Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 20

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Lors de la formation du ministère Ollivier, M. Eugène Chevandier de Valdrôme, député de la Meurthe et l’un des chefs du tiers-parti libéral, avait reçu le portefeuille de l’Intérieur. Pontmartin était lié de longue date avec le frère du ministre, Paul Chevandier de Valdrôme, peintre de talent, qui aurait peut-être été un grand artiste, un paysagiste de premier ordre, si les entraînements de la vie mondaine ne l’avaient trop souvent éloigné de son bel atelier de la rue de la Tour-d’Auvergne. Plus d’une fois, dans ses _Salons_ de la _Mode_ et de l’_Univers illustré_, il avait signalé à ses lecteurs, en termes particulièrement élogieux, les tableaux de son ami. Paul Chevandier avait une dette à payer. Sans en rien dire à Pontmartin, il demanda pour lui à son frère le ruban de chevalier. Le ministre n’éleva aucune objection. Pontmartin sans doute était un homme des _anciens partis_; c’était un adversaire, mais un adversaire courtois; souvent même il avait dénoncé le ridicule de la petite guerre d’allusions et d’épigrammes que ses amis de l’Académie faisaient à l’Empereur. Du côté de M. Émile Ollivier, qui prisait très haut le talent de l’auteur des _Samedis_, les choses allèrent toutes seules; il se montra plus favorable encore que son collègue de l’Intérieur. L’affaire une fois décidée, restait à obtenir l’adhésion du principal intéressé. Paul Chevandier, dans les derniers jours de juin, donna un dîner où son frère Eugène et Armand de Pontmartin se trouvaient tous les deux. Au dessert, le peintre dit au critique: «Pourquoi ne portez-vous jamais votre ruban rouge?—Mais je ne l’ai pas.—Impossible!—C’est pourtant vrai.» Alors le ministre, qui jusque-là n’avait rien dit, prit la parole et déclara que si M. de Pontmartin s’engageait à ne pas refuser, lui-même se chargeait de mener l’affaire à bonne fin, sans que l’écrivain eût à faire la moindre démarche. Était-il possible de répondre par un refus à une offre faite de si bonne grâce? Pontmartin promit de ne pas se montrer intransigeant. Quelques jours après, il quittait Paris, pour apprendre bientôt la déclaration de guerre, nos premières défaites et la chute du ministère Ollivier[369]. Absorbé par ses angoisses patriotiques, il avait complètement oublié sa rencontre avec le malheureux ministre de l’Intérieur et le double engagement qui s’en était suivi, quand, le dimanche 14 août, au moment de se rendre à la messe, il reçut une grande enveloppe cachetée de rouge: c’était un brevet de chevalier de la Légion d’honneur, daté du 9 août 1870, signé par l’Impératrice-Régente Eugénie, et contresigné par le ministre des Lettres, Sciences et Beaux-Arts, Maurice Richard. Cette nomination qui, dans un autre moment, l’eût sans doute réjoui, lui causa plus de tristesse que de joie: elle coïncidait avec le deuil de notre armée; elle lui arrivait entre Reichshoffen et Sedan!

CHAPITRE XIII

LES LETTRES D’UN INTERCEPTÉ.—LE RADEAU DE LA MÉDUSE.—LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS.—LA MANDARINE.

(1870-1873)

La _Gazette de Nîmes_ et les _Lettres d’un intercepté_. M. Gambetta. La _Journée d’un Proconsul_.—Cent jours à Cannes. La _Décentralisation_ et le _Radeau de la Méduse_.—Mort de M^{me} de Pontmartin. Le _Filleul de Beaumarchais_. Un mot de Louis David.—Le comte d’Haussonville et Saint-Genest. Un Bûcheron qui ne débite pas de fagots. La souscription nationale pour la libération du territoire. Projet de Pontmartin. Le comte de Falloux.—Hôtel Byron, rue Laffitte. La Taverne de Londres. M. Thiers. L’_Homme-Femme_ de Dumas fils. Au château de Barbentane. Le toast de Mistral. _Entre voisins._ L’inondation du Rhône en 1872.—Au Pavillon de Rohan. Une campagne au _Gaulois_. La _Mandarine_. Le 24 mai 1873, Si le Roi n’avait rien dit!

