Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 19
L’auteur des _Causeries littéraires_ était aux Angles. Piqué au jeu par ce gracieux souvenir, il lut _Séraphine_ et improvisa en quelques jours une réplique, qui n’était rien moins elle-même qu’une petite comédie en deux actes et un prologue. Elle parut aussitôt dans _Paris-Journal_ sous le titre de _la Revanche de Séraphine_.
Dans sa lettre d’envoi à Henri de Pène, Pontmartin disait:
..._Séraphine_ m’a paru, comme à la plupart de ses juges, plus dramatique que juste, plus intéressante qu’impartiale. La véritable question demeure intacte: Sardou ne l’a pas vue, ou il l’a redoutée.
Il n’y a, selon moi, que deux manières de traiter ce sujet, si actuel, de la _Dévote_: ou le léger croquis à la plume qui nous montre une femme à la fois catholique et mondaine, allant le matin à l’église, le soir au bal ou au spectacle, se passionnant pour le prédicateur à la mode et inventant de bonnes œuvres pour le plaisir d’organiser une fête, où elle inaugure une nouvelle toilette: mais on ne fera rien de mieux, en ce genre, que la _Vie parisienne_; la veine me semble épuisée, et ce n’est d’ailleurs que la surface du sujet.
Ou bien—et c’est ici que le drame pourrait prendre de plus larges proportions—la _Dévote_ vraie, sincère, émouvante et irritante tout ensemble: avec son bien et son mal, les embarras qu’elle entraîne dans la vie d’un homme d’imagination, mais aussi la sécurité qu’elle apporte au foyer d’un homme d’honneur. De là des conflits, des contrastes, des alternatives de comique et de pathétique, dont un maître tel que Victorien Sardou pourrait, je crois, tirer un grand parti.
Je me couvrirais de ridicule, mon cher ami, si je vous disais que, dans la _Revanche de Séraphine_, j’ai eu la prétention de faire ce que je viens d’indiquer. Déclarer que cette esquisse est _injouable_, ce n’est pas assez. J’ai voulu seulement répondre à votre appel, en écrivant une page de critique dialoguée, vivante, résumée en quelques personnages, ou mieux encore, comme dirait un joueur de whist, une _invite_ à un véritable auteur dramatique—et pourquoi pas à Sardou lui-même?—pour s’emparer de mon germe d’idée et en faire une vraie pièce.
Pontmartin faisait trop bon marché de son _esquisse_. La _Revanche de Séraphine_ n’était pas si _injouable_ que cela. C’est une vraie pièce, bien conduite, émouvante par endroits, toujours spirituelle. Peut-être, s’il l’avait voulu, s’il eût récidivé, s’il s’y était appliqué sérieusement et avec suite, peut-être l’auteur des _Samedis_ aurait-il réussi au théâtre, comme il avait réussi dans le roman.
IV
Le 1^{er} mars 1869, Lamartine mourait à Passy, pauvre, oublié, dans l’ombre et le silence,—heureux pourtant, car il avait à son chevet des amis véritables, une nièce, ou plutôt une fille, digne de porter son nom, M^{me} Valentine de Lamartine, un prêtre qui allait mériter bientôt la palme du martyre, celui-là même qui avait reçu le dernier soupir de Chateaubriand, l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine. Il mourait fidèle au _Dieu de son berceau_, pressant sur ses lèvres ce _Crucifix_ qu’il avait célébré, dans ses _Méditations_, en vers impérissables.
Quatre jours après, Pontmartin me mandait ce qui suit:
Paris, vendredi 5 mars 1869.
