Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 23
Mais, hélas! quel néant que la vie! quel néant surtout que nos glorioles! Hier, à propos de la _Biographie_ d’Alfred de Musset par son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces souvenirs qui vous intéressent. Je _me voyais_, à la première représentation du _Caprice_, puis, dix-huit mois après, au lendemain de la _première_ de _Louison_ (un petit four), quand nous nous demandions, Buloz, de Mars, Alexis de Valon et moi, comment on pourrait s’y prendre pour dire un peu de vérité sans offenser le poète favori de la _Revue des Deux Mondes_. En ce moment, la porte s’ouvre, et nous voyons entrer Musset nous apportant les _Trois marches de marbre rose_. Il y a de cela 28 à 30 ans; la chute de Louis-Philippe, la seconde République, le coup d’État, l’Empire, les désastres et les crimes de 1870 et 1871, les tentatives de Restauration monarchique, l’avortement de nos espérances, les victoires de la République radicale, nos humiliations du dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de Valon, de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant il me semble que c’était hier! qu’est-ce que l’homme, ou plutôt qu’est-ce qu’un homme, un individu, un atome, un grain de sable, autour duquel tourbillonnent ces événements gigantesques, jusqu’à ce qu’il soit emporté lui-même et disparaisse! Et dire qu’il y a des gens qui bouleversent le monde, qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire comparer leur petitesse à ces grandeurs! Voilà le triomphe de la Religion; elle agrandit et élève du côté du ciel cet horizon si étroit du côté de la terre. En nous prêchant l’humilité qui devrait nous être aussi naturelle que l’usage de nos cinq sens, elle nous rattache à la seule idée de durée que nous puissions conserver ici-bas. Si je ne craignais de commettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que l’orgueil, si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, ne pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que dans la foi qui lui promet l’infini. Pardonnez-moi, cher ami, ce verbiage qui n’est peut-être que du pathos et du galimatias; car ma pauvre tête subit le contre-coup de mes tristesses de cœur. J’y aurai du moins gagné de prolonger avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier sans compter, tant j’y trouve de consolation et de douceur! Adieu et au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réunion parisienne. Votre poignée de main me sera plus nécessaire que jamais. A vous, bien à vous de cœur.
Le 3 mai, il arrivait à Paris et descendait, comme l’année précédente, à l’hôtel de Rivoli. Quelques jours après, éclatait le Seize-Mai, le renvoi par le maréchal de Mac-Mahon de M. Jules Simon et de ses collègues, et la constitution du cabinet de Broglie-Fourtou. J’allai, à ce moment, rejoindre Pontmartin. Il était attristé, peu confiant dans le succès de l’entreprise du maréchal: il n’avait jamais cru à la République conservatrice, et il ne voyait dans le nouvel essai qu’on en voulait faire qu’un acheminement plus prompt vers le triomphe de la République radicale. Il venait du reste de tomber assez sérieusement malade, et il dut, pendant deux mois, suspendre ses _Samedis_ de la _Gazette_. En juillet, sa santé rétablie, il s’installa, pour quelques semaines, comme il l’avait fait en 1876, au château de la Garenne-Randon, où il se rencontra, cette fois, sans préjudice des grandes dames et des _clubmen_ obligés, avec un héros, le général de Charette, et un grand compositeur, Charles Gounod.
La dissolution de la Chambre des députés avait été votée par le Sénat[415]. De nouvelles élections étaient imminentes, et elles emprunteraient aux circonstances une gravité exceptionnelle. Pontmartin ne voulut pas s’en désintéresser. Avant de quitter La Garenne, il publia, dans la _Gazette de France_, en août, une réplique au manifeste des sénateurs et députés républicains de Seine-et-Oise, réplique qui fut répandue dans tout le département par les soins de M. de Besplas. «Si tous les conservateurs, m’écrivait-il, suivaient l’exemple de ce vaillant octogénaire, nous aurions beaucoup plus à espérer et beaucoup moins à craindre. Le matin, dès 6 heures et demie, je le trouve dans sa bibliothèque, assis à sa table, écrivant aux maires de son arrondissement, abrégeant mon article pour qu’il puisse être propagé dans tous les cafés du pays, puis recevant quelques braves paysans qu’il associe à son œuvre et se concertant avec eux.»
Parti de La Garenne le 17 août, il prit le _rapide_ jusqu’à Marseille pour éviter la fête votive de son village et une séance de syndicat, suivie d’un énorme dîner. A Marseille, il écrivit pour la _Gazette du Midi_ un article électoral qui, dans sa pensée, devait être la contre-partie méridionale de sa Réplique au manifeste des sénateurs et députés de Seine-et-Oise.
Rentré aux Angles, il continuera la campagne. En dehors de ses _Samedis_, il envoie à la _Gazette de France_ quatre articles sur M. Thiers[416], écrits en vue des élections. Il me mande, à cette occasion, le 30 septembre: «J’avais pensé à faire de mon travail sur M. Thiers une petite brochure, et je vois que vous avez eu la même idée; mais je suis si peu secondé! si peu encouragé! Il y a six mille lieues de mon allée de marronniers au boulevard des Italiens... Je viens pourtant d’écrire quelques lignes à Léon Lavedan[417], qui dispose, m’a-t-il dit, de plus de deux cents journaux, et qui nous les a offerts, à Léopold de Gaillard et à moi, pour la période électorale. Je lui livre mon œuvre, soit pour en faire reproduire des fragments, soit pour la colliger en un format économique et portatif.»
Les élections, à ce moment, étaient proches; elles avaient été fixées au 14 octobre. Pontmartin ne s’illusionnait guère sur leur résultat. Sa lettre du 30 septembre se terminait par ces lignes: «Que le bon Dieu nous protège! Quel chaos, mon cher ami, et peut-être quelle débâcle si les élections sont encore radicales! N’importe! restons fidèles; restons sur la brèche! Faire son devoir, tout son devoir, c’est beaucoup, quand on réussit; l’avoir fait, c’est quelque chose quand on succombe.»
IV
Après les tristesses de 1877, l’année 1878 allait lui apporter une grande consolation, une des meilleures joies de sa vie. Au commencement de février, il s’était installé à Hyères, l’avait quittée pour Cannes, où l’appelaient Léopold de Gaillard et Victor de Laprade; puis, après quelques jours passés avec eux, était revenu à Hyères, où M^{gr} Dupanloup faisait un séjour, par ordre de ses médecins. Les relations de l’évêque d’Orléans et de l’auteur des _Samedis_ n’avaient été jusque-là qu’intermittentes, mais l’entente ne fut pas longue à s’établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque l’un pour l’autre et à une foule de souvenirs communs: «On écoutait, ravi, a dit un de leurs auditeurs, l’intarissable critique et le grave et souriant évêque, se laissant aller tous les deux au charme de ces souvenirs[418].»
Ils se voyaient chaque jour, soit chez le comte et la comtesse de Rocheplatte, soit chez le baron et la baronne de Prailly, en cette villa de Costebelle, où vivait la mémoire du P. Lacordaire.
Pontmartin accompagnait souvent l’évêque à quelques lointaines promenades. «C’est pendant ces promenades, écrira-t-il plus tard, au bruit de cette voiture alourdie sur un lit de poussière, avec vingt minutes d’arrêt et de silence pour le bréviaire, que s’ouvrait pour moi ce livre vivant, cette inappréciable collection de chapitres d’histoire contemporaine, où je reconnaissais tour à tour la douceur de l’évêque, la sagacité du politique, la résignation du chrétien, l’enjouement du causeur, l’éloquence de l’orateur, le suprême langage de l’expérience et de la sagesse, l’âme du grand citoyen, la cicatrice des jours de désastres, la conviction que tout aurait pu être sauvé et la crainte que tout ne soit perdu. Je prononçais presque au hasard un nom célèbre, je rappelais une date mémorable: il ne m’en fallait pas davantage pour voir passer devant moi tel ou tel de ces personnages qui ont figuré un moment sur la scène du monde politique...»
Dans la rade d’Hyères stationnait, avec ses douze cents hommes d’équipage, le grand vaisseau-école le _Souverain_. Le commandant était un marin aussi chrétien que brave, M. Lefort, l’inventeur des torpilles, et le commandant en second, M. de Montesquiou, dont la belle-sœur, M^{me} Standish, née des Cars, appartenait à une famille depuis longtemps en relation avec M^{gr} Dupanloup. Tous les deux se rencontraient avec lui chez M. le comte de Rocheplatte. Ils eurent la pensée de lui faire les honneurs de leur bâtiment. Le dimanche 10 mars, la messe fut dite à bord du _Souverain_ par l’évêque d’Orléans. Pontmartin y assistait. Il quitta Hyères quelques jours plus tard, non sans avoir envoyé à la _Gazette de France_ le compte rendu de cette cérémonie, si majestueuse à la fois et si émouvante. Sa Causerie, qu’il n’a pas reproduite dans ses _Samedis_ et qui est pourtant une des plus belles pages qu’il ait écrites, n’arriva à Costebelle qu’après son départ. Il reçut de l’évêque la lettre suivante:
Hyères, 21 mars 1878.
Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus vous voir à Hyères! C’est ce que je viens d’apprendre avec grande tristesse. Oh! le méchant homme! qui, comme le Parthe, lance en fuyant une flèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles à l’amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de protester pour la forme! C’est affreux de s’en aller ainsi, quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu, entendu, connu de près, et apprécié, comme le méritent votre charmant esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris: ce qui n’est pas la même chose que sur les bords de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance; et j’espère bien qu’il n’en sera pas de ces relations qui m’ont été si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment sur les îles d’Hyères, et qui s’évanouissent. Je les redemanderai toujours[419].
A Hyères, où ses heures de travail lui étaient disputées par une foule d’aimables prétextes d’oisiveté, Pontmartin avait vite reconnu qu’il lui serait impossible de continuer sous leur forme habituelle ses articles de critique qui n’allaient pas sans beaucoup de lectures. Il eut l’idée de composer de courts récits qu’il pouvait rêver pendant la nuit et improviser le matin. C’est ainsi que furent écrits l’_Olivier qui parle_, conte fantastique, le _Pigeon qui parle_, le _Colonel Herbert_[420].
Les _Samedis_ cependant succédaient aux _Samedis_. Dès son retour aux Angles, il s’était remis à ses Causeries littéraires. Le 20 mai, il est à Paris. Trois ou quatre ans plus tôt, en 1874, il lui était arrivé d’écrire: «Voici bientôt trente ans que je rêve, comme le _hoc erat in votis_, un petit chalet à Passy, au milieu de cette colonie charmante où je compte des amis, non loin de mon cher Saint-Genest et de son adorable famille, à deux pas de Jules Janin et de Cuvillier-Fleury, dans cette oasis où je retrouve la trace des deux enchanteurs de ma jeunesse, Rossini et Lamartine. Il est infiniment probable que ce doux rêve ne se réalisera jamais; mais je le reprends avec un mélancolique plaisir, chaque fois que je reviens à Paris. Le latin n’est-il pas admirablement connaisseur du cœur humain, quand il exprime par le même mot _désir_ et _regret_[421]?»
Son rêve se réalisa au mois de mai 1878. Il prit un appartement à Passy, dans une maison meublée de la rue de ce nom, au n^o 82, tout près de la gare de la Muette. Nos plus beaux rêves nous déçoivent, même quand ils semblent s’accomplir. Celui de Pontmartin vint se briser contre la plus brutale des réalités. On était en pleine Exposition universelle. Logé à deux pas du Trocadéro et en face du Champ de Mars, il lui fallut vivre au milieu du tapage et de la cohue, assourdi par les _tramways_ et les voitures, contemplant chaque jour cet incroyable fourmillement, cette foule inouïe qui semblait avoir fait de la curiosité sa religion, sa politique et sa littérature, et qui paraissait croire que tout était sauvé, si elle voyait le matin un tambour-major, à midi un shah, le soir une opérette.
Au milieu du tapage de l’Exposition de 1867, après l’audition de cette cantate du vieux Rossini, exécutée par mille musiciens, un orgue, deux pièces de canon et douze cloches, Augustin Cochin s’écriait: «_O Mozart! O flûte enchantée!_» Pontmartin, en 1878, songeait, lui aussi, au divin Mozart et au divin Racine. Une fois sur cette pente, obéissant à la loi des contrastes, il se revoyait en idée sur cette terrasse de Costebelle, où il était assis à côté de M^{gr} Dupanloup, et d’où ils contemplaient ensemble l’horizon merveilleux qui se déroulait sous leurs regards, le vaste ciel, la mer et les montagnes.
V
Heureusement pour lui, à côté de l’Exposition des machines, il y avait l’Exposition des Beaux-Arts. Il y trouva le sujet de deux grands articles, publiés dans le _Correspondant_ sous le titre de _Promenade au Salon de 1878_[422]. Dans la _Mode_, nous l’avons vu, et dans l’_Univers illustré_, il avait déjà fait plusieurs _Salons_. Celui de 1878 fut le dernier qu’il écrivit.
Les _Salons_ de Pontmartin sont encore des _Causeries_. Il n’essaie point, comme Théophile Gautier ou Paul de Saint-Victor, de faire de sa plume un pinceau et de son encrier une palette; il se promène tout simplement le matin à travers les tableaux et les statues, et, le soir, dans son propre salon, il en parle avec goût, avec agrément, en homme du monde qui ne se pique pas d’avoir du métier. Que de jolis morceaux il y aurait à extraire de cette _Promenade au Salon de 1878_, qu’il n’a pas recueillie dans ses œuvres!
Le clou de l’Exposition était le _Barabbas_ de Charles Muller, l’auteur de l’_Appel des condamnés_[423] et d’une _Messe sous la Terreur_[424]. Pontmartin lui consacre deux ou trois pages dont voici le début:
La physionomie de Barabbas est une vraie trouvaille: tout y est, sur cette figure, le vice, le crime, le cynisme, l’abjection gouailleuse, la joie de la délivrance, l’éblouissement du grand jour succédant tout à coup à l’obscurité de la prison, la stupeur d’une ovation aussi peu prévue que peu motivée, et aussi une forte envie de rire aux dépens de son cortège; car en sa qualité de brigand, Barabbas a un peu plus d’esprit que ceux qui le portent en triomphe.—Il nous faut Barabbas! Entendez-vous bien?—Mais c’est un misérable, un gibier de potence: il a volé, il a assassiné peut-être et celui que vous lui sacrifiez ne s’est révélé à vous que par des bienfaits.—Il nous faut Barabbas!—Mais réfléchissez! voilà, d’un côté, la vertu, l’innocence, la bonté, la charité, le dévouement, la piété, l’honneur; de l’autre...—C’est tout réfléchi; il nous faut Barabbas!—Mais il a un dossier, un lourd dossier!—C’est justement pour cela que nous le voulons; s’il valait mieux que nous, où serait le plaisir de l’acclamer, d’en faire notre élu et notre idole?... Plus vous nous en direz de mal, plus nous nous obstinerons à le choisir... Un individu taré, flétri, dépravé, pourri jusqu’aux moelles, condamné pour inceste, exécuté à la Bourse de Jérusalem, qui nous donne la joie de le mépriser en le nommant, de chercher, pour le découvrir, au-dessous de notre niveau, de rester ses maîtres en le couronnant de lauriers et de fleurs, c’est ce qu’il nous faut! Mort à Jésus! vive Barabbas!—Pardon! je crois en vérité, que j’allais parler politique!
Le peintre Vibert avait exposé l’_Apothéose de M. Thiers_, et Pontmartin d’écrire, au risque de faire encore de la politique:
Rien ne s’accorde plus mal que ces allégories mythologiques et emphatiques avec la physionomie spéciale, typique, de cet homme illustre et discutable, dont le portrait, malgré Bonnat et M^{lle} Nélie Jacquemart, est encore à faire: figure essentiellement bourgeoise et moderne dans ses qualités comme dans ses défauts; intelligence merveilleusement douée, esprit alerte, souple, varié, _dextre_ plutôt que droit, avisé, agile, ouvert, plus riche d’expédients que de principes, prêt aux éventualités, fertile en ressources; imagination sans élan, sans couleur, sans chaleur et sans style; rebelle à toute tentative d’idéalisation poétique ou fantasmagorique; patriote avec économie et calcul, insensible aux joies sublimes du sacrifice; politique égoïste, parcimonieux et incomplet, dont l’art consista tout entier à tempérer la Révolution par la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution, à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une popularité tardive en persuadant tour à tour aux conservateurs qu’ils pensaient comme lui et aux républicains qu’il travaillait pour eux. En somme, le contraire d’un héros dans la moins héroïque des époques, avec un visage, une taille et une tournure de Joseph Prudhomme infiniment spirituel...
Avec M^{lle} Sarah Bernhardt, nous passons de la peinture à la sculpture. En 1878, sa célébrité comptait déjà plusieurs lustres. Elle avait exposé un buste de M. Émile de Girardin. Déployant vis-à-vis d’elle la politesse de l’ancienne cour, Pontmartin lui dédiait ces lignes:
M^{lle} Sarah Bernhardt est le contraire d’une académie de province (je ne cite que moitié du mot de Voltaire). Elle fait énormément parler d’elle. On vante les élégantes originalités, les raffinements merveilleux de son petit hôtel de l’avenue de Villiers, qui a eu, j’aime à le croire, Melpomène et Thalie pour seuls architectes. Nous savons en outre que, malgré ses talents et ses succès de toutes sortes, en dépit des rivalités de théâtre et d’atelier, la charmante artiste a été ciselée par la prodigue nature de façon à ne faire ombrage à personne. Ce qui désolerait ses nombreux admirateurs, c’est le bruit que l’on a fait courir, c’est la crainte de la voir renoncer à l’art dramatique, si elle réussissait assez sérieusement sa sculpture pour prendre définitivement un rang parmi nos statuaires illustres. C’est donc dans l’intérêt de sa gloire et de nos plaisirs, de la Comédie-Française et de ses habitués, que nous oserons lui dire: «Vous êtes adorable; vous jouez Zaïre mieux que la Gaussin, et Phèdre mieux que M^{lle} Rachel. Mais nous vous devons une sensation bien plus extraordinaire. Vous aviez à perpétrer le buste de M. E... de G..., c’est-à-dire du plus laid, du plus sinistre, du plus odieux de tous les modèles. Eh bien! vous êtes parvenue à surpasser la réalité. Vous avez vengé du même coup toutes les victimes de M. E... de G... D’un masque effrayant vous avez fait une grimace simiesque; votre œuvre est à deux fins. L’original était bronzé; le buste est coulé!»
Les tableaux militaires avaient été exclus de l’Exposition: ils s’étaient disséminés sur plusieurs points, derrière les vitrines de nos marchands les plus accrédités: rue Taitbout, dans l’emplacement de l’ancien théâtre, et surtout chez Goupil. Pontmartin écrit à ce sujet cette dernière page, plus vraie encore après vingt-cinq ans qu’elle ne l’était en 1878:
Nous les avons revues, ces toiles de MM. de Neuville, Detaille, Dupray, Berne-Bellecour, Protais, Bellanger, Maigret, et nous avons éprouvé, en les revoyant, un sentiment étrange. Nous n’en sommes plus à compter nos humiliations; nous ne voulons pas savoir si cette mesure émolliente et lénitive nous protège, nous honore ou nous humilie. Non! une émotion plus douloureuse encore, une idée plus _actuelle_ et plus poignante nous serrait le cœur devant ces tableaux où revivent les scènes sanglantes de l’invasion et de la guerre... Ces témoignages et ces souvenirs devaient nous rester présents, éternellement présents, non pas, à Dieu ne plaise! pour nous exciter à des haines stériles, à des représailles insensées, à des revanches impossibles, mais pour entretenir et renouveler sans cesse en nous le feu sacré du patriotisme, le dévouement à cette France mutilée, plus chère et plus aimée dans sa faiblesse que dans sa force, dans ses malheurs que dans ses prospérités. Ces souvenirs, qu’en avons-nous fait? Qui s’en occupe aujourd’hui? Dans cette foule affolée de curiosité banale et béate, dans l’étourdissant chaos de cette Exposition universelle, de ce _tournoi pacifique_, qui nous fait—à nous et à bien d’autres—l’effet du sursis de quarante jours accordé jadis aux condamnés dont on avait rejeté le pourvoi, sur quels fronts ces navrantes images amènent-elles un pli? Dans quels yeux une larme? Qui songe à Reichshoffen et à Gravelotte, à Sedan et à Metz, à la Lorraine démembrée, à l’Alsace perdue, aux provinces envahies, au siège et à la Commune, aux otages massacrés, à Paris incendié? C’est tout au plus un songe de tragédie dont on se réveille pour aller parier aux courses, s’extasier devant une porcelaine anglaise ou un paravent japonais. Peu s’en faut que les républicains radicaux, les hommes du 4 septembre, désormais en pleine possession de leur victoire, ne transforment ces anniversaires néfastes en fêtes nationales et ne confondent le deuil de leur patrie avec la date de leur avènement. Ils s’y prennent si bien qu’ils réussissent à décourager, à pervertir ou à éteindre jusqu’aux sentiments qui nous avaient soutenus dans cette crise épouvantable, qui avaient donné à l’élite de la nation la force de résister, de souffrir, de mourir, de nous indemniser en détail de tant de calamités et de désastres. Ils énervent, ils flétrissent, ils dénaturent, ils suppriment tout ce qui est nécessaire à un peuple pour se relever quand on l’abaisse, pour se réhabiliter quand on l’outrage, pour se redresser quand on le menace, pour se maintenir ou se retrouver à la hauteur des grandes luttes, des grandes infortunes, des grands sacrifices et des grands périls. Ces coups de foudre de 1870, ces journées d’angoisses, de détresse et de désespoir, ils nous réduisent presque à les regretter. C’était la défaite, c’était l’écrasement, c’était l’agonie; mais c’était aussi le patriotisme, c’était l’honneur; c’était un même battement de cœur, une passion commune devant un _SEUL_ ennemi. Aujourd’hui, si nous avions à subir une nouvelle épreuve, nous n’aurions plus même de quoi être vaincus.