Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 16
Rien n’est moins exact. Pontmartin,—les faits que j’ai rappelés au début de ce chapitre, les lettres que j’ai citées, le démontrent sans réplique,—Pontmartin a entrepris son livre sans savoir quel livre il ferait, sans même savoir s’il ferait un livre. Quand il a commencé, il s’agissait tout simplement pour lui d’envoyer de la _copie_ à la _Semaine des Familles_, qui lui en demandait: il ne s’agissait en aucune façon de mettre au jour des portraits qu’il _avait en portefeuille_. Il n’avait jamais rien en portefeuille, il ne savait pas ce que c’était que d’avoir une _gardoire_. Improvisateur merveilleux, il n’attendait jamais au lendemain pour _produire_ l’œuvre de la veille. Envoyer sans retard à l’imprimeur la page dont l’encre était à peine séchée, c’était là toute sa _tactique_. Qu’il eût raison de toujours la suivre, je me garderai bien de le dire, mais enfin c’était la sienne. Il laissait à d’autres,—que Sainte-Beuve connaissait bien,—les manœuvres savantes, les temporisations habiles et les longues préparations.
Le second reproche, ou plutôt la seconde accusation de l’auteur des _Nouveaux Lundis_ n’est pas plus fondée que la première: «Les Anciens, honnêtes gens, écrit-il, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose, _sub rosâ_ (par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins), ne devait point être divulgué et profané. Oh! que cela ne se passe pas ainsi avec M. de Pontmartin et sous ses marronniers[300]!» Et, continuant, il parle d’«abominable procédé», de «vraie traîtrise», de «manquement à tous les devoirs et à toutes les obligations envers Jupiter hospitalier». Et savez-vous pourquoi toute cette belle indignation, toute cette éloquente invocation aux Anciens et à _Jupiter hospitalier_; pourquoi Sainte-Beuve _remonte_, cette fois encore, _sur ses grands chevaux_[301]? Eh! mon Dieu, tout bonnement parce que Pontmartin a répété le joli mot de M. Buloz sur les marronniers des Angles, un mot d’homme d’esprit et qui n’était pas pour nuire à la réputation du directeur de la _Revue_!
Mais voilà qu’après avoir invoqué Jupiter, Sainte-Beuve invoque... le comte d’Orsay: «Un jour qu’il était ruiné, un libraire de Londres lui offrit je ne sais combien de guinées pour qu’il écrivît ses Mémoires et qu’il y dît une partie de ce qu’il savait sur la haute société anglaise avec laquelle il avait vécu.»—«Non, dit le comte après y avoir pensé un moment, je ne trahirai jamais les gens avec qui j’ai dîné[302].» Ce que le comte d’Orsay n’avait pas voulu faire, Pontmartin ne l’a pas fait davantage. Le seul des personnages de son livre avec lequel il eût dîné, c’était «le célèbre conteur _Eutidème_»,—Jules Sandeau. Il n’en parle qu’avec la plus vive sympathie. «Dieu merci! dit-il, je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l’endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C’est une âme honnête et délicate qu’Eutidème[303]...»
Dans les _Jeudis_, Eutidème conduit un soir George de Vernay chez _Marphise_ (M^{me} Émile de Girardin), qui est à la veille de faire représenter au Théâtre-Français sa tragédie de _Cléopâtre_, avec Rachel pour interprète. Nous assistons à la lecture de la tragédie, et ce n’est pas la moins jolie scène du volume et la moins malicieuse. Les juges les plus indulgents s’étonnèrent que Pontmartin eût persiflé M. et M^{me} Émile de Girardin après leur avoir été présenté et avoir passé quelques heures sous leur toit. La vérité est que l’auteur des _Jeudis_ n’avait jamais mis les pieds dans le salon du petit hôtel de la rue de Chaillot. «Jamais, dit-il dans ses _Souvenirs d’un vieux critique_[304], jamais je ne me serais permis ces railleries si j’avais été vraiment reçu par l’illustre Delphine, si j’étais resté cinq minutes dans son salon, si j’avais pris un verre d’eau chez elle! Dans mon récit, où la fantaisie alternait avec la satire, il m’avait semblé que je pouvais déplacer cette scène, qui avait eu réellement lieu le 12 novembre 1847, au foyer du Théâtre-Français, à la répétition générale de _Cléopâtre_. Là, j’étais strictement dans mon droit, puisque M. Buloz[305] m’avait amené pour me mettre en mesure de rendre compte de la tragédie nouvelle dans la _Revue_ du 15.»