...Je reçois à l’instant votre lettre, et je vous écris ces quelques lignes pour me reposer le cœur et l’esprit. Je viens de passer trois jours écrasants pour un homme d’âge. Lundi, à cinq heures, mon fils, en rentrant, m’annonce la mort de Lamartine. A sept, visite du directeur de l’_Illustration_, qui me demande d’urgence un Lamartine pour mardi soir; ce même mardi, à 8 heures du matin, lettre de Janicot, qui m’adjure de devancer de deux jours _ma_ semaine littéraire et de faire _mon_ Lamartine[355] pour jeudi soir. Engagement et promesse de ma part, que M. Janicot récompense immédiatement par l’envoi d’un fauteuil d’orchestre pour la première de _Faust_ à l’Opéra. Cette brillante représentation, embellie, à ma gauche, de la présence de notre Empereur, à ma droite de celle de S. M. la Reine d’Espagne; nous applaudissions encore et nous rappelions mademoiselle Nilsson[356] à une heure 1/2 du matin. Hier j’étais moulu comme si on m’avait jeté du haut de la Gemmi dans une écritoire. Mais enfin me voilà sorti de ce coup de feu et rentré dans les conditions de la vie ordinaire...
...Quant à mon petit volume[357] (qui paraît jeudi prochain), c’est lui faire beaucoup d’honneur que de publier la petite note que je vous envoie. Tout l’intérêt et peut-être tout le péril de ce volume résideront, je m’y attends, dans l’étude de 55 pages sur Berryer[358]. Je ne suis pas tout à fait rassuré de ce côté-là. L’expression d’une tendre admiration obtiendra-t elle grâce pour les restrictions et les réserves? L’hommage chaleureux à la Restauration me fera-t-il pardonner certaines nuances de désabusement mélancolique? Les anecdotes artistiques et les notes familières paraîtront-elles dignes de ce grave sujet? Je doute, et, dans le doute, je demande à mes amis de ne pas me juger avec trop de rigueur. Peut-être y a-t-il de la vanité dans mon inquiétude, et la solution de ce petit problème sera tout simplement qu’on laissera passer le volume sans y prendre garde:
Gresset se trompe, il n’est pas si coupable!
Pontmartin était coupable pourtant, et il avait raison de n’être point rassuré. Son chapitre sur Berryer est une erreur et une faute,—une faute qu’il aggravera encore quinze ans plus tard, en attendant de la réparer par un suprême et définitif hommage.
La lettre du 5 mars se terminait ainsi:
Je n’ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, avec quelle impatience j’attends les bonnes et très bonnes feuilles de votre _Victor Hugo_[359]. Votre point de vue de l’éreintement dans l’admiration me semble excellent, et soyez sûr que vous aurez bien des gens de votre côté. La mort de Lamartine, sans être tout à fait un événement (car on le savait envahi déjà par les ombres de la mort, _morte futurâ_), a cependant attendri les imaginations et les âmes, ramené les souvenirs vers des époques où nul ne lui aurait disputé le sceptre de la poésie moderne, et j’aperçois çà et là des indices, des velléités de comparaison qui laisseraient l’avantage au poète des _Harmonies_. Quant à moi, je ne dissimule pas mes préférences lamartiniennes[360]...
S’il pleura Lamartine, je crois bien qu’il n’a pas pleuré Sainte-Beuve, mort à quelques mois de là le 13 octobre 1869. Depuis longtemps déjà rien ne subsistait plus de leur ancienne amitié. Nul plus que Pontmartin ne prisait le talent de l’auteur des _Lundis_; mais il admirait Sainte-Beuve en le mésestimant. «En dehors des crises passagères, dit-il quelque part, des bourrasques et des gourmades de la vie littéraire, le sentiment dont j’ai toujours eu à me défendre à l’égard de Sainte-Beuve, ce n’est pas l’aversion, l’animosité ou le dépit; c’est, au contraire, l’irrésistible attrait qu’un homme rempli de bonnes intentions, mais faible et peccable, éprouve pour une splendide et spirituelle courtisane[361].»
