Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 21

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Ce que vous me dites du _Filleul de Beaumarchais_ m’a un peu étonné. Je vous avais averti que je ne prétendais faire qu’un tableau de genre, une esquisse, et non pas du tout une grande page historique et romanesque. Mes deux modèles ont été _Paul et Virginie_ et _Graziella_; or ces deux récits ne mènent pas bien loin leurs personnages. Virginie et Graziella meurent à dix-sept ans; les deux romans finissent au seuil de la jeunesse, à l’aube de la vie. Je vous avoue d’ailleurs que je me suis attaché surtout aux caractères de Geneviève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible de 1784 à 1804, personnifiaient à mes yeux quelque chose comme le chœur antique,—la pitié, l’humanité, la vérité, la justice, s’efforçant de se faire leur part dans ce chaos de passions violentes et criminelles, dans ces alternatives d’anarchie et de dictature. Si j’avais réussi, c’est là ce qui donnerait une valeur un peu plus sérieuse à cette chaste et quasi enfantine histoire...

La chaste idylle de Pierre Goudard—le _Filleul_—et de Jeanne d’Erlange a pour cadre la Révolution, la Terreur, le Directoire et le Consulat de Bonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis David disait un jour: «Si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à l’état de miniatures, pour que mes amants soient grands comme nature.» L’écrivain a ici plus de ressources que le peintre, et Pontmartin a su très habilement vaincre la difficulté. Son récit côtoie l’histoire, sans jamais y verser, sans se heurter non plus à un autre écueil, qui était également à redouter. Puisque aussi bien son idée première avait été de montrer que la Révolution a fait banqueroute, qu’elle n’a ni tenu sa promesse ni rempli ses engagements, n’était-il pas à craindre que le roman ne souffrît du voisinage de la thèse? Il n’en a rien été. L’auteur a même eu le bon goût, dans ce récit franchement royaliste, de peindre sous les couleurs les plus sympathiques le docteur Berval, qui est républicain: il est vrai qu’il l’est si peu! En revanche, le romancier ne ménage guère l’oncle de Jeanne, un _ci-devant_ pourtant, le marquis de Trévières. C’est que l’âme de son livre n’est pas l’esprit de parti, mais l’esprit de réconciliation, de justice, de concorde et de paix,—sans préjudice de l’esprit tout court, l’esprit qui ne pouvait pas ne point tenir une grande place dans un ouvrage en tête duquel figure le nom de Beaumarchais, et qui est signé: Pontmartin.

IV

Commencé aux Angles, le _Filleul de Beaumarchais_ avait été terminé à Cannes, où Pontmartin s’était rendu dès le commencement de janvier 1872, et où il avait pris gîte au _Pavillon des Jasmins_. Il eut la bonne fortune d’y rencontrer M. d’Haussonville[382] et Saint-Genest[383], du _Figaro_, qu’il ne connaissait pas encore et qui allait devenir un de ses plus chers amis. Il m’écrivait, le 28 mars: «Saint-Genest (dont le vrai nom est Bucheron, mais qui ne débite pas de fagots) est ici pour quinze jours; nous avons fraternisé dès la première séance.»

C’était le moment où M. Paul Dalloz, directeur du _Moniteur universel_, proposait de payer les cinq milliards de notre rançon au moyen d’une souscription nationale. Si l’idée était peu pratique, elle était du moins généreuse et patriotique. Pontmartin l’adopta aussitôt avec enthousiasme. Seulement, sentant bien qu’elle ne pouvait réussir parce que le chiffre était effrayant; comprenant que, pour obtenir le difficile, il ne faut pas demander l’impossible, il voulait que l’on se bornât à demander aux souscripteurs cinq cents millions, c’est-à-dire l’intérêt de la dette prussienne pendant deux ans.

