Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 13

Chapter 133,447 wordsPublic domain

En 1855, Montalembert, privé de la tribune et ne pouvant songer à créer un journal, prit la direction de la Revue fondée par Edmond de Cazalès et Louis de Carné, et dans laquelle, vingt-cinq ans plus tôt, il avait publié son premier article. Depuis longtemps déjà, elle n’avait plus qu’une existence languissante et précaire; à peine lui restait-il quelques centaines d’abonnés. Le grand orateur crut qu’il était possible, dans les circonstances où l’on se trouvait alors, de la relever, d’en faire un organe d’opposition politique, en même temps qu’une arme de défense religieuse[235]. Il sollicita la collaboration d’Armand de Pontmartin. Celui-ci débuta dans la Revue renaissante[236], par un article sur _le Correspondant et la littérature_, qui parut le 25 février 1856. Jusqu’à sa mort, il ne cessa d’y écrire. Dans l’un de ses derniers articles[237], celui du 10 décembre 1889, revenant sur ces vieux et chers souvenirs, il dira:

...En février 1856, le comte de Montalembert me fit le très grand honneur de m’engager à collaborer au _Correspondant_ régénéré, renouvelé, rajeuni et agrandi. Il y a, de cela, trente-trois ans,—un tiers de siècle,—et voilà que, au bout de trente-trois ans, je me retrouve à cette même place, cherchant vainement du regard ceux dont la piété, l’éloquence, les écrits et les exemples devaient nécessairement m’inspirer l’émulation du bien. J’étais heureux et fier de redevenir soldat pour servir sous les ordres de pareils chefs. Aujourd’hui tous ont disparu. La France, profondément pervertie, révolutionnaire, athée, corrompue par la double complicité de l’impiété et du vice, d’une politique ignoble et d’une littérature infecte, s’efforce sans doute de les oublier. Les peuples déchus, par un juste châtiment, sont condamnés à avoir honte de ce qui fait leur gloire et à ne pouvoir songer qu’avec un remords à leurs sujets d’orgueil. Pour moi, ces hommes incomparables apparaissent d’autant plus haut que la société moderne est tombée plus bas, d’autant plus purs que nos politiciens sont plus vils. Montalembert! Augustin Cochin! Théophile Foisset! Armand de Melun! Falloux! Louis de Carné! Perreyve! Charles Lenormant! Lacordaire! Dupanloup! Ravignan! Gerbet! Vos noms bénis, vos noms illustres, doivent-ils éveiller les images funèbres que la mort offre à notre faiblesse? Je refuse de le croire. Pour des hommes tels que vous, la mort, c’est encore la vie; le deuil s’adoucit par la foi; le regret s’éclaire d’espérance. Aujourd’hui, en écrivant ces dernières lignes, je ne vous demande pas de me protéger en ce monde,—je ne suis plus de ce monde,—je vous demande de prier pour moi le Dieu de miséricorde et de bonté, afin qu’il m’accorde la faveur de bien mourir[238].

L’article sur _le Correspondant et la littérature_ n’est pas, tant s’en faut, parmi les meilleurs de Pontmartin. Il vise à être un manifeste, une profession de foi, un programme. L’écrivain sans doute était toujours élégant et spirituel; mais il traduisait sa critique en maximes et la condensait en formules. Il mêlait à sa grâce aimable et légère quelque chose de solennel et d’un peu apprêté. Même il lui arrivait, à lui si simple d’ordinaire, si éloigné de toute prétention et de tout pédantisme, il lui arrivait de prendre un ton dogmatique, d’employer de grands mots, des termes ambitieux, _sesquipedalia verba_. C’était toujours du Pontmartin, mais du Pontmartin endimanché. Ses amis, qui l’aimaient mieux en son habit de tous les jours, eurent d’abord un peu d’inquiétude. Allait-il donc changer son salon en une salle de conférences, monter à la tribune pour faire, lui aussi, sa _Déclaration des droits de l’homme_... et du critique? Est-ce que, par hasard, les lauriers de Gustave Planche l’empêchaient de dormir? Ces inquiétudes durèrent peu. Dès le 25 mai 1856, il publiait un article sur les _Contemplations_ de Victor Hugo, bientôt suivi d’une étude sur _Balzac_[239] et d’une autre sur _le Roman bourgeois et le roman démocratique_[240]; et dans ces divers morceaux se retrouvaient ses anciennes qualités, auxquelles se venait ajouter parfois une sorte de divination. Telles, par exemple, dans son étude sur les _Contemplations_, les pages où il pressent, où il voit, où il décrit, dès 1856, les dernières œuvres, les dernières années du grand poète; où il nous montre Hugo devenu Dieu, se contemplant, se souriant dans sa création, comme dans le miroir de sa grandeur et de sa divinité; se grisant d’infini, s’endormant dans cet enivrement olympien, au murmure des océans et des mondes... et se réveillant à Charenton[241]!—Pardon! c’est au Panthéon que je voulais dire.

