Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890
Part 11
Je vois encore le joli coin de paysage où j’allais chercher la solitude: un groupe d’ormeaux et de chênes; à leurs pieds, un gazon encore vert, entretenu dans sa fraîcheur par un ruisseau virgilien; sur ce ruisseau un grand tronc d’arbre. Je m’y asseyais tant bien que mal, et j’ébauchais au crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus tard, _la Marquise d’Aurebonne_...
La donnée de cette nouvelle était à la fois très neuve et très dramatique. La marquise s’est installée avec son fils Raoul à Hyères, dans la maison du docteur Assandri. Raoul a vingt et un ans, il est beau, bien portant, riche; il aime Suzanne, la fille du docteur, et il en est aimé. Le mariage, ardemment désiré par la marquise, se ferait tout de suite si Raoul ne reculait pas lui-même devant le bonheur, s’il n’était pas, à mesure qu’il approche de sa vingt-deuxième année, hanté de plus en plus par des idées noires, par une idée fixe, celle de sa mort prochaine. Depuis plusieurs générations, les chefs de la famille d’Aurebonne sont tous morts de la poitrine à vingt-deux ans. Raoul le sait, il se croit condamné, il attend l’échéance fatale. En réalité, pourtant, rien ne le menace; sa santé est parfaite; il a pris le sang riche et pur de sa mère. Mais si la phthisie ne fait pas son œuvre, l’idée fixe fera la sienne. Poitrinaire ou fou, Raoul mourra au terme précis. On le sent, on le voit; le docteur lui-même n’ose pas dire non.
M^{me} d’Aurebonne, alors, a une idée terrible, une idée affreuse, qu’elle aura le courage de mettre à exécution. Pour sauver son fils, elle ne reculera pas devant le plus douloureux des sacrifices. Femme, épouse, mère irréprochable, elle s’accusera d’une faute qu’elle n’a pas commise. Elle dit à Raoul qu’il n’est pas le fils de celui qu’il a cru son père, mais le fruit d’un amour coupable, et qu’ainsi il n’a rien à craindre de la fatalité héréditaire, rompue par cette faute. A ce mensonge sublime, que Dieu a dû pardonner, Raoul relève la tête; il respire librement, il vivra. Il vivra heureux près de Suzanne; mais sa mère mourra, et sur la tombe de la marquise d’Aurebonne, au-dessous de l’inscription mortuaire, le docteur—qui a tout deviné—écrira ces mots: «Martyre et Sainte.»
Le 31 janvier 1865, le théâtre Beaumarchais représenta _le Secret du Docteur_, drame en trois actes, en vers, par M. Jules Allevarrès[214]. C’était la Nouvelle de Pontmartin transportée à la scène. La pièce était habilement faite et remarquablement écrite; elle fut bien jouée et tint longtemps l’affiche. Théophile Gautier termine ainsi son feuilleton du _Moniteur_: «Le Théâtre Beaumarchais, en sa joie naïve, a pu inscrire sur son affiche: _grand succès[215]!_»
IV
_Aurélie_ a toute une histoire.
Le 1^{er} avril 1852, Pontmartin présenta à M. Buloz, sous le titre de _Françoise_, une Nouvelle qui fut reçue à corrections. Il croyait mériter mieux, et comme, à ce moment, la _Revue contemporaine_ était à la veille de paraître, il porta sa nouvelle à M. de Belleval. Il avait seulement démarqué le trousseau de Françoise, qui, d’ailleurs, n’en avait pas besoin, puisqu’il ne la mariait pas. Il la débaptisa, il l’appela Aurélie, et c’est sous ce nom plus romanesque qu’elle parut dans la nouvelle _Revue_.
Vingt-sept ans se passent. Le 1^{er} octobre 1879, Pontmartin ouvre la _Revue des Deux Mondes_ et, à son grand étonnement, il y retrouve cette même Aurélie que M. Buloz avait presque refusée,—Aurélie, un peu changée sans doute, grandie, développée, mais encore très reconnaissable, surtout pour l’œil d’un père. Elle ne s’appelle plus Aurélie d’Ermancey; elle s’appelle Georgette Danemasse[216]; mais ce changement de nom n’empêche pas les deux jeunes filles d’avoir la même physionomie et les mêmes traits, de se ressembler comme deux sœurs. Les détails varient, les incidents offrent certaines différences, le dénouement n’est pas le même. N’importe! les similitudes n’en sont pas moins frappantes, les situations principales n’en sont pas moins identiques. Les deux sujets sont exactement semblables, ou plutôt c’est le même sujet: une jeune fille pure, innocente, chastement aimante, sincèrement aimée, faite pour les honnêtes joies du pays natal et de la famille, victime des désordres superbes de sa mère.
Pontmartin va-t-il crier au plagiat? Il est bien trop galant homme pour cela. Pour rien au monde, il ne voudrait contrister une femme, et l’auteur de _Georgette_ est justement une femme, qui a déjà fait ses preuves de talent et qui sans doute n’a jamais lu _Aurélie_,—Pontmartin en est persuadé. Il se borne à sourire, et il écrit sur ce petit épisode une causerie charmante, qu’il termine ainsi: «Si _Georgette_ était une pièce de théâtre, j’aurais prié M^{me} B..., de me donner un fauteuil d’orchestre pour la première représentation. Puisque _Georgette_ est un roman, je me tiendrai pour très content, si M^{me} B..., en publiant le volume chez _notre_ éditeur Calmann-Lévy, veut bien le faire précéder d’une page où elle mentionnera ma pauvre _Aurélie_, et ajoutera, non pas que les beaux esprits se rencontrent, mais que les _vieux_ peuvent encore être bons à quelque chose[217].»
La pauvre _Aurélie_, du reste, n’avait pas trop à se plaindre. Est-ce qu’elle n’avait pas eu l’honneur, en 1862, d’être mise par Sainte-Beuve à l’ordre du jour des _Nouveaux Lundis_? Sainte-Beuve, à ce moment, était complètement brouillé avec l’auteur des _Causeries littéraires_. Voici pourtant comment il parle de la nouvelle de Pontmartin:
_Aurélie_ est une nouvelle qui débute d’une manière agréable et délicate. Il y a une première moitié qui est charmante. Cette jeune enfant de dix à onze ans, amenée un matin au pensionnat par une mère belle, superbe, au front de génie et à la démarche orageuse, le peu d’empressement de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton et de sentiment quand elle a jeté les yeux sur le front candide de la jeune enfant, les conditions qu’elle impose; puis les premières années de pension de la jeune fille, ses tendres amitiés avec ses compagnes, toujours commencées vivement, mais bientôt refroidies et abandonnées sans qu’il y ait de sa faute et sans qu’elle se rende compte du mystère; l’amitié plus durable avec une seule plus âgée qu’elle et qui a dans le caractère et dans l’esprit plus d’indépendance que les autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d’une grande finesse d’analyse. On devine bientôt le secret: la mère d’Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité d’humeur et par ennui de se voir incomprise, est une personne célèbre qui a fait le contraire de ce que Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait beaucoup parler d’elle, qui a demandé à ses talents la renommée et l’éclat, à ses passions les émotions et l’enivrement à défaut de bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement cette mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle s’est pourtant autrefois prononcée dans le cabinet du magistrat, lorsqu’il lui fut demandé de choisir, entre elle et son père, la pauvre Aurélie arrive à l’âge de dix-sept ans sans s’être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil sujet, qui vient d’autant plus régulièrement visiter sa sœur qu’il ne la trouve jamais sans Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès et voit déjà s’ouvrir devant lui une honorable et brillante carrière. Il a pour tuteur M. Marbeau, un grave conseiller à la Cour royale, celui même dans le cabinet duquel, bien des années auparavant, s’est consommée à l’amiable la séparation du père et de la mère d’Aurélie. Un jour, un soir d’été, que M. Marbeau est venu à la pension, il y rencontre Jules, son pupille, qui s’y trouvait déjà en compagnie de Laurence et d’Aurélie; ils sont tous, dans une allée du jardin, à jouir de la beauté et des douceurs de la saison en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. Aurélie n’a jamais été plus belle; Jules n’a jamais été plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et prendre part à leurs espérances. Tout d’un coup, au tournant d’une allée, Aurélie pousse un cri de joie; elle vient d’apercevoir sa mère, qui, ne l’ayant pas trouvée au parloir, s’est dirigée vers le jardin; mais la présence de M^{me} d’Ermancey apporte à l’instant du trouble dans tout ce bonheur. Elle a d’abord reconnu M. Marbeau, l’arbitre de la séparation conjugale, celui-ci a repris son front de juge; la contrainte succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce jour sera le dernier beau jour de la vie d’Aurélie.
Jusqu’ici, j’en conviens, la nouvelle est parfaite[218].
Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la première moitié du récit de Pontmartin, autant il est dur pour la seconde moitié, dont il donne, il est vrai, une analyse qui n’est rien moins qu’exacte. Dans la nouvelle, M. d’Auberive, voisin de campagne et ami de M. d’Ermancey, vient lui demander pour son fils Emmanuel la main d’Aurélie. M. d’Ermancey commence par refuser. Il craint pour sa fille, pour le mari qu’elle prendra, les propos méchants, les calomnies, suites fatales des désordres de la mère et de son orageuse réputation; il soumet à son ami les scrupules que lui dicte une exquise délicatesse. «Si l’envie et la malice, dit-il à M. d’Auberive, se sont si aisément emparées de la réputation d’Aurélie, c’est qu’Aurélie n’est pas placée dans les conditions ordinaires; c’est que cette réputation leur était livrée d’avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable...» Il finit cependant par céder aux instances de M. d’Auberive; il consent au mariage de sa fille. «_J’y consens_, dit-il à son ami... Emmanuel et toi, vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre demande, j’appellerai Aurélie, et elle prononcera.» Mais Aurélie a tout entendu, et elle refuse d’épouser Emmanuel d’Auberive.—Dans l’analyse de Sainte-Beuve, les choses se passent autrement. L’auteur des _Nouveaux Lundis_,—après avoir solennellement déclaré qu’il _ne montera pas sur ses grands chevaux_,—néglige de mentionner le refus d’Aurélie, et il nous montre M. d’Ermancey _refusant sa fille, faisant bon marché de son bonheur, la réduisant de gaîté de cœur à l’état de paria pour toute sa vie, faisant le mal par préjugé et par orgueil_. Il s’exalte lui-même au tableau imaginaire de la conduite qu’il lui plaît d’attribuer à ce malheureux M. d’Ermancey, qui n’en peut mais, et tout à coup, dans un accès d’éloquence qui dut faire tressaillir d’aise les abonnés du vieux _Constitutionnel_[219], il s’écrie, non sans avoir préalablement comparé M. d’Ermancey à un «Appius Claudius»: «_Odieuse et horrible moralité aristocratique!_ Pauvre Aurélie, qui devrait s’appeler _l’Enfant maudit_! La fatalité plane, en vérité, sur elle comme _au temps d’Œdipe_, la malédiction comme _au temps de Moïse et d’Aaron. Dans quel siècle l’auteur croit-il donc vivre?_ Nous ne vivons plus sous la loi, mais sous la grâce. Le talion est depuis longtemps aboli. _Bénies soient les révolutions qui ont brisé ces duretés et ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes[220]!_»
C’était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque. En ce temps-là, entre un achat de graines d’arachides et une vente de caisses de savons, je m’amusais parfois à publier dans la _Revue de Bretagne et de Vendée_ des chroniques signées: _Louis de Kerjean_ ou des causeries littéraires signées: _Edmond Dupré_. Sous cette dernière signature, je pris la liberté[221] de relever les inexactitudes contenues dans l’article de Sainte-Beuve. Dans mon audace juvénile, je me risquai jusqu’à dire, comme Marfurius: Il me semble qu’il n’est pas impossible qu’il puisse se faire que, par aventure, le célèbre critique ait commis un pas de clerc en _montant sur ses grands chevaux_. Ce diable d’homme lisait tout, même la _Revue de Bretagne_; il me le fit bien voir. Peu de temps après, réimprimant son article, il me consacra une note où il me reprochait d’_épiloguer_[222]. Un peu plus tard, le 28 juillet 1862, dans un nouvel article sur _M. de Pontmartin_, il me prit de nouveau à partie, citant même, pour me confondre, un passage de ma chronique, et m’accusant d’_injurier l’Univers_[223]! Je n’avais pas le droit de me plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui ne me regardait point et de ne pas me souvenir, avec La Fontaine, que de tout temps
Les petits ont pâti des _querelles_ des grands.
Une riche compensation allait d’ailleurs m’indemniser des légères malices de Sainte-Beuve, lesquelles, après tout, étaient de bonne guerre.
Pontmartin, à qui j’avais envoyé mon article, me répondit, à la date du 5 mars 1862:
...Si vous m’aviez adressé un seul jour plus tard votre lettre et le numéro de la _Revue de Bretagne_, je n’aurais pas eu le vif plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille des _Jeudis de Madame Charbonneau_ par un hommage de reconnaissance à M. Edmond Dupré. Je n’ai pas osé écrire votre vrai nom, craignant de vous déplaire et n’ayant pas le temps de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un peu en retard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui vous paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale des auteurs et notamment la faiblesse paternelle des romanciers), c’est que j’avais si bien oublié _Aurélie_ que j’acceptais non pas précisément l’arrêt, mais l’analyse de M. Sainte-Beuve. C’est vous qui m’avez remémoré le dénouement, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me brouillai à cette époque pour l’amour de la _Revue contemporaine_ (qui depuis... mais alors!), me dit: Votre première partie est très ennuyeuse, mais la seconde est excellente: or Sainte-Beuve dit tout le contraire...
Et voilà comment je figure, moi chétif, à la dernière page des _Jeudis de Madame Charbonneau_. Cette page est trop aimable à l’endroit d’_Edmond Dupré_ pour que je puisse songer à la reproduire. Jamais depuis aucun de mes articles ne m’a été payé aussi royalement.
* * * * *
Si je me suis étendu, un peu trop longuement peut-être, sur les _Contes et Nouvelles_, c’est qu’à leur publication se rattache un de mes plus chers souvenirs de jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Perreyve[224], j’écrivis quelques pages sur le volume acheté la veille sous les galeries de l’Odéon, et je jetai mon article dans la boîte de l’_Assemblée nationale_. Le lendemain, Pontmartin vint me demander à ma pension d’étudiant, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, et, ne me trouvant pas, m’y laissa ce billet:
Paris, le 12 mai 1853.
Monsieur,
Le rédacteur en chef de l’_Assemblée nationale_ me communique un article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à l’insérer _tel quel_ dans un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous, et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, n^o 20, et si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir mes remerciements à mon _bienfaiteur inconnu_. S’il vous est plus commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.
ARMAND DE PONTMARTIN,
10, rue Laffitte.
Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bien voulu rappeler ces petites circonstances dans une page qu’on me pardonnera de citer:
Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais ma première rencontre avec Edmond Biré, dans les bureaux de l’_Assemblée nationale_, où il venait présenter un article sur mon premier volume, qui devait être, hélas! suivi de tant d’autres. Biré n’avait que vingt ans, et je n’étais déjà plus jeune; car une des singularités de ma vie littéraire aura été de débuter (à Paris, s’entend!) à un âge où la plupart de mes contemporains, de mes camarades de collège et de concours, Montalembert, Falloux, Nisard, Champagny, Nettement, Henri Blaze, Alphonse Karr, Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué leur place, où Alfred de Musset tombait en ruine, et de n’être pas tout à fait mort, quand tous ou presque tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage spontané d’un jeune homme inconnu, arrivant de l’autre extrémité de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce qu’il fallait pour m’inspirer sympathie et gratitude. Cependant, un secret pressentiment m’avertit que nous n’en resterions pas là, que, malgré la différence de nos âges, ce serait la première étape d’une longue campagne où nous servirions, avec la même cocarde, dans le même régiment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais déjà tant de gré de s’être occupé de mon livre, avait lu tous les articles que, depuis 1845, j’avais publiés dans la _Mode_, la _Revue des Deux Mondes_ et l’_Opinion publique_, et qu’il s’en souvenait mieux que moi[225]...
V
Pontmartin n’avait jamais songé à faire des livres avec ses articles de l’_Opinion publique_, de la _Revue des Deux Mondes_ et de la _Mode_. Le succès de ses feuilletons de l’_Assemblée nationale_ le décida à les réunir en volumes. La première série des _Causeries littéraires_ parut au mois d’avril 1854.
Les _Causeries_ ne réussirent pas moins que les _Contes et Nouvelles_. On y pouvait noter sans doute quelques négligences, relever ici et là des phrases écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter trop de facilité et trop de complaisance de jugement; mais on oubliait vite ces défauts, tant il y avait dans cet aimable et ingénieux volume de vivacité et de bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et de belle humeur. Si les critiques sont les historiens de l’esprit, jamais écrivain, plus que Pontmartin, ne fut plein de son sujet. Ses chapitres sur M^{me} Émile de Girardin, sur Jules Janin et son _Histoire de la littérature dramatique_, sur le _Constantinople_ de Théophile Gautier, sur le docteur Véron et ses _Mémoires_, sont en leur genre de petits chefs-d’œuvre.
Louis Veuillot consacra aux _Causeries littéraires_ un de ses premiers Paris de l’_Univers_:
Les _Causeries_ de M. de Pontmartin, disait-il, ont déjà paru dans les journaux, et leur réputation est faite. Elles gagneront cependant à être relues. On pourra mieux en apprécier la finesse, le bon sens, l’allure vive, quoique prudente. M. de Pontmartin a sa manière de voir, de sentir, de parler; une mesure très heureuse le garde en tout du commun et de l’extraordinaire. C’est vraiment une causerie. Il ne bavarde pas, il ne professe pas. Bavarder, il ne saurait, c’est le lot de M. Janin; professer, il ne voudrait, c’est le ton de M. Planche. Les bavards et les professeurs abondent; les causeurs sont rares. Il faut des idées et de l’esprit pour causer. Voilà le charme de ce volume, seulement trop discret. Point d’appareil d’érudition ni d’éloquence, point d’esthétique; un peu de recherche, une certaine toilette de salon, jamais d’attitude, surtout jamais d’effort. Nous avons donc là mieux qu’un docteur qui donne des consultations, et bien mieux qu’un homme de lettres qui fait des grâces: nous avons un homme d’esprit fort au courant de tout. On parle du livre nouveau. Il connaît le livre et il donne son avis; l’avis d’un galant homme très indulgent[226]...
Un peu plus loin, après avoir reproché à Pontmartin d’être trop bienveillant, de ménager trop certains écrivains dont la religion et la morale avaient à se plaindre, Louis Veuillot ajoutait:
Par les noms des auteurs, il avait sous la main à peu près toute la littérature du temps. Elle venait à lui telle qu’elle est, sceptique, incohérente, mercantile, sensuelle, débauchée, affolée, pleine de mépris pour toute chose au monde, et pour elle-même; un négoce, rien de plus; et quel négoce, en certains quartiers! Certes, c’était un tableau à nous donner; et pour le tracer M. de Pontmartin a tout ce qu’il faut, un talent précieux d’analyse, un sens droit, une plume ferme et fine comme le burin, une pointe d’esprit très pénétrante, le don de n’enfoncer cette pointe qu’autant qu’il veut.
Louis Veuillot, s’il eût été de ceux qui prennent un blason, n’aurait sans doute pas choisi celui que l’on rencontre dans les _Devises_ du P. Bouhours, une abeille avec ces mots: _Sponte favos, ægre spicula_, le miel de bon gré, le dard à regret. Il prodiguait d’habitude le blâme plus que la louange. Pontmartin avait donc lieu d’être fier des éloges qu’il ne lui avait pas ménagés; il estimait même que le rédacteur de l’_Univers_ l’avait loué au delà de ses mérites. A la même heure pourtant, M. Cuvillier-Fleury trouvait que Louis Veuillot, qui était, il est vrai, sa bête noire, n’en avait pas dit assez. Le 8 avril 1854, il écrivait à Pontmartin.
Par le côté religieux et un peu trop contre-révolutionnaire (peut-être) sous lequel vous vous montrez à lui, Veuillot vous a flatté. Par ce côté d’homme du monde qui cache un écrivain supérieur et qui se trahit sans cesse dans l’originalité élégante et ferme, dans la causticité indulgente et dans le bon goût éloquent, on dirait qu’il ne vous a pas connu.
Pontmartin a doublement réussi comme romancier et comme critique. Le voilà devenu tout à fait parisien; aussi le voyons-nous, à la fin de 1854, faire un nouveau bail avec la capitale, et se transporter avec les siens au numéro 51 de la rue Saint-Lazare, dans un pavillon au fond d’une cour. Il y restera huit ans, jusqu’au mois d’août 1862.
VI
Le succès des _Contes et Nouvelles_ était fait pour encourager Pontmartin à une récidive. Du 22 décembre 1853 au 2 juin 1854, il publia dans l’_Assemblée nationale_ sous ce titre: _Pourquoi nous sommes à Vichy_, trois nouvelles, _le Cœur et l’Affiche_, _le Chercheur de Perles_, _l’Envers de la Comédie_. Elles formèrent le volume intitulé: _le Fond de la Coupe_.
_L’Envers de la Comédie_ repose sur une donnée entièrement originale.
Le 23 mars 1847, le Théâtre-Français avait joué une comédie de Léon Gozlan, _Notre fille est princesse_, dont voici le sujet. M. Roger—qui s’appellera plus tard M. Poirier—est un bourgeois enrichi, trois ou quatre fois millionnaire,—en ce temps-là on ne connaissait pas encore les milliardaires. Il n’envie plus que ce qui lui manque: la noblesse, et il donne la main de sa fille au prince de Charlemont, le plus affreux vaurien qui se puisse imaginer. Une fois marié, Charlemont se ruine sans esprit: il ruine sa femme qui est charmante; il ruine son beau-père dont les yeux ne se dessillent qu’au cinquième acte, au moment où le gouffre qu’il a creusé sous ses pas est prêt à l’engloutir, lui et les siens. Heureusement, l’auteur a inventé un autre abîme à l’usage des _gentlemen-riders_ du Théâtre-Français. C’est un étang glacé que le prince veut franchir dans l’entraînement d’un _steeple-chase_... et crac! glace, étang, cheval, gendre, principauté, tout disparaît à la fois; il ne reste qu’un beau million que M. Roger sauve du naufrage et qui lui suffira pour faire honneur à ses affaires; sans compter qu’il y a là, tout à point, un petit cousin qui est fort amoureux de sa cousine et qui sera heureux comme un prince, le jour où _notre fille ne sera plus princesse_.
Appelé dans la _Mode_ à rendre compte de la pièce[227], Pontmartin ne s’attarda point à en faire ressortir les défauts; il improvisa, à côté de la comédie de Léon Gozlan, toute une comédie nouvelle: