Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 27
L’obstacle pourtant,—et Pontmartin le savait bien—était de ceux qui se peuvent tourner. Un académicien a le droit, comme un simple mortel, d’avoir la grippe et de faire lire son discours par un confrère. Ainsi avait fait Jules Janin dans la séance du 9 novembre 1871. Le comte d’Haussonville était un des plus chauds partisans de Pontmartin. Il lui fit dire par un ami commun qu’il se tenait à sa disposition pour se mettre en rapport d’abord avec l’Académie pour sa candidature, puis avec le public pour le jour de la réception. L’obstacle était ainsi levé, et dans les meilleures conditions, puisque aussi bien M. d’Haussonville était un admirable lecteur. Son offre pourtant ne fut pas agréée. C’est que le véritable obstacle était ailleurs; il était dans l’irrésolution et la nervosité de son caractère, dans son éloignement pour tout ce qui ressemblait à une compétition et à une lutte, dans la facilité avec laquelle trop souvent il jetait le manche après la cognée. Il était surtout dans le sentiment qui, après les désastres et les deuils de 1870 et 1871, le portait de plus en plus à ne point avoir à Paris de résidence fixe, mais un simple campement, et qui le décida à finir ses jours à la campagne. Peut-être, après tout, choisissait-il la meilleure part, et je fus tout à fait désarmé, je l’avoue, le jour où je reçus de lui ces lignes, où le sourire se mouille d’une larme:
Si j’étais de l’Académie, il me faudrait habiter Paris une partie de l’année; force au moins me serait d’y aller aux époques d’élection ou de réception... Depuis la mort de ma pauvre femme et depuis les dates sinistres de 1870-1871, Paris ne m’attire plus, au contraire, je n’y arrive que pour m’enrhumer; le théâtre, dont j’ai conservé le goût, me fatigue et m’endort. Dans les maisons où je suis invité, on dîne trop tard pour ma gastrite et on veille trop pour mes soixante-trois ans. La campagne, mes vieilles servantes, mon vieux chien, un peu de travail, un peu de charité, quelques amis à mes dîners maigres du vendredi, quelques coups de fusil très peu meurtriers en septembre et en octobre, et, en perspective, le cimetière de mon village, voilà désormais, non seulement mon partage, mais mes préférences. Ce n’est pas vous, mon cher ami, qui aurez le courage de me blâmer.
CHAPITRE XVI
LES ANGLES.—MES MÉMOIRES.—SOUVENIRS D’UN VIEUX CRITIQUE.—LE MILLIÈME ARTICLE.—LES NOCES D’OR.
(1879-1887)
Description des Angles. Le cabinet de travail, les promenades, les visiteurs. Soirées d’hiver. Évocation du passé.—_Delenda est res... punica._ Pontmartin et la République conservatrice.—_Mes Mémoires._ Le chapitre sur Berryer. Les _Souvenirs d’un vieux critique_.—Le Millième article. L’Encrier de la _Gazette de France_. Les deux Bustes. Les souscripteurs. Lettres de M^{gr} de Dreux-Brézé, de Belcastel, Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre de Pontmartin au directeur de la _Gazette de France_.—Le critique et le romancier. La Correspondance de Pontmartin.
I
Pontmartin maintenant ne quittera plus les Angles. Loin, bien loin de Paris et de ses vaines rumeurs, il passera ses dernières années dans cette maison où s’est écoulée son enfance et où il lui sera doux de mourir.
L’heure est venue de la décrire.
Située sur la rive droite du Rhône, presque en face d’Avignon, mais dans le département du Gard, la plaine des Angles, bornée d’un côté par le fleuve, est entourée de tous les autres côtés d’une chaîne de collines formant hémicycle. La maison est au fond de la plaine, à l’endroit le plus éloigné du Rhône, au pied de la colline, qui s’élève presque à pic derrière elle. C’est une construction à deux étages, à contrevents verts, datant du milieu du XVIII^e siècle, ainsi que le rappellent quelques ornements Louis XV. Logis modeste, en somme, et dont l’aspect n’a rien de seigneurial, bien que dans toute la région on l’appelle couramment _le château_. Ce qui en fait le charme, ce sont de nombreuses sources d’eau vive, de riantes prairies, de magnifiques arbres, parmi lesquels les marronniers célèbres et un platane qui n’est pas moins légendaire dans le pays. L’été, c’est un nid de verdure et une fraîche retraite; l’hiver, le soleil ne manque pas, et ses rayons ont encore un éclat et une tiédeur que la ville ne connaît pas. Derrière la maison, se dresse sur la colline calcaire dénudée, à une cinquantaine de mètres de hauteur, le village des Angles, avec son prieuré du XIV^e siècle et son église du XV^e. Vu du bout de l’allée des marronniers, il ressemble d’étonnante façon à ces nids d’aigle des environs de Nice et de Monaco, tels qu’Éza, que leurs habitants avaient bâtis sur des cimes presque inaccessibles, par crainte des Sarrasins. Tous ceux des visiteurs de Pontmartin qui connaissaient la Corniche étaient frappés de cette ressemblance. L’ascension du _château_ à ce village perché sur son rocher est très fatigante; mais, parvenu au sommet, on découvre une vue merveilleuse sur le Rhône, la Durance, la chaîne des Alpines, le tout inondé de cette lumière intense et douce à la fois, qui donne tant de charme aux paysages méridionaux.
Pontmartin avait fait du grand salon du rez-de-chaussée son cabinet de travail. C’était une très vaste pièce, percée de trois fenêtres donnant au midi. Aucune élégance dans l’ameublement, demeuré tel qu’il était au temps de M. Eugène de Pontmartin et de l’oncle Joseph: deux canapés[451] et six fauteuils Restauration garnis de toile perse assortie aux rideaux des fenêtres; deux fauteuils Louis XVI; deux chaises de cuir Louis XIII; deux fauteuils modernes plus confortables; quelques chaises de paille ou de canne; une vieille table de trictrac, supportant un plateau garni de porcelaines de Chine; entre les fenêtres, deux consoles surmontées de deux étagères-bibliothèques; sur la cheminée, une belle pendule Louis XIII de la forme dite _religieuse_, flanquée de quatre potiches et de deux bronzes de Chine. Aux murs, quatre grandes gravures d’Audran, d’après les tableaux de Jouvenet: _la Pêche miraculeuse_, _la Résurrection de Lazare_, _les Noces de Cana_, _la Guérison du paralytique_. Au milieu de la pièce, une grande table ovale, toujours submergée de papiers, de livres, de journaux. C’est là que, tous les matins, assis en face de la fenêtre du milieu, il écrivait lettres et articles avec une régularité, une facilité et une abondance qui ne connaissaient pas la fatigue.
Après le déjeuner, il visitait son jardin, il franchissait son enclos et, quand ses forces le lui permettaient, il promenait ses rêveries dans ces champs familiers et ces sentiers connus, à travers ce petit coin de terre où s’étaient écoulées ses premières années. Il reprenait une à une les impressions de son enfance et de sa jeunesse. Ce chêne vert lui avait prêté son ombre quand il étudiait l’_Epitome_ ou le _De Viris_. Sous cet ormeau, il avait lu pour la première fois _Indiana_, _la Peau de chagrin_, _Barnave_, _Stello_, _le Rouge et le Noir_. Il avait relu Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, _Childe Harold_, _Don Juan_, _Parisina_, _Faust_, _Hamlet_, _Roméo et Juliette_. Si la chaleur n’était pas trop grande, il poussait jusqu’au Rhône, ce terrible voisin, dont il redoutait les visites, mais qu’il ne pouvait se défendre d’aimer, malgré ses débordements et ses colères.
Le printemps surtout lui était, chaque année, une fête nouvelle, et il se demandait alors comment il avait pu autrefois quitter sa maison quand Avril ramenait les beaux jours. Ce renouveau le rajeunissait. Comment eût-il regretté le boulevard ou même le jardin de la _Revue des Deux Mondes_, quand il passait la revue de ce petit monde—arbres, nids et fleurs—sur lequel il régnait et qui tenait à toutes les fibres de son cœur? «Pas un de ces amis ne manque à l’appel, dit-il quelque part. Voici le cytise des Alpes, dont les grappes élégantes étalent plus d’or que notre budget n’en réclame. La pervenche se tapit entre les dernières violettes et les premiers lilas. Les églantiers s’entrelacent aux aubépines à fleurs roses. Les panaches des acacias, plus pressés d’habitude, ont attendu que les tilleuls fussent prêts. Les marronniers ont leurs aigrettes. Les clématites, aux vagues parfums, me sont dénoncées par un essaim d’abeilles, qui vont leur demander leur miel. Les plantes grimpantes montent à l’assaut de mon toit. Et les nids! Je les reconnais. On dirait que ce sont les mêmes. Les pères et mères ne se défient pas de mon hospitalité... Je les vois tous à leur place: le nid de tourterelles sur le grand pin; le nid de loriots sur le peuplier de Virginie. A une branche de l’érable, le nid de merles; dans le massif de noisetiers, le nid de fauvettes; dans une touffe de fusains, le nid de chardonnerets[452].»
L’hiver même n’interrompait pas tout à fait ses promenades, bien que l’anémie dont il avait été atteint en juillet 1870 et dont il ne s’était jamais très bien guéri, l’eût rendu extrêmement frileux. Il y avait, de sa maison au pont d’Avignon, un chemin abrité par une colline boisée de chênes verts, de micocouliers et surtout d’oliviers, en plein midi, en plein soleil. Il l’appelait _le Cagnard_, et, même en décembre, même en janvier, il allait y faire concurrence aux lézards et y rêvasser à ses articles.
Hiver comme été cependant, la plupart de ses après-midi se passaient dans son salon, où il lisait le livre du jour et d’un crayon rapide l’annotait pour le mieux juger à l’occasion. Le vendredi seulement, laissant là livres et crayon, il recevait ses amis. Dans ces réunions, qui étaient une fête pour la société avignonnaise, il déployait toutes les grâces de son esprit. Aux Angles, comme autrefois à Paris, on lui pouvait appliquer le mot de Montaigne: «Il n’est rien à quoy il semble que la nature l’aye plus acheminé que pour la Société.»
Les autres jours de la semaine, d’ailleurs, les visiteurs n’étaient pas rares, et pas n’était besoin qu’ils portassent un nom connu dans le monde ou dans les lettres, pour qu’ils fussent assurés de recevoir un gracieux accueil. Je laisse à l’un de ceux qui l’ont vu alors le plus souvent et de plus près le soin de nous dire ce qu’était Pontmartin dans ce salon des Angles, où il avait désormais renfermé sa vie:
...Dès qu’on entrait, quel cordial accueil, quelle poignée de main bien franche et bien sincère, et comme il était facile de lire sur cette physionomie intelligente et fine, dans cet œil souriant presque avec gratitude: Soyez le bienvenu. Il jetait le livre commencé, semblant dire: A demain les affaires sérieuses, et venait invariablement se placer dans son grand fauteuil adossé au mur et au coin de la cheminée. Il affectionnait cette place, d’où son œil pouvait embrasser le parc merveilleux qui se déroulait sous ses fenêtres, les vertes pelouses baignées par l’ombre des marronniers séculaires. Peu à peu la conversation s’engageait à bâtons rompus, comme une de ces parties de chasse où on jette une pierre dans les touffes que l’on rencontre. C’était l’événement du jour, l’actualité, une anecdote du temps jadis à propos d’un souvenir évoqué par une ligne de journal. Puis la conversation s’élevait peu à peu, elle gagnait les hauteurs par des méandres capricieux, par des chemins détournés, s’arrêtant dans une clairière pour y cueillir un mot, un trait d’esprit, comme une fleur aux chatoyantes couleurs, s’enfonçant sous bois et arrivant enfin sur un plateau découvert, d’où l’on pouvait voir de vastes horizons. L’éminent écrivain jugeait alors d’un mot ou d’un aperçu une œuvre, un auteur, une époque littéraire, mais brièvement, sans tirades, d’un trait, sans la moindre pédanterie. Car Armand de Pontmartin était un merveilleux causeur. Il déployait dans la causerie les grâces naturelles de son esprit si fin et si primesautier. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Sa mémoire était des plus fidèles, et il y puisait comme dans un inépuisable répertoire. Il avait connu presque toutes les illustrations littéraires du siècle, et un sténographe n’eût pas perdu son encre à recueillir les anecdotes et les menus faits qu’il égrenait au cours de la conversation. Il a comparé lui-même la causerie de certaines grandes dames des salons qu’il avait fréquentés, à de la dentelle fine. La sienne était bien de la dentelle, mais une dentelle tissée d’un fil aussi solide que délié et où il laissait percer la grâce aristocratique du gentilhomme unie à la finesse du lettré. C’était, en un mot, le plus séduisant des causeurs. Et ce qui ajoutait plus de charmes à la séduction qu’il exerçait sur l’esprit de son interlocuteur, c’est qu’on n’y apercevait pas la moindre trace de coquetterie. La grâce était toute naturelle et sans le moindre effort[453].
Longue serait la liste des visiteurs, des amis, pour qui c’était une fête de faire le pèlerinage des Angles.
L’évêque de Nîmes, M^{gr} Besson, lui-même écrivain très distingué[454], était particulièrement fier de son diocésain; toutes les fois que s’offrait à lui l’occasion de l’aller voir, il était heureux de la saisir. Quand Pontmartin avait l’honneur de recevoir son évêque, il ne manquait jamais de me l’écrire et de m’associer—de loin—à sa joie. Elle était complète lorsqu’il pouvait faire asseoir à sa table, le même jour, M^{gr} Besson et son vieil ami Léopold de Gaillard.
Par une heureuse fortune pour Pontmartin, en même temps qu’il abandonnait définitivement Paris, M. de Gaillard renonçait également à la capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démission de conseiller d’État et venait habiter son château de Bellevue, près Bollène (Vaucluse), à quelques lieues seulement des Angles. Si les deux amis, retenus chez eux par des occupations diverses, n’allaient guère qu’une fois ou deux par an l’un chez l’autre, dans l’intervalle de ces visites, que de bonnes rencontres à Avignon! Une ou deux fois au moins chaque mois, jusqu’à la fin de 1887, époque où la fatigue de Léopold de Gaillard devint trop grande, on se donnait rendez-vous à l’_Hôtel de l’Europe_. A ces déjeuners mensuels, à ces «rendez-vous de l’omelette», ajoutez des lettres sans nombre, si bien qu’en réalité leur amitié ne connais-pas l’absence.
Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à Avignon ou dans le voisinage, étaient les hôtes habituels du salon des Angles? Je n’en veux citer que quelques-uns, parmi les plus fidèles: le docteur Cade, M. Augustin Canron, un journaliste et un érudit (ceci n’est point un pléonasme), le bon poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred Coulondres, ancien magistrat, homme grave, spirituel et savant, M. François Seguin, imprimeur et directeur de l’_Union de Vaucluse_, pour lequel Pontmartin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait une particulière sympathie, en raison surtout de sa fidélité à des principes héréditaires dans sa famille, on pourrait dire sa dynastie; car il y a deux siècles que les Seguin pratiquent l’art de Guttemberg, et toujours pour en faire un usage bon et sain.
Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, Pontmartin éprouvait un charme mélancolique à évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de jeunesse, et surtout ces deux dernières années de la Restauration, dont rien n’égala jamais la douceur et l’éclat. Il se reporte par la pensée à ses promenades sous les arbres du Luxembourg ou sous les galeries de l’Odéon, aux leçons de Villemain ou de Cousin, ou encore à cette soirée de novembre 1829, où il alla, avec un de ses camarades de collège, entendre _Guillaume Tell_ à l’Opéra. Il revoit le rideau qui se lève sur le chœur _Quel jour serein pour nous s’apprête!_ Il croit entendre encore l’exquise romance du pêcheur, _Accours dans ma nacelle!_ puis le foudroyant appel de Guillaume: _Il chante et l’Helvétie pleure sa liberté!_ Et le lendemain, il écrit:
Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit ans. Depuis longues années, je n’entends plus d’autre musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce demi-sommeil où l’âme se détache des choses présentes, où ne veillent plus que les songes, j’évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces airs, ces _duos_, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples: Sémiramide et Desdemona, Ninetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifico, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et, avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario, Tamburini et Julia Grisi, M^{me} Malibran et sa sœur Pauline Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n’étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l’élégance, de l’art, de la poésie, du théâtre, du blason, de la richesse? Dans quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont des ombres. C’est à peine si les petites-filles savent les noms de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les cœurs des _dandys_ les plus éblouissants, des plus brillants officiers de la garde royale et de l’armée, et qui constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur corsage, les diamants et les perles de leurs colliers? O vanité! ô néant! C’est triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne récitait un _Pater_ et un _Ave_, si, après ces litanies mondaines, on ne répétait les véritables: «_Rosa mystica!_ Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais! _Stella matutina!_ Étoile du matin, d’un matin qui n’aura pas de soir, d’un jour qui n’aura pas de nuit[455]!»
II
Pontmartin avait soixante-sept ans quand il se retira ainsi aux Angles. L’âge est venu, mais non la _paresse de la vieillesse_, celle dont Tacite a dit: _Invisa primum desidia postremo amatur_. Avec une régularité plus grande encore que par le passé, il enverra à la _Gazette de France_ sa causerie hebdomadaire. S’il lui arrive parfois d’avoir une heure de découragement, ce ne sont pas seulement ses amis les plus anciens, ses vieux coreligionnaires et à leur tête Léopold de Gaillard, qui lui demandent de ne pas interrompre ses Semaines littéraires; c’est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit: «Non, vous ne renoncerez pas à cette tribune littéraire, bien souvent politique de la _Gazette_, où vous vous honorez si grandement par le talent, la vivacité et la sincérité de l’esprit, l’originalité souvent familière, toujours spirituelle[456].» Et Cuvillier-Fleury ajoutait, à propos d’un article de Pontmartin en réponse à une attaque de M. Émile Zola[457]: «Vous avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû faire sortir toutes ses griffes, _suaviter in modo, fortiter in re_. Voilà le _Figaro_ qui vous complimente après vous avoir immolé. C’est le Capitole après la Roche Tarpéienne. N’importe, j’aime mieux cela. On vous a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré cette grande possession que vous avez montrée de vous-même. On attendait de vous un éreintement de première grandeur; vous avez préféré un enterrement de première classe.»
C’est précisément parce que la _Gazette de France_ était une tribune _politique_, ainsi que l’écrivait Cuvillier-Fleury, que Pontmartin ne pouvait pas, ne voulait pas la déserter. Il combat la République depuis le jour où elle est née; il la combattra jusqu’à la fin. Il continuera donc de parler encore littérature, roman, poésie, mais à la condition de terminer chacun de ses articles par un mot, par un cri, toujours le même: _Delenda est res... punica_. Même quand la République se présente sous des apparences modérées, il refuse d’être dupe; ni la houlette et la panetière, dont parfois elle s’affuble, ne le trompent, et sous le déguisement de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le sycophante. Quand des Religieux, comme le Père Didon ou le Père Maumus, prêchent le ralliement et annoncent le prochain avènement d’une République chrétienne, il leur répond:
C’est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par M. de La Palice, mais c’est un rêve. La République ressemble à ces vins frelatés qui s’aigrissent en vieillissant... L’expérience prouve que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens d’une très amusante pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d’un fabricant de bougies de l’_Aurore boréale_. On lui faisait observer que ses bougies coulaient et n’éclairaient pas.—«Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de l’_Aurore boréale_.»—Si la République pouvait se fixer dans un programme d’amabilité, d’honnêteté, de modération, d’équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pas la République[458].
De telles pages, on en rencontre à chaque instant dans les Causeries de Pontmartin, et c’est pourquoi, bien loin d’avoir vieilli, elles sont plus _actuelles_ que jamais.
De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, et ses amis, en présence de ce perpétuel jaillissement d’esprit et de talent, ne pouvaient croire qu’il eût définitivement renoncé à toute idée de retour à Paris. Pour ma part, toutes les fois qu’il m’arrivait d’y aller, je le suppliais de venir m’y rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses étaient toujours négatives. Telle, par exemple, cette lettre du 21 avril 1880:
...Je n’ai pas le courage de me décider. Tout à l’heure, je me promenais seul dans mon allée de marronniers où je voudrais tant me promener avec vous. Je pesais le _pour_ et le _contre_ de ce voyage: d’un côté, le plaisir de rentrer un moment dans la vie littéraire, de retrouver quelques figures amies, de m’asseoir dans un fauteuil d’orchestre du Théâtre-Français, de faire quelques visites au Salon, dont je ne rends plus compte; de l’autre, la nuit en chemin de fer, la chance de tomber malade dans un hôtel comme en 1877, la difficulté de se procurer tous ces petits détails de bien-être et de _chez soi_, dont on ne s’aperçoit que quand ils vous manquent. J’étais exactement comme l’âne de Buridan entre deux bottes de chardons d’égale grosseur. Tout à coup, j’ai entendu le premier rossignol de l’année, qui commençait sa mélodieuse chanson dans un massif d’érables; ce n’est rien, et pourtant le gazouillement de ce petit oiseau m’a presque décidé au parti le plus sage, c’est-à-dire le plus sédentaire. Ne vous semble-t-il pas qu’un poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies stances ou un sonnet presque sans défauts? Mais la poésie, c’est la jeunesse; la jeunesse, c’est le vrai printemps; ce rossignol, dont j’ai probablement entendu chanter les ancêtres les plus lointains, n’avait pour moi que le charme mélancolique d’un fugitif retour au passé[459].
L’année suivante, je revenais à la charge, mais sans plus de succès. Il me répondait, le 7 novembre 1881: «Vous me demandez si je n’ai pas idée d’aller à Paris au mois de décembre. Hélas! j’ai l’idée contraire. Il ne faut pas que la surabondance de mes écritures vous fasse illusion sur mon âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien froid ou bien humide, avec des jours bien courts, des rues bien boueuses et des boulevards bien bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m’engage à venir à Paris, et Ludovic Halévy, l’auteur d’_Orphée aux Enfers_, le boulevardier par excellence, m’écrivant pour me remercier d’un article, ajoutait récemment: ‘Ne venez pas à Paris! Vous ne le reconnaîtriez pas. Il n’est plus digne de vous.’»