I

Après son article du 12 août, Pontmartin cessa ses envois à la _Gazette de France_. Continuer à écrire, comme autrefois en pleine paix, une Causerie littéraire, il n’y fallait pas songer. Les Prussiens, d’ailleurs, allaient se charger de trancher eux-mêmes la question. Ils investissaient Paris, et entre la rue Coq-Héron et les Angles toute communication devenait impossible. Il écrira cependant; il publiera dans un journal du Midi, _la Gazette de Nîmes_, des articles où il essaiera une espèce de terme moyen entre le _premier-Nîmes_ et la Causerie littéraire.

Ces articles parurent sous le titre de _Lettres d’un intercepté_. Il m’en parle en ces termes dans sa lettre du 5 novembre 1870:

...On a fondé à Nîmes un journal, pour lequel on m’a demandé ma collaboration. Il m’a paru que, dans un moment comme celui-ci, l’important n’était pas de rechercher un succès littéraire, qui d’ailleurs est impossible, mais d’exprimer rapidement quelques vérités utiles. La proximité m’assurait presque le bénéfice de l’_à-propos_, et, une fois en train, j’ai écrit seize articles presque sans interruption. Comme ils sont reproduits dans un journal d’Avignon, me voilà finissant par où j’ai commencé, et redevenant, après plus d’un quart de siècle, journaliste du Gard et de Vaucluse.

Les _Lettres d’un intercepté_ sont au nombre de vingt-six; elles vont du 29 septembre au 23 décembre 1870.

Pontmartin les écrivait en plein _pays rouge_, dans ces départements du Midi où l’on menaçait—de loin—les Prussiens, et où l’on faisait—sur place—la guerre aux moines et aux prêtres, au Pape et à l’Église. Sous l’impression que lui causaient les scènes hideuses d’Autun, de Lyon, de Saint-Étienne, de Toulouse, de Limoges, de Marseille, il lui est arrivé de se montrer très dur, un peu trop dur peut-être pour les hommes du 4 Septembre et en particulier pour Gambetta. Si le dictateur de Tours eut le tort, l’impardonnable tort, de mettre l’intérêt de la République au-dessus de l’intérêt de la France,—_République d’abord!_—il n’est que juste de reconnaître que son effort n’a pas été entièrement stérile, qu’il y a eu, à certaines heures, au milieu de ses _hâbleries_, un souffle de vrai patriotisme, et qu’il a su parfois, du haut de son balcon, esquisser de beaux gestes.

Ces beaux gestes, assez rares au demeurant, Pontmartin ne les a pas voulu voir. Comme George Sand[370] et Pierre Lanfrey, et avant eux, il a dénoncé sans ménagements, il a raillé, il a maudit la _dictature de l’incapacité_[371]. C’est lui qui a _attaché le grelot_ à «cette faconde d’estaminet, à cette célébrité de carton, à cet héroïsme de clinquant, à cette dictature du balcon». Son livre se pourrait appeler _l’Anti-Gambetta_. Pontmartin n’en a pas écrit de plus éloquent. Avec quelle force il s’élève, au nom de la France de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Fénelon, contre l’appel fait par le gouvernement de Tours à ce fantoche italien, dont les mains étaient rouges de sang français, _il signor Garibaldi_[372]! A côté de ces pages vengeresses, il y a des pages prophétiques, telles que la suivante, écrite le 23 novembre 1870:

Le caractère si profondément anti-chrétien de la révolution du 4 septembre est ce qui m’épouvante le plus pour l’issue de la guerre et l’avenir de mon pays. Ce pays a les reins solides. Quelle que soit l’incroyable série de ses revers, il reviendra peut-être de l’état désespéré où l’ont plongé les fautes de l’Empire, aggravées par ceux qui devaient les réparer; mais ce dont il ne se lavera jamais, c’est d’avoir laissé outrager cette chose sainte qu’on appelle la religion, sous prétexte de défendre cette chose sacrée qu’on nomme la patrie; c’est d’avoir permis qu’un vieux forban, justement exécré de tous les catholiques, à la tête de quelques bandes de mécréants et de coupe-jarrets, nous infligeât l’immonde parodie des interventions étrangères; c’est de n’avoir pas compris que déclarer la guerre à Dieu sous l’étreinte d’un ennemi vainqueur, c’était à la fois une honte, un crime, une bêtise et un suicide.