Pontmartin était à deux cents lieues de Paris lorsque mourut Sainte-Beuve et que son corps, comme il l’avait demandé, fut transporté de son domicile au cimetière Mont-Parnasse, sans passer par l’église. Son article, publié dans la _Gazette de France_ dès le 17 octobre, n’était forcément qu’une première esquisse, un simple crayon; il se terminait par ces lignes:
Remarquez que j’ai fini, et que je n’ai pas dit un mot de religion. Au comble de ses vœux, sénateur, bien en cour, parvenu aux dignités et à la gloire, admis dans la plus intime familiarité des princesses, Sainte-Beuve était cruellement froissé de se sentir impopulaire; il s’est délivré du pli de rose du sybarite en embrassant la religion de l’épicurien. Il a fini par obtenir ce qui lui manquait: il est parvenu à la popularité par l’athéisme; désormais, il pouvait traverser sans crainte le Luxembourg; il aurait même pu remonter en chaire. La libre pensée est accommodante: elle permet de donner beaucoup à César, pourvu qu’on refuse tout à Dieu. N’importe! Cette mort serre le cœur: elle est effrayante et sinistre; cela _vous fait froid dans le dos_. Mais nous sommes encore trop près de ce cercueil sans consolation, de ces funérailles sans prières, de cette tombe sans espérance. Le chrétien aurait trop à dire; l’homme du monde doit se taire. A la religion du néant on ne peut opposer que le silence[362].
V
Quelques mois auparavant, en décembre 1868, M. de Villemessant avait annoncé à ses lecteurs la prochaine publication d’un roman spécialement écrit pour le _Figaro_ par MM. A. de Pontmartin et Frédéric Béchard, et qui aurait pour titre: _les Traqueurs de dot_. J’avais aussitôt écrit aux Angles pour demander ce qu’il y avait de vrai dans cette nouvelle, et Pontmartin m’avait répondu le 19 décembre:
Je regrette que vous ayez pris au sérieux ces _Traqueurs de dot_. Voici leur histoire. Au mois de septembre, Frédéric Béchard m’écrivit une lettre vraiment touchante, où il m’exprimait ses scrupules et ses remords sur ce qu’il y avait d’illusoire dans son semblant de collaboration aux _Corbeaux_, et il ajoutait que, pour s’acquitter envers moi, il me priait de consentir à une contre-partie exacte des _Corbeaux_, c’est-à-dire à un roman dont il serait l’auteur, et que je corrigerais en détail, avant qu’il le livrât aux imprimeurs. J’ai résisté, il a insisté, et nous avons fini par transiger. Il a été convenu qu’il m’enverrait le _scenario_, que je lui communiquerais mes idées, et que j’ébaucherais, à moi tout seul, la première partie (il y en aura trois). Mais surtout il avait été stipulé que mon nom ne paraîtrait pas. Malheureusement, M. de Villemessant, outre sa légèreté proverbiale, a des préventions contre le talent de Béchard, et celui-ci lui ayant demandé, comme une gracieuseté, d’insérer dans le _Figaro_ la note relative aux traductions allemande et espagnole des _Corbeaux_, il a profité de cette occasion pour commettre cette première indiscrétion, qui sera probablement suivie de quelques autres. J’ai immédiatement écrit, et on m’a promis qu’il n’y aurait plus que des indiscrétions verbales, boulevardières, et que, dans tous les cas, mon nom ne figurerait jamais au bas des feuilletons. Quant à moi, je n’ai pas moins de deux romans et de trois nouvelles dans la tête.
Les romans: _l’Épée à deux tranchants_, _l’Auberge du Vivarais_.
Je n’ai pas encore trouvé le titre des nouvelles; dès que je serai à Paris, j’en écrirai une; car ici je perds un temps énorme, et dans des conditions hébétantes. Puis je verrai si, avec cette nouvelle, et les quelques esquisses que j’ai en portefeuille, je pourrai faire mon volume, _les Miettes du pauvre_. Mais, dans tout cela, je mourrai sans avoir réalisé mon grand rêve: un livre gigantesque, une épopée intellectuelle qui se serait appelée _les Mémoires de Figaro_ et serait allée de 1784 à 1851 (coup d’État).
Six mois après cependant, le 8 juin 1869, le _Figaro_ publiait le premier chapitre des _Traqueurs de dot_, avec la double signature d’Armand de Pontmartin et de Frédéric Béchard. La veille avait paru, en tête du journal, la lettre suivante, adressée au rédacteur en chef:
Cher monsieur de Villemessant,
Voici nos _Traqueurs de dot_, vous vous étonnerez peut-être d’y trouver nos deux noms.
