Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 14

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Je vous loue sincèrement d’avoir permis qu’on vous fît maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et j’ai la conviction que nous n’y perdrons point. Ce petit maniement des hommes et ce plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à votre charmante et merveilleuse agilité. J’ai toujours cru et j’ai toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la vérité; elles énervent ceux qui l’aiment. A ce métier on se diminue, et l’on ne fait pas le bien que l’on pourrait faire. Il faut être ce que l’on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons, non pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la sainteté de l’épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas au monde l’arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même. Pour n’être pas accrochée dans les musées académiques, elle n’en aura pas moins son lustre, si nous aimons la gloire; et il y a une gloire qu’il faut aimer. C’est la gloire d’avoir défendu la vérité, non suivant nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu’elle est et contre les amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, voyez s’il leur faut des vérités nouvelles, ou s’il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pensez que Dieu vous a donné une voix, et qu’il ne donne rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n’y a qu’une chose qui soit quelque chose, c’est la vérité. Dieu nous a confié à tous un travail à faire pour la vérité. Il nous interrogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée: vous ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons guère des gens d’esprit qui font le _Figaro_.

Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au 15 ou 20 février, et je voudrais vous voir avant de partir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. Où puis-je aller?

Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,

LOUIS VEUILLOT.

29 novembre 1858.

Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J’ai vu votre jeune ami qui m’a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais pas. Je l’emporte à Rome[265].

L’auteur des _Causeries littéraires_ n’eut point à regretter d’avoir accepté l’écharpe municipale. Elle lui permit de faire un peu de bien, et puis, outre la belle lettre de Louis Veuillot, elle lui valut de recevoir, un peu plus tard, une épître en vers, de Joseph Autran, qui figure en bonne place sous ce titre: _Mairie de village_, dans les _Épîtres rustiques_ du poète[266].

La mairie de Pontmartin devait durer six ans. Le 7 août 1864, après une longue maladie, suivie d’une interminable convalescence, il donna sa démission.

V

Pontmartin n’avait dans l’_Union_ que deux causeries par mois[267]. Ce n’était là pour lui qu’une trop faible et trop courte besogne. Depuis longtemps il a pris l’habitude d’écrire au moins un article par semaine. Et c’est pourquoi, en même temps qu’à l’_Union_, il collabore au _Correspondant_, à l’_Univers illustré_, à la _Semaine des Familles_ et au _Journal de Bruxelles_, la plus importante des feuilles catholiques de Belgique.

Les causeries du _Journal de Bruxelles_—la première parut le 24 mars 1859—avaient pour titre général: _Symptômes du temps_. Elles étaient signées _Z. Z. Z._, comme l’avaient été, vingt-trois ans plus tôt, les premiers articles de Pontmartin dans le _Messager de Vaucluse_.

Pendant les années 1843, 1844 et 1845, Sainte-Beuve s’était fait, lui aussi, chroniqueur _extra muros_, hors frontières. Il envoyait régulièrement à Lausanne, à son ami M. Juste Olivier, directeur de la _Revue Suisse_, des articles qu’il ne signait pas[268]. Cela lui permettait de prononcer sur les hommes et sur les choses des jugements tout à fait libres et indépendants, dégagés de ces ménagements, de ces atténuations, dont souffrent la vérité et la justice. Il ne faisait ainsi qu’user de son droit. Malheureusement, il excédait toutes bornes quand, à la même heure, il couvrait le même écrivain, le même livre, à Paris de louanges publiques, et à Lausanne d’injures anonymes[269].

Avec Pontmartin, rien de pareil n’était à craindre. Il use largement, dans le _Journal de Bruxelles_, de son droit de dire sur les auteurs et leurs ouvrages la vérité tout entière, sans voiles et sans réticences; mais il ne se dédit pas d’un côté de la frontière à l’autre; ceux qu’il loue à Paris, il ne les dénigre pas à Bruxelles: ceux qu’il critique à Bruxelles, il les critique aussi à Paris. Seulement, là-bas, les critiques sont plus vives, plus accentuées; dans ces libres causeries, l’auteur met tout son aiguillon.

Il s’attache moins, du reste, à l’examen et à l’analyse des livres, qu’à l’étude des mœurs littéraires. Les livres et le théâtre lui sont surtout une occasion de peindre la société de son temps. Ces pages où le critique cède le pas au moraliste formeraient, si elles étaient réunies, un bien curieux volume, d’une ingéniosité piquante, d’une information sûre et d’une observation malicieuse.

* * * * *

Dans cette chaire de Notre-Dame, illustrée par Lacordaire et le Père de Ravignan, le Père Félix[270], avec une éloquence simple et forte, avec une puissance de logique admirable, traitait, depuis plusieurs années déjà, la question du _Progrès_. Le progrès de l’industrie, de la science, de la machine, du bien-être, le progrès réaliseur des merveilles accomplies par l’homme seul, assez fort pour se passer de Dieu, est devenu le mot d’ordre, le symbole, le _Credo_ d’une époque qui ne veut plus subir l’humiliation de croire, ni le chagrin de douter! A cette idole, dont le culte ne prétendait à rien moins qu’à remplacer les religions tombées, le P. Félix opposait _le Progrès par le Christianisme_. Il parut à Pontmartin que ces belles conférences avaient plus d’importance et présentaient plus d’intérêt, même pour un simple critique littéraire, que les comédies de M. Dumas fils ou de M. Augier, que les romans de M. Feuillet ou de M. Mürger. Il leur consacra, non pas une ou deux causeries, mais tout un petit volume, qui parut en 1861 sous ce titre: _Le Père Félix, Étude et Biographie_[271]. C’est un de ses meilleurs écrits, celui peut-être, dont, en ses derniers jours, le souvenir lui était le plus précieux[272].

* * * * *

Depuis le 1^{er} février 1855, Pontmartin avait cessé de collaborer à la _Revue_ de M. Buloz. Celui-ci ne pouvait s’en consoler, et, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, il essayait de ramener au foyer de la rue Saint-Benoît le chroniqueur prodigue. Il eût tenu pour une particulière victoire de le détacher du _Correspondant_; mais à cela il ne fallait pas songer. Il obtint seulement, dans l’été de 1861, que Pontmartin, tout en restant le critique en titre de la Revue de la rue de Tournon[273], donnerait de temps à autre des articles à la _Revue des Deux Mondes_. Sa signature y reparut le 1^{er} août 1861. Il m’écrivait le 14 janvier 1862:

Il est très vrai que j’ai été rappelé à la _Revue des Deux Mondes_ avec quelque insistance par les maîtres du logis[274]; j’étais à la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue Saint-Benoît, et ils m’écrivirent à cette époque trois ou quatre lettres de rappel. Mais je ne m’y sens plus à mon aise; j’y perds, ce me semble, le peu d’originalité et de physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme et mes amis, sans me blâmer absolument, s’inquiètent pour moi de ces voisinages, de ces influences peu orthodoxes; aussi, sous ce rapport comme sous tous les autres, l’approbation d’hommes tels que vous m’est infiniment précieuse.

En 1861, Pontmartin publia successivement dans la _Revue_: _les Poètes et la Poésie française en 1861_[275];—_Henry Mürger et ses œuvres_[276];—_Le Roman et les romanciers en 1861_[277]; puis, le 1^{er} mai 1862, _le Théâtre contemporain_.

A cette date de 1862, Pontmartin a conquis une légitime et brillante renommée. Ses nouvelles et ses romans, d’une part, et ses _Causeries_, de l’autre, auraient suffi à faire la réputation de deux écrivains. Comme conteur et romancier, il n’est qu’au second rang; mais, comme critique, il est bien près d’être au premier. Sainte-Beuve sans doute est le maître incontesté de la critique; mais s’il n’occupe pas le trône, Pontmartin—selon le mot d’un spirituel écrivain de ce temps-là[278]—«Pontmartin est assis sur les marches, et c’est le premier de nos princes du sang». Il s’est d’ailleurs créé un apanage qui lui appartient. La Causerie littéraire est sa province, son domaine propre, que nul de ses confrères n’est en état de lui disputer. Il a l’honneur d’avoir des ennemis, mais il a l’amitié de Louis Veuillot, et aussi celle de Montalembert. Les grandes Revues lui sont ouvertes, la _Revue des Deux Mondes_ aussi bien que le _Correspondant_. Les Guizot, les Cousin, les Falloux, les Villemain, les Noailles et les de Broglie, sont ses justiciables... et ses obligés. Il est sur le seuil de l’Académie; encore deux ou trois ans, encore deux ou trois volumes, et il sera l’un des Quarante.

Sainte-Beuve, qui ne l’aime pas et qui voudrait bien pouvoir faire le silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous sommes arrivés, de lui consacrer un de ses _Lundis_[279]. «J’ai eu, dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin; je ne viens pas réveiller la querelle; mais _il m’est difficile d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous rencontrons à chaque moment_.»

Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois d’avril 1862, éclate la _crise Charbonneau_.

CHAPITRE X

LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU

(1862)

Jacques Lecoffre, Alfred Nettement et la _Semaine des Familles_.—Le maire de Gigondas.—_Journal d’un Parisien en retraite._—Modifications et retranchements.—L’Odyssée électorale de _Strabiros_.—La mort de _Raoul de Maguelonne_.—Jules Sandeau et H. de Balzac.—MM. Taxile Delord et Ernest Legouvé.—La lettre au _Figaro_.—Léopold de Gaillard et Léo de Laborde.—Le _Diogène_ et M. Jules Claretie.—Les _Jeudis de Madame Martineau_.—Philinte et Alceste.—_Caritidès_ et ses _Cahiers_.—Où Sainte-Beuve adresse une invocation à _Jupiter hospitalier_.—La visite chez _Marphise_.—M. Ferdinand Brunetière.—Lettre de Jules Janin.—Les _Vrais jeudis de Madame Charbonneau_.

I

A la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume des _Causeries littéraires_, renfermant l’article sur Béranger, Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut. Républicains et bonapartistes, _libéraux_ et parlementaires plus ou moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait du chantre de _Frétillon_ et du _Dieu des bonnes gens_. Ce fut contre lui, dans toute la presse et sur toute la ligne, depuis le _Charivari_ jusqu’au _Siècle_, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires nationales»!

L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues. Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre: _les Fétiches littéraires_, dans le _Correspondant_ d’abord[280], puis dans le premier volume des _Causeries du Samedi_, il publia sur la _Comédie humaine_ et son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le fétichisme-Hugo[281]. Cette fois, la mesure était comble. La tempête de nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens, redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile, puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus mordant.

Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire les _Jeudis de Madame Charbonneau_? La solution de ce petit problème ne sera peut-être pas sans intérêt.

II

Au commencement de 1858, le chef d’une des plus importantes maisons de librairie de Paris, M. Jacques Lecoffre, s’ouvrit à Alfred Nettement, dont il était l’éditeur et l’intime ami, de son désir de créer une Revue pour la jeunesse. Alfred Nettement en serait le directeur, et comme à l’_Opinion publique_, en 1848, il aurait pour principal lieutenant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, Pontmartin, au premier instant, fit de même; mais, à la réflexion, estimant que la combinaison projetée n’allait pas sans de sérieuses objections, il en fit part aussitôt à Nettement dans la lettre suivante:

Mercredi matin (3 février 1858).

Mon cher ami,

Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une entreprise bien hasardeuse...

A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’_Opinion publique_. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des bords du Rhône, dont je suis le président, et qui réclame ma présence tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du 10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.

Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections. Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282], où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique, faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons à _éreinter_. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains des _Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_? Ils y prêtent, mais, en ce moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire, démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...

La fin de la lettre manque, mais la conclusion se devine aisément. Pontmartin ne croyait pas devoir accepter. Quelques mois plus tard, sans revenir sur son refus de donner à la Revue projetée une collaboration régulière et suivie, il indiquait à Nettement dans quelles conditions il lui serait cependant possible d’y écrire:

Les Angles, 5 juin 1858.

Mon cher ami,

L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet, dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe, d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin; j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283] pour le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques articles de fantaisie, qui pourront paraître irrégulièrement. Je vous en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade... Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux convenir à un journal ou _magazine_ illustré que des études purement littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage, chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste, je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deux _Causeries_ par mois...

Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours! Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerions _de omni re scibili_. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.

Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage; mettez-moi aux pieds de M^{me} Nettement et croyez-moi tout à vous de cœur.

La petite Revue cependant, le _Magazine_, comme l’appelait Pontmartin, achevait de s’organiser. Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en avait été d’abord question, mais hebdomadaire; elle aurait pour titre: _La Semaine des Familles, Revue universelle sous la direction de_ M. Alfred Nettement. Le premier numéro parut le samedi 2 octobre 1858. Le 9 décembre, Nettement recevait la lettre suivante, qu’Armand de Pontmartin lui écrivait de sa maison des Angles:

Mon cher ami,

Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce que je suis en train de faire mon article sur les _Souvenirs de la Restauration_[285] et qu’il faut que je sois prêt après-demain au plus tard. En lisant la _Semaine des Familles_, je me suis persuadé que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à fait inapplicable à cette publication. Une _causerie littéraire_ approfondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que je les écrivais dans la défunte _Assemblée_, telle que j’en écris encore dans l’_Union_, n’aurait pas convenu à votre public, ne se serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des articles signés _Curtius_[286], _Félix Henri_, _Nathaniel_[287], etc. J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue au RÉVEIL[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez un _Musée des Familles_ avec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents lieues du centre. J’ai pensé à _me rabattre sur la province_, et je vous propose une série d’articles qui s’appelleraient les _Jeudis de M^{me} Charbonneau_. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale. Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas d’affirmative, écrivez-moi _oui_, et je vous enverrai mon premier article pour le jeudi 15 décembre...