Le vent est aux prophéties, et je suis d’autant plus tenté de risquer la mienne que, depuis quatre mois, les événements ne m’ont que trop donné raison. J’écrivais, le 1^{er} août: «Prenez garde! la _Marseillaise_ ne vous portera pas bonheur.»—Et, six jours après, les sinistres échos de Wissembourg, de Forbach et de Reichshoffen répondaient au refrain de Rouget de Lisle.—Aujourd’hui, je dis: «Prenez garde! la _guerre au bon Dieu_ vous portera malheur. Ne bravez pas Celui qui peut seul vous sauver par un miracle, vous qui n’êtes pas et qui ne faites pas des prodiges!»

Avec un écrivain tel que Pontmartin, l’esprit ne perd jamais ses droits. Vous venez de lire ces beaux chapitres: _Après Sedan_; _Si Pergama! Garibaldi_; _le Talion_; _l’Ile d’Elbe et Wilhelmshœhe_; _les Honnêtes gens_; _Que faut-il croire? la Guerre au bon Dieu_;—tournez le feuillet, et donnez-vous la fête de savourer les pages sur les _Préfets hommes de lettres_,—MM. Challemel-Lacour et Alphonse Esquiros,—et surtout la _Journée d’un Proconsul_, fragment de manuscrit trouvé par un élève de l’École des Chartes dans la bibliothèque de _Cahors_.

II

Ses angoisses patriotiques, les victoires de la Prusse, aggravées et envenimées par les victoires de la démagogie, le mauvais état de sa santé, tout se réunissait pour accabler Pontmartin.

Il dut obéir à l’ordre de son docteur, qui voulut absolument le renvoyer à Cannes. Le 7 janvier 1871, il s’y installait, à la villa des Dames de la Présentation; peu de jours après, je recevais de lui une lettre où il me disait: «Nous sommes venus nous réfugier sur cette plage, presque déserte cet hiver, comme de véritables naufragés. Je sens que je ne résisterai pas à ces cruelles épreuves. A bout de forces, atteint d’_anémie_, le cœur déchiré par les malheurs de notre chère France, ayant vu sombrer tout ce qui fait le bonheur ou, du moins, le repos du père de famille et du citoyen, je me fais à moi-même l’effet de mon propre spectre, errant sur ce littoral où je retrouve les ombres de Cousin et de Mérimée[373]...»

Il devait y rester jusqu’au 17 avril 1871, ce qui lui permettra de dire plus tard: «J’ai eu, moi aussi, mes _Cent Jours_[374].»

Au commencement de mars, les _Lettres d’un intercepté_ parurent à Lyon, chez les libraires Josserand et Pitrat. La vente avait lieu _au bénéfice des blessés et prisonniers de l’armée française_. Pontmartin écrivit, à cette occasion, au directeur du _Figaro_:

Cannes (Alpes-Maritimes), 12 mars 1871.

Mon cher chef,

La réapparition du _Figaro_, au cercle de Cannes, a été pour nous tous une joie, si toutefois ce mot est encore français. Je vois que votre journal se porte mieux que jamais: en quoi je ne lui ressemble guère. N’importe! mon indignation contre les hommes du 4 Septembre a suppléé à mes forces absentes, et il en est résulté, sous le titre de _Lettres d’un intercepté_, un volume que je vous recommande, parce que vous aimez à traduire en bonnes œuvres la popularité du _Figaro_, et que le volume se vend au bénéfice des victimes de la guerre. La succursale lyonnaise de la maison Hachette a dû, sur ma recommandation expresse, vous en adresser deux ou trois exemplaires. Je n’ajoute rien; les grandes douleurs ne doivent pas être bavardes. Je me borne à vous demander la charité pour des blessés, des prisonniers et un malade, et je suis tout à vous.