Au fond, dans tout cela, il y avait plus d’épigrammes que d’indiscrétions, plus de malices que de méchancetés, du sel à poignées, et souvent du plus fin, mais peu ou point de fiel. C’était une satire, très vive à coup sûr, ce n’était point un pamphlet. Un critique, qui ne pèche point par excès de faiblesse et d’indulgence, mais qui a un sens droit et une ferme raison, M. Ferdinand Brunetière, a pu dire, en toute justice et vérité, au lendemain de la mort d’Armand de Pontmartin: «Il fut de ceux à qui la vie littéraire n’a pas été clémente; et on ne peut s’empêcher de philosopher en songeant de quel prix ce galant homme, cet écrivain de race et ce critique de talent a payé jadis les indiscrétions, _qui paraîtraient bien innocentes aujourd’hui_, de ses fameux _Jeudis de Madame Charbonneau_[306].»
En finissant, je ne veux retenir de cet orageux épisode des _Jeudis_ qu’une très belle lettre de Jules Janin. Le _lundiste_ des _Débats_ avait été quelque peu égratigné dans le volume sous le nom de _Julio_; il n’en écrit pas moins à un jeune littérateur de province, M. Émile Fages, qui venait de publier un article sur le livre de Pontmartin:
Passy, 9 octobre 1862.
J’ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très ingénieuses, d’une critique indulgente et de la meilleure compagnie. Elles me sont arrivées hier; votre lettre arrive aujourd’hui comme une confirmation de vos déférences pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite est revenu au respect de la profession.
Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer l’art de bien dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu’un des nôtres insulte à l’art même qu’il exerce, ayons soin de jeter sur sa faute un pan de notre manteau, gardant le reste du manteau pour nos jours de défaillance!
Et vous avez eu raison, même en lui donnant tort pour cette fois, de bien parler de M. de Pontmartin: son mérite et son talent, tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il doit faire encore, plaident en sa faveur. C’est un grand esprit, mieux encore, un homme d’honneur, grand ennemi des forces injustes, grand partisan des libertés que nous avons perdues, opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres françaises feraient une grande perte en perdant M. de Pontmartin.
Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y marchez d’un pas léger, et votre parole a l’accent vrai.
Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez sur toutes les déférences de votre _ancien_[307].
Toutes ces choses sont bien loin. Quand un combat s’émeut entre deux essaims d’abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette bruyante mêlée, provoquée par les _Jeudis de Madame Charbonneau_, et à laquelle prirent part les abeilles—et les frelons—de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour la faire tomber, d’un peu de ce sable que nous jettent en passant les années:
_Hi motus animorum atque hæc certamina tanta Pulveris exigui jactu compressa quiescunt._
De tout ce bruit, de cette querelle littéraire autrefois si fameuse, il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir à demi effacé et un «diable de petit livre»,—non le volume rose ou bleu édité par Michel Lévy, mais celui qui parut dans la _Semaine des Familles_, où il faudra bien qu’on aille le chercher un jour,—un petit livre ingénieux, charmant, spirituel au possible,—et qui vivra.
CHAPITRE XI
LA GAZETTE DE FRANCE.—ENTRE CHIEN ET LOUP.—LES NOUVEAUX SAMEDIS.—LES CORBEAUX DU GÉVAUDAN.
(1862-1867)
L’Avenue Trudaine.—Frédéric Béchard et Amable Escande.—L’entrée à la _Gazette de France_.—M. Silvestre de Sacy.—_Entre chien et loup._—La _Revue des Deux Mondes_ et la signature _F. de Lagenevais_.—M. Challemel-Lacour et M^{gr} Dupanloup.—A Pradine, chez Joseph Autran.—Alexandre Dumas fils et les _Idées de M^{me} Aubray_.—Mort de Joseph d’Ortigue.—Aurélien Scholl, le _Nain jaune_ et le _Camarade_.—Les menus de M. Bec.—Les _Courriers de Paris_, de l’_Univers illustré_.—Pontmartin est cité par le P. Félix en chaire de Notre-Dame.—Les _Nouveaux Samedis_, Arthur de Boissieu et les _Lettres d’un Passant_.—Les _Corbeaux du Gévaudan_.—Joseph Joubert.—Une lettre en vers.
I
Il faut bien croire que la _Crise Charbonneau_ n’avait pas été trop meurtrière pour Pontmartin, puisque, dès le mois de juillet 1862, alors que les derniers bruits de la bataille n’étaient pas encore éteints, il publiait dans le _Correspondant_, sur les _Misérables_ de Victor Hugo[308], une longue étude qui est un de ses morceaux les plus achevés.
A la fin des _Jeudis_, George de Vernay, le maire de Gigondas, retourne dans la capitale, qu’il avait juré de ne plus revoir, et il reprend «cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d’ivrogne et de joueur». Ainsi fait également le maire des Angles. Il choisit même ce moment pour s’installer dans un coquet appartement, au n^o 8[309] de l’avenue Trudaine. Comme au 51 de la rue Saint-Lazare, il y habitera pendant huit ans, de 1863 à 1870.
L’avenue Trudaine était alors une oasis d’honnêtes gens et de maisons correctes à l’extrémité de cette montée des Martyrs, bruyante, tapageuse, mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir étroit et boueux, toutes les variétés de vareuses rouges, de chapeaux mous, de barbes hirsutes, de chevelures en broussailles, de camisoles fripées, de pantoufles éculées, de corsages équivoques, de maquillages déteints, de chignons suspects; tout un monde de rapins, de modèles et de bohèmes, de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, de _déclassés_, de _fruits-secs_ et de _ratés_,—où la Commune recrutera plus tard ses colonels, ses _chimistes_ et ses pétroleurs. Au haut de cette rude et orageuse montée, vous vous trouviez dans une large avenue, plantée d’une double rangée de platanes, et aussitôt il vous semblait que vous respiriez un autre air:
A droite et à gauche, dit Pontmartin, une trentaine de maisons bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voitures. Sur de larges trottoirs, çà et là, un groupe de promeneurs; sur les bancs espacés entre les platanes, des arrière-neveux de Philémon et de Baucis, lisant tranquillement leur journal. Aux fenêtres entr’ouvertes, à travers de légers nuages de mousseline, des sourires de _mamans_, de fins visages de _bébés_ agitant à la brise printanière les ballons roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épargnés par la démolition universelle, dans l’épaisseur des marronniers de la cité Malesherbes, que n’habitait pas encore M. Henri Rochefort, un merle siffleur préludait aux sarcasmes du terrible _lanternier_. Derrière la grille des petits hôtels, on voyait des volées de moineaux se disputant les miettes de pain éparpillées par les élèves de l’École commerciale ou ceux du collège Rollin. A la sortie des classes, c’étaient des cris de joie, des gazouillements d’oiseaux délivrés de leur cage, d’amusantes poussées d’adolescents en belle humeur. Presque la campagne, au sortir du coin le plus tumultueux de la plus fiévreuse des villes; une miniature de l’Éden à vingt pas d’un diminutif de l’enfer; une vague sensation d’apaisement et de bien-être. J’ai passé là huit ans, et je dois croire que j’y étais à peu près heureux, puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où le _Siècle_ me qualifiait d’idiot et où le _Charivari_ me traitait d’imbécile[310].
En même temps qu’il quittait la rue Saint-Lazare pour l’avenue Trudaine, il transportait ses pénates littéraires à la _Gazette de France_.
Pontmartin se trouvait un peu gêné à l’_Union_, où il était entré, nous l’avons vu, en 1858. Grave, solennel d’allure, souvent dogmatique, le journal de M. Laurentie n’était pas le cadre qui convenait à sa verve exubérante, à ses vivacités de plume, à ses boutades humoristiques. Dès qu’il put le faire honorablement et sans rupture, il cessa sa collaboration. Je ne lui cachai pas mon regret de le voir abandonner une feuille plus politique sans doute que littéraire, mais qui, la première parmi les feuilles parisiennes, avait accueilli ses causeries de province. Il me répondit, le 10 janvier 1863:
Ce qui m’a décidé, mon cher ami, c’est le désir de rendre service à mon compatriote Frédéric Béchard[311], qui m’avait donné des preuves de dévouement pendant la crise Charbonneau. Or, Béchard avait grande envie d’être mis en possession d’un feuilleton dramatique, ce qui est le _hoc erat in votis_ d’une certaine catégorie d’écrivains parisiens. Nous ne voulions pas déloger le pauvre Escande[312], qui en serait mort de chagrin, et Janicot[313] a mis pour condition que nous entrerions ensemble, l’un portant l’autre. Cela durera tant que je pourrai y suffire. Mais je sens que je vieillis. Je suis comme ces ténors fatigués, qui ne peuvent plus donner que certaines notes. Chose singulière! A mesure que je deviens vieux, les notes qui me resteraient, ce serait la charge, la caricature, la fantaisie en prose et même en vers, toutes choses qui ont besoin de jeunesse et qui, à mon âge, ressemblent à des anachronismes ou à des grimaces.
Sa collaboration à la _Gazette de France_ devait durer vingt-huit ans. Il l’inaugura, le samedi 13 décembre 1862, par un article sur le roman de _Sibylle_, par Octave Feuillet.
Ses feuilletons de la _Gazette_—ils paraissaient sous le titre de _Semaines littéraires_—ne se ressentent aucunement—est-il besoin de le dire?—de la fatigue dont il se plaignait dans sa lettre du 10 janvier. Il est aussi en verve que jamais, qu’il parle de Louis Veuillot ou de Lamartine, de M. Ernest Feydeau ou de M^{me} Sand, de M. Guizot ou de M. Michelet. Il nous a dit tout à l’heure son goût, très vif en effet—et très ancien—«pour la charge, la caricature, la fantaisie en prose et en vers». Son article sur _la Sorcière_ de Michelet[314] est, en ce genre, un modèle qui sera difficilement égalé. Le jour où il écrivit ce feuilleton, il était en fortune, selon le mot de M^{me} de Sévigné.
Un jour que Pontmartin faisait visite à M. Silvestre de Sacy, celui-ci le gronda doucement de son engagement hebdomadaire. «Quand on écrit un article par semaine, lui disait l’académicien, c’est beaucoup s’il y en a un de bon sur quatre!» Pontmartin n’en demandait pas tant,—ce qui ne l’empêchait pas de mettre souvent quatre fois de suite dans le mille.
II
Au commencement de 1863, il écrivait encore dans le _Journal de Bruxelles_. D’une de ses lettres de cette époque, je détache ces lignes: «Le directeur du _Journal de Bruxelles_ a soin de me relancer de temps en temps; les lettres que je lui adresse m’amusent, sauf à ne pas produire le même effet sur les lecteurs belges. J’y trouve une sorte de soupape pour les commérages parisiens qui ne peuvent trouver place dans ma Causerie littéraire, et j’y mêle des assaisonnements qui ne seraient pas toujours du goût de M. le comte Treilhard[315].»
Du 1^{er} janvier 1863 au 9 juin, jour où prit fin sa collaboration au _Journal de Bruxelles_, Pontmartin n’envoya pas à la feuille belge moins de onze articles.
Sa grande affaire, au demeurant, était la publication de ses Causeries littéraires. Chaque année, il en donnait un nouveau volume. En 1862, 1863 et 1864, parurent les trois séries des _Semaines littéraires_. Pendant que s’imprimait la troisième série, il tomba très gravement malade et force lui fut d’interrompre ses Samedis. Le 27 février 1864, il fut atteint d’une fluxion de poitrine, qui mit ses jours en danger. Ce fut seulement le 10 mai qu’il put quitter Paris et se rendre chez sa belle-mère, à la Mûre, où il n’avait pas à redouter l’invasion des affaires et des visites qui, aux Angles, seraient venues contrarier sa convalescence. Celle-ci ne dura pas moins de quatre mois, passés dans l’Ardèche et coupés par une saison de trois semaines à Vichy.—«Vichy est le lieu le plus ennuyeux de la terre, m’écrivait-il le 12 juillet, et je déplore le sophisme médical qui m’a envoyé à des eaux digestives sous prétexte de réparer d’une pleuro-pneumonie l’irréparable outrage: je n’ai qu’une consolation, c’est de voir mon Empereur, dont l’état empire, plus affaissé et plus déjeté que moi...» Comme sa lettre renfermait deux ou trois calembours, j’en conclus que le mal était décidément conjuré. La rentrée aux Angles n’eut lieu qu’à la fin d’août, et il y resta six mois afin d’éviter l’hiver parisien.
Le 1^{er} mars 1865, il réintégrait l’avenue Trudaine et préparait la publication de la première série des _Nouveaux Samedis_. Tandis qu’autrefois à ses volumes de critique se venaient joindre des volumes de contes et de nouvelles, depuis 1862 il semblait avoir renoncé à écrire des œuvres d’imagination. Il avait bien donné au _Correspondant_ de 1863 un court récit, _Un Trait de lumière_[316]; mais c’était tout. En 1865, il revint au roman, et il y fut ramené, on va le voir, par des motifs qui n’avaient rien de romanesque.
Il m’écrivait, de Paris, le 27 avril 1865:
Laprade est parti vendredi; Gaillard annonce son départ pour mardi. Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires mettent en fuite tous ceux qui n’ont pas à Paris une chaîne d’or, de fer ou de fleurs. Quant à moi, mes chaînes littéraires se sont multipliées et compliquées. Tous mes revenus méridionaux me manquant à la fois, je me suis effrayé, et j’ai accepté les offres de l’_Illustration_, qui désirait rompre avec le _Siècle_, son bateau remorqueur, et passer de gauche à droite. Mais je me suis embarqué dans une _série fantastique_ qui m’effraye et où, comme Petit-Jean, ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. Il me manque, pour y réussir, du poignet, une connaissance suffisante de l’ancien et du nouveau Paris, et une foule d’autres choses...
On était alors au plus fort des démolitions de Paris. L’œuvre était grande, utile, nécessaire même; mais les poètes, les rêveurs, les flâneurs n’y trouvaient pas leur compte. On leur donnait une belle lampe toute neuve, propre et bien polie, en échange de leur vieille lampe, pleine de rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient le conte des _Mille et une Nuits_, et ils se demandaient, comme Aladin, s’ils n’allaient pas perdre au troc et si cette vieille lampe, dont les débarrassait le Magicien africain,—c’est M. Haussmann que je veux dire,—n’était pas précisément _la lampe merveilleuse_. A mesure que le vieux Paris s’effaçait et que s’élevaient les nouvelles bâtisses, leur imagination réagissait contre cette immense débâcle de toutes les poésies du passé. Plus les boulevards s’allongeaient, plus les rues s’élargissaient, plus les façades neuves rivalisaient de monotonie et de blancheur, plus ils s’enfonçaient dans leurs souvenirs et leurs songes. C’est cet état d’âme dont la description avait tenté Pontmartin.
Il supposait un vieillard, poète ou artiste en son temps, contemporain des premiers récits d’Hoffmann et des promenades de Victor Hugo à travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le chevalier Tancrède—ce sera le nom de son héros—revient à Paris après de longues années d’absence; il regarde autour de lui et se demande avec angoisse si l’âge a obscurci sa vue ou s’il est le jouet d’un cauchemar. Le berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu; il ne sait pas même où loger ses regrets; il lui semble que son exil recommence sur les lieux mêmes où il vient de finir: c’était son corps qui n’avait plus de patrie; maintenant, c’est son âme. Là où il ne se croyait qu’absent, il se reconnaît étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s’y réveillent pour mourir encore; bien des liens qui s’étaient détendus se resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées, devenues des visages indifférents; s’ils ont encore des larmes dans les yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour d’autres que lui.
Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir le _trop près_ et se rejetant sans cesse dans le lointain, le chevalier Tancrède vit moins avec les réalités du présent qu’avec les fantômes du passé. Les villes ont des âmes comme les hommes. Le vieux Paris a une âme; le chevalier la connaît, il l’aime, et c’est elle qu’il regrette et qu’il pleure. C’est elle qu’il essaie de retrouver dans ses longues flâneries du soir à travers un Paris bizarre, _entre chien et loup_, fantasque, paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire.
J’avais applaudi aux premiers chapitres qui avaient pour titre, dans l’_Illustration_, _Paris fantastique_, Pontmartin m’écrivit, le 9 juin 1865:
Je vous remercie de ce que vous me dites d’encourageant au sujet de _Paris fantastique_. Je ne savais pas trop bien, au début, où j’allais et ce que je pouvais faire; à présent, il me semble que mon idée se dessine un peu plus clairement, et j’y mets un peu de passion, ce qui est toujours une chance de réussir. Cela s’appellera, chez Michel Lévy, _Entre chien et loup_, et si je ne m’essouffle pas trop vite, il est possible que cette série suffise au volume tout entier...
Ce fut seulement au printemps de 1866 que le livre parut. «Savez-vous, mon cher ami, me mandait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui dépend la date précise de la mise en vente de mon petit volume? Des Apôtres; mais, hélas! des Apôtres revus, corrigés et naturalisés par Ernest Renan. En d’autres termes, Michel Lévy prétend que, dans mon intérêt même, je ne dois pas paraître dans la même semaine que ces nouveaux _Apôtres_ qui absorberont, pendant huit jours, toute son activité commerciale. Soit; mais j’aimerais mieux céder le pas à un bon livre...»
D’une autre lettre, écrite quelques jours après la publication, qui eut lieu le 19 avril, j’extrais ce passage:
...Je n’ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous avez d’assez bons yeux et vous êtes assez du métier pour avoir constaté, soit dans l’_Illustration_, soit dans le volume, que j’étais arrivé à la 79^e page sans savoir où j’allais. Mon idée avait été d’abord de faire une série de tableaux ou de croquis où le vieux et le nouveau Paris auraient été mis en présence dans des cadres fantastiques. Je ne tardai pas à reconnaître que l’entreprise était au-dessus de mes forces, et que je n’avais pas d’ailleurs le pied assez parisien pour m’en tirer. C’est alors que j’employai le coffret d’Adolphine comme planche de sauvetage, et que je pus tant bien que mal arriver jusqu’au port. J’avais paru dans de si mauvaise conditions, mon récit avait été tellement haché et si peu remarqué dans l’_Illustration_, que, sans vous et Michel Lévy, je ne l’aurais peut-être pas publié en volume. Vous voyez que les remerciements que je vous dois sont de plus d’un genre; certes, si j’avais reçu, l’an passé, le quart des encouragements que je reçois aujourd’hui, je puis dire que je n’aurais pas si souvent jeté le manche après la cognée et que le livre serait meilleur[317]...