Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 18
Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari n’était pas coupable, s’avança devant le siège des magistrats, et, la main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria:
«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame veuve Boyer.»
...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y entrèrent et s’y renfermèrent.
Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime, Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.
Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain, elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes. Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de la société.
L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et d’honneur!...
Joucas n’est pas loin d’Avignon, et Pontmartin, dans sa jeunesse, avait entendu raconter bien souvent les péripéties de ce drame étrange, tous les détails de cette enquête de porte en porte, poursuivie pendant sept ans par une héroïque villageoise, ces nuits sans sommeil employées à épier les coupables, cette maison isolée, cette croisée entr’ouverte, ce treillage en fer. A ces détails romanesques, mais d’une stricte vérité, l’imagination ou la tradition populaire avait ajouté un détail plus extraordinaire encore que tout le reste, dont M. Saint-Marc Girardin n’avait pas parlé, et qui eût été cependant à sa place à l’Académie, puisqu’il était renouvelé des Grecs et rappelait l’épisode des grues d’Ibicus.
Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, au milieu d’un champ, la veuve Boyer, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres, qu’on appelle _graïo_ dans le pays, avait traversé l’espace, au-dessus du champ maudit. La victime les vit:
—_Li graïo lou diran_[338], dit-elle d’une voix expirante, et ses yeux se fermèrent.—Plus tard, à la cour d’assises, ce souvenir avait arraché à l’un des assassins le suprême et décisif aveu. Tremblant la fièvre, les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs de la mort, le misérable, fou de terreur, avait cru voir passer au fond de la salle le vol de corbeaux. «Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent... _Li graïo lou diran._»
Pontmartin avait un peu modifié le drame de 1821. Du paysan Durand, acquitté à une voix de majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques Boucard, condamné aux travaux forcés à perpétuité; de la femme Durand, il avait fait Suzanne Servaz, la fiancée de Jacques. A cette transformation, certes, le roman n’avait rien perdu. Courageuse et touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, Suzanne rappelle, sans avoir trop à souffrir de ce voisinage, la _Jeannie Deans_ de Walter Scott et la _Colomba_ de Mérimée. Quand parut le volume, la critique lui fut indulgente: Dat veniam _corvis_ nec vexat censura _Columbas_.
Les _Corbeaux du Gévaudan_ sont dédiés à Frédéric Béchard. Béchard, qui possédait à un assez haut degré le sentiment dramatique et qui avait eu des succès au théâtre, avait donné à Pontmartin d’utiles conseils; c’est un peu grâce à lui que l’auteur d’_Aurélie_ et du _Fond de la Coupe_ avait compris qu’il avait, cette fois, à sortir de ses habitudes d’analyse, qu’un pareil sujet ne comportait pas de subtilités psychologiques, qu’il fallait aller droit au but, montrer les événements et les personnages par le dehors; que c’était, en un mot, par l’action que devait se dessiner le caractère.
Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, une ébauche de collaboration, mais une ébauche seulement. Pontmartin m’écrivait, le 11 mai 1867: «Un mot, rien qu’un mot, car me voilà gagné de vitesse par le _Figaro_ et ne sachant plus où donner de la tête. Ma collaboration avec Béchard n’a été bonne qu’à me faire perdre plus de temps, de papier et d’écritures. _En réalité, c’est moi qui ai tout fait_».
Un des principaux dramaturges de l’époque, M. Eugène Grangé[339], fournisseur attitré de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu, qui avait déjà tiré d’une cause célèbre, celle de _Fualdès_, une pièce très réussie, avait été frappé des éléments de succès que les _Corbeaux du Gévaudan_ pourraient trouver à la scène. «Les _Corbeaux_ s’impriment, m’écrivait Pontmartin le 1^{er} septembre... Je ne sais si je vous ai dit qu’il est question d’en faire un drame, et que M. Eugène Grangé m’a demandé pour cela des autorisations que je me suis empressé de lui donner?»
Les _Corbeaux_ avaient des ailes; ils franchirent la frontière, et il en parut des traductions en Espagne et en Allemagne.
