Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 15
Est-ce donc qu’enfin, à ce moment, en décembre 1858, l’idée lui est venue de mettre à mal ses ennemis littéraires et de venger ses vieilles querelles? En aucune façon. Seulement, il est arrivé ceci: le 15 octobre 1858, il a été nommé maire de son village, maire des Angles! Il peut bien avec ses amis plaisanter de sa nomination; au fond, il est véritablement et sincèrement ému, parce que ces modestes fonctions vont lui permettre de faire un peu de bien et d’empêcher beaucoup de mal dans ce village qu’il aime et où il est aimé. Et puis, à ce moment-là même, une illumination soudaine s’est faite en son esprit. Depuis un an, il se demande quel genre d’articles il pourrait bien donner à la _Semaine des Familles_, au _Magazine_ de M. Lecoffre. Plus d’incertitudes maintenant, plus de difficultés! Le _Cadre_, si vainement cherché, le voilà: Un écrivain de province, qui a eu des succès à Paris, mais que n’ont épargné ni les mécomptes ni les orages, quitte un beau jour la capitale et revient chez lui, l’aile blessée. A peine est-il de retour en sa maison, qu’on le bombarde maire du village; mais, au village, il retrouve ce qu’il vient de quitter, les passions, les ambitions, les intérêts, les ridicules, l’homme, enfin, à peu près le même partout. Pour se consoler de ses déceptions parisiennes, il lui suffira de se donner tour à tour le spectacle des scènes d’hier et de celles d’aujourd’hui, de mettre en regard les uns des autres les épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de campagne. Sous des costumes et avec des acteurs différents, c’est au fond la même pièce, la même comédie,—la comédie humaine,—qui se joue sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et... à Gigondas!
Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et son dessein, à ce moment, est de _ne pas appuyer_ sur «les choses ayant rapport à la littérature», et de développer surtout ce qui a trait aux «mœurs provinciales». Il a pour cela, d’ailleurs, deux bonnes raisons: d’une part, ses articles s’adresseront à de jeunes lecteurs, peu familiers avec les hommes et les choses littéraires, et, d’autre part, il se fait une fête de peindre avec toutes sortes de détails ces scènes villageoises si nouvelles pour lui; il est encore dans sa _lune de miel_ administrative, et il lui plaît d’en savourer les douceurs.
Nous connaissons maintenant la genèse des _Jeudis de Madame Charbonneau_. A l’heure où Pontmartin en jette sur le papier les premières pages, il ne se propose nullement de composer un pamphlet et de faire du scandale. Son unique but est d’écrire, en se jouant, quelques articles qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite Revue de M. Lecoffre, et un peu aussi leurs parents.
III
Le 1^{er} janvier 1859, la _Semaine des Familles_ commença les _Jeudis de Madame Charbonneau_, avec ce sous-titre: _Journal d’un Parisien en retraite_. La publication dura près de deux ans. Le samedi 4 août 1860, elle n’était pas encore terminée. Ce jour-là, la _Semaine_ contenait le chapitre sur l’installation de George de Vernay (_aliàs_ Armand de Pontmartin) comme maire de Gigondas. _La suite prochainement_, lisait-on au bas de l’article. La _suite_, les abonnés de la petite Revue ne devaient pas la lire. Elle a pour titre, dans le volume: _Comme quoi il n’est pas nécessaire, pour faire un FOUR, d’être auteur dramatique_. C’est le récit des amours de Madeleine Tournut et du jeune et bel Hippolyte, le _fournier_ de la commune. L’idylle villageoise se termine par un mariage... forcé. On était, à bon droit, très rigoriste à la _Semaine des Familles_. Alfred Nettement mit son _veto_, et le chapitre ne passa pas. La fin des _jeudis_ a paru dans l’_Univers illustré_.
En écrivant ses articles, Pontmartin s’était laissé aller peu à peu à modifier son plan primitif. Il comptait s’attacher surtout à la peinture des mœurs provinciales et glisser rapidement sur les scènes empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il commencé de les esquisser que sa verve l’entraîne, que son esprit le grise, qu’il s’amuse tout le premier de ces scènes si amusantes, et qu’il ne résiste pas au plaisir d’ajouter chaque semaine à sa galerie quelque nouveau portrait. Lui qui d’abord ne voulait pas _appuyer_, il se trouve maintenant qu’il appuie trop. Il a tort assurément, mais de ce tort personne ne l’avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami de Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et qui n’est, après tout, dans son coin de province, qu’un petit fabricant d’huiles et de savons. La publication, je l’ai dit, dura près de deux ans, et dans ces deux ans aucune plainte, aucune réclamation ne se fait entendre. Pontmartin en tire naturellement cette conclusion, que l’œuvre est innocente et la satire anodine. Il pourra m’écrire, en toute bonne foi, quelques années plus tard: «... Nettement me demanda quelques articles pour cette vertueuse _Semaine_. Pour me servir d’un mot dont on abuse, je fus d’abord tout à fait _inconscient_ en écrivant ces chapitres qui me semblaient avoir assez peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper, c’est que la _Semaine des Familles_, s’adressant à un public spécial, faisait très peu parler d’elle dans la République des lettres[289]...»
Il avait si peu songé, en composant ses articles, à faire du bruit, à casser les vitres, que, les _Jeudis_ une fois terminés, il les laissa dormir dans le petit _Magazine_ de M. Lecoffre. Ils y restèrent en sommeil pendant près de deux ans. Bien des amis cependant l’engageaient à leur donner la publicité du livre, et lui disaient de temps en temps: «Vous avez là les matériaux d’un bien joli volume; quand le publierez-vous?» Le plus considérable de ces amis était Louis Veuillot; ses conseils finirent par l’emporter. Je lis dans la lettre que je citais tout à l’heure: «Ce fut Louis Veuillot qui me décida à publier les _Jeudis_...»
Ils parurent le 4 avril 1862. Les modifications que leur avait fait subir l’auteur ne laissaient pas d’être considérables; mais ces changements, bien loin d’ajouter aux malices premières, les avaient, au contraire, très notablement atténuées.
Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les principales différences qui existent entre les articles et le livre.
Le chapitre II, dans la _Semaine des Familles_[290], se termine par l’indication, très sommaire, mais la plus suggestive et la plus piquante du monde, de quelques-uns des dossiers renfermés dans le portefeuille du terrible M. Toupinel: Dossier Jules Janin;—dossier Alphonse Karr;—dossier Sainte-Beuve;—dossier des chroniqueurs: MM. Paul d’Ivoi, Henri d’Audigier, Eugène Guinot, Auguste Villemot, etc. Ces jolies pages ont été supprimées.
Au chapitre III, dans la lettre de Clérisseau à l’ami Toupinel, suppressions très nombreuses encore, et dont bénéficient cette fois Jules Janin et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Feydeau et son roman de _Fanny_, Octave Feuillet et son _Roman d’un jeune homme pauvre_[291].
Lorsque George de Vernay retrace, au chapitre IX, ses souvenirs des premiers temps du second Empire, il parle assez longuement—dans la _Semaine des Familles_[292]—de la _Revue contemporaine_, de son directeur, le généreux _Ariste_ (le marquis de Belleval), et du successeur de ce dernier, le jeune _Cléon_ (Alphonse de Calonne). Tout cela est écrit de verve. Supprimé dans le volume.
Jusqu’ici cependant, tout se borne à des suppressions partielles. En voici de plus importantes.
Je trouve dans la _Semaine_ du 10 décembre 1859, tout un chapitre sur le _Figaro,_ sur _Gorgias_ (M. de Villemessant), sur _Mâchefer_ (B. Jouvin) et sur quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur son propre terrain et avec ses propres armes; le spirituel barbier était rasé... gratis. De ces pages, pas une ligne n’a passé dans le livre.
Mais, de tous ces retranchements, les plus fâcheux, à coup sûr, portent sur les chapitres parus les 2 et 16 juin 1860. Dans le premier, George de Vernay raconte avec humour l’odyssée avignonnaise de _Strabiros_, le directeur d’une Revue célèbre, candidat aux élections de 1849 pour l’Assemblée législative[293]. Tout ce chapitre, l’un des meilleurs du livre, a disparu.
Le chapitre suivant,—également supprimé dans le volume,—raconte la mort de _Raoul de Maguelonne_ (Jules de la Madelène), l’auteur de cet admirable roman, _le Marquis des Saffras_[294]. A l’époque où Armand de Pontmartin était sorti du collège, le père de Jules de la Madelène, colonel du régiment en garnison à Avignon, logeait dans l’hôtel où habitaient ses parents, et les deux fils du colonel, Jules et Henry, tout enfants alors, étaient la joie de la maison. Après vingt-cinq ans, il se souvenait encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais leur nom n’était prononcé devant lui sans éveiller dans sa mémoire tout un cortège d’images riantes et printanières.
Un jour, un ami vint lui dire: «Jules de la Madelène se meurt.» Une heure après, il était dans la chambre du malade, à un cinquième étage de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants du jeune et malheureux écrivain est d’une émotion d’autant plus poignante, qu’il contraste davantage avec les pages satiriques qui le précèdent. En voici la fin:
«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec angoisse.
Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge, et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»
Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une heure après, Raoul expira.
Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les devoirs suprêmes. Un prêtre qui l’avait connu enfant et qui, par un coup de la Providence, avait été amené chez lui au commencement de cette maladie qui tourna si court, prononça les dernières prières. Pendant que nous pleurions notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur qui n’avait pas su résister à une déception littéraire, et recommandait à Dieu l’âme immortelle qui venait de briser ses liens. Le lendemain, à huit heures du soir, un fiacre nous déposait, ma sœur Ursule et moi, à la gare du chemin de fer, et je disais un adieu, éternel peut-être, à cette ville perfide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne venait de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à mes souffrances[295].
Ce chapitre était le morceau capital des _Jeudis_; il était de plus le lien qui en reliait les deux parties. Il forme le nœud même de l’ouvrage, puisque c’est à la suite de la scène à laquelle il vient d’assister que George de Vernay se décide à quitter Paris et à regagner Gigondas. Pourquoi dès lors l’avoir sacrifié?
Les suppressions que je viens de signaler n’étaient pas seulement regrettables en elles-mêmes; elles avaient, en outre, cet inconvénient de créer, dans le livre, assez de vides pour que l’auteur n’eût plus la matière de ce que les anciens appelaient un juste volume, _justum volumen_. Ces vides, il les fallait combler. Pontmartin se trouva ainsi conduit à intercaler dans son ouvrage de véritables hors-d’œuvre, comme l’_Homme bien informé_ et l’_Invalide de lettres_, et d’autres pages encore qui n’avaient vraiment rien à y faire.
En voulant «rajuster» les _Jeudis_, Pontmartin les avait gâtés. N’y aurait-il pas lieu aujourd’hui, dans une édition définitive, de les donner tels qu’ils furent primitivement composés, tels que Pontmartin les avait écrits de verve et de premier jet, tels enfin que les avaient publiés, en 1859 et en 1860, la _Semaine des Familles_ et l’_Univers illustré_?
IV
Les _Jeudis_ firent un bruit terrible, selon le mot de Sainte-Beuve lui-même[296]. Les amours-propres avaient été blessés, et les amours propres ne pardonnent pas. Ce fut un déchaînement général, une tempête furieuse, auprès de laquelle les orages qui avaient précédemment accueilli l’auteur des _Causeries littéraires_ et des _Causeries du Samedi_ n’étaient que des brises légères et de simples bonaces.
Seize ans auparavant, Pontmartin avait dédié à Jules Sandeau son premier ouvrage; il avait de même inscrit son nom à la première page des _Jeudis_. L’auteur de _Marianna_ n’était pas un méchant homme, mais il était faible, et il y avait déjà longtemps que Balzac avait dit de lui, dans une de ses lettres à M^{me} Hanska: «Jules Sandeau a été une de mes erreurs... Il est sans énergie, sans volonté. Les plus beaux sentiments en paroles, rien en action ni en réalité. Nul dévouement de pensée ni de corps[297]...» Quand il vit Pontmartin attaqué de toutes parts, il écrivit aux journaux qu’il ne le connaissait plus. Ce fut le coup le plus cruel, le seul cruel, à vrai dire, que reçut Pontmartin au cours de cette longue et tumultueuse crise,—la _crise Charbonneau_. Il affectionnait sincèrement Jules Sandeau; il se réconciliera bientôt avec lui et il lui donnera jusqu’à la fin de nouvelles et éclatantes preuves de sa fidèle amitié.
Balzac, en son temps, avait traversé une crise analogue. «Dans la lutte actuelle, écrivait-il en 1836, je suis seul... Je dois même rendre justice à la presse, il y a chez elle une quasi-unanimité contre moi[298].» Cela aussi, Pontmartin l’eût pu dire. Les injures pleuvaient sur lui comme grêle. Ceux qui étaient nommés dans son livre poussaient des cris de paon. Ceux qu’il n’avait pas nommés et qui se voyaient ainsi privés de leur part de célébrité, ne se montraient pas moins animés, et peut-être étaient-ils les plus violents. Ils prenaient des airs de mépris, et allaient répétant partout: _Il n’a pas osé s’attaquer à moi! il eût trouvé à qui parler; il le savait bien et il s’est gardé des représailles!_ Mais si les attaques se multipliaient, les réclamations, en revanche, étaient rares. Il n’y en eut que deux. M. Taxile Delord et M. Ernest Legouvé demandèrent deux rectifications, portant sur deux erreurs de fait, d’ailleurs de médiocre importance. L’auteur leur donna aussitôt satisfaction, comme il convenait à un galant homme. Cela fait, et les attaques continuant, Pontmartin adressa au directeur du _Figaro_ la lettre suivante:
Paris, le 8 mai 1862.
Monsieur,
Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seul contre tous la porte du _Figaro_, j’entre sans façon, et je vous demande une courte audience.
Que l’on attaque mon livre et son auteur, je serais très ridicule de m’en plaindre. Je n’ai fait qu’user du droit de représailles: qu’on en use à mes dépens sur une échelle plus grande que celle de Jacob! Liberté, liberté complète, pourvu que les blessures s’arrêtent là où l’amour-propre change de nom.
La réclamation de M. Taxile Delord a été accueillie par moi parce qu’elle portait sur un fait que j’ai reconnu vrai et qu’attestaient nos amis communs.
J’ai été mou, très mou, vis-à-vis de M. Jules Sandeau, parce qu’il me faut plus de cinq minutes pour m’accoutumer à voir dans un de mes amis les plus chers mon ennemi le plus cruel.
J’ai autorisé trois hommes particulièrement honorables à régler mon débat avec M. Legouvé, débat qui ne reposait que sur une erreur de date, étrangère à la sincérité du récit; ils avaient constaté d’ailleurs, sur des preuves irrécusables, que spontanément, sans y être invité, et pour une raison que dira ma nouvelle préface, j’avais fait, dix jours d’avance, trois fois plus que M. Legouvé ne me demandait.
Les amis de M. Taxile Delord et ceux de M. Legouvé savent et peuvent dire si je leur ai fait l’effet d’un homme qui recule devant la conséquence la plus extrême de ses actes ou de ses écrits.
En somme, pour expier mes excès de _méchanceté_, trois excès de modération.
Maintenant, à ceux qui seront tentés de m’en demander un quatrième, je répondrai ceci:
Voulez-vous attendre la seconde édition du livre? C’est l’affaire de quelques jours.
Êtes-vous pressé? Je le suis plus que vous; il serait inutile de réclamer d’autres explications que celles qu’on trouvera dans ma préface. Épargnez-vous donc la peine de prendre le plus long, et contentez-vous de me demander le nom et l’adresse des amis chargés de répondre pour moi: ils sont désignés d’avance et ils sont prêts.
Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remerciements et croyez à mes cordiales sympathies.
Armand DE PONTMARTIN.
Les deux amis choisis par Pontmartin étaient Léopold de Gaillard et Léo de Laborde, ancien représentant de Vaucluse, l’un des plus énergiques députés de la droite à la Législative. L’honneur de l’auteur des _Jeudis_ était en bonnes mains. Aucune réclamation nouvelle ne lui fut adressée, aucune demande d’explications ne se produisit.
Sa lettre du 8 mai lui avait valu parmi les _jeunes_ de chaudes sympathies. Jules Claretie s’en fit l’interprète dans un petit journal qui ne laissait pas de tenir alors assez brillamment sa place au soleil, le _Diogène_. Très touché de son article, Pontmartin l’en remercia aussitôt:
Dimanche matin, 11 mai.
En toute circonstance, Monsieur et jeune confrère, je vous aurais chaleureusement remercié de votre article si bienveillant et si sympathique. Mais j’en suis particulièrement touché dans un moment critique où mes amis les plus dévoués me blâment, où les tièdes s’éloignent de moi comme d’un homme compromettant et où ceux que j’ai offensés se livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune et courageux, mon cher confrère; vous vous êtes généreusement placé en dehors de ces colères pour juger un livre excessif, imprudent, qui peut même, çà et là, me faire passer pour méchant, mais où il y a, je crois, un fond d’honnêteté et de vérité. Si je sors intact de cette crise, j’espère bien, mon cher Confrère, que nos relations n’en resteront pas là, et vous verrez peut-être, à l’user, que je ne suis pas aussi noir que j’en ai l’air. Agréez, en attendant, mon cher défenseur, avec mes remerciements bien sincères, l’expression de mes cordiales sympathies.
La petite guerre cependant continuait. Il m’écrit le 25 mai:
...Je me reprochais déjà mon silence comme une ingratitude; et voici que je reçois votre lettre, nouveau témoignage de vos attentives et fidèles sympathies. Je vous assure que j’ai bien besoin d’être ainsi soutenu par quelques amis; car ici chaque jour amène quelque alerte, quelque incident désagréable; hier soir, par exemple, on m’a annoncé que le théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre des _Jeudis de Madame Martineau_, une parodie aristophanesque de mon livre, où je serai très maltraité. Ceci n’est rien, et me semble de bonne guerre; mais ce sera tout naturellement l’occasion d’un éreintement collectif dans les feuilletons du lundi suivant, et la _crise Charbonneau_, que je regardais comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée...
Je crains qu’il ne me soit maintenant comme impossible de faire de la critique sage et tempérée, de la littérature sérieuse, dans ces tons mixtes, fins, un peu gris, que je cherchais de préférence sur ma palette. Ce diable de petit livre rose (il est bleu à présent) sera toujours là, sur ma conscience, sinon comme un remords, du moins comme un regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enflammés qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. Mais, pour le moment, je n’aspire qu’à une chose, à la campagne, au repos. Dès que je pourrai décemment quitter Paris, c’est-à-dire dans quatre ou cinq jours, j’irai, non pas chez moi,—j’y trouverais encore trop de mouvement et d’affaires,—mais chez ma belle-mère, où je tâcherai de vivre, pendant quelques semaines, d’une vie purement végétative et contemplative: car je suis exténué, accablé, brisé, à bout de forces... Quoi qu’il en soit, j’espère, mon cher ami, que cet orageux épisode resserrera encore nos liens de bonne confraternité: ceux qui, dans cette circonstance, me sont demeurés fidèles, peuvent d’autant plus compter sur ma reconnaissance, qu’ils ont été plus rares. Léopold de Gaillard est à mes côtés, et m’a rendu de grands services. Nous dînons ensemble ce soir, et je m’acquitterai de vos commissions, ou plutôt je lui lirai votre lettre...
On le voit, Pontmartin, en face du prodigieux succès de son livre, au lieu d’en être enivré, en ressentait du regret, presque du remords. On le peignait comme vindicatif et méchant; il était, en réalité, l’homme le plus doux du monde, le plus bienveillant, le plus prompt à l’éloge. S’il avait mérité un reproche comme critique, c’était d’être trop indulgent, de se montrer trop coulant à dire: «Beau livre, charmant livre, excellent livre!» On l’appelait communément le _Philinte_ de la littérature. Un jour, il est vrai, il avait remplacé ses rubans roses par les _rubans verts_ d’Alceste; mais cela, en dépit des apparences, n’avait rien changé au fond, et le fond, chez lui, c’était la bonté.
Comme Philinte, du reste, ou, si on le veut, comme Alceste, Pontmartin était un gentilhomme. A la fin de son livre, laissant là tous les pseudonymes, à la La Bruyère ou par _à-peu-près_, dont il s’était servi au cours du volume, il avait mis sous chacun de ces noms de fantaisie le nom véritable.—Qui entendez-vous par _Argyre_? M. Edmond About.—Et _Porus Duclinquant_? M. Taxile Delord.—Et _Polycrate_? M. Gustave Planche.—Et _Molossard_? M. Barbey d’Aurevilly.—Et _Caritidès_? M. Sainte-Beuve.—Et ainsi pour tous les autres. Après tout, c’était assez crâne, et on me permettra bien de mettre en regard de cette attitude les agissements de... _Caritidès_.
Il n’est pas un homme de son temps, illustre dans les lettres ou la politique, que Sainte-Beuve n’ait encensé, ou au moins ménagé. Il n’en est pas un qu’il n’ait dénigré, ridiculisé, criblé d’épigrammes. Seulement, les dithyrambes étaient publics, les épigrammes, les méchancetés restaient secrètes. Il les confiait prudemment à des _cahiers_, soigneusement renfermés dans ses tiroirs. Ainsi a-t-il fait pour Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Charles Nodier, Montalembert, Guizot, Cousin, Villemain, Thiers, Saint-Marc Girardin, Tocqueville et vingt autres. Ces notes clandestines devaient sortir de l’ombre, un jour venant, mais seulement quand leur auteur serait à l’abri de toutes représailles. C’est d’autre sorte qu’agissait Pontmartin. S’il a satirisé,—non pas ceux qu’il célébrait en public,—mais ceux qui étaient ses adversaires et qui, pour la plupart, ne lui avaient pas ménagé les attaques; s’il les attaquait à son tour, c’était en plein soleil, en face et visière levée.
Je viens de nommer Sainte-Beuve. Le 25 juillet 1862, alors que la querelle semblait enfin épuisée, il publia un grand article, dans lequel il s’efforçait de la raviver. L’article est très habile, très spirituel, très brillant, mais les accusations qu’il renferme ne sont rien moins que justifiées. Le célèbre critique insiste d’abord sur la _préméditation_, qui ne lui paraît pas douteuse. «Il y a eu, dit-il, préméditation, s’il en fut jamais, et ruse; vous n’êtes pas un enfant, ni nous non plus; nous savons vos finesses... Vous aviez en portefeuille des portraits méchants, et, selon vous, jolis: comment les produire? C’était une affaire de tactique. Vous les avez fait d’abord filer un à un, presque _incognito_, sans le masque et sans _clef_, dans un journal honnête qui colportait vos brûlots ou pétards sans s’en douter[299]...»