Même avec cet amendement, le projet n’aboutit pas. Il en conçut un réel chagrin, dont je retrouve la trace dans une de ses lettres:

Forcé d’ajourner indéfiniment nos espérances légitimistes, m’écrivait-il le 13 mars 1872, je m’étais un moment rabattu sur la souscription nationale pour la délivrance du territoire. Cette noble idée m’avait passionné, bien moins à cause du résultat matériel, qui ne pouvait, hélas! qu’être incomplet, que parce que j’y voyais une revanche morale, une réhabilitation, un moyen de diriger vers une œuvre commune et indiscutable des milliers de volontés et d’intelligences, divisées sur tous les autres points. Inscrits sur les mêmes listes, associés à la même entreprise, nous ne pouvions plus nous haïr. Le peuple, voyant les riches se saigner aux quatre veines et le protéger, par ces nouveaux sacrifices, contre les chances d’une nouvelle invasion, y aurait perdu ou adouci quelques-unes de ses préventions et de ses haines. Que fallait-il, après tout, pour arriver à ce chiffre de 500 millions, qui eût paru suffisant aux plus pessimistes? 14 francs par habitant. En distribuant cet impôt volontaire sur un espace de dix-huit mois, c’est-à-dire de 550 jours environ, il eût suffi que les pauvres donnassent un sou par semaine, les familles aisées 25 centimes, et que les riches, les grands propriétaires, les grands industriels, les grandes compagnies eussent assez de patriotisme pour se charger du reste. Ce n’était ni impossible, ni même difficile. J’ai exposé tous ces calculs dans une réunion de la Colonie française au Cercle de Cannes, et ils ont paru limpides. Mais notre gouvernement de Gérontes parlementaires, de Mathusalem d’opposition dynastique, ne comprend et n’aime rien de ce qui touche à la grandeur morale, à l’esprit de sacrifice. Il ne nous a pas même fait l’aumône d’une neutralité silencieuse, et maintenant, il faut renoncer à cette illusion—comme à toutes les autres...

Ses mécomptes et ses tristesses avivaient de plus en plus ses sentiments chrétiens, sa foi religieuse. A la veille des fêtes de Pâques, le 28 mars, il m’écrit:

...La Semaine sainte! que de devoirs elle m’impose, que de sentiments elle réveille, en cette lugubre et sinistre année 1872, où je suis seul, un pied dans la tombe, séparé par la mort de ma pauvre femme que j’avais cru destinée à me survivre un quart de siècle, séparé par l’absence de mon fils qui est à Rome! Comment, pendant ces jours de deuil, assombris par d’autres deuils, ne pas s’absorber dans des pensées de douleurs, de soumission et de piété, quand Dieu nous frappe, quand les hommes nous menacent, quand les événements les plus terribles semblent n’être que le prélude de calamités plus effroyables encore!...

Dans cette lettre du 28 mars, répondant à ce que je lui avais écrit de M. de Falloux, de la sagesse de ses vues, de l’habileté de sa politique, Pontmartin ajoutait:

Tout ce que vous me dites dans votre lettre est d’une grande justesse; oui, Dieu nous châtie, mais méritons-nous qu’il nous épargne? Les chefs nous manquent; mais sommes-nous dignes d’en avoir? L’esprit de parti, l’envie, la haine, notre manie d’opposition épigrammatique et frondeuse, n’ont-ils pas tour à tour appliqué leurs dissolvants aux gouvernements, aux hommes d’État, à toutes les garanties d’autorité matérielle et morale? Personne n’admire plus que moi M. de Falloux. Il est, depuis la mort de Berryer, le représentant le plus élevé, le plus éloquent, le plus pur, le plus parfait des idées qui auraient pu nous sauver, et il possède en surcroît une sagesse, un esprit de conduite, une régularité de mœurs et d’habitudes que Berryer n’avait jamais eus. L’a-t-on assez calomnié! assez déchiré! Et moi-même, en un jour de folie bohémienne, ne l’ai-je pas bêtement égratigné; pourquoi? pour le plus misérable de tous les motifs; parce que, lors de son ministère, je l’avais trouvé ou avais cru le trouver trop froid, quand je lui adressais quelque demande!

