ par des exemples, par deux ou trois saynètes du tour le plus piquant[483].

C’est ainsi qu’avec lui la critique est souvent une véritable création.

Ses confrères, même les plus justement célèbres, n’ont qu’un cadre, toujours le même, qui sert pour tous leurs articles. Rien de plus varié, au contraire, que les cadres de Pontmartin.

Une femme d’infiniment d’esprit, la comtesse de Boigne, publie en 1866 un roman—_une Passion dans le grand monde_—qu’elle avait composé... en 1816. L’article de Pontmartin revêt la forme d’une lettre _à M. l’abbé de Féletz, à Paris_, lettre datée du 12 janvier 1817, et qui dut faire les délices du très spirituel abbé, alors rédacteur au _Journal des Débats_, en attendant l’Académie française[484].—A-t-il à parler d’un poète, de François Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit sa causerie en vers[485]. A propos de _la Sorcière_, de Michelet, il nous transporte sur une des cimes du Brocken, avec une décoration dans le genre de celle de la _fonte des balles_, de Freyschütz, et il nous fait assister à un _Ballet sur balai_, moitié vers, moitié prose[486]. Ailleurs, à l’occasion du _Lycée Condorcet_ (tour à tour Bonaparte, Bourbon, Fontanes, re-bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet fantastique, mais de vraies scènes de comédie[487]. Jamais Lycée de la République ne s’était trouvé à pareille fête, et ce n’est pas ce jour-là qu’on aurait pu dire:

L’ennui naquit un jour... de l’Université.

Les _Causeries_ ne renferment pas moins de neuf ou dix articles sur les romans de M. Zola. «Comment faites-vous, demandait-on à un vieux journaliste, pour faire votre article tous les jours? Quel est donc votre secret?—Mon secret est bien simple. Il tient en quatre mots: dire, redire, se contredire.» Pontmartin, dans ses dix articles sur Zola, ne se répète pas; encore moins, se contredit-il; seulement, sur ce fond invariable, il applique sans cesse une forme nouvelle. Tantôt, à propos d’_Une page d’amour_, pour ébrancher, ou plutôt pour couper par le pied l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, le chevalier Tancrède déroule sur le tapis du salon l’arbre généalogique des Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés[488]. C’est de la parodie, mais c’est aussi de la critique, et de la meilleure. Tantôt, il commence un éloquent article sur _Nana_—_Nana partout_—par une désopilante fantaisie sur le naturalisme et la réclame, sur la ronde des affiches remplaçant celle du sabbat[489]. Une autre fois, quand M. Zola met en pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin nous raconte la _première_ de _l’Assommoir_ sur le Grand-Théâtre d’Athènes, et c’est merveille de voir quelle exquise poésie il a su extraire de l’argot de Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su changer le _tord-boyaux_ de Mes-Bottes en vin de Chypre ou de Samos[490].

VI

Bayle a dit quelque part: «Combien y a-t-il de gens d’esprit qui s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée à un même sujet! Qui n’aime la diversité?» Ceux-là ne s’ennuieront pas avec les Causeries de Pontmartin. Où trouver plus de diversité? Diversité dans les cadres, nous venons de le voir, diversité aussi dans les sujets. D’habitude, les critiques littéraires ne parlent que des livres. Pontmartin parle de tout; il a des feuilletons sur les théâtres et sur les grandes _premières_; il en a sur les réceptions académiques—et ce lui est un jeu de montrer que si les immortels ont, à eux tous, de l’esprit comme quarante, il a, à lui seul, de l’esprit comme quatre. A un article de critique succède un article de fantaisie: après une grande étude sur les _Misérables_, de Victor Hugo, vient une dramatique nouvelle intitulée _le Vrai Jean Valjean_[491]. A la suite de feuilletons sur les romans d’Alphonse Daudet ou de Georges Ohnet, viennent d’émouvantes pages sur les _Invalides du Sanctuaire_[492], l’_Orphelinat d’Auteuil_[493] et les _Sœurs hospitalières_[494].

Les autres critiques ne s’occupaient que des vers publiés à Paris. Pontmartin s’occupe volontiers des poètes restés fidèles à leur province, et en particulier de ceux qui n’ont pas voulu quitter, pour les rives de la Seine, les bords du Rhône et de la Durance, Roumanille, Mistral, Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu. C’est lui qui a, dès 1854, bien avant l’apparition de _Mireille_, appelé l’attention sur ce réveil de la littérature provençale, qui contraste si singulièrement avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement des idées et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des physionomies locales. C’est l’auteur des _Causeries littéraires_ qui nous a fait connaître et aimer cet admirable Roumanille, dont les œuvres en prose et en vers ont fait autour de lui tant de bien, ce vaillant et ce modeste qui, par ses efforts, sa persévérance, ses poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu’à sa mort, il est resté le centre et d’où Mistral a pu sortir, son poème de _Miréio_ à la main, sûr d’avoir un public et un auditoire.

Si la philosophie l’attire peu, et s’il s’obstine à trouver, ainsi qu’il le faisait au collège, qu’il y a là _beaucoup de tintamarre et de brouillamini_, il aborde volontiers, quand l’occasion lui en est offerte, les questions morales et religieuses. Ses articles sur les livres de Renan, et en particulier sur son volume des _Apôtres_[495], sont d’excellents chapitres d’apologétique chrétienne.

Romancier et poète, il a du goût pour l’histoire,—je veux dire celle de son temps et de son siècle; car, de l’histoire ancienne, il n’avait guère souci. En politique, comme en littérature, il a des principes, il a un criterium, qui lui permet de bien juger. Jeune, il avait été un _carliste_ intransigeant, et il fût allé aisément aux extrêmes; mais les années, la leçon des événements, la connaissance des hommes, lui ont appris l’indulgence et lui ont rendu facile l’impartialité. Nul peut-être n’a mieux parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste impénitent. Ses huit articles sur les _Mémoires_ de M. Guizot[496] sont vraiment dignes de l’illustre homme d’État. S’il est parfois obligé de le combattre, il n’engage avec lui qu’un duel à armes courtoises, et il met un crêpe à la poignée de son épée.

Pontmartin excelle encore dans ces études d’ensemble, dans ces _portraits après décès_, qu’il consacre à ceux de ses contemporains qui ont brillé dans la politique ou dans les lettres et dont la tombe vient de s’ouvrir. Il aurait suffi de les réunir en un ou deux volumes, pour avoir comme une annexe de l’Exposition des _Portraits du siècle_: Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, Alfred de Vigny, Charles Baudelaire, Edmond About, Louis de Carné, Brizeux, Reboul, Charles de Bernard, Jules Sandeau, M^{gr} Dupanloup, le Père d’Alzon, François Buloz, Victor Cousin, Joseph Autran, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Jules Janin, Salvandy, Vitet, Saint-Marc Girardin, le baron de Larcy, Gustave Flaubert, Victor de Laprade, Alfred de Falloux, Paul de Saint-Victor, Charles de Rémusat, Villemain, Silvestre de Sacy, etc., etc.

Mais où il excelle surtout et se montre vraiment original, c’est dans ce genre qui lui est propre, qui donne un charme si particulier à ses _Souvenirs d’un vieux critique_, et qu’il a défini lui-même—on se le rappelle peut-être,—un genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman[497].

Rien n’égale donc la variété de ces quarante-deux volumes, de ces causeries ailées, fines, légères comme des abeilles, qui butinaient sur tous les livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les fleurs. Pontmartin aurait pu leur donner pour épigraphe ces vers de son poète préféré:

_Illæ continuô saltus silvasque peragrant, Purpureosque metunt flores, et flumina libant Summa leves. Hinc nescio qua dulcedine lætæ Progeniem nidosque fovent; hinc arte recentes Excudunt ceras, et mella tenacia fingunt[498]._

En même temps qu’une extrême variété dans les sujets et dans les cadres, les _Causeries littéraires_ offrent un autre caractère plus rare encore et plus essentiel, l’unité. Un même souffle de spiritualisme chrétien anime ces chapitres sans nombre, où l’auteur, toujours fidèle à lui-même, n’a cessé, pendant un demi-siècle, de défendre le beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la patrie. En publiant son dernier volume, au bas de la dernière page, il aurait eu le droit d’écrire: _Qualis ab incepto_.

Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans ces Causeries? Assurément non. Soit dans le blâme, soit dans l’éloge, Pontmartin dépasse quelquefois la juste mesure. Il a ses _bêtes noires_: tel, par exemple, Barbey d’Aurevilly, pour lequel il se montre sans pitié. Barbey d’Aurevilly sans doute eut l’impardonnable tort de vouloir fréquenter à la fois chez Joseph de Maistre et chez le marquis de Sade, de prendre l’attitude d’un ultra-catholique à l’heure même où il écrivait des contes qui relevaient de la police correctionnelle, _les Diaboliques_[499] et _Une Histoire sans nom_. Ces inconséquences, certes, il les fallait signaler; il fallait déplorer ces aberrations. Mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps que les vingt volumes des _Œuvres et des Hommes au XIX^e siècle_ sont une œuvre maîtresse, et que notre littérature compte peu de romans aussi remarquables que _l’Ensorcelée_, _le Chevalier Des Touches_ et _le Prêtre marié_[500]?

Trop sévère, injuste même à l’endroit de certains écrivains, Pontmartin est ailleurs d’une indulgence parfois excessive. Avec ses amis (et, pour ma part, j’en sais quelque chose), il est volontiers prodigue de louanges. Les épithètes les plus flatteuses jaillissent alors de sa plume. Exquis! délicieux! charmant! balsamique! magnifique! adorable! admirable!—«Mais enfin, lui disais-je un jour, si vous donnez ainsi de l’_admirable_ à _X._ et à _Y._ que vous restera-t-il pour caractériser les œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de Maistre?» Pontmartin souriait: «Bah! me répondit-il, vous seriez bien attrapés, vous et quelques autres, si je n’avais toujours dans ma maison une ou deux chambres à offrir à mes amis.»

On n’écrit pas impunément quatre grands articles par mois, et souvent bien davantage. Quoiqu’il en ait laissé un grand nombre en dehors de ses volumes, il en a pourtant conservé quelques-uns où la lassitude se fait sentir. Il lui arrive, en quelques rencontres, de sacrifier à l’éclat du mot la précision de la pensée, de préférer au feu qui couve et qui dure l’étincelle qui jaillit et brille un instant pour s’éteindre bientôt. Il lui arrive aussi de multiplier les épithètes, de redoubler les synonymes, de s’abandonner aux excès de sa verve et de donner à sa phrase, toujours cependant harmonieuse et pure, une ampleur démesurée.

Mais ces défauts—pouvait-il donc ne pas y en avoir dans une œuvre d’une si extraordinaire étendue?—ne sont-ils pas rachetés, et bien au delà, par tant de brillantes et durables qualités? Pontmartin a été l’un des meilleurs écrivains du XIX^e siècle, l’un des plus éloquents et, en même temps, l’un des plus naturels. Le naturel, ce signe distinctif, cette grâce suprême des bonnes littératures et des œuvres dignes de vivre. Pontmartin l’avait au plus haut degré. Lui qui si facilement atteignait à l’éclat, il prisait par-dessus tout la simplicité. «Tâchez, disait-il souvent, tâchez d’être simples, sans être vulgaires.» Un bon juge, J.-J. Weiss, disait un jour: «Pontmartin est du petit nombre de ceux de notre temps qui écrivent naturellement en français.» Écrire naturellement en français, c’est peu de chose, semble-t-il, et pourtant rien n’est plus rare. Un autre bon juge, Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand il écrivait à Pontmartin: «Ah! combien j’en ai vu mourir de jeunes et de vieilles réputations! La vôtre _qui a le style_ vivra ce que le style vit, toujours, plus ou moins célèbre, mais toujours!

_Vivunt commissi calores Æoliæ fidibus puellæ[501]!_»

VII

Les Causeries littéraires de Pontmartin ne doivent pas nous faire oublier ses romans. Dans le _Correspondant_ du 25 octobre 1865, Victor Fournel[502] publia sur l’auteur des _Samedis_ un article où il donnait le pas au critique sur le conteur. Pontmartin m’écrivit aussitôt:

Je veux maintenant, puisque votre amitié me tend ce piège, vous dire un mot de l’article de Victor Fournel. Assurément il y a, dans cet article, de quoi contenter dix vanités plus exigeantes que la mienne. Et cependant!... cependant de mon cœur de romancier l’orgueilleuse faiblesse eût mieux aimé peut-être voir sacrifier le critique, pourvu qu’une part un peu plus large fût faite au conteur. M. Victor Fournel, que je ne connais pas, qui ne peut pas savoir mes secrètes préférences, a suivi tout simplement l’opinion généralement adoptée par tous ceux qui veulent bien songer à moi: sous les formes les plus bienveillantes et avec de fort belles compensations, il a fait clairement entendre que, dans mon bagage, la critique représente les malles, et le roman tout au plus le sac de nuit. Il ne s’est pas aperçu que, dans son système, le roman d’analyse, qui n’est souvent que de la critique animée, ne serait plus que le très humble serviteur du roman d’aventure, contre lequel nous n’avons, au contraire, cessé de protester et de réagir depuis trente ans; Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, redeviendraient alors les souverains maîtres de ce romanesque empire d’où nous aurions à expulser les délicats, les analyseurs, tels qu’Octave Feuillet, etc., etc. Mais en voilà bien assez sur ce sujet où je devrais me récuser[503]...

Avait-il, comme il le croyait, une véritable vocation de romancier? Peut-être. _Les Brûleurs de Temples_, _la Fin du Procès_, _les Jeudis de madame Charbonneau_, _Entre chien et loup_, _le Filleul de Beaumarchais_ ont de rares et précieuses qualités. Mais ce sont des livres mi-partie critique et mi-partie roman. La vigueur de la conception, la puissance et la fertilité de l’invention n’égalaient pas, chez Pontmartin, la finesse de l’observateur et la délicatesse de l’analyste. Il n’avait pas assez de _poigne_ pour étreindre de fortes situations, pour soulever de lourds fardeaux. Le cadre de la nouvelle lui était plus favorable; nos meilleurs auteurs en ce genre, Nodier, Mérimée, Charles de Bernard, Jules Sandeau, ont dans leurs écrins peu de perles d’une plus belle eau que _la Marquise d’Aurebonne_, _Aurélie_ et _Marguerite Vidal_.

* * * * *

Je ne finirai pas ce chapitre sans dire un mot de la _Correspondance_ de Pontmartin.

Il écrivait ses lettres de prime-saut et avec une rapidité matérielle inouïe. Il ne soupçonnait pas d’ailleurs qu’aucun fragment pût en être jamais publié, et il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des paroles qui volent et dont rien ne reste. Elles resteront pourtant, parce qu’elles sont les plus simples, les plus naturelles—et les plus spirituelles du monde.

Ses principaux correspondants furent Léopold de Gaillard, Joseph Autran, Cuvillier-Fleury, Victor de Laprade, Jules Claretie, la marquise de Blocqueville et la duchesse de la Roche-Guyon. Dans les dernières années de Pontmartin, la duchesse et lui s’écrivaient tous les trois jours en prose et en vers.

Les lettres à Autran, que la famille du poète a bien voulu me confier, vont de 1845 à 1875. Le châtelain de Pradine écrivait à son ami des Angles, le 23 octobre 1873:

Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et charmante.

Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre santé, et m’annonce des résolutions qui, je l’espère, ne sont pas irrévocables.

Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez seul le secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. Laissez-moi vous dire quelque chose à ce propos, c’est que j’ai dernièrement recherché et retrouvé toutes celles que j’ai reçues de vous depuis l’origine de notre amitié. Je les ai réunies dans une vaste cassette, qui restera pour moi plus précieuse que la fameuse cassette d’Alexandre. Autrefois, je relisais de temps en temps les épîtres de Cicéron à Atticus. Je relirai maintenant celles d’Armand à Joseph, et l’amitié ne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur donnerai.

La correspondance avec Cuvillier-Fleury s’étend de 1854 à 1886. «Savez-vous bien, mandait un jour à l’auteur des _Samedis_ l’auteur des _Portraits révolutionnaires_, savez-vous qu’on ferait deux ou trois beaux volumes après notre mort—_Dî talem avertite casum!_—avec les lettres que nous échangeons depuis dix ans, vous fournissant l’esprit, moi le _reportage_ parisien, vous la mélancolie de l’exilé, moi la fausse gaieté du citadin, celle qui court les rues, bien que je ne sorte guère de la maison; mais la rue nous arrive par tous les canaux de la publicité, par tous les bruits du boulevard qui semblent retentir dans nos solitudes suburbaines[504]...»

Un des rédacteurs du _Journal des Débats_, M. Ernest Bertin, a eu la bonne fortune de pouvoir lire les lettres de Pontmartin à Cuvillier-Fleury, et il ne cache pas qu’il en a été émerveillé. Il résume ainsi les impressions que lui a laissées cette lecture: «Près des lettres de Guizot j’en aperçois d’autres, rassemblées sous un cordon rose, et signées: Armand de Pontmartin! Quelle liasse volumineuse! Quelle écriture fine et serrée! Mais quelle facile et agréable lecture! C’est une heureuse fluidité de langage, qui touche à tout, en se jouant, à la politique, aux lettres, au monde, monde de Paris, monde de la province; c’est aussi une ironie brillante et souple, qui tantôt s’échappe et se disperse en mille flèches légères, et pique à fleur de peau, tantôt se concentre, s’aiguise et s’enfonce en belle chair vive, avec une sorte d’allégresse cruelle; mais toujours et bientôt le sourire reparaît, la belle humeur, la gaieté, la joie du Midi surnagent. Il pense, il sent tout haut, librement, hardiment; mais il se fait pardonner ce qu’il ose, même les calembours les moins académiques, tant il y met d’abandon, de bonne grâce, d’imprévu. «Peu s’en est _fallou_, écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, que je ne _Montalember_... cadère de la rue Saint-Lazare pour aller vous surprendre dans votre riante oasis», et son indulgent confrère reçoit cela en pleine poitrine sans crier, étant déjà aguerri par l’habitude.

«Il se moque de tout le monde et de lui-même, de lui-même un peu plus que de tout le monde, sur un ton, il est vrai, un peu différent. Il raille fort agréablement les Angles, près Avignon, où il a sa gentilhommière,—les Angles obtus, comme il date l’une de ses lettres,—les airs de grande ville affectés par ce maigre village, et lui, tout le premier, le dilettante de lettres, le critique attitré de la _Gazette de France_, mordu, sur le tard, de la passion des grandeurs municipales, et s’en offrant jusqu’à saturation les ineffables jouissances, organisant des courses locales, faisant épierrer et arroser la piste, signant des autorisations de buvettes, débattant le prix de location des écuries ou allant faire l’aimable chez les belles dames patronnesses _d’une Société hippique fondée dans un pays qui ne produit que des ânes_!... C’est l’histoire du maire de Gigondas, dans les _Jeudis de madame Charbonneau_, moins les enjolivements et les hyperboles de la fiction. Et, tandis qu’il vaque à ces soins variés, il sent ou croit sentir son esprit se rouiller, s’empâter, s’amortir, et il demande grâce aux Athéniens de Paris pour la pesante rusticité de ses lettres béotiennes. Voulez-vous un exemple de sa rouille, de son empâtement épistolaires? Écoutez la façon dont il excuse sa lenteur à partir pour Paris, où il est impatiemment attendu:

Vous savez la vieille histoire de ces aimables affamés qui, dans une partie de campagne, au moment de se mettre à table, s’aperçoivent qu’ils ont oublié le pain. On envoie un domestique à franc étrier, à la ville voisine; on lui commande d’aller ventre à terre et l’on calcule le temps, la distance: il est ici, il est là; il achète le pain, il remonte à cheval, il est à tel endroit, il approche, il arrive, le voici!... En effet, le domestique, à ce moment, ouvre la porte et dit, d’un air bête: «Je ne puis pas trouver la bride!» La bride que je n’ai pas trouvée, ou plutôt celle qui me retient, c’est d’abord un rhume de ma femme au moment où nos malles étaient faites; puis la crise agricole qui nous ruine et m’a mis dans l’alternative ou de partir sans argent ou d’attendre indéfiniment celui de mes fermiers, encore plus pauvres que moi, etc.[505].

Les lettres à Jules Claretie, qui vont de 1862 à 1890 et que j’ai en ce moment sous les yeux, ne sont ni moins intéressantes ni moins spirituelles que celles à Cuvillier-Fleury.

Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, en ne prenant même que le dessus du panier, on fera aisément un ou deux volumes exquis, qui seront un vrai régal pour les délicats,—s’il en existe encore quand ces volumes paraîtront.

Toutes les lettres qu’il recevait de ses amis, Pontmartin les conservait précieusement; c’était un trésor dont il ne voulait rien distraire. Il n’en allait pas de même de celles que, pendant près d’un demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justiciables. Ces autographes, signés de noms illustres ou tout au moins célèbres: Guizot, Villemain, Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de Broglie et son beau-frère M. d’Haussonville, Vitet, Saint-Marc Girardin, Gaston Boissier[506], Octave Feuillet, Désiré Nisard, Caro, J.-J. Weiss, Ludovic Halévy, Paul de Saint-Victor, Paul Féval, etc., étaient faits pour flatter sa vanité, et d’autres les auraient collectionnés avec soin: il n’en gardait jamais un seul. Plusieurs fois il m’arriva de lui en demander. Il me répondait invariablement: «Hélas! mon cher ami, il ne m’en reste pas une bribe. Toutes les fois qu’il y a _en Avignon_ une tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir et un plaisir d’y envoyer quelques-uns de ces autographes: lorsqu’ils atteignent un haut prix, j’en suis fier pour _mes_ auteurs; j’en suis surtout heureux pour nos pauvres.»

CHAPITRE XVII

LES DERNIÈRES ANNÉES—ÉPISODES LITTÉRAIRES

LA MORT D’ARMAND DE PONTMARTIN

(1888-1890)

La dixième série des _Souvenirs d’un vieux critique_ et les _Péchés de vieillesse_. Une Revue qui paie royalement. M. Frédéric Masson et _les Lettres et les Arts_.—Vingt-quatre articles d’avance, _Episodes littéraires_.—Le dernier article, M. Emile Zola et _la Bête humaine_. Un souvenir de Virgile.—La dernière maladie. Visite de Léopold de Gaillard. Une mort chrétienne. Les obsèques d’Armand de Pontmartin.

I