Lorsqu’il revint aux Angles, le 18 avril, sa santé ne s’était guère améliorée, mais le courage et la force morale lui étaient revenus, comme en témoigne la lettre suivante, qu’il m’écrivait le 24 mai:

Mon cher ami, je n’attendais qu’un mot de vous pour renouer au plus vite une correspondance qui aura été une des joies et une des forces de ma vie littéraire. Commençons par un bulletin sommaire de nos tristes santés. Ma femme, après avoir été, vers le 10 avril, presque à l’agonie et avoir reçu tous les sacrements, va décidément mieux, et comme ce mieux dure depuis six semaines, je crois que l’on peut se reprendre à l’espérance. Quant à moi, j’étais revenu de Cannes dès qu’il m’a été prouvé que ma femme ne pourrait pas venir m’y rejoindre et que son état inspirait des inquiétudes. Nous étions assistés, mon fils et moi, par une de mes belles-sœurs, et la malade était bien soignée et entourée. Mais cette effroyable série de désastres, d’angoies, de calamités publiques, de douleurs privées, de souffrances physiques et morales, coïncidant avec l’échéance prochaine de la _soixantième_ année, a produit en moi un effet singulier. Je suis atteint d’une _anémie_ qui n’a rien de douloureux, sauf que mes vieilles longues jambes ne peuvent plus me porter; et, en même temps, comme pour rétablir l’équilibre,—ou plutôt, hélas! achever de le rompre,—je me sens dans le cerveau, dans l’imagination, dans le cœur un redoublement d’ardeur et de vie, que j’attribue, pour une moitié, à l’excitation nerveuse, et, pour l’autre, à la grandeur même des événements. J’éprouve à la fois le besoin d’exprimer des idées que je crois vraies, et l’ardent désir de me dévouer à un idéal patriotique et monarchique. Aussi, M. Charles Garnier[375], à la suite d’un échange de lettres, m’ayant demandé ma collaboration, j’en ai immédiatement profité pour commencer, dans la _Décentralisation_, une seconde campagne, qui pourrait bien aboutir, en août, à un nouveau petit volume, si les Communards de Paris et de la province nous laissent un carré de papier et une bouffée d’air respirable. Ce qui m’attriste, c’est que, tout près de moi, un de mes meilleurs et de mes plus éloquents amis, Léopold de Gaillard, paraît avoir reçu de ces mêmes événements une impression contraire. Il m’écrivait avant-hier une lettre empreinte du plus morne découragement... Certes, à ne considérer que les apparences, la France ressemble à un malade incurable. Il faut qu’elle ait été mordue par un déma_dogue_ enragé pour remplir ses conseils municipaux d’hommes tarés, forcenés, incorrigibles, qui applaudissent tout haut ou tout bas aux crimes de la Commune; et cela au moment où cette insurrection communiste retarde la reprise des affaires, et où les Prussiens nous écrasent de leurs ruineuses exigences. Mais c’est justement le caractère surhumain des épisodes qui se succèdent depuis un an, qui m’a rendu ma force morale, et qui soutient mon courage. D’une part, il y a dans ces épisodes quelque chose de si étrange, de si gigantesque, de si _biblique_, nous avons si brusquement passé d’Horace Vernet à Martin[376], qu’à moins de se déclarer athée, on ne peut pas ne pas s’incliner devant une intervention divine qui, seule, peut tout expliquer et tout réparer. De l’autre, je me dis qu’il faut que Dieu ait ses desseins, supérieurs à la méchanceté des hommes, pour que de pauvres âmes faibles et malades comme la mienne, en proie, pendant les dernières années de l’Empire, à une sorte d’atonie, tentées presque de traiter d’illusions leurs croyances et de se laisser envahir par le doute, aient été tout à coup ravivées, fortifiées, retrempées pour la lutte par des catastrophes qui semblaient devoir, au contraire, achever de les abattre. Ceci, mon cher ami, me ramène à mes _moutons_, interceptés une seconde fois par les Prussiens de Belleville et de la Villette. Mon éditeur lyonnais, en m’annonçant la 3^e édition de mon volume, m’écrit que, contre son attente, les journaux du Midi—Nimes, Avignon, Montpellier, Marseille, etc.—ont accueilli le livre par un silence de glace, tandis qu’il a été énergiquement soutenu par les journaux de l’Ouest. Il ne m’a pas été difficile de deviner, dans ce bienveillant concours, votre amicale influence, et je vous en remercie du fond du cœur pour moi, pour Pitrat, notre ancien metteur en pages du _Correspondant_, et pour les trop nombreuses victimes de la guerre, auxquelles j’ai déjà pu donner 600 francs (j’espère que nous irons à mille, et nous y serions sans les événements de Paris)... Écrivez-moi de temps en temps, si vos travaux et vos affaires vous en laissent le loisir, et soyez sûr que le plaisir de vous lire et le soin de vous répondre compteront toujours parmi les consolations les plus douces d’un affligé qui vous aime, d’un obligé qui vous remercie, d’un malade qui se ranime pour vous serrer vigoureusement la main. Tout à vous.

Quelques jours après, le 7 juin, nouvelle lettre, mais toujours même ardeur, même résolution de combattre, avec ce qui lui restait de forces, la mauvaise littérature et l’esprit révolutionnaire:

J’ai eu hier la visite de Léopold de Gaillard, que j’ai réchauffé et rasséréné de mon mieux. Il était consterné, entre autres horreurs communardes et pétroliennes, de la mort du R. P. Captier, qui, après avoir commencé, à Arcueil, l’éducation de son fils, était devenu son ami. Mais je n’ai pas eu de peine à lui prouver que la douleur la plus légitime et la plus intense n’avait rien de commun avec le découragement et l’abandon de ce qui peut encore se tenter dans l’intérêt du vrai et du bien. Il doit partir lundi pour Paris, où il va reprendre la direction du _Correspondant_, qui reparaîtra le 25 juin. Je lui ai promis pour une des deux premières livraisons, un article où j’essaierai de profiter de mes tristes avantages et de déterminer la nouvelle situation faite à la critique par les calamités sans nom qui nous écrasent...

Après avoir rapidement esquissé le plan de l’article[377] qu’il projetait d’écrire pour le _Correspondant_, il terminait ainsi sa lettre:

...Le cadre est immense; c’est tout au plus si j’aurais la force de remplir un des coins; mais, mon cher ami, quel horizon pour un homme de trente ans, ayant le talent, la foi, le feu sacré! _Exoriare aliquis!..._ Ce qui m’afflige et m’inquiète, c’est l’attitude de la jeunesse, du moins dans nos villes du Midi. Il y a eu de braves et intrépides jeunes gens qui se sont enrôlés sous les drapeaux de Charette et sont morts héroïquement en combattant les Prussiens. Y en aura-t-il pour se roidir contre les humiliations de la Paix, s’associer à une restauration morale et sociale, travailler à une œuvre de réparation, chercher une revanche ailleurs que dans ces hasards de la guerre, qui nous ont si cruellement trahis, qui pourraient nous trahir encore? L’abominable épisode de la Commune, les nouveaux milliards qu’il nous coûte, les ruines qu’il nous laisse, retardent indéfiniment cette revanche militaire à laquelle je ne crois guère, et que je désire peu. Il ouvre, au contraire, la voie à tout homme de cœur qui recherchera les causes de nos désastres et les moyens de les réparer...

Pontmartin reprit donc sa tâche. D’avril à octobre 1871, il publia, dans la _Décentralisation_, une suite d’articles qui parurent en volume, au mois de janvier 1872, sous ce titre: _le Radeau de la Méduse_.

L’insurrection du 18 mars, l’assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, le renversement de la colonne Vendôme sous les yeux des Prussiens, les incendies de Paris, le massacre des otages: que de leçons à tirer de ces terribles événements! Pontmartin les fit ressortir avec force. _La Prusse et la Commune_, _Paris_, _Cri de détresse_, _la colonne Vendôme_, _Sommations respectueuses à l’Assemblée nationale_, autant de chapitres qu’il est impossible de relire aujourd’hui sans rendre hommage au bon sens de l’écrivain qui nous donnait de si fermes conseils, sans déplorer l’aveuglement qui nous a empêchés de les suivre.

En nous signalant toute l’étendue du mal et en nous indiquant le remède, Pontmartin n’avait eu garde de mettre en oubli le précepte du Tasse, qui recommande d’enduire de miel et de sucre les bords du vase que l’on présente au malade:

Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersi Di soave licor gli orli del vaso.

Ici, le miel et le sucre, ce sont les traits charmants et les mots heureux. Rien de plus piquant que les _Épaves académiques_, et en particulier le récit de la réception de M. Émile Ollivier,—réception qui n’a jamais eu lieu[378].—Le discours du successeur de Lamartine est, comme il convient, écrit en vers, et, naturellement, les strophes du récipiendaire rappellent les strophes du _Lac_:

Un jour, t’en souvient-il? nous gardions le silence: On n’entendait, au sein du Corps législatif, Que le bruit des couteaux qui frappaient en cadence Le pupitre plaintif...

_Se non è vero..._ Les lecteurs du nouveau _Lac_ durent se dire que rien n’était désespéré, puisque l’on pouvait trouver d’aussi bons morceaux sur le _Radeau de la Méduse_.

III

Les douleurs et les deuils se succédaient sans relâche au cours de cette horrible année 1871. En avril, M^{me} de Pontmartin avait été presque à l’agonie; puis une apparence de mieux qui avait permis à son mari de reprendre sa vieille plume. Puis une rechute, six semaines de cruelles souffrances, et la fin. M^{me} de Pontmartin était morte le 19 août, à 51 ans, conservant jusqu’au dernier moment sa pleine connaissance et son courage: pas une plainte, pas un murmure, une foi ardente, une résignation incomparable. Son âme s’était élevée depuis longtemps vers cette vie surnaturelle qui, pour les chrétiens (et M^{me} de Pontmartin était une chrétienne des anciens temps), est la vie véritable.

* * * * *

Sous la deuxième République, Pontmartin avait représenté le canton de Villeneuve-lès-Avignon au conseil général du Gard. Au mois d’octobre 1871, ses amis lui firent un devoir de poser de nouveau sa candidature. Les chances de succès étaient nulles, puisque, le 2 juillet précédent, à une élection partielle pour l’Assemblée nationale, le canton de Villeneuve avait donné 400 voix de majorité aux candidats démagogiques. Il accepta sans enthousiasme, fit bravement campagne et obtint un demi-succès: le dimanche 8 octobre, la majorité ultra-républicaine du 2 juillet se trouva diminuée des trois quarts. Il n’en était pas moins battu, et, quelques jours après, il m’écrivait: «J’ai été, je l’avoue, navré de cet échec, non pas pour moi—j’y gagne de pouvoir rendre à la littérature un temps que m’auraient pris les attributions singulièrement agrandies du conseil général—mais pour ce pays que j’aime malgré ses ingratitudes et ses folies[379].»

Les électeurs lui faisaient des loisirs; il en profita pour réaliser enfin un projet longtemps caressé, pour écrire ce _Filleul de Beaumarchais_, auquel il songeait depuis le 2 décembre 1851 et qui avait dû s’appeler d’abord _les Mémoires de Figaro_[380]. Il m’écrivait, le 6 novembre 1871: «Je commence ce soir»;—et, un mois plus tard, le 5 décembre: «En attendant, je me console avec le _Filleul de Beaumarchais_, dont la première partie sera expédiée aujourd’hui même au _Correspondant_[381]. J’ai fini par me passionner pour mon sujet au point de ne plus pouvoir songer à autre chose, et j’ai écrit à la _Gazette de France_ que décidément je ne reprendrais mes articles qu’après le jour de l’an. Pourtant, mon cher ami, ne vous figurez pas que je vous prépare un récit de longue haleine, une page d’histoire; ce sera tout au plus un tableau de genre. Le colosse rêvé en 1852 s’est réduit peu à peu à des proportions de statuette...»

Né le 27 avril 1784, le soir même de la première représentation du _Mariage de Figaro_, le héros du roman, dans la donnée primitive, était tué, le 4 ou le 5 décembre 1851, au cours de cette émeute plus ou moins factice qui suivit le coup d’État. Entre ces deux dates, qui ne lui donnaient en somme que soixante-sept ans, il allait d’étape en étape, personnifiant une sorte de Gil Blas sérieux, aux prises avec autant de déceptions qu’il y avait eu d’illusions à son baptême.

De cette donnée première, il reste peu de chose dans le roman de 1871, lequel finit en 1809, ou plutôt dès 1804. J’étais, pour ma part, quelque peu déçu: je ne le cachai pas à Pontmartin, qui me répondit le 19 janvier 1872: