Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 12
Un jeune homme, écrivait-il, entre dans le monde; il est beau; il a de l’esprit; il a du cœur; il a un grand nom; mais il est pauvre. Dernier rejeton d’une race illustre et ruinée, il ne sait que faire de ce nom qui lui pèse comme un fardeau... La richesse est devenue l’unique et suprême condition de bien-être, de considération et de plaisir: Le monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, mais en riches et en pauvres: ceux-ci sont les parias; ceux-là sont les privilégiés.
Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince de Charlemont? Égal aux plus grands par sa naissance, inférieur aux plus petits par sa fortune, désorienté par cette perpétuelle antithèse de sa destinée, il ne saura que faire de sa noblesse, de son esprit et de son cœur; rien de ce que lui offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez humble pour lui.
Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger, dans mon histoire, est un bourgeois enrichi, intelligent, qui est de son siècle, qui ne s’amuse pas à copier M. Jourdain, parce qu’il a mieux à faire, et qu’il sait qu’aujourd’hui un homme riche commande à tous, même aux princes qui n’ont pas d’argent. Sa fortune lui a depuis longtemps donné toutes les jouissances; il en est une, d’une nature plus exquise et plus raffinée, qu’il ambitionne, comme ces gourmets qui voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger se souvient d’un certain George Dandin, qui fut martyrisé, du temps de Molière, par les Sotenville et les Prudoterie, parce que, riche et roturier, il avait épousé, comme on disait alors, une fille de condition. Ce George Dandin fut bien malheureux! M. Roger se propose de le venger; il veut pouvoir dire: _Notre gendre est prince!_ non pas par gloriole de parvenu, mais pour se donner le plaisir d’écraser sous la toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié: c’est pourquoi il marie sa fille à mon prince de Charlemont.
Vous voyez d’ici ma comédie: l’argent tyrannisant le blason! M. de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa femme met trop de diamants, achète trop de chevaux, découvre trop ses épaules qui sont blanches comme des épaules de vraie duchesse.—«Tout beau, monsieur mon gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c’est notre argent qui les achète; que ces robes décolletées, c’est avec nos billets de banque que votre femme les paie à Palmyre!—Mais je ne voudrais pas aller tous les soirs dans le monde, traîné à la remorque par ma belle-mère! j’aimerais mieux lire, travailler, rêver, enseigner à ma femme cette vie d’intérieur que nous pourrions rendre si sereine et si douce!—Vous plaisantez, je crois! Pensez-vous que nous vous ayons épousé, que nous vous ayons tiré de l’indigence, pour vous mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur de vos seize quartiers de noblesse?—Mais voici qui est plus grave; je crois m’apercevoir qu’il y a là un petit cousin, habillé par Humann, ganté par Boivin et doré par Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire la cour à ma femme!—Eh! mon Dieu, simples représailles! George Dandin en a vu bien d’autres. Quoi! vous vous emportez pour une bagatelle! Ça, venez, notre gendre, faire vos humbles excuses au cousin Octave, qui est trop riche pour exposer sa vie contre vous. D’ailleurs, ne savez-vous pas que le duel est défendu par les lois que nous avons faites? Souffrez donc patiemment de cette petite revanche des Dandin d’autrefois contre les Sotenville d’aujourd’hui.
Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute sa hauteur. Tant qu’il ne s’agissait que de ridicules, d’ennuis, de tracasseries domestiques, tant qu’il n’avait à craindre que de voir mener trop grand train cette fortune qui n’est pas à lui, il a souffert en silence; mais dès l’instant que l’honneur parle, Charlemont n’hésite plus; il fait un petit paquet de ses modestes hardes de gentilhomme ruiné; il tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée d’argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le velours! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen-Drake! Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs et retrouver son pauvre manoir délabré où il vivra, s’il le faut, de pain et de cidre. Vous comprenez que je ne le laisse pas partir, et que sa femme qui n’est, après tout, ni dépravée ni méchante, et qui a oublié la querelle des Dandin et des Sotenville, se jettera dans ses bras en lui disant: Viens, mon ami, allons restaurer ton vieux château avec les jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charlemont, et apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très rare, de bons riches et de vrais nobles!
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’une comédie, basée sur cette idée, serait plus neuve et plus vraie, plus paradoxale et plus réelle, plus gaie et plus attendrissante que celle qu’a inventée M. Gozlan[228]...»
Quelques années après, Jules Sandeau et Emile Augier portaient, à leur tour, à la scène cette question, si souvent controversée, de l’alliance entre un gentilhomme ruiné par ses élégantes folies et une jeune fille d’opulente bourgeoisie. Le 8 avril 1854, le théâtre du Gymnase donnait, avec un éclatant succès, la première représentation du _Gendre de M. Poirier_.
La pièce ne versait pas dans le mélodrame, comme celle de Léon Gozlan; elle restait d’un bout à l’autre dans le ton de la comédie: la sensibilité délicate de Sandeau s’y mêlait heureusement à la verve gauloise d’Augier. Mais, au fond, c’était toujours la vieille histoire du gentilhomme pauvre épousant, pour ses écus, la fille du bourgeois gentilhomme... et millionnaire. Gaston de Presles est un marquis ruiné, dissipateur, paresseux, libertin, qui profite de son mariage pour continuer sa vie de garçon et renouer une liaison peu édifiante avec une femme de son monde d’autrefois. S’il se relève un peu à la fin, c’est parce que sa femme, la fille du bonhomme Poirier, a toutes les noblesses du cœur et toutes les supériorités de l’esprit. Tout en déployant dans leur pièce beaucoup d’entrain, de mouvement, de gaieté communicative, les deux auteurs n’étaient pas sortis du chemin battu: ils avaient, selon le mot de Montaigne, «vagué le train commun».
VII
Piqué au jeu par le succès du _Gendre de M. Poirier_, Pontmartin revint à son idée de 1847 et, dès le 10 mai 1854, il faisait paraître le premier feuilleton de l’_Envers de la Comédie_. Au risque d’être accusé de paradoxe, il traita le sujet tout à rebours de ceux qui l’avaient traité avant lui.
Georges de Prasly, marquis comme Gaston de Presles, est ruiné, comme lui; mais sa ruine n’a d’autres causes que le malheur des temps et les dissolvants révolutionnaires; peu à peu, la pauvreté rature ses parchemins, gratte les armoiries sculptées sur la porte de son château seigneurial: château si délabré, tellement hypothéqué, que, malgré le souvenir de vingt générations chevaleresques, leur dernier héritier, n’ayant pas de quoi le réparer, va être forcé de le vendre. Il sait que cette vente achèvera de tuer sa mère, veuve depuis plusieurs années et dont le cœur s’est attaché à ces vieilles pierres, comme ces lierres qui finissent par s’incruster dans les murs en ruine. Il se résigne à épouser M^{lle} Sylvie Durousseau, sa voisine de campagne, dont le père a fait dans l’industrie une colossale fortune. M. Durousseau est un habile homme et un homme d’esprit. Il ne rêve pas, comme son contemporain M. Poirier, d’être fait pair de France. Il n’a ni ambition ni vanité; il a mieux que cela: il a de l’orgueil. Il a la passion du commandement, et cette passion, il lui plaît de la satisfaire sur un homme ayant eu des ancêtres aux Croisades, et lui devant à lui, roturier, son bien-être, son luxe, son crédit, tout jusqu’au vieux château où ses pères ont vécu. Il lui semble original, grand, digne d’un homme profondément pénétré de l’esprit et des progrès de son siècle, de prendre pour gendre un gentilhomme auquel il pourra rappeler, à chaque velléité de révolte, qu’il n’est qu’un zéro dont lui, Durousseau est le chiffre; que c’est lui qui l’a tiré du néant où notre siècle laisse tomber ceux qui n’ont rien; que ses chevaux, ses voitures, son hôtel, son mobilier, son argenterie, sa table, la toilette de sa femme et la sienne, sont autant de liens qui le font son obligé, son vassal et son esclave.—A ce jeu, il est vrai, M. Durousseau joue tout simplement le bonheur de sa fille. Mais il n’a sur ce point nulle inquiétude. Georges de Prasly est un timide, un faible,—il le croit du moins; fils pieux, il sera un mari soumis, un gendre docile, et ses révoltes, si par hasard il s’avisait d’en avoir, seraient faciles à dompter. Le mariage a lieu, et Georges, laissant sa mère à Prasly, s’installe à Paris, chez son beau-père, dans un des beaux hôtels de la rue Laffitte. M. Durousseau n’a de bourgeois que ses antécédents et son nom. Le pauvre descendant des Croisés se sent humble et petit dans ce magnifique hôtel, meublé avec un luxe inouï, plein d’artistiques merveilles. Il se trouve dépaysé dans ces salons où affluent les célébrités, où l’on entend des virtuoses à deux mille francs par soirée, où les reines de la mode rivalisent de somptueuses toilettes, où il se trouve entouré de parents, d’amis de la famille, qui n’ont pas besoin de titres et de particule pour se faire admettre au _Jockey_, briller au premier rang des _sportsmen_ et rayonner, parmi les arbitres de l’élégance et du goût sur les cimes du _high life_. Sylvie est une honnête femme, toute prête à aimer son mari; elle n’est pas coquette, mais elle aime le monde, et le monde la réclame. Elle ne manque ni un bal, ni un concert; elle est la reine de ces salons où Georges s’efface, se laisse oublier et souffre en silence. Une lettre du pays lui apprend que sa mère, dont le cœur est brisé et qui ne se peut consoler de son absence, est gravement malade. Au sortir d’une fête, où sa femme s’est vue plus courtisée que jamais, il la fait monter dans une berline de voyage, et, sans même prévenir M. Durousseau, il prend avec elle la route de Prasly. Ce brusque départ, cet enlèvement qui arrache Sylvie de ses rêves mondains et qui, au fond, l’enchante, pourrait être pour eux le point de départ d’une vie nouvelle et d’un bonheur dont l’un et l’autre sont dignes. Mais ils n’arrivent à Prasly que pour recueillir le dernier soupir de la vieille marquise. Georges se dit que c’est son mariage qui a tué sa mère; et quand Sylvie lui répète tout bas, avec une expression de tendresse timide: Elle m’a pardonné!—Oui, mais moi, je ne me pardonne pas, répond-il.
Après l’enterrement de la marquise dans le cimetière du village, il dit au plus vieil ami de sa famille, au confident de sa mère: «Il n’y avait qu’une marquise de Prasly... c’est celle que vous venez de conduire à sa dernière demeure; à la place de la dernière marquise de Prasly, il y a un tombeau; à la place du dernier marquis, il y a un soldat. Adieu, mon ami, dites bien à cet homme et à sa fille qu’ils ont tué la mère et déchiré le fils, mais qu’ils ne les ont pas humiliés!»
Le lendemain, George de Prasly partait pour l’Afrique et s’engageait dans le 11^e léger.
Là s’arrêtait le récit. Le roman était-il donc fini? De tous côtés, on demanda à l’auteur de donner une suite à l’_Envers de la Comédie_. Elle parut, dans l’_Assemblée nationale_, du 21 décembre 1854 au 2 février 1855, sous ce titre: _Réconciliation_.
Les suites, d’ordinaire, réussissent peu. Il n’en fut pas de même cette fois. La seconde partie du roman vaut la première. Si elle renferme quelques scènes un peu trop mélodramatiques, elle en contient d’autres, et en grand nombre, qui sont vraiment émouvantes. Lorsque Pontmartin, en 1856, réunit en un volume l’_Envers de la Comédie_ et _Réconciliation_, il donna pour titre à son livre: _La Fin du procès_.
Des trois épisodes dont se composait d’abord le _Fond de la Coupe_, il n’en restait plus que deux. Pour remplacer le troisième, l’_Envers de la Comédie_, Pontmartin écrivit, en 1857, une autre nouvelle, l’_Écu de six francs_; ce qui le conduisit à changer le titre primitif du volume. Le _Fond de la Coupe_ s’appela, dans les éditions postérieures, _Or et Clinquant_.
CHAPITRE IX
LE CORRESPONDANT, L’UNION ET LE JOURNAL DE BRUXELLES.—LES DEUX ÉROSTRATES.—LA MAIRIE DES ANGLES
(1855-1862)
Le second volume des _Causeries littéraires_. L’article sur Béranger. Lettre de Louis Veuillot à Pontmartin. Le 40 et le 44 de la rue du Bac. Le salon de Montalembert et les soirées de Veuillot.—L’entrée au _Correspondant_. Pontmartin et le théâtre.—_Les deux Érostrates._ Le _Spectateur_ et la suppression de l’_Assemblée nationale_. L’entrée à l’_Union_.—La Mûre et le château de Gourdan. La mairie des Angles. Un préfet homme d’esprit. Lettre de Louis Veuillot.—Les _Variétés_ du _Journal de Bruxelles_.—_Biographie du Père Félix._—Rentrée à la _Revue des Deux Mondes_. Pontmartin en 1862.
I
Au mois d’avril 1855, en ayant fini avec l’_Envers de la Comédie_ et _Réconciliation_, Pontmartin fit paraître le second volume des _Causeries littéraires_. Le premier, l’année précédente, avait obtenu un complet succès; aucune critique n’était venue se mêler aux éloges. Pontmartin croyait naïvement que la deuxième série aurait même fortune.
Il avait eu l’idée, pour corser le volume, d’y ajouter son étude sur Béranger, parue quatre ans auparavant, nous l’avons vu, dans l’_Opinion publique_, et qui n’avait pas soulevé le moindre orage. M. Mallac, sans le prévenir, inséra cette étude dans l’_Assemblée nationale_. C’était une démolition complète de l’Idole (car Béranger en était une à ce moment). Sans nier le mérite de ses «jolies chansons[229]», Pontmartin se refusait à voir dans le chantre de _Lisette_ un poète lyrique, et à reconnaître dans le rival de Désaugiers un successeur et un rival d’Horace. Il ne cachait pas son mépris pour l’homme qui avait insulté l’Ange Gardien et la sœur de Charité, profané l’image sacrée de l’aïeule, bafoué le Jour des Morts, remplacé le Dieu des Chrétiens par le _Dieu des Bonnes Gens_, discrédité les Bourbons, glorifié le Bonapartisme, travaillé enfin—coup double dont la France mourra peut-être—à nous donner à la fois la République et l’Empire.
Louis Veuillot s’empressa de signaler ces pages vengeresses:
Les nouvelles _Causeries littéraires_ de M. de Pontmartin, écrivait-il, contiennent une étude sur M. Béranger que nous signalons comme une bonne action et comme un chef-d’œuvre. Critique pleine, solide, lumineuse, entraînante, qui ne néglige rien, qui ne dit rien de trop, faite de main d’ouvrier. Le fameux auteur de _Frétillon_ est jugé, pour le fond et pour la forme, comme la postérité le jugera. Ceux qui ont senti l’odieux poids de cette gloire injurieuse, et ils sont nombreux, n’ont plus rien à désirer. Voilà M. Béranger mis à sa place... Fausse poésie, fausse gaîté, fausse bonhomie, patriotisme faux, immoralité sordide, impiété bête, tel est le bilan des «chansons nationales». C’était justice qu’il vînt une main ferme pour peser tout cela dans les balances d’or du talent; qu’un souffle puissant dissipât cette longue apothéose de la gaudriole, et que tant de choses saintes vilipendées pendant quarante ans par ces impurs fredons fussent enfin vengées. Le morceau suivant, détaché du travail de M. Pontmartin, permettra d’apprécier la saine beauté de l’ensemble...
Et après une longue citation, Louis Veuillot ajoutait:
Le critique va jusqu’au bout avec cette franchise, avec cette vigueur, avec ce fouet qui n’a pas un claquement inutile, et qui laisse partout où il tombe sa marque et son sillon. Et le public applaudit, parce qu’enfin c’est une belle et agréable chose que l’esprit au service du bon sens et de la justice[230].
Les journaux et les écrivains préposés à la garde de «nos gloires nationales» gardèrent d’abord le silence. Leur stupeur était plus grande encore que leur colère. «Parmi tant de fidèles dont les chansons de M. Béranger ont été le Coran, disait encore Louis Veuillot, personne ne se lève pour le prophète; le goum du _Siècle_ lui-même et toute la tribu des Ben-Havin restent immobiles.» Force leur fut bien cependant de se mettre en campagne. Taxile Delord (celui qui plus tard, dans les _Jeudis de Madame Charbonneau_, sera _Porus Duclinquant_), Émile de La Bédollière, Louis Jourdan, dirigèrent de furieuses attaques contre l’auteur des _Causeries littéraires_, transformé par eux, pour les besoins de la cause, en iconoclaste, en démolisseur et en Jésuite! Pontmartin ne répondit pas. Louis Veuillot d’ailleurs s’était chargé de ce soin. Le grand polémiste publia sur Béranger et ses défenseurs toute une série d’articles qui eurent vite fait de mettre en déroute les Ben-Havinites[231].
Presque au lendemain de cette brillante campagne, Louis Veuillot fut cruellement frappé: il perdit coup sur coup deux de ses filles[232]. Aux condoléances de Pontmartin, il répondit par une lettre admirable, l’une des plus belles qu’il ait écrites:
Paris, le 19 juillet 1855.
Cher monsieur,
Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l’occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m’émeut délicieusement, et c’est un bonheur dont j’ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie n’est toujours venue du bon côté. Là où il y a de l’honneur, de l’amour pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, là sont mes amis. Je n’ai pas traversé une circonstance pénible sans qu’on m’ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C’est plus qu’il ne faut pour supporter les choses extérieures.
Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l’âme, où nulle puissance humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie a soin d’y pourvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.
Il dit: «Le monde voit la croix et ne voit pas l’onction.» Ce que Dieu met dans les cœurs qu’il déchire est inénarrable. J’en suis à m’étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l’abri, mais immortelles. C’est un groupe d’étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l’aile des Anges, et je remercie Dieu de m’avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.
Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.
Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.
Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissent assez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul est _fait_, que tout le reste a été inutile ou criminel.
Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.
Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.
Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].
Pontmartin n’admirait pas seulement dans Louis Veuillot le puissant écrivain, l’incomparable polémiste, l’homme aussi l’attirait; sa conversation le charmait plus encore que ses merveilleux articles. Ce lui était une fête de gravir, le soir, les trois étages du rédacteur de l’_Univers_, au 44 de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui arrivait parfois d’entrer, le mercredi, au numéro 40, de monter au premier étage et d’assister aux réceptions de Montalembert; mais ce n’était plus la même chose. Au 40, il lui fallait se souvenir qu’il était _Monsieur le comte_ et cela ne faisait pas du tout le sien. Sa verve se glaçait, ses meilleurs calembours se figeaient sur ses lèvres. Il a tracé quelque part une peinture, peut-être un peu trop poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d’éléments de curiosité respectueuse, de sympathie, d’admiration, régnait un majestueux ennui. «Pris isolément, dit-il, chaque personnage était excessivement intéressant, l’ensemble était, comme disent les vulgaires _loustics, à porter le Diable en terre_; et, en effet, le Diable, dans cette société édifiante où il eût perdu son temps, n’avait rien de mieux à faire qu’à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi qui allait être voté, de l’amendement qui allait être discuté, de la sous-commission qui allait s’organiser au moment où quatre hommes et un caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois,—les grands soirs,—apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à l’effet imposant plutôt qu’à la gaîté de la soirée[234].»
Au 44, quelle différence! Quelle simplicité! quelle bonhomie! Dans ces réunions charmantes, Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s’y montrait tout simplement ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire un _bon garçon_. Rien ne lui faisait plus de plaisir que de croire (comme cela lui arrivait en ces heureuses soirées) qu’il était, comme le maître de la maison, un parvenu de la plume, un _enfant de la balle_. Il s’abandonnait alors sans contrainte à toute sa verve; il prodiguait sans compter les traits les plus piquants et les aperçus les plus fins, les _à-peu-près_ les plus impossibles et les calembours les plus détestables.
II
Si lié qu’il fût avec le directeur de l’_Univers_, Pontmartin se séparait cependant de lui sur le terrain politique. Il n’allait pas tarder à devenir l’un des rédacteurs du nouveau _Correspondant_, dont Louis Veuillot était le plus ardent adversaire.