* * * * *
L’année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. Ses lettres de cette époque respirent un vrai contentement; celles à Joseph Autran sont particulièrement enjouées. Autran est à Vichy, où il voit tous les jours madame V^{ve} Heine, qui lui parle souvent de Pontmartin, dont elle achète religieusement et dont elle fait magnifiquement relier tous les volumes. Le poète ne manque pas d’en informer son ami, qui est resté à Paris malgré l’Exposition, malgré le Grand-Turc qui vient d’arriver. Et Pontmartin de répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre: _Paris-Byzance, je ne sais quelle date de l’Hégire, et, pour ces chiens de Chrétiens, le 1^{er} juillet 1867_. Après quelques détails sur la chronique parisienne, arrivant à madame Heine, il lance, sans crier gare, un des plus énormes calembours qu’il ait jamais risqués: «Que ne suis-je auprès de vous, dit-il, non loin de cette bonne veuve, qui me paraît avoir autant d’indulgence que de millions! Vous savez qu’elle a un intendant qui s’appelle Laroche. Si cet intendant lui fait attendre l’argent qu’il doit lui envoyer, on pourra dire: _La Roche-tard-paie-Heine_... Mais j’oublie que le Grand-Turc est dans nos murs, et qu’on a étranglé des visirs ou jeté des femmes dans le Bosphore pour moins que cela! C’est _in-sultant_, un pareil degré de bêtise! donc, je me sauve, en vous remerciant encore...»
Joubert, l’ami de Chateaubriand, écrivait parfois ses lettres en vers, mais en vers libres[340]. Il arrive à Pontmartin, quand il est en belle humeur, de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels la rime, et même la rime riche, ne manque pas plus que la mesure. Ainsi fit-il, par exemple, le 6 décembre 1867. Le 2 mai précédent, les _cléricaux_ de l’Académie avaient préféré M. Jules Favre au royaliste Autran, et voilà que le nouvel élu venait de prononcer, au Corps législatif, un violent discours contre Pie IX et le pouvoir temporel[341]. Pontmartin en informe aussitôt Joseph Autran; il conserve à sa lettre la physionomie de la prose; il se trouve pourtant qu’elle est écrite en vers. En voici la fin:
...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre: On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux, Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier. Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran, n’est-ce pas trop haïr l’infortuné _Tyran_, pauvre Machiavel compliqué de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et qu’Arthur de Boissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!... soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous semblent révoltants? Alors le _Syllabus_ dit vrai; soumettons-nous, dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui m’assiège? Si le mot est _Peut-être_, il vaut mieux l’ignorer; mieux vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle, crier: _Meâ culpâ!_ je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout à vous,
PONTMARTIN.
CHAPITRE XII
LA REVANCHE DE SÉRAPHINE
LES TRAQUEURS DE DOT
(1868-1870)
Élection d’Autran à l’Académie. Chasses dans la Crau et la Camargue.—M^{lle} Rachel et Ponsard, _Pernette_ et Victor de Laprade.—M. Victorien Sardou et la _Dévote_. La _Revanche de Séraphine_.—Mort de Lamartine et de Sainte-Beuve.—Les _Traqueurs de dot_ et le _Figaro_.—L’Empire libéral. Prévost-Paradol. La guerre et la _Marseillaise_, Paul Chevandier de Valdrôme. Histoire d’une décoration.
I
Au commencement de 1868, Pontmartin eut encore une vraie joie: elle lui vint de l’Académie. Il n’avait pas voulu s’y présenter; il avait repoussé toutes les avances que lui avaient faites les maîtres du logis. Mais cette _immortalité_ dont il ne voulait pas pour lui-même, il la désirait ardemment pour un autre, pour son cher Autran, que minait depuis longtemps la _fièvre verte_ et qui tenait pour rien et son hôtel de la rue de Montgrand[344], et La Malle et Pradine, et ses autres domaines, tant qu’il ne serait pas assis sous la coupole du Palais-Mazarin. Pontmartin qui, depuis plusieurs années, multipliait en sa faveur les visites et les lettres, eut enfin la satisfaction de pouvoir lui adresser, le 24 février 1868, ce bulletin de victoire:
Je vous dirai que votre nomination est certaine, indubitable. M. Guizot lui-même l’a dit à Michel Lévy, en ajoutant que, cette fois, il était heureux de pouvoir se joindre à ses excellents collègues, Mignet, Thiers et Berryer. Ces deux derniers ont en ce moment une telle prépondérance, un tel regain de popularité et de gloire, que, s’ils le veulent bien, ce n’est pas la majorité que vous devez avoir, mais la quasi-unanimité. De cette façon, la réparation, quoique tardive, sera complète[345]...
Joseph Autran fut élu le 7 mai 1868 en remplacement de Ponsard.
A la fin de mai, après avoir publié la cinquième série de ses _Nouveaux Samedis_, Pontmartin quitta Paris pour le Vivarais, où l’appelait le mariage d’une de ses belles-sœurs. Les mariages de province ne se font pas aussi vite que ceux de vaudeville, et il resta près de deux mois, à la Mûre, aux environs d’Annonay. «Cette ville, écrivait-il à un ami, offre ce trait particulier que tous les habitants s’y occupent, jour et nuit, à manger du chevreau. Pourquoi? Parce que le chevreau, complet, se vend 2 fr. 75 centimes; quand on l’a mangé, la peau, si elle est réussie, se vend 3 francs: il y a donc un bénéfice net de 25 centimes—le prix d’un londrès—à dévorer cet animal innocent, qui n’est pas beaucoup plus mauvais que le chat, et qui, en outre, rappelle une foule de souvenirs virgiliens, bibliques et bucoliques[346]...»
La vie lui était du reste très douce à la Mûre. «Ma femme et ses sœurs, écrivait-il encore, ont voulu me ménager ici un ou deux mois de repos, de laitage, de fruits rouges, de promenades ou de haltes dans les bois d’essences résineuses, et même d’installation dans une étable à vaches, assez helvétique, où on m’a posé, dans un coin, une petite table avec tout ce qu’il faut pour écrire. Je ne me plains pas; car la campagne est délicieuse, et je réalise ici l’idéal qui me manque complètement aux Angles: la vie rurale sans affaires.»
Il passa le mois de juillet aux eaux de Vals. Cette année 1868 paraît d’ailleurs avoir été pour lui une année de repos... relatif. Quand vint l’automne, il se livra tout entier à son plaisir favori. Chaque matin, avec ses deux chiens, _Flore_ et _Diavolo_, il se lançait à la poursuite de lièvres invisibles et de perdrix absentes. «Les lapins se moquent de moi, écrivait-il, les tourdes se tiennent à distance, les pies me volent ma poudre et les merles me sifflent. N’importe, je poursuis, avec un courage digne d’un meilleur sort, ces promenades hygiéniques[347]...» Il rentrait, le soir, avec une mauviette dans son carnier, heureux du reste et répétant ce mot de l’un des auteurs de l’Anthologie: «Je suis sorti ce matin pour chasser des sangliers et je suis rentré ne rapportant que des cigales.»
Il lui arriva, cette année-là, de pousser ses expéditions cynégétiques jusque dans la Crau et la Camargue. Au retour d’une de ces courses, le 29 septembre 1868, il écrit à Autran:
Mon cher ami, à qui le dites-vous? Il y a un mois que je suis ici[348], et il y a aujourd’hui 31 jours que je voulais vous écrire. Si vous n’avez pas de ma prose, c’est que je voulais faire quelque chose de mieux. J’étais invité par un de mes amis[349], en pleine Crau, non loin de la station de Raphèle; une fois là, je me disais, comme le Crevel[350] de Balzac, que je n’en ferais ni une ni _deusse_, et que j’irais vous faire une petite visite, soit rue de Montgrand, soit à La Malle. Vous ne devineriez jamais, mon cher ami, ce qui m’en a empêché; c’est le manque de linge, de chaussures, de bas et de pantoufles. Par suite d’épisodes aussi peu intéressants que peu prévus, ma malle était accrochée à la petite gare de Salaise, qui correspond avec Serrières. D’autre part, mon ami m’attendait à Arles, avec sa voiture, à jour et à heure fixes. Je suis donc parti avec le strict nécessaire pour trois jours de chasse; mais j’avais compté sans les instances d’un autre habitant de la Crau, un frère de M. Léo de Laborde. Or, sa Crau à lui est à celle des environs de Raphèle ce que les marais pontins sont à la rue de Rivoli. Vous figurez-vous votre longissime ami pataugeant dans des flaques d’eau, poursuivant des bécassines, ne rencontrant que des taureaux d’allure fort inquiétante, surpris par la pluie et n’ayant pas de quoi changer de chaussettes et de souliers? Je suis revenu dans un piteux état, et je dois remercier le ciel de n’avoir pas attrapé une maladie.
Maintenant, je suis à votre disposition, où vous voudrez, quand vous voudrez, tant que vous voudrez...
La lettre à laquelle répondait le châtelain des Angles était de la main de madame Autran, ce qui inspirait à Pontmartin ces jolies lignes: «Vous ne me dites rien de votre santé; mais _votre_ écriture a parlé pour vous, et, quoi qu’elle soit charmante, quoique la main qui a tenu la plume soit vôtre, j’ai le chagrin d’en conclure qu’il n’y a pas encore de mieux bien sensible. Puissions-nous au moins vous distraire!...»—Et plus loin, en terminant: «Ma femme et Henri sont à Évian depuis le 15 septembre; je suis seul ici, accablé d’affaires, me débattant avec des fermiers qui parcourent tous les degrés de l’insolvabilité, et n’ayant, pour me consoler, que le plaisir de vous écrire et le plaisir encore plus vif de songer que je vous verrai bientôt. Adieu, mon cher ami, je baise respectueusement la main qui écrit, et je réponds tendrement à la voix qui dicte, par l’expression d’une fidèle et inaltérable amitié.»
II
En novembre, eut lieu, à Pradine, la réunion annuelle. Pontmartin, cette fois, s’y rencontrait, non plus avec Dumas fils, mais avec M. Jules Claretie, lui aussi futur académicien. Autran leur donna la primeur de son discours de réception, consacré à François Ponsard. Il n’y disait pas un mot de M^{lle} Rachel et du rôle de cette dernière dans la renaissance classique qui rendit possible le triomphe de _Lucrèce_. Cette lacune parut fâcheuse à Pontmartin, qui, en sa qualité de vieux romantique, était très rebelle au _génie_ de Ponsard et se refusait à voir en lui un initiateur et un chef d’École. De retour aux Angles, il écrivit donc à Autran:
Vous êtes en veine, et quoique je ne sois ni sorcier ni prophète—dans mon pays ni ailleurs—je crois pouvoir vous prédire un brillant hiver, un glorieux prélude ou cortège[351] à votre discours de réception, que je regarde d’avance comme un succès infaillible. A ce propos, mon cher ami, permettez-moi une remarque d’après coup, qui n’a aucun rapport avec le mérite de l’œuvre, et dont vous ferez ce qu’il vous plaira. Une allusion de trois lignes à l’apparition de M^{lle} Rachel, qui précéda de cinq ans la tragédie de _Lucrèce_ et lui prépara les voies, ne serait-elle pas tout ensemble un acte de justice et un moyen détourné, non pas de diminuer Ponsard, mais de rétablir ces proportions et ces nuances que le très spirituel public des _premières représentations_ de l’Académie comprend à demi-mot? Il est certain que ce fut sous les traits de cette méchante fille[352] que Melpomène fit vraiment sa rentrée. Rachel fut la Muse, Ponsard ne fut tout au plus que le prêtre, arrivant au moment où l’autel et le temple étaient déjà relevés. Il vous suffirait, je le répète, de trois lignes pour indiquer ce sous-entendu, une date, un nom, une phrase, pas davantage[353]...
Ces trois lignes, Autran se décida à les écrire. Les voici, telles qu’on les trouve dans son discours de réception, prononcé le 8 avril 1869: «Qui ne se souvient de ces heureux débuts de Ponsard?... Quand il apparut, c’était son heure: la foule, _ramenée aux anciens modèles par une tragédienne inspirée_, commençait à se détacher de la poésie aventureuse et sans frein, du drame turbulent et audacieux.»
Pontmartin se défendait, nous venons de le voir, d’être «sorcier ou prophète». A ce moment-là même pourtant, il se laissait aller à faire une prophétie qui allait bientôt se réaliser. A l’occasion du poème de _Pernette_, par Victor de Laprade, il avait publié deux articles[354] où, tout en rendant justice aux beautés de l’œuvre, il ne taisait pas son regret de voir l’auteur mêler la politique à la poésie et faire de son héros l’interprète de ses haines contre le premier et, par ricochet, contre le second Empire. En envoyant ces articles à Laprade, il lui écrivait, le 1^{er} décembre 1868:
Je n’aime ni n’estime le gouvernement actuel; mais je ne puis pas vous suivre, Léopold de Gaillard et vous, sur les roches escarpées de l’opposition _quand même_; je redoute plus que tout une Révolution; j’en ai trop vu! J’ai gardé un trop fidèle souvenir de l’incroyable sentiment d’humiliation et d’angoisse que je ressentis, le 25 février 1848, lorsque, après dix-huit ans d’une opposition furieuse et insensée contre Louis-Philippe, je me vis tombé dans les bras de Caussidière et de Louis Blanc! _Si l’Empire tombe, sur vingt chances il y en a trois ou quatre pour les d’Orléans et le reste pour une troisième République, moins formidable que la première, mais moins débonnaire que la seconde..._
Dans cette étrange et douloureuse position, que faut-il faire? Se rallier? Nullement; mais revenir, tout en gardant le _decorum_, à un idéal plus désintéressé des incidents de la vie politique; les poètes à la poésie; les prosateurs à ces créations qui vivent d’une vie imaginaire, à mille lieues de nos tristes réalités...
Six jours auparavant, le 25 novembre, il avait écrit, sur le même sujet, à Joseph Autran:
...La haine contre le premier, c’est-à-dire contre le second Empire, finit par être, chez Laprade, une véritable obsession, et si elle lui vaut les applaudissements de quelques coteries, il y perdra toute l’élévation, toute la pureté, toute l’idéalité de son talent. Je ne suis ni fonctionnaire, ni courtisan ni journaliste officieux; mais je dis franchement aux poètes: Prenez garde! Un siècle ne défait pas dans sa seconde moitié la poésie qu’il s’est faite dans la première. _Il y a des pourvois contre les surprises ou les erreurs de l’histoire; il n’y en a pas contre les créations, même mensongères, de l’imagination des peuples._ Bonaparte, même condamné au nom de la vérité et de l’humanité, restera poétique. Si des génies ou des talents bien divers, Byron, Manzoni, Lamartine, Victor Hugo, Béranger, Casimir Delavigne, ont vibré presque en même temps, c’est que, depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, jamais destinée ne fut un plus riche texte de poésie. Si la légende de gloire napoléonienne a pu prévaloir à l’époque où les plaies de la France étaient encore saignantes, où retentissaient encore les sanglots et les imprécations des mères, ce n’est pas au bout de cinquante ans que vous effacerez ce prestige, sous prétexte que M. Rouher vous trompe, que M. de Morny vous vola ou que M. Haussmann vous démolit...
III
Le 29 décembre 1868, le théâtre du Gymnase représenta une comédie de M. Victorien Sardou, _Séraphine_, qui avait dû s’appeler d’abord _la Dévote_, titre que la censure avait refusé. Très habilement faite, renfermant deux ou trois scènes vraiment dramatiques, la pièce réussit. Quelques naïfs du parterre, qui ne connaissaient peut-être que de nom le _Tartufe_ du grand Poquelin, avaient même crié: _Bravo, Molière!_ Hélas! ce n’était pas _Tartufe_ que rappelait la comédie de M. Sardou, c’était tout bonnement le _Fils de Giboyer_. Séraphine, la présidente de l’œuvre pour le rachat des petits Patagons, n’était qu’une copie, très poussée au noir, de la baronne Pfeffers, d’Emile Augier.
Rendant compte de la pièce dans _Paris-Journal_, Henri de Pène exprima le regret que l’auteur n’eût pas consulté un homme du monde—tel M. de Pontmartin—mis en contact par nécessité ou par goût avec de vrais dévots et de vraies dévotes.