Lorsque nous avons publié, dans le _Figaro_, les _Corbeaux du Gévaudan_, signés d’un seul de nous, nous avons cédé, selon votre désir, au préjugé qui frappe de discrédit la collaboration. Cette fois, celui des deux auteurs qui avait gardé l’anonyme pour le premier roman était naturellement désigné pour assumer à lui seul la responsabilité du second. Mais nous avons fini par apprécier si bien les avantages du travail en commun que ces cachotteries nous ont paru puériles et que, bien loin de dissimuler notre collaboration, nous désirons l’affirmer.
Pourquoi n’en serait-il pas du roman comme du théâtre? L’essentiel, c’est qu’au fond les deux collaborateurs soient liés par la communauté absolue des idées générales. Nous comprenons que des écrivains, partant de principes contraires, n’obtiennent que des effets disparates. S’ils se trouvent placés, pour observer la société, au même point de vue, leur observation ne peut que se compléter au lieu de se contredire, et leur œuvre, en son ensemble, est forcément homogène.
Quant aux détails, la nature même du roman nous paraît la meilleure justification de ce procédé littéraire. Une fois le plan bien arrêté, le champ y reste encore assez vaste pour que l’imagination des deux conteurs puisse s’y déployer librement.
Dans les _Traqueurs de dot_, par exemple, qui transportent tour à tour le lecteur des salons les plus parisiens sur les neigeuses Cévennes, et des étroits horizons de la vie de province dans les immenses et brûlantes savanes de l’Amérique du Sud, nous ne risquions ni l’un ni l’autre, avouez-le, d’être gêné par le voisin.
Au surplus, cher monsieur, vous restez absolument libre de maintenir la combinaison primitive. Nous vous soumettons seulement notre idée, justifiée d’ailleurs par d’illustres et heureux précédents. C’est à vous de choisir et de décider.
Tout à vous,
A. DE PONTMARTIN,
FRÉDÉRIC BÉCHARD.
Pressé par Frédéric Béchard, _traqué_ par Villemessant, Pontmartin avait fini par céder. Lourde était la faute, car ce roman médiocre, ces feuilletons auxquels il avait pris une si petite part,—_quorum pars parva fuit_,—ne pouvaient que nuire à son bon renom d’écrivain et de conteur. Il le sentait mieux que personne; à peine la publication fut-elle commencée qu’il s’en désintéressa complètement. Le 27 juin, il m’écrivait de Paris:
Un mot seulement, qui vous expliquera bien des choses. Ma femme est malade depuis la fin d’avril; il n’y a jamais eu de danger, mais elle est restée dans son lit près de six semaines, et nous n’en sommes pas encore, malgré un mieux décisif, à la promenade en voiture. Il en est résulté que j’ai complètement _lâché_ les _Traqueurs_: je n’ai pas même revu le manuscrit; c’est Béchard qui a corrigé les épreuves...
Maintenant, au risque de vous trouver incrédule, je vous dirai que je désire ardemment un _fiasco_, et que jusqu’à présent circonstances extérieures, public, administration du journal et imprimeurs me servent à souhait... La collaboration, chose désastreuse en elle-même, anti-littéraire, ennemie de toute inspiration franche et personnelle, ne peut avoir de prétexte ou d’excuse que lorsqu’elle est agréable. Or, pour moi, c’est un cauchemar et un supplice.
