Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 28

Chapter 283,771 wordsPublic domain

S’il ne va plus à Paris, il y enverra du moins ses volumes, à raison de deux par an. En 1879, il publia la dix-septième et la dix-huitième série des _Nouveaux Samedis_; en 1880, la dix-neuvième et la vingtième.

Ce tome XX des _Nouveaux Samedis_ n’était rien moins que le vingt-neuvième volume des _Causeries_. «Si nous adoptions un nouveau titre?» lui écrivit son éditeur, M. Calmann-Lévy. Pontmartin, légèrement piqué, proposa, un peu _ab irato_: _Souvenirs posthumes_, ou _Causeries posthumes_. Au fond, M. Calmann-Lévy avait raison, et, d’un commun accord, on adopta, pour les séries futures, le titre de _Souvenirs d’un vieux critique_.

Le premier volume des _Souvenirs_ parut au mois de juillet 1881, avec cette dédicace:

A MA CHÈRE FILLE JEANNE D’HONORATI VICOMTESSE HENRI DE PONTMARTIN HOMMAGE DE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSE

A. DE PONTMARTIN.

Le mariage de son fils avait eu lieu le 27 avril précédent. En me l’annonçant, le 16 avril, il terminait ainsi sa lettre: «Je vous embrasse de cœur dans toute l’effusion d’une honnête joie.»

III

Bien des fois, je l’avais engagé à écrire ses _Mémoires_. Il me répondait que ses vrais Mémoires, les seuls qu’il pût avoir la prétention de publier, il les écrivait au jour le jour dans ses Causeries. Tel était aussi, du reste, l’avis de Cuvillier-Fleury, qui, dans une lettre du 3 mai 1880, lui disait: «Vos feuilletons prennent figure de _mémoires_ «pour servir à l’histoire de notre temps», presque aussi politiques que ceux de M. Guizot, et plus mêlés de littérature, de souvenirs personnels et de commérages friands. On les savoure et on en garde le goût comme d’un mets délicatement épicé. Tout est là, être délicat dans un siècle qui ne l’est plus.»

Un jour vint cependant où, se trouvant de loisir,—c’était au mois d’août 1881,—il prit une belle feuille de papier, inscrivit en tête ces deux mots: _MES MEMOIRES_, écrivit d’un trait le premier chapitre et l’envoya au _Correspondant_[460]. Au bout de quatre ou cinq mois, le volume était fait et conduisait le lecteur jusqu’à l’année 1832.

Critique, Pontmartin avait eu à juger les Mémoires et les Confidences de nos _illustres_, Chateaubriand, Lamartine, Alexandre Dumas, George Sand, et il ne s’était pas fait faute de condamner chez eux l’abus de la personnalité, ces complaisances du _Moi_, qui les avaient conduits à entretenir le public de tout ce qu’ils avaient fait depuis le berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leur talent. Il ne les imitera donc pas; mais,

Souvent la peur d’un mal entraîne dans un autre.

Comme il est bien décidé à ne point se poser en héros de sa propre histoire; comme il s’efforce de se dégager de toute préoccupation d’amour-propre, il arrive qu’il s’en dégage trop. Il semble qu’il éprouve surtout le besoin de ne pas se grandir, de diminuer sa personne et ses succès. Au lieu de chercher seulement en lui-même les éléments d’intérêt, il les cherche volontiers ailleurs, et il est ainsi conduit à ne pas serrer la réalité d’assez près, à substituer son imagination à sa mémoire et à _romancer_ ses souvenirs. Obligé de faire le départ de ce qui est exact et de ce qui a cessé de l’être, le lecteur, dépaysé, perd confiance, résiste à son plaisir et ne goûte plus, comme il le faudrait, tant de pages charmantes, où la modestie la plus sincère se relève de l’esprit le plus piquant.

Pontmartin avait terminé la préface de ce premier volume, en disant: «Je commence, au risque, hélas! de ne jamais finir.» Ce fut seulement quatre ans après, en 1885, qu’il se décida à donner la suite: _MES MÉMOIRES. SECONDE JEUNESSE_[461].

Ce nouveau volume allait de 1832 à 1845, du retour à Avignon au départ pour Paris. Il renfermait, sur Berryer, un chapitre qui ne laissa pas de surprendre. Pontmartin autrefois, en 1837 et 1839, avait très bien parlé du grand orateur[462]. Plus tard, en 1869, sans renier sa première admiration, il avait atténué ses louanges et élevé quelques chicanes[463]. Cette fois, son jugement était d’une sévérité qui allait jusqu’à l’injustice. D’où était venu ce changement? Dans ce chapitre même, avec une entière franchise, avec cette bonne foi dont il ne se départait jamais, il en donnait la raison. Tandis que de grands artistes, des écrivains célèbres, des hommes d’État plus ou moins étrangers à la cause royaliste, Meyerbeer, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Berlioz, Molé, Cousin, Guizot, Villemain, Dupanloup, Montalembert, lui prodiguaient des marques de sympathie, Berryer le traitait en inconnu[464]. Le grief était mince et ne justifiait guère ces représailles contre le chef du parti que lui-même avait si persévéramment et si noblement servi, contre celui que Jules Janin avait si bien défini un jour: «Cet admirable et charmant Berryer[465].»

Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse et ma désapprobation. Je le suppliai de ne pas reproduire dans le volume les pages publiées dans le _Correspondant_[466], ou tout au moins de les modifier. Il me le promit. A quelques jours de là, parut une réplique de M. Charles de Lacombe[467]: elle eut pour résultat de décider Pontmartin à maintenir son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, d’une note ainsi conçue:

Cédant aux instances de mon ami Edmond Biré, j’allais retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque le _Correspondant_ a publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Lacombe réfute la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je craindrais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre lesquels il proteste. Il aurait trop l’air de s’agiter dans le vide... J’ajoute que, bien différent des plaideurs ordinaires, je désire avoir tort.

Il avait tort très certainement. Encore un peu de temps, et il le reconnaîtra. Il confessera son erreur avec une générosité de cœur, avec une noblesse d’âme, qui ne laisseront rien subsister de la faute commise. En 1888, rendant compte, précisément dans le _Correspondant_[468], d’un livre où j’avais longuement parlé de Berryer, il écrira ces quelques lignes:

Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national, soit qu’il plaidât un procès politique, soit que, devant la cour d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu? Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini, mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»

Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?

La rédaction de ses deux volumes de _Mémoires_ n’avait pas interrompu ses Semaines littéraires. De 1881 à 1887, il publia huit volumes des _Souvenirs d’un vieux critique_. Il allait être bientôt octogénaire, et sa verve, son entrain ne faiblissaient pas. Décidément, Henri Lavedan avait eu raison de dire en 1879: «_Vieux!_ il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui...» Ses lecteurs étaient surpris autant que charmés de cette jeunesse sans cesse renouvelée. Cuvillier-Fleury lui écrivait, le 30 mai 1883: «_J’envie_ de plus en plus, quoique j’en profite tous les huit jours, cette _jeunesse persistante_ de votre plume dont vos adversaires vous savent sans doute moins de gré...»

Un autre académicien, M. Camille Rousset, l’historien de Louvois, lui écrivait, de son côté, le 7 avril 1885: «Comment faites-vous, admirable magicien, pour rester toujours aussi jeune? En vérité, votre plume n’a jamais été plus vive, plus alerte, plus gracieuse et, dans l’occasion, plus acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné au diable; mais à coup sûr, vous lui avez arraché le secret de Jouvence. Je vous en félicite et j’applaudis à votre bonne fortune qui devient celle de vos lecteurs.»—Il lui écrira encore, le 15 juillet 1889: «Vos deux articles sont magnifiques, pleins de choses, pleins d’idées, surtout pleins de cœur. Quelle variété! quelle verve! quel entrain! quelle jeunesse!»

IV

«J’ai commencé ce matin l’article numéro _mille_[470], auquel je désespérais d’atteindre; après quoi, nous verrons si je dois me reposer, ou continuer mon radotage sénile...» Ainsi m’écrivait Pontmartin, le 31 janvier 1887. Comme il était toujours en avance à la _Gazette_, l’article ne fut publié que le dimanche 24 avril[471]. Il s’était amusé à en disposer ainsi l’en-tête:

_M_

_1,000_ _Mille_

J’ai mis dans le mille.

(Pomadour—EUGÈNE LABICHE.—_29 degrés à l’ombre._)

Le jour même où paraissait le _millième_ article, l’Ermite des Angles voyait entrer dans son salon deux rédacteurs de la _Gazette de France_, M. Louis de La Roque et M. Henri Poussel, qui venaient, au nom de M. Gustave Janicot et de son journal, lui offrir un encrier d’honneur. MM. de La Roque et Poussel s’étaient adjoint, pour remplir leur mission, deux vieux amis du vieux critique, le poète Roumanille[472] et M. Augustin Canron[473], l’un des plus anciens journalistes de province.

En termes émus, M. de La Roque exprima les sentiments de M. Janicot et de ses collaborateurs envers le maître qui, depuis près de vingt-cinq ans, n’avait pas cessé de donner à tous l’exemple du travail; qui, depuis un quart de siècle, avait toujours été à la peine, et aussi, grâce au ciel, à l’honneur. «C’est l’amitié, dit-il en terminant, qui, en ce jour, rend hommage au talent, au caractère et à la fidélité.»

Pontmartin remercia par de touchantes paroles; puis, tout émerveillé, lui, l’infatigable écrivain que l’encre avait si souvent grisé, il se prit à contempler, avec une joie d’enfant, le magnifique encrier qui allait être désormais le sien.

Le sujet allégorique de cette belle pièce, en argent ciselé, représente une urne renversée sur laquelle s’appuient deux Amours et d’où s’échappe une nappe d’eau coulant dans une vasque, ornée de deux cartouches style Louis XV. Sur celui de droite, on lit l’inscription suivante: «La _Gazette de France_ à Pontmartin, 24 avril 1887», et sur celui de gauche se trouvent gravées les armoiries de sa famille, qui sont: _d’azur à une porte coulissée et renversée d’argent, mouvante du côté droit de l’écu et accompagnée d’un lion d’or armé, lampassé et couronné de gueules_.

Cette fête du _Millième_ avait eu un caractère intime. Dans les départements de la région du Sud-Est, où l’écrivain comptait tant d’admirateurs et d’amis, on décida de faire en son honneur une manifestation d’un caractère plus général et qui serait, d’ailleurs, exclusivement littéraire. L’_Union de Vaucluse_ et les principales feuilles du Midi ouvrirent une souscription dont les fonds devaient être consacrés à l’exécution de deux bustes de M. de Pontmartin: l’un, en marbre, qui lui serait offert; l’autre, en bronze, qui serait placé dans le Musée d’Avignon.

Plusieurs journaux de Paris, de ceux-là mêmes qui combattaient les opinions de l’auteur des _Samedis_, envoyèrent leur adhésion. Sous ce titre: _les Noces d’or de M. de Pontmartin_, Francisque Sarcey rendit un complet hommage à son caractère et à son talent. «Ce n’est pas peu de chose, écrivait-il, d’avoir durant tant d’années dirigé l’opinion d’une foule d’honnêtes gens, d’avoir toujours témoigné d’une justice, au moins relative, même envers des adversaires, d’avoir toujours respecté sa plume, aimé les lettres, et de se trouver encore, à l’âge où l’on a depuis longtemps pris sa retraite, à la tête du mouvement, entouré de la considération et de la sympathie universelles.»

En publiant, le 31 juillet 1887, sa première liste de souscription, l’_Union de Vaucluse_ la faisait précéder de la lettre suivante, écrite au nom de M^{gr} Vigne, archevêque d’Avignon:

Cher monsieur,

M^{gr} l’archevêque me confie l’agréable mission de vous transmettre sa souscription au buste de notre cher et illustre compatriote, M. le comte Armand de Pontmartin, et de féliciter en même temps, en son nom, ceux qui ont eu l’inspiration et pris l’initiative d’élever un monument à la gloire de notre éminent critique.

Cet hommage ne s’adresse pas seulement à l’écrivain distingué dont l’incomparable talent a jeté un si vif éclat sur la littérature française, mais encore à l’homme de caractère et de cœur qui, constamment fidèle à toutes les grandes et saintes causes, n’a jamais cherché le succès que dans le culte de la religion, unique source du vrai, du bien et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens dont tant d’autres abusent, et que sa plume éloquente et vengeresse flétrissait hier encore avec une si énergique indignation. A ce titre, votre entreprise doit trouver de l’écho dans toutes les âmes qui veulent honorer le talent et la vertu, et je lui souhaite un plein succès.

Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments bien respectueux et dévoués.

L. PLAUTIN,

Vic.-gén., secr. de M^{gr} l’archevêque d’Avignon.

Les souscripteurs atteignirent bientôt le chiffre de 580. Les fonds versés s’élevèrent à 6,768 fr. 25, somme qui dépassait de beaucoup celle demandée par le sculpteur.

Sur les listes, à côté du Chef de la Maison de France, Monseigneur le comte de Paris, figuraient de hauts dignitaires de l’Église, des académiciens, des notabilités de tout genre, et, auprès des principaux représentants de l’aristocratie, des commerçants et des industriels, des ouvriers de la ville et de la campagne.

On trouvera plus loin[474] les noms de tous les souscripteurs. Signaler ici les uns et laisser les autres dans l’ombre, serait mal répondre au sentiment éprouvé par Pontmartin: les témoignages de sympathie auxquels il se montra le plus sensible furent ceux qui lui venaient des petits et des humbles.

Beaucoup de souscripteurs accompagnaient leur cotisation dune lettre d’envoi; plusieurs de ces lettres méritent d’être reproduites.

M^{gr} de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, faisait suivre son offrande de ces lignes:

Bien faible tribut des constantes sympathies de l’évêque de Moulins pour son ancien condisciple Pontmartin, alors concurrent désespérant, et depuis passé maître en tous les styles, hormis les styles académique et ennuyeux.

M. de Belcastel, l’ancien et vaillant député de la Haute-Garonne à l’Assemblée nationale de 1871, écrivait:

N’étant pas à Toulouse lorsque le _Messager_ de cette ville a ouvert sa petite souscription pour le buste de votre grand écrivain, Armand de Pontmartin, je n’ai pas eu l’occasion d’y prendre part. Mais j’aurais un trop vif regret de ne pas m’inscrire au nombre des admirateurs de ce beau talent, qui a tout à la fois la grâce des fleurs de la Provence, la force, la santé et la longévité du vieux chêne gaulois...

Voici quelques lettres d’académiciens.

De M. Edmond Rousse:

Le nom de M. de Pontmartin est assurément un de ceux qui honorent le plus la littérature de notre temps. Sa vie est un bel exemple de probité littéraire; et son œuvre atteste, avec le talent de l’écrivain, le courage de l’homme et du citoyen. Je suis très heureux de joindre mon modeste hommage à tous les témoignages d’estime et de respect dont les amis des lettres doivent entourer ce grand homme de bien.

De M. Désiré Nisard:

Je m’associe de grand cœur au sentiment qui a inspiré le projet d’offrir à M. de Pontmartin son buste en marbre comme un juste hommage rendu au talent, à la vieillesse si verte et si féconde, au caractère si honorable de l’illustre écrivain.

De M. Émile Ollivier:

Monsieur, j’éprouve pour la personne de Pontmartin une sympathie cordiale et bien ancienne, puisqu’elle date des réunions de 1849, chez Joseph d’Ortigue. J’admire son talent souple, varié, à la fois charmant et élevé, embaumé de poésie et, à l’occasion, vibrant d’éloquence, et dans lequel la pointe malicieuse n’est que la bonne humeur d’un esprit sain, ou la mise en relief du bon sens, et non l’échappée d’une âme maligne.

J’aurais voulu contribuer à le faire un de nos confrères à l’Académie. C’est vous dire que j’approuve fort la souscription dont vous avez pris l’initiative, et que je m’y associe avec empressement.

Frédéric Mistral, qui est à lui seul toute une Académie, écrivait de Maillane:

_GLORI A PONTMARTIN!_

Pontmartin,—et ce n’était pas l’un de ses moindres titres d’honneur,—avait toujours défendu la Compagnie de Jésus. Un jésuite, le Père Victor Delaporte[475], le poète des _Récits et Légendes_, à défaut d’autre obole, lui envoya ce sonnet:

A L’ENCRIER DES 1000 ARTICLES

Encrier idéal, source de maint volume, Fontaine de Vaucluse à la noire liqueur, Le Maître, avec tes flots qui coulent de sa plume, Laisse couler à flots son esprit et son cœur.

Tu bouillonnes toujours et tu n’as point d’écume; Le Maître, juge, arbitre, artiste, chroniqueur, Puise en ta profondeur claire et sans amertume Son style ferme et franc—malin, mais non moqueur.

Sous ses doigts l’encre tombe en gouttes de lumière, Faisant éclore au jour toute fleur printanière, Reflétant à la fois l’or et l’azur du ciel;

Qu’on grave sur tes flancs, merveilleuse écritoire, Pour éloge, ou devise unique dans l’histoire: _Cinquante ans de critique! et... pas un jour de fiel_.

Le vieux critique pouvait être fier de ces témoignages de sympathie. Il en fut surtout très heureux, et, pour remercier les souscripteurs, il adressa la lettre suivante au Directeur de la _Gazette de France_:

Mon cher ami,

Au moment où va se clore une souscription pour laquelle j’avais redouté un four, avec d’autant plus de vraisemblance que je posais devant mon artiste avec une chaleur de 38°, et qu’avant d’être fondu en bronze, je fondais en sueur, j’ai recours à la _Gazette de France_ pour adresser mes remerciements à qui de droit.

A vous d’abord, et à la _Gazette_. On prétend que le contenant doit être plus grand que le contenu. Cette fois, ç’a été le contraire. Le buste était contenu dans l’encrier. C’est l’encrier qui a donné à mes amis de Provence l’idée dont ils ont poursuivi l’exécution avec un merveilleux entrain.

A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante où _il lançait l’affaire_, a prouvé que l’amitié ressemblait à nos vins de France, d’autant plus généreux qu’ils sont moins jeunes.

Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patriotisme, son âme essentiellement française, élèvent au niveau de toutes les fortunes, depuis l’exil présent jusqu’au trône prochain.

A nos saints et vénérables Évêques, qui, au lieu de m’accueillir à coups de crosse, m’ont donné leur bénédiction.

Aux membres éminents de l’Académie française, qui ont voté pour moi sous forme de souscription, et que je ne pourrais remercier dignement que si j’avais de l’esprit comme quatre.

A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que je ne l’avais pas ruiné.

Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en ma faveur les romans de M. Zola.

A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voisins, à qui je suis obligé d’adresser l’expression collective de ma reconnaissance, en ajoutant que chacun en a sa part, et que tous l’ont tout entière.

Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins riches de numéraire que de nobles sentiments et de dévouement invincible à toutes les bonnes causes, ont prélevé sur leur nécessaire pour donner un témoignage de sympathie au vieillard dont le seul mérite est de ne pas être tout à fait mort,—et de persévérer.

Si j’avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces témoignages doivent m’encourager à mieux faire. Mais, à mon âge, quel _mieux_ peut-on demander et attendre? Un seul: le silence, et vous ne le voulez pas.

Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à nos excellents collaborateurs.

ARMAND DE PONTMARTIN.

Les Angles, 11 septembre 1887.

Le buste en marbre, œuvre de M. Bastet, fut remis à Pontmartin; le buste en bronze, fondu à Paris dans les ateliers de M. Thiébault, fut déposée au Musée Calvet, à Avignon. L’excédent des recettes sur les dépenses ayant été de 2109 francs, ce reliquat, suivant le désir exprimé par Pontmartin, fut versé à M^{gr} Vigne pour des œuvres de bienfaisance.

V

Rarement hommage fut plus mérité que celui qui venait d’être rendu à Pontmartin.

Son œuvre critique était la plus considérable du siècle. Elle se composait, à ce moment, de trente-sept volumes[476], que cinq autres bientôt allaient suivre[477]; soit, en tout, quarante-deux volumes. En voyant ainsi, d’année en année, croître son œuvre, Pontmartin ne songeait nullement à répéter l’_Exegi monumentum_ d’Horace, mais il se croyait le droit de lui appliquer le _Vires acquirit eundo_ de son cher Virgile: «Je sens, m’écrivait-il le 28 juin 1868, que mes volumes de Causeries littéraires gagnent, à se multiplier, une sorte de valeur indépendante de leur mérite.»

Pendant plus d’un demi-siècle, Pontmartin a parlé de tous les écrivains et de tous les livres de son temps, non comme un bibliographe, non pas même comme un critique de profession, mais comme un homme du monde, très mêlé au mouvement littéraire, et qui, sans avoir l’air d’y toucher, ajoute chaque semaine un chapitre à ses Mémoires—et à ceux du voisin. «S’il me fallait chercher dans le passé des comparaisons ou plutôt des analogies, dit très bien M. Léopold de Gaillard, je songerais à une sorte de Saint-Simon homme de lettres, vivant au milieu des auteurs comme l’autre vivait au milieu des courtisans, mêlé à tout, connaissant tout, racontant tout par le menu, non certes sans malice, ni sans parti pris, ni même sans une certaine pointe d’aristocratie, mais avec la bonne foi visible de la passion, avec une verve infatigable, et pour ses lecteurs avec l’heureuse surprise d’un esprit toujours en scène, et qui n’a pas l’air de s’en douter[478].»

Quarante-deux volumes d’_extraits_ et de comptes rendus, c’est beaucoup, dira-t-on; j’ajoute, pour ma part, que ce serait trop, beaucoup trop. Mais les feuilletons de Pontmartin ne sont pas des extraits; il n’oublie jamais qu’il est un causeur, et un causeur, dans son salon, n’a pas un livre à la main et ne fait pas de citations. Ce ne sont pas non plus des comptes rendus, à proprement parler. Sans doute il a lu avec soin l’ouvrage dont il veut entretenir ceux qui l’écoutent; mais, sa lecture faite et le volume fermé, il ne l’analyse pas, ou très rarement; il en prend texte seulement pour développer à son tour les idées que le sujet lui suggère. L’auteur lui a fourni le libretto, il se charge d’écrire la musique.

Combien de fois ne lui arrive-t-il pas, surtout lorsqu’il lui faut parler d’un roman, de le reprendre en sous-œuvre et d’ajouter au canevas des broderies nouvelles! A propos du roman par lettres de M^{me} Caro—_Nouvelles amours de Hermann et de Dorothée_,—il écrit: «J’en veux à l’auteur d’avoir manqué un délicieux sujet, où nos patriotiques rancunes auraient pu rencontrer un commencement de revanche. Ce sujet, voici, selon moi, comment elle aurait dû le traiter.» Et, en un tour de main, l’auteur et son roman se trouvent refaits[479].