Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 22

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Ce même soir, l’Opéra-Comique donnait la première représentation de _LE ROI L’A DIT_, paroles d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes. J’y assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. On se disait dans les entr’actes: «Thiers est battu, Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon accepte.» Malgré les préoccupations politiques, la pièce obtint un éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, quel triomphe pour les honnêtes gens, pour la France, si cinq mois plus tard, le 27 octobre 1873, _LE ROI_ n’avait _RIEN DIT_!

CHAPITRE XIV

LES ÉLECTIONS DE 1876.—L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.—SOUVENIRS D’UN VIEUX MÉLOMANE.

(1874-1878)

L’_Union de Vaucluse_. La Politique en sabots. Mort de Jules Janin. _Beati non possidentes!_—Les Élections de 1876. Rue et hôtel de Rivoli. Le marquis de Besplas et le château de la Garenne-Randon. Léontine Fay et le _THÉATRE DE MADAME_.—Mort de Joseph Autran. Le Seize-Mai. Les articles sur M. Thiers.—Séjour à Hyères. M^{gr} Dupanloup. La villa de Costebelle. La Messe à bord du vaisseau-école le _Souverain_. Lettre de l’Évêque d’Orléans. L’Exposition universelle et la rue de Passy.—_Promenade au Salon de 1878._ Le _Barabbas_ de Charles Muller et l’_Apothéose_ de M. Thiers. M^{lle} Sarah Bernhardt et le buste de M. Émile de Girardin. Les _Souvenirs d’un vieux mélomane_. Article d’Henri Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n’y plus revenir.

I

Pontmartin, après le 24 mai, avait cru au retour prochain de la monarchie. La lettre du 27 octobre, qui détruisait toutes ses espérances, lui causa une inexprimable douleur. Sa santé même en reçut une grave atteinte. Il m’écrivait, le 4 novembre: «Depuis qu’a paru la lettre néfaste, mes insomnies, qui n’étaient que fréquentes, sont devenues continuelles, et il en résulte, chaque lendemain, un assoupissement maladif, qui dérange même l’équilibre de mes facultés intellectuelles. J’ai dû m’interdire tout travail.»

Mais, pour lui, ne plus écrire, c’était la chose impossible. Là, d’ailleurs, était le devoir. Il me mandait des Angles, le 31 janvier 1874: «Je voudrais pourtant travailler encore; il me semble que, dans un temps comme celui-ci, un écrivain n’est tout à fait libéré que lorsqu’il est tout à fait mort.» Dès la fin de novembre 1873, sans reprendre encore ses _Samedis_ de la _Gazette_, suspendus depuis le mois d’août, il avait taillé de nouveau sa plume. «Voici plus de trois mois, me disait-il, le 27 février 1874, que je me suis fait, non pas, hélas! prophète, mais journaliste dans mon pays. j’ai eu parfois envie de vous envoyer mes articles, mais il m’a paru qu’ils ne pouvaient intéresser que les Vauclusiens. Pourtant un des derniers, intitulé _Honorum dehonestamentum_, a eu quelque retentissement.»

C’est dans l’_Union de Vaucluse_ que paraissaient ces articles; deux des plus réussis, _les Fantômes_ et _Marphurius ou les Superstitions_, ont été recueillis dans le tome X des _Nouveaux Samedis_, où ils forment les chapitres VII et VIII de la série qui a pour titre: _la Politique en sabots_. Ils ont été écrits à l’occasion de l’élection partielle dont le département de Vaucluse fut le théâtre en février-mars 1874, et où se trouvaient en présence le citoyen Ledru-Rollin et un ami de Pontmartin, le marquis de Biliotti[397].

Cette petite campagne de presse, dans sa ville natale, sur le terrain même où avaient eu lieu ses débuts, avait sans doute ranimé ses forces; il en profita pour envoyer au _Correspondant_ deux grands articles, l’un sur Prosper Mérimée, à propos des _Lettres à une Inconnue_[398], l’autre sur le _Quatre-vingt-treize_ de Victor Hugo[399], Autran lui écrivait, le 27 mars, après la lecture du second de ces articles: «Vous êtes vraiment un homme étonnant, vous qui trouvez ainsi ces flots d’une prose éloquente, toujours plus pure et toujours plus abondante. _Il est des écrivains qui sont des sources vives, vous êtes un de ceux-là._ Le _Figaro_ disait, l’autre jour, par la plume de ce mystérieux François Duclos[400], que vous n’aviez rien à envier à Sainte-Beuve. Je le crois certes bien. Jamais, au grand jamais, Sainte-Beuve n’a eu cette ampleur de vue et cette maëstria de style qui vous appartiennent. Il avait sans doute des qualités de finesse incroyables; mais, si exquises qu’elles fussent, elles étaient certainement d’un ordre inférieur aux vôtres...»

Cette lettre d’Autran alla trouver Pontmartin à Cannes, d’où il m’écrivait à ce même moment:

Cannes, Hôtel de la Plage, 29 mars 1874.

Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon long silence, ce seul mot, _Cannes_, vous répondra pour moi. J’allais partir pour Paris quand, tout à coup, un mistral furieux, imprégné de toutes les neiges du Ventoux, du Luberon et des Alpines, est venu fondre sur nos bords du Rhône, ménagés jusque-là par l’hiver 1873-1874. Je me suis enrhumé, et mon médecin m’a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le golfe de la Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est permis d’être un peu girouette quand le vent est si violent, le terrain si peu solide et la politique si variable. Je suis donc venu à Cannes, et j’y resterai probablement jusqu’au 15 avril; un mois d’exil ou de vacances, suivant qu’on est plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit parisien. Au surplus, je dois vous avouer que, d’année en année, Paris m’attire moins et m’effraie davantage. Qu’irais-je y faire?... Le vrai nid, ou, hélas! pour parler plus exactement, la vraie retraite, quand on a passé la soixantaine et qu’on n’est guère valide, c’est le pays natal; c’est la maison des champs où l’on a grandi, où l’on a promené ses premiers rêves après avoir lu _René_ et les _Méditations_, où l’on a vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l’aile maternelle, où, cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas la trace des années heureuses. Sans considérer les vanités de ce monde avec le pessimisme hautain de Chateaubriand ou le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il quelque chose de plus misérable que le spectacle auquel nous assistons?

* * * * *

Quel bon moment pour acheter des sabots et lire les _Géorgiques_! En attendant, mon cher ami, Cannes m’inonde de soleil et réalise à mes yeux ces deux lignes des _Lettres à l’Inconnue_: «Il y a tant de fleurs et de si belles partout, que la verdure est une exception dans le paysage.» Pendant que je vous écris, je n’ai qu’à lever les yeux pour apercevoir, de ma fenêtre entr’ouverte, ces montagnes que l’imagination des Grecs aurait peuplées de faunes et de dryades, cette mer dont les vagues somnolentes viennent expirer sur la plage dans leur frange d’écume, avec un murmure monotone et mélancolique; c’est très beau et un peu triste; mais quoi de plus _humain_, de plus en harmonie avec les cordes mystérieuses de l’âme, que ce mélange de beauté et de tristesse? Tout ce qu’il faut pour charmer nos regards, et pour nous avertir qu’il existe encore quelque chose au delà?...

Dans les premiers jours de mai, Pontmartin revient à Paris et s’installe, comme en 1873, au pavillon de Rohan. Il publie le dixième volume des _Nouveaux Samedis_ et fait sa rentrée à la _Gazette de France_, le 5 juillet, par un article sur Jules Janin, qui venait de mourir[401]. L’article est des plus élogieux, et c’était justice. Jules Janin était, lui aussi, un écrivain de race, et Pontmartin eut raison de célébrer sa verve intarissable, son amour sincère et constant pour la belle littérature, ses _Lundis_, qui avaient été, pendant quarante ans, une fête hebdomadaire. Lui-même, d’ailleurs, lors de la _crise Charbonneau_, avait eu grandement à se louer du critique des _Débats_. Il n’oubliait pas non plus qu’un jour Jules Janin, lui envoyant sa traduction d’Horace, avait écrit sur la première page du volume ces deux vers, délicate allusion aux opinions royalistes du critique de la _Gazette_:

Prenez-la, mon ami, vous qui valez mieux qu’elle. Pourquoi? me direz-vous.—Vous êtes plus fidèle.

Au lendemain de son article, Pontmartin regagna les Angles. De loin, les Angles, c’était pour lui le repos, la tranquillité, le loisir, la rêverie sous les grands arbres, la promenade au bord du fleuve, le travail que rien ne trouble, sinon le chant des oiseaux dans le jardin et le murmure du vent dans les vieux marronniers: _Angulus ridet_. De près, ce n’est pas tout à fait cela. Il m’écrit, le 29 janvier 1875:

...C’est moi qui suis en retard, et je m’en accuse; mais je dois ajouter que je suis débordé, écrasé, englouti, submergé. Figurez-vous que _ma_ littérature n’est que le très petit accessoire de mes journées; c’est ce qui devait nécessairement arriver dans un pays où personne n’admet que mon temps n’appartienne pas aux solliciteurs, aux fermiers, aux visiteurs, aux amis, aux affaires d’autrui surtout, exactement comme si je n’avais jamais touché une plume de fer ou d’oie. Tantôt c’est un syndicat que je préside, après avoir préalablement donné à dîner à quelques-uns de mes collègues; ce qui m’ahurit pour 24 heures; tantôt c’est l’ingénieur de notre chemin de fer, chez qui je suis obligé de courir pour lui démontrer, un plan à la main, que le _tracé_ qu’il a choisi ruinerait notre malheureuse plaine...

Pour un peu, le pauvre propriétaire s’écrierait—ne fût-ce que pour n’avoir rien de commun avec le comte de Bismarck—_Beati non possidentes[402]!_ Une ressource pourtant lui restait; c’était, après avoir fui Paris, de fuir les Angles, et de se réfugier sur le littoral de la Méditerranée. En mars et avril, après quelques semaines passées à Cannes, il fit un assez long séjour à Marseille. «Vous me demanderez peut-être, m’écrivait-il de cette dernière ville, pourquoi je suis resté si longtemps à Marseille. C’est d’abord parce que j’espérais apporter quelque distraction à M. Autran, dont l’état m’attriste profondément; c’est ensuite parce que j’ai été comblé de politesses et de témoignages de sympathie. Sans le mistral, j’aurais pu me croire à Nantes, au milieu d’un groupe auquel vous auriez appris à m’aimer, et même à me lire. Invitations, déjeuners à la campagne, promenades sur mer, parties de pêche, c’est une série d’honnêtes plaisirs qui

Chatouillent de mon cœur la secrète faiblesse.

Cette bonne vieille radoteuse, qu’on appelle la littérature, peut donc servir à quelque chose? J’en avais douté bien souvent, mais non pas quand je vous lisais[403].»

Nombreux, en effet, étaient là-bas, à Marseille, les amis de Pontmartin. L’un des plus chers, après Autran, était un autre poète, le traducteur de Catulle, l’auteur des _Poésies simples_ et des _Sentiers unis_, M. Eugène Rostand, qu’il appelle quelque part «un charmant causeur, un vaillant publiciste, un homme excellent, un poète exquis[404]». Quelle délicieuse maison que celle de M. Rostand! Pontmartin y voyait le mélodieux frère d’Eugène, Alexis, et aussi le jeune Eddy[405], ses gentilles sœurs et leur aimable mère. Vingt-huit ans plus tard, Eddy, devenu membre de l’Académie française, se souviendra du vieux critique, de l’ami de son enfance, et il dira, dans son discours de réception: «C’est élégant comme du Pontmartin». Et Eugène-Melchior de Vogüé lui dira, dans sa réponse: «La demeure de vos parents était accueillante aux écrivains, aux artistes. Vous vous rappelez l’un de ces familiers, haute silhouette maigre, voix fluette et spirituelle: vous aussi, vous avez joué sur les genoux de mon cher maître, Armand de Pontmartin: donnons ensemble un souvenir respectueux au vieil ami qui eût dû nous précéder dans cette Compagnie[406].»

Toute cette année 1875 se passa sans que Pontmartin revînt à Paris; mais il n’interrompit pas pour cela ses _Semaines littéraires_[407], et il publia deux nouveaux volumes de Causeries: en mars, le tome XI; en octobre, le tome XII des _Nouveaux Samedis_.

II

Lorsque s’ouvrit l’année 1876, l’Assemblée nationale de Versailles avait vécu.

Le 31 décembre 1875, elle avait décidé que l’élection des deux cent vingt-cinq sénateurs, dont la nomination appartenait au corps électoral, aurait lieu le 30 janvier 1876, celle des députés le 20 février; que les nouvelles Chambres se réuniraient le 8 mars, et que ce serait ce jour-là seulement qu’expireraient théoriquement les pouvoirs de l’Assemblée. Mais, en fait, la séance du 31 décembre fut sa dernière séance. Elle se sépara le dernier jour de l’année 1875, pour ne jamais plus se réunir.

Les élections du 30 janvier et du 20 février allaient décider des destinées du pays; l’avenir, la prospérité, la vie même de la France était l’enjeu. Pontmartin n’avait jamais manqué au devoir patriotique; cette fois encore, il s’y dévouera tout entier. Vainement son médecin insiste près de lui pour qu’il aille passer l’hiver à Cannes. Il s’y refuse, et, le 6 janvier, il m’écrit; ou plutôt il dicte à son fils une lettre à laquelle j’emprunte ces lignes:

...Certes, mes yeux, mes nerfs et mes poumons préféreraient la plage de Cannes au pavé d’Avignon ou de Nimes; mais je ne crois pas devoir m’éloigner du théâtre de la lutte, quand même je n’y gagnerais que la douleur d’assister au triomphe de nos adversaires. Dussé-je ne recruter qu’une voix pour le Sénat et vingt pour la Chambre, je resterais jusqu’à la fin sur la brèche; j’ai la tête pleine de petites vérités sociales, économiques, politiques, à l’usage de nos ruraux, et il est possible que j’en fasse une brochure de 64 pages in-32 que nous tâcherions de propager, surtout dans notre zone méridionale. La littérature a du bon, mais je dois vous avouer que, pendant toute cette crise électorale, il me semble bien difficile et bien inutile de s’occuper des défauts et des mérites d’un roman et d’un volume de poésie...

La brochure projetée parut en six fois dans l’_Union de Vaucluse_ et, sous ce titre: _les Élections de 1876_, fut répandue dans les départements du Midi, de Toulouse à Marseille. Immédiatement après, vinrent six articles contre Gambetta; puis, un appel aux Conservateurs, en vue du scrutin de ballottage qui eut lieu le 5 mars. Et tout cela presque en pure perte! Des scrutins du 20 février et du 5 mars sortit cette majorité des 363, dont les exploits ne sont que trop connus. Pontmartin m’écrivit aussitôt pour me dire—ce sont les dernières lignes de sa lettre du 5 mars: «Serrons-nous l’un contre l’autre dans la mauvaise fortune. Courage, si c’est une crise! résignation, si c’est une fin! Notre Roi n’a pas voulu de nous; mais Dieu nous reste, et peut-être aura-t-il pitié de la France.»

Dans les premiers jours de juin, il revenait à Paris, après une absence de deux ans, descendait rue et hôtel de Rivoli, 203, et publiait la treizième série des _Nouveaux Samedis_, où il y avait heureusement assez d’esprit et de talent pour conjurer les mauvaises chances du nombre 13.

En juillet, la chaleur étant devenue insupportable, il alla passer quelques semaines chez son cousin le marquis de Besplas, au château de la Garenne-Randon,—près de la station d’Épone-la-Garenne,—la bien nommée, disait-il; car, dans une seule allée du parc, il avait compté un matin 57 lapins. Jamais chasseur méridional ne s’était trouvé à pareille fête! La bibliothèque du châtelain était un gîte très commode pour ses écritures; c’est à peine cependant s’il pouvait, le mercredi soir, aller jeter à la boîte de la poste son article hebdomadaire. Aussi bien, la demeure de l’aimable M. de Besplas ne désemplissait pas de comtes et de marquis, de baronnes et de duchesses. Élégants et belles dames n’étaient point du reste pour effaroucher Pontmartin, aussi à son aise, en ce château de Seine-et-Oise, qu’au restaurant Caron ou à la Taverne de Londres. Il en était quitte, mélomane incorrigible, pour se chanter à lui-même, sous les arbres du parc, la romance du _Pré-aux-Clercs_:

Les rendez-vous de noble compagnie Se donnent tous dans ce charmant séjour.

De retour aux Angles, il reprenait ses _écritures_ avec une activité nouvelle. Le décès de M^{me} Volnys—la Léontine Fay du _Mariage de raison_—morte pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait un de ses meilleures feuilletons[408]. «Je vous recommande ma _Léontine Fay_, qui vous intéressera, me mandait-il le 8 septembre. C’est encore un chapitre de mes souvenirs de jeunesse, et je reconnais, chaque fois que je touche à ces notes mélancoliques et vibrantes, que vous avez bien raison et que ce genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman, est peut-être ce qui me conviendrait le mieux. Mais n’est-ce pas trop tard? Et les triomphes de plus en plus décisifs de la démocratie radicale ne créeront-ils pas bientôt une société nouvelle où les souvenirs de l’ancienne ne trouveront plus d’écho?...»

Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. Le moindre mot, le plus petit détail, suffisent à les réveiller. Un jour,—c’était à quelques semaines de la lettre qu’on vient de lire,—je lui annonce que j’ai trouvé chez un bouquiniste de Nantes, dans leur édition originale[409], la collection à peu près complète des comédies-vaudevilles de Scribe, du Scribe de la Restauration, de 1824 à 1829. Pontmartin me répond, le 15 décembre 1876:

...Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde de souvenirs vous m’avez rendu en me parlant de cette jolie édition beurre frais, rose ou abricot du _Répertoire du Théâtre de Madame_[410]. C’était bien en 1829, et ce fut, après les austères années de catéchisme, de collège et de lauriers bien éphémères au concours général, une de mes premières jouissances profanes, avec une légère saveur de fruit défendu. On en trouvait l’assortiment chez Masgana, galerie de l’Odéon, et j’échangeais—_proh pudor!_—mon dictionnaire grec de Planche contre quatre de ces élégantes brochures, _la Demoiselle à marier_, _le Charlatanisme_, _l’Héritière_ et _les Dernières amours_. Est-ce assez loin? Étions-nous assez jeunes, et sommes-nous assez vieux? J’ai peine, cher ami, à retenir mes larmes en vous écrivant ces dernières lignes; c’est que je pense à la France de 1829 et à la France de 1876... Ah! l’abîme est encore plus large et encore plus sombre pour elle que pour moi...

III

Nous ne nous étions plus rencontrés depuis le mois de mai 1873. Dans ma dernière lettre de 1876, je le priai de me dire à quelle date nous pourrions, après une aussi longue séparation, nous retrouver enfin à Paris. Il me répondait, le 4 janvier 1877, au sujet de ce projet de réunion:

...ous rayons, n’est-ce pas, le mois de janvier? Me voici en plein dans ma 66^e année; je m’enrhume facilement, et si j’arrivais à Paris pour le parcourir en _tous sens_ (pardonnez-moi celui-là; il est d’une vieillesse qui a droit au respect), notre but ne serait pas atteint. Savez-vous quelle avait été mon idée? Louer à Versailles une petite maison meublée avec jardin, où j’aurais passé toute une saison, du 15 mars au 15 juin. Mon fils serait venu m’y retrouver un peu plus tard, et, en attendant, vous auriez occupé sa chambre. J’ai un domestique fort peu élégant, mais brave homme, qui nous aurait servis. Il y a un train du soir pour les gens qui vont au spectacle. Nous aurions pu passer à Paris une partie de nos journées, et, quand nous aurions ressenti quelque fatigue, messieurs de l’extrême gauche ne nous auraient pas empêchés de jouir des magnifiques ombrages du parc, et de cette atmosphère de calme, de mélancolie, de majestueuse solitude, que les violences ou les niaiseries parlementaires[411] n’ont pas réussi à supprimer. Si cette idée vous déplaît, ne vous en effrayez pas trop. Elle n’a rien de précis, de positif; c’est plutôt la vague impression d’un _vieux_ qui commence à se trouver un peu dépaysé au milieu des encombrements parisiens et du tapage des voitures...

Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, sans que rien l’eût préparé à cette nouvelle tristesse, il apprit la mort de son ami Autran, qu’il m’annonça, le jour même, en ces termes:

Mercredi matin. 7 mars 1877.

Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m’arrive qu’avec la _Gazette du Midi_, où ce malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84 ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold de Gaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai tremblé pour ce jeune homme[413] si bon, si pieux, si dévoué, dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions ensemble le _Biré_ de la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas vous avoir encore remercié de l’envoi de l’_Union de l’Ouest_ et de cet article[414] où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cette amitié est infatigable depuis près d’un quart de siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.