En dépit de ces tristes _Traqueurs de dot_, ainsi laissés pour compte par Pontmartin, sa campagne de 1869 n’en avait pas moins été très brillante, puisqu’elle avait eu à son actif la _Revanche de Séraphine_, une très remarquable nouvelle, _Françoise_, publiée dans le _Correspondant_[363], le _Salon de 1869_ à l’_Univers illustré_, le tome sixième des _Nouveaux Samedis_, et les Causeries hebdomadaires de la _Gazette de France_. Au mois de juillet, ignorant que l’auteur des _Samedis_ était encore à Paris, où le retenait la santé de sa femme, Joseph Autran lui écrivait:
Est-ce aux Angles, ou à quelque port de l’Océan, est-ce à vos montagnes du Vivarais qu’il faut aller vous demander? ou plutôt n’est-ce point encore à cette avenue Trudaine où vous avez, ce me semble, poussé de plus fortes racines que vous ne pensiez? Je m’explique du reste à merveille cette recrudescence de tendresse pour Paris. Vous venez d’y faire une de ces campagnes qui sont tout un rajeunissement, et vous y avez cueilli de nouveau trop de charmants succès pour en quitter sans regret le cher théâtre. En vérité, cher ami, j’admire cette puissance de sève. Il n’y a que vous pour se renouveler ainsi de saison en saison et pour dresser une tige toujours plus haute et toujours plus verte au milieu de tant de jeunesses déjà flétries...
Autran finira pourtant par retrouver son ami et par l’attirer, cette année encore, à Pradine, dans ce charmant pays que le Luberon abrite contre le mistral et qui réunit les pittoresques beautés de la montagne aux douceurs et aux agréments de la plaine. Pontmartin y passera tout le mois de novembre, et quand il sera rentré aux Angles, Joseph Autran lui écrira:
Mon cher ami, ce n’est pas à vous de m’écrire les souvenirs que vous emportez de Pradine. C’est à moi plutôt de vous dire ceux que vous y laissez. Croyez bien qu’une grande partie du charme de notre foyer vient de ce que vous y apportez, et quand j’ai appelé ces douces journées d’automne «l’été de la Pontmartin», je pensais moins à la sérénité des jours qu’à ce rayonnement du cœur et de l’esprit qui marque votre passage. Dieu nous accorde de les renouveler souvent encore et de vieillir dans cette chère amitié qui, depuis trente ans, n’a pas eu un nuage.
VI
L’année 1870 s’inaugura par la formation du ministère Ollivier. Ce coup de théâtre était presque un coup d’État. Napoléon III biffait, _le 2 janvier_, ce qu’il avait écrit _le 2 Décembre_; il brûlait ce qu’il avait adoré, il adorait ce qu’il avait brûlé. Le nouveau ministère, en effet, avait pour mission de transformer l’Empire autoritaire en Empire libéral. Il y eut, dans le camp de l’opposition conservatrice, un applaudissement presque universel. Les hostilités s’arrêtèrent; à la guerre ouverte succéda l’armistice, prélude d’une réconciliation prochaine. M. Guizot reparut dans les salons officiels; M. Odilon Barrot présida la commission de décentralisation; le duc Albert de Broglie accepta d’entrer dans la commission de l’enseignement supérieur, où figurait également l’_irréconciliable_ Léopold de Gaillard. Encore quelques semaines, et Prévost-Paradol deviendra ministre de France aux États-Unis, pendant que M. Émile Ollivier sera appelé par l’Académie française à l’honneur de remplacer Lamartine: MM. Thiers et de Falloux se chargeront d’aller annoncer à l’heureux élu le vote presque unanime de l’illustre Compagnie[364]. Pontmartin fut moins prompt à l’enthousiasme. Même au plus beau moment de cette _lune de miel_, il ne pouvait se défendre de répéter:
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Le 25 février 1870, il m’écrivait des Angles:
...Je suis agacé de voir les choses tourner de façon à rassurer peut-être l’égoïsme bourgeois, mais à frapper de prescription indéfinie nos principes et nos espérances. L’Empire libéral, c’est un pommier produisant des pêches; c’est Guillot le sycophante ou le loup devenu berger. Ce n’est pas en greffant ainsi la liberté sur le despotisme, l’économie sur la dilapidation, la justice sur l’arbitraire, l’honnêteté sur la rouerie, que l’on refait l’esprit public, le sens moral d’un peuple, ou, pour tout dire en un mot, son âme...
Il avait du reste, à ce moment, de nombreux sujets de tristesse. De cette même lettre du 25 février, je détache ces lignes:
Je lutte, depuis un certain temps, contre une _jettatura_ que tout le corail napolitain ne réussirait pas à conjurer. Tombée malade au mois de mai, ma femme commençait à peine à se remettre lorsque j’ai été repris par cette gastralgie nerveuse qui m’a déjà fait de si fréquentes et de si désagréables visites. Plus d’appétit, plus de sommeil surtout. C’est comme un voile grisâtre, une brume de novembre répandue sur ma pauvre imagination et, tant que ma femme n’est pas tout à fait rétablie, nous ne pouvons pas songer à retourner à Paris, où il paraît que l’on n’échappe à la glace et à la neige que pour maudire le dégel, la boue et M. Chevreau[365]...
Le 1^{er} mars, il conduisit sa femme à Cannes et l’y laissa avec son fils, pendant que lui-même revenait à Paris, comptant n’y rester que quelques jours, le temps seulement de donner congé à son propriétaire de l’avenue Trudaine et de publier le septième volume des _Nouveaux Samedis_. Les nouvelles de Cannes étant devenues meilleures, il prolongea son séjour de quelques semaines jusqu’au milieu de juin, et, comme l’année précédente, il fit le _Salon_ à l’_Univers illustré_. Il se disposait à retourner aux Angles, quand il rencontra, un soir, à l’Opéra, Prévost-Paradol, lui-même à la veille de partir pour Washington. Comme il regagnait sa place, Paradol l’arrêta amicalement au passage et lui dit: «Si votre modestie vous empêche de songer à la succession de M. Villemain[366], nous sommes menacés de perdre bientôt un autre de nos collègues, le pauvre Prosper Mérimée[367]...» L’ouverture qui commençait interrompit celle que l’auteur de la _France nouvelle_ allait lui faire.
Un mois plus tard, la guerre éclatait. Pontmartin était aux Angles. Il n’eut pas un instant d’illusion; dès la première heure, il comprit l’immensité du péril. Tandis que les patriotes ou les dilettantes de la capitale, bien installés dans leur fauteuil d’orchestre, applaudissaient Faure ou M^{me} Marie Sass chantant la _Marseillaise_, il disait aux Parisiens, aux ministres, aux généraux, à l’Empereur lui-même: «Prenez garde, la _Marseillaise_ ne vous portera pas bonheur!» Et peu de jours après, au lendemain de nos premiers désastres, il ajoutait: «Des invités de Compiègne, des familiers du Palais-Royal ont ouvert bravement le feu en attaquant les dieux et les demi-dieux de l’Olympe officiel. Nous qui sommes constamment restés à l’écart, loin des grandeurs et des flatteries de ce monde, nous serons plus respectueux et plus humbles. Selon nous, si la fortune a paru d’abord infidèle à nos armes, la faute n’en est ni au _chef suprême_, ni au major-général, ni au Grouchy de 1870, ni au précepteur dans l’embarras. Le vrai coupable, ou, pour parler plus exactement, le véritable _jettatore_, c’est Rouget de Lisle; c’est l’hymne néfaste, trop connu sous le nom de _Marseillaise_.» L’article se terminait ainsi: «M. Émile Ollivier s’est écrié, du haut de la tribune: ‘Le plébiscite[368] est la revanche de Sadowa!’» Non: le plébiscite a été le prologue de Wissembourg, de Wœrth et de Forbach, ou, pour parler la langue des joueurs, cette campagne de Prusse en France est le _paroli_, le _banco_ du plébiscite.—«Sire, répondait Michaud à Charles X qui lui reprochait son mutisme à la tribune, j’ai dit trois mots; ils m’ont coûté trois mille francs: je ne suis pas assez riche pour continuer.» La France n’a dit qu’un monosyllabe, et il lui a coûté beaucoup plus cher.
Ces lignes paraissaient dans la _Gazette de France_ du 12 août. Deux jours après, Pontmartin recevait un pli officiel lui annonçant qu’il était nommé chevalier de la Légion d’honneur.
Voici ce qui s’était passé: