Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 24
Pour protester à sa façon contre cette Exposition universelle, qu’il voyait peut-être trop en noir et qui lui apparaissait surtout comme le triomphe de la matière sur l’esprit et sur l’art, il publia, pendant qu’elle battait son plein, deux nouveaux volumes; au commencement de juillet, la seizième série des _Nouveaux Samedis_; à la fin d’octobre, les _Souvenirs d’un vieux Mélomane_. Ce fut un jeune, un très jeune dilettante, qui se chargea de présenter les _Souvenirs_ aux lecteurs du _Correspondant_: «Pourquoi _vieux_? écrivait-il; l’auteur aura beau le dire; personne ne le croira, car il se dément lui-même par l’entrain juvénile et la verve chaude de tableaux et de récits où palpite l’enthousiasme d’un cœur de vingt ans. _Vieux!_ qu’il accumule tant qu’il voudra les lustres sur sa tête; il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui, heureusement pour nous... Mais s’il n’est pas vieux, comme il est mélomane! On devine, en le lisant, qu’il ne peut écrire le nom seul des divas qui l’ont enchanté naguère sans ressentir encore le frisson des représentations fameuses dont il réveille le souvenir. L’écho lointain du timbre d’or de la Malibran, de l’archet de Paganini, des accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait tressaillir et l’enflamme comme aux jours heureux où ils soulevaient les auditoires transportés!... En sa qualité de _jeune_, l’auteur a le premier don de cet âge heureux: la fantaisie, et c’est elle qui a surtout inspiré ce volume chatoyant où s’entremêlent le sourire et les larmes, la malice et le sentiment, où trouvent à se satisfaire tous les goûts et tous les caprices...» Le jeune critique, qui devait revêtir un jour—s’en doutait-il alors?—le frac à palmes vertes, terminait ainsi son article: «On raconte que Brillat-Savarin ne s’asseyait jamais à un repas fin et succulent qu’après avoir endossé son habit le plus coquet et mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien! les raffinés et les gourmets littéraires devraient aussi se mettre en habit et en cravate blanche pour savourer les _Souvenirs d’un Mélomane_[425]...»
A l’heure où parut son volume, Pontmartin avait regagné les Angles. Il était revenu si assourdi par le bruit, si fatigué par la cohue, qu’il se promit de ne plus retourner à Paris: il s’est tenu parole.
CHAPITRE XV
PONTMARTIN ET L’ACADÉMIE
(1868-1878)
La _fièvre verte_. Le fauteuil de M. Empis. Lettre au _Figaro_. Le fauteuil de Sainte-Beuve. Une page des _Jeudis_.—Lettres de M. de Falloux, de Cuvillier-Fleury et de Joseph Autran. Le _Non possumus_ de Pontmartin.—Le fauteuil de Saint-Marc Girardin. _Fantaisies et Variations_ anti-académiques de M. Bourgarel.—Nouvelle lettre de M. de Falloux. Où l’on voit que Pontmartin était moins fort en calcul que feu Barrême.—Le fauteuil de Jules Janin. La peau de chagrin... académique. Le fauteuil d’Autran. M. Émile Zola se met en marche vers le Palais-Mazarin. M^{gr} Dupanloup s’efforce de décider Pontmartin à poser sa candidature. Pourquoi il ne s’est jamais présenté.
I
Alors que Pontmartin abandonne Paris pour n’y plus revenir, c’est peut-être le moment de se demander s’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui assigne pour cause à sa retraite définitive aux Angles le refus qu’aurait fait l’Académie de lui donner un de ses fauteuils. On le représente essayant d’entrer au Palais-Mazarin, grattant à la porte, et, dépité de ne pas la voir s’ouvrir, quittant la capitale et jurant de n’y plus remettre les pieds.
C’est là une pure _légende_, que je crois être en mesure de combattre, pièces en mains.
Armand de Pontmartin ne fut point de ceux qui attaquent l’Académie et qui lancent contre elle des épigrammes, d’ailleurs faciles. Rien ne lui paraissait plus enviable que d’en faire partie. Toutes les fois que, pendant ses séjours à Paris, avait lieu une séance de réception, il ne manquait jamais d’en rendre compte, en toute liberté sans doute, avec une entière indépendance, mais aussi avec une réelle sympathie, comme quelqu’un qui n’est pas encore de la maison, mais qui, en attendant, se montre un bon voisin et un fidèle ami.
A fréquenter ainsi chez les académiciens, il était difficile que l’auteur des _Samedis_ échappât complètement à la contagion, et qu’il n’eût pas, lui aussi, de temps à autre, un accès, plus ou moins fort, de cette fièvre qu’il nomme quelque part la _fièvre verte_, et qu’il a si bien décrite:
Savez-vous, écrivait-il un jour, ce que c’est que la _fièvre verte_? C’est une maladie bizarre que l’on risque d’attraper en se promenant, le jeudi, sur le pont des Arts, entre deux et cinq heures. On y rencontre, ce jour-là, des hommes vénérables que l’on peut, au premier abord, prendre pour de simples mortels, et qui ne sont pourtant ni mortels ni simples, car ce sont des académiciens.
Méfiez-vous! Si le manteau d’un de ces favoris des dieux effleure votre redingote, si son regard s’abaisse sur vous d’un air de bonhomie narquoise, s’il pousse encore plus loin la condescendance, si, pour imiter en tout les gracieux exemples de son secrétaire perpétuel[426], il vous dit en vous montrant certaine coupole: «Quand donc serez-vous des nôtres?» vous voilà pris; les plus savants docteurs y perdraient leur latin et leur quinine; vous êtes livrés, plume et papier liés, aux tyranniques caprices de la _fièvre verte_... Je vous plains si la maladie est aiguë, et je vous plains encore plus si elle passe à l’état chronique[427]...
Il y a là, dans cette Causerie du 20 février 1864, cinq ou six pages d’une fantaisie charmante. Heureusement, quand on badine ainsi avec son mal, c’est que la fièvre est légère et l’accès passager. La «fièvre verte» n’a jamais été, chez Pontmartin, une fièvre continue, mais seulement une fièvre intermittente. Ses velléités académiques, nous allons le voir, n’ont jamais tenu bien longtemps. Plus d’une fois, ses amis ont obtenu de lui qu’il acceptât l’idée d’une candidature; jamais ils n’ont pu le décider à faire les démarches nécessaires, à se mettre officiellement sur les rangs: en réalité, _il ne s’est jamais présenté_.
J’en éprouvais, pour ma part, un réel chagrin. Bien souvent, avec une insistance qui allait parfois, je le reconnais, jusqu’à l’indiscrétion, je l’ai pressé de poser sa candidature. Rien ne m’est donc aujourd’hui plus facile que de tracer, à l’aide de ses lettres, et aussi un peu à l’aide des miennes, qu’il avait bien voulu conserver, l’odyssée académique—ou plutôt, hélas! anti-académique—de l’auteur des _Samedis_.
A la fin de 1868, il y avait trois fauteuils vacants: ceux de Viennet, de Berryer et d’Empis. Le 24 décembre, j’écrivais à Pontmartin: «Voilà trois places vacantes à l’Académie. Quand commencerez-vous vos visites? Je ne vous tiendrai quitte que le jour où vous me donnerez la joie de vous applaudir au palais Mazarin. Mais le sujet vaut qu’on y revienne et nous y reviendrons.»
Moins de huit jours après, en effet, le 31 décembre, je lui adressais ce nouvel appel:
Arrivons maintenant par le chemin le plus court à l’Académie. Depuis ma dernière lettre, j’ai lu dans le _Gaulois_,—qui n’est pas toujours _Français_,—et dans le _Français_,—qui est quelquefois _Gaulois_,—que vous étiez décidé à poser le pied sur le pont des Arts, qui vient d’inspirer à Sainte-Beuve un bien détestable sonnet. Il me tarde de recevoir de vous la confirmation de cette nouvelle. Je persiste à penser que le moment est venu pour vous de prendre rang. A la distance où je suis du champ de bataille, il m’est bien difficile d’apprécier quelles peuvent être vos chances actuelles; mais je tiens pour certain que, si votre succès n’est pas immédiat, il ne se fera cependant pas longtemps attendre.
Pontmartin était alors aux Angles, et c’est de là qu’il me répondit, le 2 janvier 1869:
Un mot seulement, mon cher ami, pour répondre à vos deux dernières lettres. La mienne vous a appris que j’étais encore aux Angles, à 180 lieues du pont des Arts, et beaucoup plus loin, je crois, de la salle des séances du palais Mazarin. Je ne pourrai partir pour Paris que le 1^{er} ou le 2 février, et là seulement je pourrai savoir de quoi il retourne. La note du _Français_, si elle est, comme je le suppose, de Léon Lavedan, ne signifie pas grand’chose; c’est son amitié qui a voulu risquer ce ballon d’essai. D’autre part, on m’écrit, au contraire, que les trois places vacantes sont déjà prises, que les politiques patronnent M. Duvergier de Hauranne, que M^{gr} l’évêque d’Orléans protège M. Franz de Champagny, et que, pour le fauteuil de l’insignifiant Empis, la majorité se décidera à faire une concession du côté des auteurs dramatiques ou autres candidats portés par la minorité. Vous voyez, cher confrère et ami, que, même sans tenir compte de _mon penchant invétéré à l’abstention_, la plus grande réserve est ici de rigueur, surtout si ceux que je dois regarder comme mes patrons naturels ont déjà jeté les yeux sur d’autres candidats...
La triple élection fut fixée au 29 avril; le 2, le _Figaro_ annonçait, dans ses _Échos de Paris_, la candidature de Pontmartin au fauteuil d’Empis; il prit aussitôt la plume et rectifia en ces termes la nouvelle:
Vendredi, 2 avril 1869.
Monsieur et cher confrère,
Je lis à l’instant dans vos spirituels _Échos de Paris_: «Les autres candidats sérieux à l’Académie sont, en première ligne, MM. Duvergier de Hauranne et Armand de Pontmartin.»
J’ignore si je suis sérieux; mais je puis vous affirmer que je ne suis pas candidat. Pourtant je me serais contenté du plaisir de vous lire, sans vous donner l’ennui de recevoir ma réponse, si je n’avais deux motifs et deux excuses.
D’abord, si _bien pensant_, si catholique et si voltigeur de 1815 que je sois, mon abstention me donne le droit de ne pas servir de _repoussoir_ à Théophile Gautier, dont j’ai pu quelquefois combattre les doctrines, mais dont j’appelle l’élection de tous mes vœux, et dont j’admire le prodigieux talent.
Ensuite, parce que mes parents et mes amis de province, ne voyant pas même figurer mon nom, escorté d’une _minorité consolante_, dans le scrutin du 29 avril, pourraient croire à la plus radicale et à la plus grotesque des défaites, là où il n’y aura pas eu même de lutte et de tentative.
Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueillir et publier ma réponse dans vos _Échos de Paris_, et je vous prie de croire aux cordiales sympathies de votre dévoué
A. DE PONTMARTIN.
Comme il avait été décidé, il fut pourvu, le 29 avril, aux trois vacances. Le fauteuil de Berryer échut à M. de Champagny, celui de Viennet à M. d’Haussonville et celui d’Empis à M. Auguste Barbier. Ce dernier fut élu par 18 voix contre 14 données à Théophile Gautier.
Deux académiciens, et non des moindres, moururent en cette même année 1869, Lamartine le 1^{er} mars et Sainte-Beuve le 13 octobre.
Le 16 octobre, j’écrivis à Pontmartin:
...Qui remplacera Sainte-Beuve à l’Académie? J’ai lu ce matin au cercle, dans le journal _la France_, une petite note où il est dit que l’hésitation n’est pas possible, et que l’Académie doit élire, à la place de Lamartine, M. Théophile Gautier, et à la place de Sainte-Beuve, M. Armand de Pontmartin. Si je puis, en sortant de chez moi, mettre la main sur ce numéro de la _France_, j’en détacherai l’entrefilet en question et le glisserai dans ma lettre. J’ignore si c’est Caro qui a rédigé cette note; qu’elle vienne de lui ou d’un autre, elle n’en a pas moins une valeur et une portée à laquelle vous ne sauriez vous soustraire. Il faut absolument que vous vous présentiez. Je ne sais si, ces années passées, il était _trop tôt_; ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui le moment est venu, l’heure a sonné, et il ne faut pas vous exposer à ce que l’on vous dise ce que l’on a dit à Charles X et à Louis-Philippe, ce que l’on dira un jour, bientôt peut-être, à Napoléon III: _Il est trop tard!..._
Pontmartin était alors en Provence et songeait d’autant moins à rentrer à Paris que sa femme était gravement malade. Il ne se souciait d’ailleurs aucunement de succéder à Sainte-Beuve. Dans les _Jeudis de Madame Charbonneau_, n’avait-il pas tracé de lui ce portrait, sous le nom de _Caritidès_?
Caritidès a reçu du Ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de critique relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poésie. Il possède et pratique en maître l’art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d’essence, de manière à rendre l’essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets et s’enjolive à la fois de ce qu’elle montre et de ce qu’elle cache. Caritidès a voulu être un pèlerin d’idées, moins la première des qualités du pèlerin, c’est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s’y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l’air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d’apostasie, il a tenu à justifier sa réputation et il a fini par devenir l’ennemi de ceux dont il n’était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu’il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d’esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous ses habits. On assure qu’il passe son temps à colliger une foule d’armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu’il aime aujourd’hui et qu’il pourra haïr demain, ceux qu’il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n’est que la plus friande des curiosités littéraires[428].
Il parut à Pontmartin qu’il ne pouvait, en conscience, même avec les sous-entendus académiques, faire l’éloge de l’homme sur lequel il avait écrit cette page. Il avait raison, et je n’insistai pas.
II
Jules Janin fut nommé à la place de Sainte-Beuve le 7 avril 1870; son discours de réception ne devait être prononcé que le 9 novembre 1871. Dans l’intervalle, la guerre, la chute de l’Empire, le siège de Paris, la Commune, avaient comme suspendu la vie de l’Académie. Lorsque, dans les derniers mois de 1871, elle put enfin reprendre régulièrement ses séances, il se trouva qu’elle avait à pourvoir à quatre vacances: il lui fallait remplacer Montalembert, Villemain, Prévost-Paradol et Prosper Mérimée[429].
L’occasion, certes, était propice, et il convenait de ne la pas laisser échapper. Avant même d’agir auprès de Pontmartin, j’écrivis à M. de Falloux pour m’assurer de ses intentions, et j’en reçus la réponse suivante, datée du 8 août 1871:
Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souvenir et de l’appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie situation. Du reste, si je suis affligé par la conduite de M. Thiers, je n’en suis plus surpris depuis un certain nombre de mois, et je puis dire loin de lui ce que je lui ai dit à lui-même: il se trompe aujourd’hui sur l’état de la France, comme il s’est trompé sur l’état de Paris avant le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher: elles peuvent entraîner encore de plus épouvantables catastrophes.
En attendant, l’Académie reste une de nos dernières épaves et je ne demande pas mieux que de me joindre à ceux qui essaieront de la sauver. On parle de M. le duc d’Aumale pour le fauteuil de M. de Montalembert; celui de M. Villemain irait parfaitement à M. de Pontmartin, et il sait d’avance que mon suffrage ne peut lui faire défaut. Plusieurs d’entre nous le lui avaient déjà fait dire, au triple scrutin d’il y a dix-huit mois[430], et, à cette époque, il résistait à toutes les instances. Si vous pouvez le décider aujourd’hui, vous obtiendrez un succès que n’ont pu remporter de très anciens amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez donc d’avance mes remerciements avec mes vœux, et pardonnez-moi leur trop brève expression. Malheureusement, ma tête revient bien surmenée par le spectacle et les tristesses de Versailles[431], et je paie aujourd’hui mon voyage comme s’il eût été un plaisir. Veuillez n’en pas moins demeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant attachement.
FALLOUX.
Caradeuc, près Bécherel (Ille-et-Vilaine).
Pontmartin parut assez bien disposé. Il m’écrivait des Angles, le 6 novembre:
...Pour me consoler de mon échec[432], je suis allé passer, au pied du Luberon, chez M. Joseph Autran, huit ou dix jours qui se sont changés en trois semaines. Le pauvre-riche poète est presque aveugle, et d’une tristesse voisine du désespoir. Pour le tirer de cette prostration désolante, sa femme va l’emmener à Paris. Il est convenu entre nous qu’il arrivera vers le 15 novembre; que, sitôt installé, il s’assurera des dispositions de ses confrères, et m’écrira si je dois venir à Paris en décembre, ce qui serait académique, ou attendre la fin de février, ce qui serait hygiénique. En attendant, je vais me remettre au travail ou, comme vous le dites si bien, au _devoir_; le même mot pour les vieux journalistes qui finissent que pour les jeunes écoliers qui commencent!...
Les candidatures cependant commençaient à se dessiner. M. de Falloux m’écrivait, du Bourg-d’Iré, le 28 novembre: «Je ne crois pas que MM. Littré, Gautier et Dumas aient chance de succès; je n’ai entendu parler jusqu’ici, en dehors du duc d’Aumale, qui paraît n’avoir pas de concurrent, que de MM. Camille Rousset, de Loménie, Wallon et Saint-René Taillandier. M. de Pontmartin va certainement prendre rang parmi les candidats les plus sérieux, et vous pouvez être bien sûr que mon concours ne lui fera pas défaut.»
Le mois de décembre arrivait, et Joseph Autran ne partait pas; Pontmartin, de son côté, restait aux Angles, et c’est de là qu’il m’adressait, le 5 décembre, la lettre suivante:
Hélas! fidèle ami, nous sommes loin de compte! A se déterminer la Provence est moins prompte...
En d’autres termes, et en vile prose, je crois, sans en être positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs précoces de l’hiver, est encore à Marseille, en vraie marmotte provençale, et qu’il n’ose pas m’informer de ce retard indéfini. Autrement, comment expliquer son silence? Je l’ai quitté le 4 novembre; il comptait partir le 14 au plus tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à Paris, il m’écrirait pour me donner son adresse, et commencer notre correspondance académique. Or, il m’écrit de Marseille, le 18, en me parlant d’irrésolution, de la peur que lui faisait un voyage de Paris dans cette saison, des bronches de M^{me} Autran, qui exigent les plus grandes précautions, etc. Depuis lors, rien, et nous sommes au 5 décembre! Et le froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est devenu intolérable! J’en conclus que notre poète n’a pas bougé de son bel hôtel de la rue de Montgrand, qu’il y vit au jour le jour, plus indécis que jamais, et qu’il craint de me contrarier en m’apprenant que son départ est probablement retardé jusqu’au mois de février.
* * * * *
Voilà, mon cher confrère, à quel point nous en sommes!
Quant à moi, il m’est impossible, en ce moment, de me diriger vers le Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la plage de Cannes. Quoique ma santé semble se rétablir, j’ai encore un reste d’anémie qui me rend horriblement frileux. Je m’enrhume à tout propos. Songez d’ailleurs que je serais obligé, en arrivant à Paris, de loger à l’hôtel, n’ayant plus d’appartement. Tout cela m’effraie, et, en attendant, je me console avec _le Filleul de Beaumarchais_, dont la première partie sera expédiée, aujourd’hui même, à M. de Gaillard. J’ai fini par me passionner pour mon sujet, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose...
Après m’avoir entretenu de la situation politique, de ses inquiétudes et de ses craintes, de ses tristesses depuis la mort de sa femme, il ajoutait:
Voilà, mon cher ami, ce qui m’empêche d’attacher un bien vif intérêt à ce qui, dans une situation différente, aurait été l’_objectif_ de ma vie littéraire. Je me dis: A quoi bon? Pourquoi introduire un nouvel élément de trouble dans une existence qui va finir et qui a eu à subir bien des épreuves? Acceptons la loi du travail que les progrès de la démagogie nous rendent plus obligatoire que jamais, et qui est pour les affligés une consolation, un devoir et un refuge; mais cessons d’y mêler une ambition qui pourrait amener de nouveaux froissements et de nouveaux mécomptes!... Il est bien entendu, mon cher ami, que tout ceci n’est pas définitif. Si, au lieu de sentir un commencement d’onglée et d’entendre le mistral mugir dans mon corridor, j’avais sur ma table une lettre de Joseph Autran et une lettre de Cuvillier-Fleury m’annonçant qu’ils ont préparé les voies et que l’enfant se présente bien, peut-être changerais-je d’avis et de langage. Quoi qu’il en soit, continuons ce doux échange d’idées, de sentiments, de projets, de conseils; chaque jour, j’y trouve plus de charme; quand le malheur ne rend pas égoïste, il ajoute à cette faculté que nos pères appelaient la sensibilité, et que nous avons bien mal remplacée...
A peine en possession de cette lettre, j’écrivais à Cuvillier-Fleury, qui me répondait aussitôt:
...Il y a déjà bien longtemps, Monsieur, que notre cher, aimable, spirituel et loyal ami (en dirai-je jamais assez?) Armand de Pontmartin est mon candidat _in petto_ pour l’Académie. Mais voici très exactement comment jusqu’ici les choses se sont passées. Nous avons passé par la phase de bon accord; il ne demandait pas mieux; on attendait les bonnes occasions; elles arrivaient, il n’était plus là; cependant, on était près de s’entendre; puis, de plus actifs que lui, plus Parisiens, plus _près du Jeu_, se produisaient, faisaient récolte et réussissaient. Ensuite,—tout ceci entre nous,—nous avons eu la phase de l’abstention, du renoncement absolu. Le candidat, non seulement ne voulait pas remuer un doigt à l’intention de l’Académie, mais nous écrivait (j’ai les lettres) qu’il se fâcherait et se brouillerait avec nous si nous faisions mine de remuer seulement une _phalange_. Nous nous résignons, les habiles se présentent et passent. Vient une série fatale de morts académiques, notre ami ne donne pas signe de vie; à peine si on le voit à Paris (ceci avant la guerre). Ses meilleurs amis, et les _plus haut placés_, nous disent à nous, invariables dans notre préférence: «Mais où est-il? Il ne se montre pas. Veut-il, ne veut-il pas?» Les intermédiaires les plus habituels, sans me compter, Léopold de Gaillard, Victor de Laprade, d’autres encore, sont réduits à attendre, à interroger la brise qui souffle de Vaucluse... «Ne vois-tu rien venir?» Depuis, Monsieur, et dans cette concurrence du moment très vive, et qui s’accroît chaque jour, le nom de notre ami n’a été prononcé par personne, parce qu’il n’a pas été mis en avant par lui-même. Je n’ose dire qu’il soit _trop tard_ pour moi. Ce mot des révolutions n’a rien à faire dans nos paisibles rapports de confrères entre eux, ou de candidats à pourvoir. Mais s’il n’a rien d’absolu, il peut se trouver sur le chemin des meilleurs et entraver la voie. C’est ma crainte en ce moment. Je me hâte de vous l’écrire, non sans vous prier de me garder le secret de cette confidence, sinon de mon entier dévouement à notre ami et de ma haute considération pour vous.