Le 6 avril 1872, il quitta Cannes, où il avait fait un séjour de trois mois. La veille de son départ, il écrit à M. Jules Claretie:

Je quitte demain Cannes la pluvieuse, où habitent beaucoup d’Anglaises, entre autres Miss-tification. Figurez-vous, en trois petits mois, 49 grandes journées de pluie et d’innombrables rafales de vent d’Est. Aussi ma santé qui n’était que mauvaise est-elle devenue détestable. J’espère pourtant avoir la force et le courage de partir le 17 ou le 18 pour Paris, où je dois rendre compte du Salon dans l’_Univers illustré_. Jugez de mon empressement à aller me jeter dans vos bras. Hélas! quel abîme entre nos dernières causeries de mai 1870, et ce serrement de mains et de cœur... Aimons la France, mon cher ami, aimons-la avec une passion qui nous soutienne, nous réconcilie et nous console. Aimons-la une fois pour elle-même, dix fois pour ses fautes, cent fois pour ses malheurs. Unissons-nous dans cet amour, comme des enfants qui se seraient disputés pour des vétilles et qui s’embrasseraient en regardant leur mère en pleurs.

V

Le _Filleul de Beaumarchais_ parut en volume le 9 avril, et Pontmartin en consacra le produit à l’_Œuvre du Sou des chaumières_. Il avait dû, d’ailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, où il n’arriva lui-même que le 8 mai. Comme il n’avait plus son appartement de l’avenue Trudaine, il logea hôtel Byron, 20, rue Laffitte[384]. J’eus le plaisir d’y passer quelques semaines avec lui; nous prenions d’ordinaire nos repas, à l’angle de la rue Favart et de la place de l’Opéra-Comique, chez des restaurateurs qui s’appelaient, je crois, Édouard et Félix, et dont l’établissement était parfaitement français, quoiqu’il s’intitulât «Taverne de Londres». Là se rencontraient, presque tous les soirs, avec Pontmartin, des journalistes, des hommes de lettres et des artistes, Xavier Aubryet, Albéric Second, Alphonse Royer, Robert Mitchell, Mario Uchard, Nuitter, Mermet, Vaucorbeil. La vie d’hôtel et la vie de restaurant ne sont guère propices au travail, surtout lorsque l’on a soixante ans bien sonnés. Pontmartin pourtant trouvait moyen de travailler comme par le passé. «Je ne puis, disait-il, renoncer au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vie que le pain que je mange et l’air que je respire.»

Dès son arrivée, il avait repris à la _Gazette de France_ sa collaboration hebdomadaire, suspendue depuis le 12 août 1870. Son article de rentrée parut le 15 mai 1872, avec ce titre: _Notre conversion_[385]. En même temps, il faisait, à l’_Univers illustré_, le compte rendu du _Salon_, auquel il ne consacra pas moins de neuf articles. Il fera encore chez Michel Lévy les _Salons_ de 1873 et de 1874. Son dernier _Salon_, celui de 1878, paraîtra dans le _Correspondant_.

Littérature et beaux-arts sont bien loin, du reste, à ce moment, de l’absorber tout entier. L’avenir de la France, les périls qu’elle traverse, les calamités qui la menacent, voilà sa grande, presque son unique préoccupation; elle n’est absente d’aucun de ses feuilletons de la _Gazette_; elle le suit même au _Salon_, elle tient surtout une large place dans ses lettres. A de certaines heures, le découragement le gagne. Il m’écrit par exemple, le 15 juin 1872, après mon retour en Bretagne:

...A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des naufragés, à des nageurs qui, d’une part, verraient s’éloigner de plus en plus le rivage ou le port, et, de l’autre, sentiraient la vague grossir, monter, d’abord sur leurs épaules, puis sur leurs têtes. Les quelques députés que j’ai vus depuis dimanche assurent que M. Thiers paraît enchanté des dernières élections[386]. Ah! si nous n’étions tous dans la poêle à frire, comme je rirais le jour où cette miniature, cette contrefaçon de grand homme, ce Cromwell de Lilliput, ce Washington de buvette parlementaire sera avalé, d’une bouchée, par l’ogre démagogique! Vous pouvez aisément vous figurer, mon cher ami, ce que devient dans tout cela cette malheureuse littérature...

Le 12 juillet, il revenait aux Angles, juste à temps pour y recevoir, comme un dernier écho de Paris, l’étrange livre de Dumas fils, _l’Homme-Femme_, qui lui inspira aussitôt un très bel article[387], sans préjudice de cette vigoureuse page, que je détache de sa lettre du 21 juillet:

...C’est un mélange effroyable et incroyable d’aspirations chrétiennes et de malpropretés réalistes; l’Évangile annoté par le D^r Ricord, la pathologie expliquant le catéchisme, une goutte d’eau bénite dans une cuvette d’eau de lavande, Vénus et Lucine fraternisant avec sainte Anne et sainte Élisabeth. Si l’auteur a spéculé sur ce contraste pour avoir un grand succès de vente, il doit être content; mais quoi de plus triste et quel douloureux indice! Au fait, dans un temps et dans un pays qui falsifient tout, pourquoi l’auteur du _Demi-Monde_ ne serait-il pas un père de l’Église et un prophète? S’il faut faire de la politique tarée pour être accepté comme grand citoyen et grand patriote, pourquoi serait-il défendu de passer par la littérature tarée pour arriver au rôle d’apôtre? M. Gambetta, grand homme de guerre et Washington de l’avenir; M. Hugo, poète national; M. Dumas, prédicateur d’une régénération sociale; M. de X., défenseur du trône et de l’autel, tout cela se tient, se ressemble, et, quoique peu enclin à la politique du surnaturel, je commence à comprendre qu’une société favorable à de tels mensonges ne doit pas être modifiée par un expédient, améliorée par une transaction, mais transformée par un coup de foudre. On ne corrige pas un tonneau de vin sophistiqué en y versant une bouteille de médoc ou de chambertin, mais en vidant tout le tonneau. Adieu, mon cher ami; je tâcherai, sans préjudice de notre correspondance, de vous donner, chaque samedi, de mes nouvelles par la _Gazette de France_. Mes appréhensions, mes angoisses ne font que redoubler en moi la conviction que nous devons lutter jusqu’au bout, donner l’exemple du travail à bien des paresseux démocratiques et communards qui nous accusent d’être oisifs. Sous ce rapport, nos désastres m’ont rendu service—hélas! un service acheté bien cher.—Car, je dois vous l’avouer, trois mois avant la chute de l’Empire, je me voyais ou je me croyais au bout de mon rouleau de papier; énorme rouleau dont vous connaissez la première feuille sous forme de vers latins ou de version grecque (1826) et dont la plus récente (20 juillet 1872) s’achemine vers la rue Coq-Héron. Total, 46 ans, qui ont consommé deux Royautés, deux Républiques, un Empire et plus d’argent qu’il n’en faudrait pour que tous les Français missent au pot, non pas la poule, mais le faisan doré.

L’automne de 1872 fut marqué pour Pontmartin par une heureuse rencontre. Le 3 octobre, il était à la villa de Barbentane[388], chez le marquis Léon de Robin-Barbentane. Frédéric Mistral s’y trouvait en même temps que lui. A table, le chantre de _Mireille_ porta un toast en vers, recueilli depuis dans les _Iles d’Or_, et dont voici la traduction:

ENTRE VOISINS

Pour faire bien ce qui est dû—comme au temps de la reine Jeanne—et de René le roi féal—aux nobles dames du château—je bois ce vin de Barbentane.

Je bois ensuite au marquis d’Andigné[389]—qui, dans la guerre âpre et farouche—lorsque s’éteignait toute gloire—sous le feu des canonniers,—lui, se ramassait une couronne.

Puis à Monsieur de Pontmartin—je porte un toast à coupe rase,—car il est le roi de ce festin,—et dans ses livres diamantés—sa plume d’or vaut une épée[390].

_Entre voisins!..._ A peine Pontmartin était-il revenu de Barbentane, que son _voisin_ le Rhône lui faisait la politesse de venir jusqu’au seuil de sa porte. Après quatre mois de sécheresse, on avait eu, depuis le 1^{er} octobre, pendant plus de quinze jours, des pluies continuelles et torrentielles. On put craindre un moment une inondation plus terrible que celles de 1840 et 1856. Pontmartin dut faire transporter au premier étage de sa maison tout son mobilier du rez-de-chaussée. Il en résulta, dans ses habitudes, durant quelques semaines, un bouleversement complet, et un vrai serrement de cœur, en face de cette plaine fertile, changée en un lac gigantesque.

Chose singulière, c’est au milieu de ces bouleversements et de ces ennuis qu’il a écrit quelques-uns de ses plus jolis articles, ces _Fantaisies et Variations sur le temps présent_[391], qu’il a placées sous le couvert de _M. Bourgarel, ancien magistrat_, et au milieu desquelles s’épanouit ce petit chef-d’œuvre d’_humour_ et d’ironie, _M. Gambetta, membre de l’Académie française_[392].

VI

Ce fut seulement le 12 mars 1873, après un séjour de huit mois à la campagne, qu’il revint à Paris. Il prit, cette fois, un appartement rue de Rivoli, 172, au Pavillon de Rohan. Ce quartier lui convenait mieux que le boulevard des Italiens, trop brillant, trop bruyant et trop jeune pour son âge et pour ses goûts.

Le 5 avril, le _Gaulois_ annonça qu’il publierait, chaque semaine, deux articles de l’auteur des _Samedis_. Pensant bien que cette collaboration à une feuille bonapartiste me causerait quelque surprise et quelque contrariété, Pontmartin m’écrivit le jour même:

Vous verrez dans le _Gaulois_ de ce matin l’annonce d’une collaboration qui vous surprendra. Voici l’explication pour mes vrais amis. En quittant les Angles, j’ai pu me convaincre que, grâce à nos quatre inondations,—il y en a eu une cinquième le 16,—la récolte de cette année serait à peu près nulle; sans compter les dégâts et les réparations urgentes. User de mon droit strict, c’est-à-dire obliger à me payer des gens qui ne récoltent rien, ce n’est nullement dans mes habitudes, et j’ajoute qu’au milieu de notre _mal’aria_ républicaine et méridionale, ce serait très impolitique, si ce n’était très peu charitable. Or, M. Edmond Tarbé[393], gracieux et élégant _gentleman_, m’a offert un prix si nouveau pour moi, tellement hors de proportion avec mes honoraires habituels, que je n’ai pas cru devoir refuser. J’essaierai de faire, dans le _Gaulois_, quelque chose d’intermédiaire entre le _premier-Paris_ et la Causerie littéraire; une variante des _Lettres d’un intercepté_ sous une forme plus parisienne; je garde le droit d’y rester, si je veux, absolument légitimiste; mais, à tort ou à raison, je crois que nous touchons à une phase où il sera plus utile de démarquer le drapeau de la défense sociale contre les radicaux dont la victoire approche. Le comte de Chambord,—et c’est, j’en suis sur, l’opinion de M. de Falloux et la vôtre,—s’est arrangé de façon à simplifier notre tâche. Réfugié dans le surnaturel, dans le sentiment d’une mission providentielle qu’il croit être appelé à remplir tôt ou tard, il ne nous laisse plus d’autre champ de bataille que celui où peuvent s’unir tous les défenseurs de l’ordre, de la religion, des grandes vérités sociales et morales, pour conjurer le péril urgent et combattre l’ennemi commun. Sous ce rapport, le _Gaulois_, qui tire à 25000 exemplaires et qui espère avoir, vers la fin du mois, 10000 abonnés de plus, m’est plus favorable que la _Gazette de France_...

Il n’abandonnait point, du reste, la _Gazette_, où ses _Samedis_ ne subirent aucune interruption.

Les chroniques de Pontmartin au _Gaulois_ parurent du 9 avril au 24 juillet 1873. Elles sont au nombre de vingt-trois. En voici les titres: _La Première hirondelle_;—_Pilote habile_;—_Le Plat du jour_;—_Le Second Favre_;—_Héloïse et Abélard_;—_Le Rouge et le Jaune_, ballade parisienne;—_Le Secret des monarchistes_;—_Les Termites_;—_Leur Modération_;—_La Revanche_;—_La Vraie recette_;—_La Confession d’un... moine italien_;—_Les Hommes nécessaires_;—_Hé! donc?_—_Les Vieilles lunes_;—_Libérateur du territoire_;—_La Rosière de Draguignan_, saynète;—_Qui veut la fin veut les moyens_;—_Ce qu’ils auraient fait, ce que vous faites_;—_Le Pour et le Contre_;—_La Première du ROI S’AMUSE_;—_Lettre d’Usbek à son ami Rustan, à Téhéran_;—_Les Pèlerinages_.

De ces vingt-trois chroniques, cinq seulement ont été reproduites par Pontmartin dans ses _Nouveaux Samedis_[394]. Ce sont celles qui ont pour titres: _Pilote habile_, _le Plat du jour_, _leur Modération_, _la Confession d’un... moine italien_, _Qui veut la fin veut les moyens_. S’il eût réuni en un volume spécial ces pages railleuses, fantaisistes, humoristiques, ce volume eût été l’un de ses meilleurs. Les maîtres du genre, Prévost-Paradol, Arthur de Boissieu, J.-J. Weiss, n’ont peut-être jamais fait une campagne aussi brillante.

Au mois d’avril, précisément à l’heure où il commençait sa campagne du _Gaulois_, Pontmartin avait publié un volume de nouvelles, _la Mandarine_. La Mandarine, ce n’est pas ici cette espèce d’orange qui nous est primitivement venue de Malte; c’est la femme du mandarin. Rousseau demande quelque part à son lecteur ce qu’il ferait dans le cas où il pourrait s’enrichir en tuant en Chine, par sa seule volonté et sans bouger de Paris, un vieux mandarin. Sur ce thème, Pontmartin a brodé un petit roman d’une invention originale et d’une singulière vérité d’observation. Il nous a conté comment, dans un instant plus rapide que l’éclair—le temps qu’il faut pour avoir une mauvaise pensée—l’honnête et malheureux Albéric de Sernhac avait tué sa mandarine.

Cet ingénieux et dramatique récit[395] forme la pièce principale du volume, que complètent d’autres nouvelles, _Françoise_, _Un Trait de lumière_, _Cent jours à Cannes_, _les Deux talismans_ et _Une Cure merveilleuse_.

* * * * *

L’Assemblée nationale s’était séparée le 8 avril 1873 pour ne reprendre ses séances que le 19 mai. Le 27 avril, l’ex-instituteur Barodet, le maire révoqué de Lyon, fut nommé député de Paris, battant de 40,000 voix M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Cette élection démagogique était le coup de cloche qui annonçait la chute prochaine de M. Thiers. J’avais quelque désir d’assister de près à l’événement. Mes amis de Versailles m’engageaient à venir à Paris. Pontmartin me mandait qu’il m’avait trouvé au Pavillon de Rohan une chambre pas chère. Le 18 mai, je me décidai à l’aller rejoindre, et nous passâmes ensemble une dizaine de jours, dont le souvenir m’est resté très présent.

Je trouvai Pontmartin dans une véritable fièvre de travail. Il écrivait quatre grands articles par semaine, une Causerie du samedi à la _Gazette_, deux _premiers-Paris littéraires_ au _Gaulois_ et une _Revue du Salon_ à l’_Univers illustré_. Joignez à cela une correspondance active, force visites, déjeuners fréquents à Passy chez Saint-Genest ou chez Cuvillier-Fleury, soirées passées tour à tour chez Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous aurez une idée de l’activité de ce sexagénaire qui se disait toujours mourant, rendu, fini! Il composait en général ses articles le matin en se promenant dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, alors à peu près désertes. L’article une fois _fait_, et quand il ne restait plus qu’à l’écrire, il l’écrivait de sa petite écriture fine et nette, sans ratures et sans retouches. Si, à ce moment-là, j’entrais dans sa chambre, et si je voulais prendre un livre ou une Revue: «Pourquoi lisez-vous? disait-il; causons plutôt comme si de rien n’était. Ce n’est rien du tout que mon article.» Et ce rien du tout, qu’il jetait sur le papier tout en causant, c’était quelquefois une page exquise, un morceau achevé, un chapitre fait de main d’ouvrier.

Le 21 mai, j’étais à Versailles, Pontmartin n’avait pu m’accompagner, ayant à faire ce jour-là, pour la _Gazette de France_, un article sur les _Sonnets capricieux_, de Joseph Autran. «J’entreprends, disait-il, aujourd’hui mercredi, 21 mai, j’entreprends d’écrire une page à propos de ce livre, sans être bien sûr que mes écritures ne se heurteront pas en chemin à une révolution ou à un coup d’Etat[396].»

L’article parut le samedi 24 mai, à cinq heures du soir, au moment où l’Assemblée nationale, en retard de deux ans, renversait M. Thiers.