* * * * *

Pontmartin était passionné pour le théâtre, et ce goût chez lui devait persister jusqu’à la fin. De 1873 à 1878, j’allais tous les ans passer avec lui, à Paris, une ou deux semaines. Nous dînions tous les soirs ensemble, et presque tous les soirs il me fallait l’accompagner à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, aux Français ou au Gymnase, où nous arrivions toujours avant le lever du rideau et où il s’amusait comme un enfant. Lorsqu’il était rédacteur en chef de l’_Opinion publique_, ce lui était un vif plaisir, nous l’avons vu, de prendre quelquefois la place de son _lundiste_,—Théodore Muret ou Alphonse de Calonne,—pour rendre compte lui-même de la pièce nouvelle. A l’_Assemblée nationale_, il lui avait fallu se cantonner dans son domaine propre, les livres, et laisser les théâtres à Édouard Thierry[242] ou à M. Robillard d’Avrigny. Au _Correspondant_, il allait trouver la place libre.

C’était l’époque où Dumas fils, Émile Augier, Octave Feuillet, Ponsard, Victorien Sardou triomphaient à la scène. Le _Correspondant_ jusque-là n’avait guère eu de fenêtre ouverte sur le théâtre; mais force lui était bien maintenant de regarder aussi de ce côté. Il ne lui était plus loisible de tenir pour quantités négligeables des pièces dont le succès était éclatant, dont l’influence, salutaire ou funeste, était, de toute façon, considérable. Pontmartin fut chargé d’en entretenir les lecteurs de la Revue, de les apprécier au point de vue littéraire et surtout au point de vue social, de rechercher, non si elles étaient bien ou mal jouées, si elles faisaient ou non de grosses recettes, mais si elles élevaient ou abaissaient les intelligences et les cœurs. Ainsi se trouvait réalisée une de ses ambitions. Je lis dans une de ses lettres de cette époque: «Mon rêve a toujours été de généraliser et d’élever autant que possible les questions théâtrales et celles qui s’y rattachent, en dehors des commérages de foyer et des détails de coulisses. Que de choses par exemple à dire cet hiver sur le _Fils naturel_[243]: sur la _Jeunesse_[244] et sur les tendances que suppose dans la société le succès de pareilles pièces[245]!»

Les articles publiés par Pontmartin sur le théâtre feraient à eux seuls un volume, et il a eu bien tort de ne pas en faire l’objet d’une publication spéciale. A la différence des courriéristes dramatiques,—ils s’appelaient alors Théophile Gautier, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, Édouard Thierry, Francisque Sarcey,—il ne se borne pas à juger les pièces, abstraction faite de la société qui les produit, les accepte ou les explique. Il montre, au contraire, les rapports intimes et toujours croissants de cette société avec le genre de littérature le plus bruyant, le plus lucratif et le plus populaire. Ses articles ne sont pas de simples feuilletons, improvisés le lendemain d’une _première_; ce sont des études faites à loisir, qui embrassent parfois, à propos de la pièce nouvelle, l’ensemble même des œuvres d’un auteur. Cette suite de chapitres, s’ils étaient réunis, formerait une histoire de l’art dramatique en France de 1857 à 1866, c’est-à-dire pendant la période la plus brillante que le théâtre ait traversée au XIX^e siècle. Voici la table des matières de ce volume, qui serait parfait... si on le pouvait trouver chez Calmann Lévy: _La Question d’argent, M. Dumas fils[246]._—_La Société et le Théâtre, M. Dumas fils._—_Un Père prodigue[247]._—_Octave Feuillet, auteur dramatique[248]._—_Eugène Scribe[249]._—_M. Victorien Sardou et le Théâtre en 1861[250]._—_Le Théâtre en 1863. Jean Baudry, Montjoye, les Diables noirs, la Maison de Penarvan[251]._—_Le Lion amoureux et le Théâtre de M. Ponsard[252]._—_La Contagion et le Théâtre de M. Émile Augier[253]._

III

Pontmartin collaborait toujours à l’_Assemblée nationale_. Ses _Causeries littéraires_ paraissaient régulièrement chaque semaine. Sans les interrompre, il donna au journal de la rue Bergère un roman dont la publication dura du 21 mai au 9 août 1856. Il portait dans le journal ce titre: _les Deux Érostrates_, en attendant de s’appeler, dans les éditions postérieures, _Pourquoi je reste à la campagne_, puis _les Brûleurs de Temples_[254].

Le roman commence mal. Il s’ouvre par un long prologue qui ne se rattache en rien à l’action. Félix Daruel, ancien lauréat du Concours général et de l’École de droit, qui aurait pu être, s’il l’avait voulu, un éminent avocat ou un écrivain distingué, et dont la _Revue des Deux Mondes_ a déjà publié un ingénieux récit: _Eveline_,—j’allais dire _Octave_,—habite depuis huit ans la province, où il s’est marié, où il vit sur ses terres, et où rien ne manque à sa gloire et à son bonheur, puisqu’il est conseiller municipal de sa commune et marguillier de sa paroisse. Parfois pourtant il se demande s’il a eu raison de renoncer à la littérature. Un jour,—c’est au moment de l’Exposition universelle de 1855,—il se décide à louer un hôtel à Paris, à revoir ses anciens camarades, à reprendre pendant quelques mois, et qui sait? peut-être pour toujours cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à laquelle il n’a pas renoncé sans regret. Parmi les amis qu’il retrouve, il en est deux, Anselme Maynard et Julien Féraud, qu’il a perdus de vue depuis qu’ils sont entrés dans le journalisme. Partis de deux points extrêmes, et ayant employé des moyens contraires, ils se sont rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur, Félix Daruel se fait raconter leur histoire,—et ce sera précisément là le roman. Il apprend d’eux comment la société peut repousser à la fois ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confidences l’éclairent sur l’imprudence qu’il commettrait, s’il cédait à l’envie d’entrer à son tour dans la lice et d’échanger contre une chance de succès et d’éclat le calme de son existence; elles lui apprennent à redouter l’épreuve, à retourner dans ses montagnes et à se contenter d’être heureux.

Ce prologue n’est pas seulement inutile; par son caractère factice et conventionnel, il met le lecteur en défiance. Le roman, qui est excellent et qui peut, certes, se suffire à lui-même, gagnerait beaucoup à être débarrassé de ce cadre un peu vieillot.

La Révolution de 1848, survenant à l’heure où Pontmartin, après des débuts remarqués à la _Mode_ et à la _Revue des Deux Mondes_, pouvait se croire assuré d’un succès brillant et d’une vie heureuse,—cette Révolution avait produit sur lui une impression qui ne devait plus s’effacer. Jeté soudain au fort de la mêlée, lui qui était fait pour le rêve plus que pour l’action, il avait vécu, pendant quatre ans, d’une vie ardente, fiévreuse, passionnée. Les spectacles et les émotions de ces quatre années, il les a retracés dans ce roman des _Deux Érostrates_, qui commence à la veille du 24 février 1848 et qui se termine au lendemain du 2 décembre 1851. Aussi bien son livre est-il moins un roman qu’une page de _Mémoires_. On éprouve en le lisant (pour peu qu’on oublie le fâcheux prologue) la sensation que donnent les _choses vues_ et les _choses vécues_.

Sans renoncer à ces analyses du sentiment et de la passion dans lesquelles il excellait, l’auteur, cette fois, avait accordé à l’action et au mouvement du drame une part plus large; sans verser dans le réalisme, il avait donné à ses personnages une _individualité_ plus forte et plus accentuée. M. Servais, le député, Julien Féraud, le journaliste, Nathalie Duvivier, la directrice des postes, sont des types saisis sur le vif, si réels et si vrais qu’après plus d’un demi-siècle nous les retrouvons, sous la troisième République, tels que l’auteur les avait représentés sous la seconde. Dans cette peinture de quelques-unes de nos plaies sociales, Pontmartin avait déployé des qualités de vigueur et d’énergie qu’on ne lui soupçonnait pas et qui le plaçaient, au moins pour une fois, très au-dessus de son ami Jules Sandeau. Son ennemi Balzac, s’il eût vécu, aurait applaudi à ces scènes de la vie politique, à ce roman royaliste et catholique.

* * * * *

L’_Assemblée nationale_ cependant n’avait plus longtemps à vivre.

_Un bien averti en vaut deux._ De ce proverbe, Pontmartin avait tiré une de ses nouvelles[255]; mais, sous l’Empire, au moins en matière de presse, le vieux proverbe avait cessé d’être une vérité. Un journal bien _averti_, loin d’en valoir deux, n’en valait plus même la moitié d’un. Il était comme un condamné mis en chapelle, et il n’avait plus qu’à attendre la venue de l’exécuteur. Ainsi en fut-il pour l’_Assemblée nationale_. Déjà frappée d’un double avertissement, elle fut, en juillet 1857, suspendue pour trois mois, avec défense, si elle reparaissait, de garder son titre qui avait trop l’air d’un défi lancé aux vainqueurs du 2 décembre. Lorsqu’elle reparut en octobre, elle s’intitula _le Spectateur_. Pontmartin y reprit ses Causeries littéraires, mais ce sera seulement pour quelques semaines. Le 14 janvier 1858, avait lieu l’attentat d’Orsini. Le lendemain, le _Spectateur_ publia un article où il laissait entendre, en termes très légèrement voilés, que l’Empire, n’ayant pas de racines dans le pays et ne tenant qu’à un homme, aurait cessé d’exister si les bombes d’Orsini avaient atteint Napoléon III. Vingt-quatre heures après, le _Spectateur_ avait vécu.

* * * * *

Il ne se pouvait pas que les Causeries littéraires de Pontmartin cessassent de paraître, précisément à l’heure où il était devenu, sans conteste, le maître du genre. Plusieurs journaux sollicitèrent aussitôt sa collaboration. Celui qui était le moins riche et qui lui faisait les offres les plus modestes fut précisément celui dont il accueillit les propositions. L’_Union_ ne peut lui donner que 75 francs par article; n’importe, il écrira dans l’_Union_. N’est-elle pas la feuille royaliste entre toutes, le journal de Laurentie et d’Henry de Riancey, l’ancienne _Quotidienne_, qui publia jadis ses _Causeries provinciales_?

Son premier article parut le 23 mars 1858. De même qu’il avait autrefois consacré sa première causerie de l’_Assemblée nationale_ à M^{me} Émile de Girardin, de même il consacra sa première causerie de l’_Union_ à M. Émile de Girardin, qui venait de perpétrer une comédie ridicule, intitulée _la Fille du Millionnaire_. L’article avait pour titre: _le Fils du Millionnaire_ ou _les Délassements d’un homme fort_. C’est une des pages les plus spirituelles de Pontmartin[256].

IV

Si vifs qu’il fussent, ses succès parisiens ne faisaient point oublier à Pontmartin sa province natale, son petit village et la maison paternelle, sa maison des Angles. Il continuait d’y habiter la plus grande partie de l’année. Chaque année aussi, en août et septembre, il venait à la Mûre[257], avec son fils, passer les vacances chez l’aïeule maternelle. A vingt minutes de la Mûre se trouvait le beau château de Gourdan, appartenant au comte de Vogüé. L’intimité régnait entre la modeste villa et la demeure seigneuriale, où grandissait Eugène-Melchior de Vogüé, de trois ans plus jeune qu’Henri de Pontmartin. L’auteur des _Causeries littéraires_ assistait avec bonheur aux jeux de son fils et du futur académicien, dont il pressentit de bonne heure le brillant avenir et dont il eut la grande joie d’être le premier à saluer les éclatants débuts[258].

Ainsi commencées dans l’Ardèche, les vacances se terminaient toujours dans le Vaucluse et dans le Gard, où de nouveaux devoirs allaient retenir de plus en plus Pontmartin. En cette année 1858, où nous a conduits notre récit, il devenait maire des Angles. Comment la chose arriva, lui-même le raconte en ces termes dans une lettre à son ami Autran:

Les Angles, le 18 octobre 1858.

Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans notre correspondance. Si je vous dis comment je l’ai remplie, il faudra ou que vous cessiez d’être poète, ce qui vous est impossible, ou que vous cessiez de m’aimer, ce qui, je l’espère, vous est presque aussi difficile. Depuis un mois, j’ai été absorbé par une crise municipale et rustique d’où je crois que je vais sortir... maire des Angles! Oui, mon ami, voilà comment finissent les ambitions humaines. On part, le bâton à la main, pour le pays de l’idéal. On rêve littérature, critique et roman; on détourne superbement sa pensée des vils intérêts de la terre. Mais les années passent; la lassitude arrive; on revient chez soi, l’aile blessée; et alors on s’aperçoit que, pendant que l’on courait le monde des idées et des songes, deux ou trois intrigants de village se sont complètement emparés du pays où l’on avait eu jadis de l’influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient tout doucettement à sa ruine une fortune territoriale et riveraine sans cesse exposée et menacée. C’est ce qui m’est arrivé cette année, et il s’y est joint la conviction que, si cet état de choses se prolongeait, toute religion, toute morale, toute honnêteté étaient perdues dans cette pauvre commune que j’aime, et où j’avais toujours tâché de faire un peu de bien. Alors je suis allé me plaindre, j’ai eu affaire à un préfet[259], homme d’esprit, qui m’a dit en souriant qu’il y avait moyen d’arranger les choses, mais que quand on avait boudé pendant six ans, et que l’on demandait au gouvernement une marque de confiance, il fallait payer une petite rançon... Bref, mon cher ami, on m’a fait entendre poliment, et même avec quelques compliments fort bien tournés, qu’en acceptant la mairie des Angles, je lèverais toutes les difficultés. Je me suis récrié d’abord, puis j’ai réfléchi, et j’ai fini par dire _oui_; si bien que j’attends ma nomination d’un moment à l’autre. Eh bien! cher ami, vous connaissez ma manie d’analyse. Je me suis convaincu, _de visu_, pendant toute la durée de cette tempête dans un verre d’eau du Rhône, que la chose à laquelle le cœur et l’esprit s’accoutumaient le plus aisément, c’était l’amoindrissement du cadre. Le fait est que j’ai fini par me passionner contre le sieur P..., mon féroce prédécesseur, comme je me passionnais autrefois contre feu Gustave Planche, ou contre Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la troupe ennemie, leurs courses à Uzès et à Nimes, les péripéties de la lutte, les espérances des uns, les angoisses des autres, tout cela, mon cher ami, avait pris, à la longue, pour moi, les proportions d’un drame de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, dont j’aurais été auteur et acteur. Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous dirai que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été tellement fouetté, agité, chauffé, que j’y ai gagné une série de _clous_ horriblement mal placés, qui ont achevé d’accrocher ma littérature et ma correspondance. Je ne puis pas m’asseoir et, dans ce moment-ci, je vous écris sur une espèce de pupitre improvisé. Mais, grand Dieu! c’est assez vous parler de moi. Votre changement d’adresse me prouve que vous vous êtes établi à Paris, et que vous ne retournerez pas, cet automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au rivage, non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. Je vais vous envoyer, comme précurseurs, ma femme et mon Bonapartiste[260], et j’irai vous retrouver dans le courant de décembre. Quand je songe que je perds une grande partie de votre séjour à Paris, que j’allais publier, le 1^{er} novembre, mon cinquième volume de _Causeries littéraires_, que Lévy s’apprête sans doute à laisser tomber silencieusement dans son gouffre hebdomadaire; que j’aurais pu profiter à la fois de votre charmante et précieuse amitié, et de cette espèce de trêve littéraire que votre salon m’a toujours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela au plaisir d’administrer un village de 400 âmes..., je me demande si on m’a tout à coup fait changer de nature, de goûts, d’idées, d’habitudes, en vertu de quelque avatar rustique oublié par Théophile Gautier[261]. Faut de la raison, mais pas trop n’en faut, et il me semble cette fois que les extrêmes se touchent, que jamais je n’ai été plus fou que depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte pour mon adjoint, qui m’apporte à signer un devis des réparations de l’église; le malheureux! il a écrit réparation avec deux s, et comme je veux rester populaire, je respecte sa faute d’orthographe. Que les ambitieux sont lâches! _Omnia serviliter faciunt pro dominatione_.

Tout à vous; gardez-moi le secret de mes faiblesses grammaticales auprès des illustres gardiens de la langue française, et croyez-moi

Bien à vous de cœur,

ARMAND DE PONTMARTIN.

_P. S._—Ma nomination m’arrive à l’instant. Mon émotion m’empêche d’ajouter un seul mot[262].

L’installation de _Môsieu_ le maire eut lieu le dimanche 24 octobre, avec accompagnement de salves, farandoles, bals rustiques, tonneaux en perce et feux d’artifice, telle à peu près qu’elle est décrite dans les _Jeudis de Madame Charbonneau_[263].

Ses amis de Paris raillèrent bien le triomphe rural et les lauriers villageois du _Critique devenu berger_: quelques-uns cependant ne lui ménagèrent pas les félicitations, et Louis Veuillot joignit aux siennes de très nobles conseils. Il écrivait à Pontmartin, le 29 novembre 1858:

Mon cher ami,

J’ai reçu votre lettre par la poste d’Avignon, mais votre livre[264] n’est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas l’attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de l’amitié que je désire de vous, j’en ai le cœur trop heureux.