Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 26
...Je n’ai aucune nouvelle académique, malgré les promesses que j’avais emportées de Paris, et je me demande si l’inexplicable entêtement des Marmier, des Cuvillier-Fleury, des Legouvé, qui se rangent bénévolement parmi les vaincus du 24 mai, ne change rien à leurs bonnes dispositions pour l’auteur de certains articles contre M. Thiers et son groupe. Ce qui est positif, mon cher ami,—puisque vous avez la bonté de vous intéresser à ces petits détails,—c’est que, si ma santé me le permet, j’irai, vers la fin de ce mois, passer quelques jours chez M. Autran. Là, je me trouverai, pour ainsi dire, dans une succursale de l’Académie, en mesure d’abord de consulter le maître de la maison, puis de correspondre directement avec les gros bonnets de l’Académie. Je pense donc que, dans ma prochaine lettre, je pourrai vous renseigner d’une façon plus précise sur cet épisode de ma vie littéraire, auquel vous vous intéressez plus que moi; car, dussiez-vous m’accuser d’impénitence finale ou de rechute, je dois vous avouer que, quand je me retrouve dans ce pays-ci, en rase campagne, en pleine verdure, à mille lieues des échos du palais Mazarin, et en face de misères trop réelles, dont quelques-unes peuvent être atténuées par ma présence, je redeviens absolument indifférent à la question de savoir si je porterai ou ne porterai pas les palmes vertes. Mon moment est passé. Il fallait me présenter entre cinquante et soixante ans, lorsque l’Empire mettait d’accord la droite, le centre droit et le centre gauche. A cette époque, d’ailleurs, la gloriole personnelle n’était pas absorbée dans ce gigantesque ensemble de douleurs et d’inquiétudes publiques...
IV
Ce n’était pas encore une renonciation définitive, mais c’était déjà un mauvais son de cloche. Septembre, octobre se passent: Pontmartin est toujours aux Angles et ne donne pas signe de vie aux _gros bonnets_ de l’Académie. M. de Falloux m’écrit, le 31 octobre: «Que devient M. de Pontmartin? Connaissez-vous ses intentions pour l’Académie? Les plus graves événements politiques ne font point trêve pour les candidats; je vois que les parties se nouent, que les engagements se prennent, et M. de Gaillard ne m’a pas répondu sur mes questions académiques. Le scrutin approche pendant ce temps-là, et l’on parle de nous y appeler pour la fin de décembre, immédiatement après la réception de MM. de Loménie, Taillandier et Viel-Castel.»
Je suppliai l’_Ermite des Angles_ (s’il eût été l’_Ermite de la Chaussée d’Antin_, il aurait été académicien depuis longtemps), je le suppliai de sortir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de plus en plus pressantes. Pontmartin répondit en ces termes à celle que je lui avais écrite le 22 novembre:
Les Angles, le 25 novembre 1873.
Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est pas habituée. Ce n’est pas sur le fond même de la question académique que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.
D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique, soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi, et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend que j’ai _éreinté_ son _Histoire de la Restauration_, tandis que je suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à l’Académie, pour voter contre moi.
Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il? Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de chaleur: 8.
Non moins probables, mais presque étrangers pour moi, le duc de Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.
Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements pendant ma longue absence et mon long silence.
Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Nous _travaillerons_ sur la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures, c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.
Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyants et des prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.
Pontmartin, on le voit, réduisait à 12 les voix sur lesquelles il pouvait compter. Son pointage n’était rien moins qu’exact. Il mettait tout d’abord hors de cause trois de ses plus chauds partisans, Victor de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, sous prétexte qu’ils pourraient être malades. Sans doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi dans l’autre camp? Il passait sous silence Loménie et Saint-René Taillandier, qui devaient prendre séance avant le jour de l’élection et qui lui étaient tout dévoués. Il tenait pour hostiles Cuvillier-Fleury et Marmier, qui avaient été les premiers patrons de sa candidature et ne pouvaient honorablement se tourner contre elle. En réalité, il y avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu’il reconnaissait lui être acquises. Cela faisait, d’entrée de jeu, 19 voix à peu près assurées, ce qui était superbe, puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis la retraite de M^{gr} Dupanloup et la mort de MM. Pierre Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitet. J’ajoutais dans ma réponse à la lettre du 25 novembre: «Octave Feuillet vous a de très grandes obligations; Auguste Barbier est l’ami de Laprade, qui a sur lui une grande influence. M. de Viel-Castel suivra M. Guizot. J’écris aujourd’hui à M. de Falloux et je lui demande s’il ne pourrait pas agir auprès de M. Patin et de M. Claude Bernard.»
Pontmartin m’avait annoncé son départ pour Grambois, et c’est là que je lui adressais ma lettre. Il ne s’y était pas rendu. M. Autran, à qui j’avais aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 4 décembre:
Mon cher monsieur,
M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a dit _oui_ la veille, il vous écrit _non_ le lendemain. Ce n’est ni à moi, ni à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus l’opinion de ses meilleurs amis. _Il entrera quand il voudra_, mais encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...
Hélas! mon «amicale entreprise» était vouée au plus lamentable échec; au moment où je croyais enfin toucher au port, ma pauvre barque allait couler à pic. Le 12 décembre, je reçus cette lettre:
Mon cher ami,
Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur de _Pernette_: Le samedi 22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument insignifiant, j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique, à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil adage médical: _Sanguis moderator nervorum_, ne fut jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des misères et des chagrins de toutes sortes, ne _modère_ plus mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute, pour en finir sur ce sujet, et _afin qu’il n’en soit plus question_, que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et sur le fauteuil.
Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner, d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise d’une fidèle amitié. Votre acharnement académique, vos persécutions incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite, j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de cœur[445].
V
Ce petit dissentiment n’était pas pour altérer en rien notre vieille amitié. Lorsque mourut Jules Janin, au mois de juin 1874, Pontmartin me permit de lui reparler de l’Académie. Il persistait, il est vrai, à ne pas vouloir se présenter; mais sa réponse ne respirait, cette fois, aucune irritation. Dans une lettre qu’il m’adressait de Marseille, le 4 avril 1875, il me disait:
...Un mot encore sur l’Académie. Mes chances seraient aussi mauvaises qu’elles auraient été bonnes en 1873. Je n’ai plus M. Guizot[446]; M. Autran n’est pas en état de retourner à Paris; les apparitions de M. de Laprade parmi ses collègues sont trop rares et trop courtes pour qu’il puisse avoir la moindre influence. M. Thiers dispose de quatorze voix qui toutes me seraient hostiles. En fait de bonapartistes, je ne pourrais compter que sur Jules Sandeau. Vous le voyez, mon cher ami, la peau de chagrin s’est singulièrement amincie; ce chagrin-là est le moindre des miens...
Joseph Autran mourut le 7 mars 1877. Pontmartin paraissait si bien indiqué pour le remplacer, que ses adversaires eux-mêmes parlèrent aussitôt de sa candidature et la combattirent préventivement. Ainsi fit le _Sémaphore_, journal républicain de Marseille, qui avait pour _correspondant parisien_ M. Émile Zola. Pontmartin était alors à Marseille; il répondit sur-le-champ au _rédacteur en chef du «Sémaphore»_:
Monsieur,
Avant d’attaquer une candidature, il faudrait, ce me semble, s’assurer qu’elle existe. Depuis la mort de M. Autran, je n’ai quitté la campagne que pour venir à Marseille; je puis me rendre cette justice que, en pleurant mon illustre ami, en m’associant au deuil de sa famille et de sa ville natale, je n’ai pas mêlé à mes regrets la moindre arrière-pensée académique. Je défie que l’on cite un mot de moi, une démarche, une ligne d’écriture qui trahisse des velléités de candidat. Votre correspondant prétend que «j’en meurs d’envie». Je crois avoir prouvé le contraire. Cette envie, d’ailleurs, me paraît peu compatible avec l’épithète de _provincial_ qu’il me décerne, dont je suis loin de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit un singulier effet dans la correspondance d’un journal de province. Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la France, j’ai cessé d’habiter Paris; je suis redevenu, non seulement provincial, mais villageois. Est-ce là le fait d’un homme atteint de nostalgie académique? J’en appelle à votre justice.
Cette attaque m’étonne d’autant plus que mes relations avec le _Sémaphore_ avaient toujours été fort amicales. Permettez-moi donc, monsieur le rédacteur, de l’attribuer ou aux inquiétudes d’un candidat pressé d’écarter même les concurrents imaginaires, ou peut-être aux rancunes d’un romancier désireux d’accaparer à lui tout seul les privilèges de l’_Assommoir_.
Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre, je vous en remercie d’avance et je vous prie, monsieur le rédacteur, d’agréer l’assurance de ma parfaite considération, de mes cordiales sympathies.
A. DE PONTMARTIN.
Marseille, 24 mars 1877
Cette lettre ne préjugeait rien sur le fond de la question. Il lui eût été doux de louer son ami, et peut-être n’était-il pas sans désirer qu’on le chargeât de ce soin. La veuve du poète, de son côté, souhaitait vivement que son éloge fût confié à l’auteur des _Samedis_, à l’écrivain qui, en tant de rencontres, avait si bien parlé de son mari. Ni son propre désir, ni les instances de M^{me} Autran, ni celles de M. Léopold de Gaillard, ne purent le faire revenir sur son parti pris d’abstention et d’absentéisme. Cette fois encore, il laissa aller les choses. Le 17 avril, M. le duc d’Audiffret-Pasquier posa sa candidature; celle de Pontmartin dès lors devenait impossible, puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, mêmes amis et mêmes électeurs. M. de Gaillard, qui voulait bien me tenir au courant de la situation, m’écrivit de Paris, le 25 avril:
...Je vous aurais répondu depuis longtemps si j’avais eu à vous dire quelque chose de bon pour la candidature à l’Académie de notre ami Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma connaissance, il a été l’objet d’avances aussi flatteuses que peu écoutées. Deux fois je lui ai écrit de la part de M. Guizot pour lui dire: _Votre moment est venu; posez votre candidature, nous la soutiendrons._ Cette fois encore, M. d’Haussonville lui a fait porter les propositions les plus séduisantes. Jamais notre cher indécis n’a daigné répondre: _Je vous remercie, j’accepte et j’arrive._
Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil qu’il mérite si bien, s’il avait voulu écrire sa lettre de demande et laisser agir ses amis. Il y a un mois, après une visite au duc de Broglie, je lui faisais connaître la situation d’alors: Sardou seul en avant; le duc Pasquier sollicité, mais refusant et préférant se réserver pour le prochain fauteuil politique. Je ne mets pas en doute que si notre ami avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature, jamais on n’eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en effet, n’a écrit qu’à la date du 17 _avril_. Maintenant que l’occasion est manquée, je ne conseillerai pas à Pontmartin de se jeter en avant. Évidemment, la moitié des voix sur lesquelles il pourrait compter sont engagées au candidat politique. Si l’élection est renvoyée à l’hiver prochain, il faudra voir, et tout pourrait peut-être s’arranger comme nous le désirons, vous et moi, et même _lui_, en dépit de ses hésitations. Si l’élection a lieu tout de suite, on croit à deux ou trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis assez peu duc et assez peu homme de lettres pour avoir une opinion désintéressée sur la matière. Je suis hardiment pour l’Académie _Salon_ politique et littéraire, contre l’Académie _Société des Gens de lettres_. C’est pour cela que notre ami qui est, par excellence, un _gentleman_ et un écrivain devrait se décider...
Au commencement de 1878, Pontmartin passa deux mois à Hyères, où se trouvait l’évêque d’Orléans. Nous avons vu quel caractère de cordialité prirent bien vite leurs relations[447]. Il y avait alors trois vacances à l’Académie, par suite de la mort de MM. Thiers, Claude Bernard et Louis de Loménie. Le fauteuil de ce dernier semblait revenir de droit à Pontmartin. M^{gr} Dupanloup insista auprès de lui pour qu’il se mît sur les rangs. Seul, l’illustre évêque pouvait triompher de cette résistance que n’avaient pu vaincre ni M. Guizot, ni M. d’Haussonville, ni M. Léopold de Gaillard. Il put croire un instant qu’il avait partie gagnée. Le 7 avril 1878, étant encore à Hyères, que Pontmartin venait de quitter, il me faisait l’honneur de m’adresser ces lignes:
Monsieur,
Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois l’avoir déjà décidé à donner son consentement pour sa candidature. Je vais y travailler encore...
Rentré à Orléans, il voulut bien, le 18 avril, m’envoyer ce nouveau billet:
Monsieur,
Je suis l’admirateur et l’ami de M. de Pontmartin; et si cela dépendait uniquement de moi, il serait demain de l’Académie française.
J’ai quitté cette Académie, mais j’emploierai ce qui me reste de crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de Pontmartin, et en le faisant, je croirai faire une œuvre également honorable pour l’Académie et pour M. de Pontmartin.
M^{gr} Dupanloup ne devait pas s’en tenir là. «Je ferai, m’écrivait-il quelques jours plus tard, je ferai pour M. de Pontmartin ce que je ne ferais pour personne autre. Je serai heureux de revenir à l’Académie le jour où il s’agira de voter pour lui.» Et cela, il le lui écrivit à lui-même. Être nommé dans de telles conditions, n’était-ce pas être nommé deux fois? Pontmartin refusa[448].
Cette fois, tout était bien fini. A peu de temps de là, le 11 octobre 1878, l’évêque d’Orléans mourait, après une courte maladie, au château de la Combe[449], par Domène (Isère). Après lui, nul ne pouvait plus songer à parler encore de l’Académie à Pontmartin.
* * * * *
On a souvent répété que les _Jeudis de M^{me} Charbonneau_ avaient jusqu’au dernier jour fermé à Pontmartin les portes de l’Académie. Rien n’est moins exact, nous venons de le voir. Il n’a tenu qu’à lui, et à plus d’une reprise, d’en franchir le seuil. S’il n’a pas été académicien, c’est parce qu’il n’a pas voulu l’être. Est-ce à dire qu’il dédaignait de figurer parmi les Quarante? Il était trop homme d’esprit pour avoir ce sot orgueil. Il eût été, au contraire, très heureux et très fier de s’asseoir auprès des maîtres et des amis qu’il comptait dans l’illustre compagnie. S’il s’est obstiné jusqu’à la fin à ne point poser sa candidature, ce n’est ni par excès d’orgueil, ni par excès de modestie. Faut-il chercher la cause de ses refus dans un détail minuscule qu’il se plaisait, il est vrai, à grossir, dans le petit volume et la petite portée de sa voix qui lui faisait peur d’avance? Je sais bien que dans ses _Mémoires_[450], c’est à cette malheureuse voix aigrelette qu’il attribue tout le mal. C’est derrière elle qu’il se retranchait, lorsque ses amis le pressaient de trop près et lui reprochaient de se dérober, même quand l’occasion était propice et le succès certain: «Comment ne devines-tu pas, écrivait-il à Léopold de Gaillard, que le jour de la réception qui est, pour le nouvel académicien, le jour du triomphe serait pour moi le jour de la confusion? On viendrait à ma séance pour se moquer de moi!» Un autre jour, comme M. de Gaillard lui énumérait la majorité certaine qui l’attendait au palais Mazarin: «Oui, répondit-il, avec tristesse, il y aurait même une voix de trop, c’est la mienne!»