Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890

Part 10

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Le 13 mai, les candidats de la liste _blanche_ eurent de trente-deux à vingt-sept mille voix, ceux de la liste _rouge_ en eurent de vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.

Dans les _Jeudis de madame Charbonneau_, ou plutôt dans la _Semaine des Familles_, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume, Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de la _Revue des Deux Mondes_. Il termine ainsi son récit:

Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin, je voulus en épargner à Strabiros[193] le déboire immédiat, et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans un département limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages, de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe! je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute sa reconnaissance et tous ses souvenirs:

«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses articles[195]»

Si M. Buloz n’avait pu devenir député, Pontmartin restait toujours conseiller général. Il eut, à ce titre, en 1851, à émettre un vote sur une question de laquelle dépendaient les destinées de la France.

Dès le mois d’août 1850, cinquante-deux conseils généraux avaient émis un vœu en faveur de la révision de la Constitution. En 1851, le mouvement revisionniste s’accentua encore. L’échéance de mai 1852, à mesure qu’elle se rapprochait, rendait ce mouvement plus vif et plus général. C’était en effet à cette date que la Constitution de 1848 avait fixé l’élection d’un nouveau Président et la nomination d’une nouvelle Assemblée. Au commencement de juillet, les pétitions en faveur de la revision comptaient plus de treize cent mille signatures. Leur discussion s’imposait. Les membres de la Législative l’abordèrent le lundi 14 juillet. Le débat occupa la semaine entière. Le samedi 19, on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Sur 724 votants, il y eut pour la revision 446 suffrages, 278 contre. La proposition avait donc obtenu une majorité de 168 voix; elle n’en était pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour l’adoption, les trois quarts des suffrages exprimés.

Cette majorité des trois quarts, elle existait dans le pays. On le vit bien quelques semaines plus tard, lors de la réunion des conseils généraux, 81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la revision.

Au conseil général du Gard, le 8 septembre, M. de Larcy proposa à ses collègues d’émettre un vœu en faveur du retour à la monarchie traditionnelle, héréditaire et représentative. Pontmartin et la majorité du conseil se prononcèrent dans ce sens. «Je me souviens, écrira-t-il trente ans plus tard, de cette séance et de ce vote. Nous fûmes 27 contre 9[196]. M. de Larcy[197] déploya, dans cette discussion très courtoise où ses antagonistes n’alléguaient que l’inconvénient d’introduire la politique dans nos paisibles délibérations d’intérêt local, une éloquence tour à tour entraînante et attendrie, une émotion communicative, que l’on peut aujourd’hui appeler prophétique. Ah! quel cœur vraiment français ne saignerait en songeant à cette effroyable série de catastrophes, d’humiliations, de malheurs et de crimes que la France eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses assemblées départementales, fût devenu l’expression de la volonté nationale, parlant assez haut pour rendre également impossibles les violences d’un coup d’Etat et les criminelles entreprises de la République démagogique[198].»

* * * * *

Au mois d’octobre, Pontmartin ne partit point pour Paris, comme il était dans l’habitude de le faire depuis quelques années. Il venait pourtant d’y arrêter, au numéro 10 de la rue Laffitte, un nouvel et plus grand appartement, avec l’espoir d’y faire enfin une installation complète en famille. Cette installation complète et définitive n’avait pu encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant été presque toujours retenue à la campagne par la santé de son fils[199]. Quand il était seul à Paris, Pontmartin pendant les années que nous venons de raconter, était obligé de prendre ses repas au restaurant, ce qui, après tout, pour un journaliste et un brillant causeur comme lui, n’était ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque tous les jours, passage de la Madeleine, à la taverne de Richard-Lucas, où l’on mangeait à bon marché d’excellents rosbifs en excellente compagnie. Chaque matin, le rédacteur de l’_Opinion publique_ avait le plaisir de s’y rencontrer avec plusieurs députés de la droite, MM. de Tréveneuc, de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, et aussi avec un amiral, l’amiral Coupvent des Bois, et un acteur du Gymnase, Bressant, le délicieux Bressant, alors dans tout l’éclat de sa seconde jeunesse. Ces convives, tout au moins les députés de la droite, il n’allait plus les retrouver, en rentrant à Paris. Il y arriva le 2 décembre 1851, le soir du coup d’État, ce qui lui valut, ainsi qu’à tous ses compagnons de voyage, d’être consigné à la gare jusqu’au lendemain matin. C’est du reste tout le dommage qu’il eut à subir.

Moins heureux, Alfred Nettement avait été arrêté à la mairie du X^e arrondissement et enfermé à Mazas. Par suite de cette incarcération, la direction de l’_Opinion publique_ échut à Pontmartin; mais cette direction, sous le régime de l’état de siège, n’était et ne pouvait être qu’une sinécure. Le 2 décembre, à la première heure, les scellés avaient été mis sur les presses. Ils furent levés seulement le jeudi 11 décembre. Le vendredi 12, le journal reparaissait, mais sans qu’il lui fût possible d’insérer autre chose que des notes et des documents officiels sur les événements qui venaient de s’accomplir; il lui était interdit de les commenter.

Jusqu’au 31 décembre, l’_Opinion publique_ se borna à reproduire les actes du gouvernement et à donner des variétés littéraires. Le 19 novembre, elle avait publié un article de Pontmartin sur les _Chansons de Béranger_. Le 19 et le 25 décembre, elle fit paraître la suite et la fin de cette étude[200], qui passa naturellement inaperçue au milieu des circonstances que l’on traversait.

Le 1^{er} janvier 1852, le journal de Pontmartin et de Nettement[201] donna des étrennes à ses lecteurs—des étrennes royalistes. En tête même de son numéro, il inséra une lettre du Comte de Chambord, écrite à la date du 1^{er} décembre 1851—la veille du coup d’État—sur les _Intérêts catholiques et français en Orient_.

Louis Bonaparte se disposait à édicter une nouvelle Constitution, à demander au peuple de reconnaître en lui le légitime héritier d’une dynastie nouvelle. Le 6 janvier, l’_Opinion publique_ publia—et c’était là son premier-Paris—une page de Joseph de Maistre sur les Constitutions faites de main d’homme[202] et, en même temps, une page—non moins belle—du Père Lacordaire sur la grandeur incomparable de la Maison de France[203].

Le numéro du 7 janvier commençait par un article d’Albert de Circourt sur la situation politique... _en Autriche_. L’article se composait de quelques lignes suivies de deux colonnes de blanc. Un peu plus loin venaient les _Tablettes du mois_. Ici encore, sous la date du _2 décembre_, plusieurs lignes de blanc.

Le jour même, l’_Opinion publique_ était supprimée.

CHAPITRE VIII

LA REVUE CONTEMPORAINE ET L’ASSEMBLÉE NATIONALE.—CONTES ET NOUVELLES.—CAUSERIES LITTÉRAIRES.—LA FIN DU PROCÈS.

(1852-1855)

Le marquis de Belleval ou un émule de M. de Coislin. La _Revue contemporaine_. Un mot d’Henry Mürger. Alphonse de Calonne.—L’_Assemblée nationale_. M. Adrien de La Valette et M. Mallac. Le fils de Paul et de Virginie.—Les _Contes et Nouvelles_. _La Marquise d’Aurebonne_ et le _Secret du docteur_.—L’histoire d’_Aurélie_. _Georgette_ ou une sœur d’Aurélie. Les _Nouveaux Lundis_. Où l’on voit Sainte-Beuve _monter sur ses grands chevaux_. Où l’on voit encore comment les petits pâtissent toujours des querelles des grands. Feu EDMOND DUPRÉ. Ma première rencontre avec Armand de Pontmartin.—Le premier volume des _Causeries littéraires_. Louis Veuillot et Cuvillier-Fleury.—Le _Fond de la Coupe_, l’_Envers de la Comédie_ et la _Fin du Procès_.

I

L’_Opinion publique_ n’existait plus. Restait à Pontmartin la _Revue des Deux Mondes_; mais y publier un article tous les mois, ou même tous les quinze jours, n’était pas pour lui suffire. Qu’une occasion d’écrire ailleurs se présentât, il ne la laisserait sans doute pas échapper.

Au mois de mars 1851, Alfred Nettement et Pontmartin avaient reçu la visite de M. L.-C. de Belleval[204]. C’était encore un de ces originaux dont l’espèce, j’en ai peur, est pour longtemps perdue. Très érudit, travailleur acharné, le marquis de Belleval s’engageait à fournir autant de copie qu’on le voudrait, à une condition cependant, c’est qu’on ne le paierait point. Et cela, sous le prétexte bizarre qu’il n’avait pas besoin pour vivre qu’on lui payât ses articles—ce qui d’ailleurs était vrai. Il était donc entré au journal et, jusqu’au jour de sa suppression, il y avait donné, trois fois par mois, sous le titre trop modeste de _Bulletin bibliographique_, de copieux feuilletons où il rendait compte de presque tous les ouvrages qui paraissaient, principalement de ceux qui avaient un caractère historique.

Au lendemain du coup d’État, la première pensée de ce galant homme fut pour les écrivains dont il avait été le collaborateur bénévole. Il se dit que bien des plumes allaient rester oisives, qui, la veille encore, faisaient tant bien que mal vivre leur maître. En même temps, l’union entre les deux grandes fractions du parti monarchique lui apparaissait comme plus nécessaire que jamais. En attendant que la _fusion_ entre les princes devînt un fait accompli, ne convenait-il pas de travailler à un rapprochement entre les orléanistes _centre-droit_ et les légitimistes purs? Et le meilleur moyen d’y arriver ne serait-il pas de créer une publication périodique, hospitalière, indépendante, qui suppléerait aux journaux silencieux ou disparus et qui recueillerait les naufragés du 24 février et les épaves du 2 décembre[205]?

Créer une Revue n’est pas une petite affaire. Réunir des actionnaires en nombre suffisant n’est pas chose commode. Il y faut beaucoup de temps, et M. de Belleval estimait qu’il n’avait pas de temps à perdre. Donc, point d’actionnaires; il s’en passera; il puisera dans sa bourse, sans inviter ses amis politiques à y déposer leur obole; il tentera l’entreprise sans engager d’autre responsabilité que la sienne.

Les fonds ainsi faits, le titre trouvé: _Revue contemporaine_, restait la question des rédacteurs. Nature exquise et élevée, aussi distingué que modeste, type de gentilhomme et de lettré, le marquis de Belleval était l’homme le plus aimable qu’on pût voir, le plus sympathique, le plus généreux. Il groupa autour de lui, sans trop de peine, de nombreux écrivains, et non des moindres. Voici la liste de ceux qui, dès le premier moment, lui promirent leur concours: Guizot, Vitet, Salvandy, Berryer—qui devait écrire pour la nouvelle Revue ses _Souvenirs personnels_,—Prosper Mérimée, Viennet, le duc de Noailles, Villemain, soit huit membres de l’Académie française:—Adolphe Adam, de Saulcy, Raoul-Rochette, baron Taylor, de l’institut;—Paul Féval, Léon Gozlan, Paulin Paris, Xavier Marmier, Reboul, Desmousseaux de Givré, comte Beugnot, Émile Augier, Méry, comte de Marcellus, Philarète Chasles, Edmond Texier, le Père Ventura. L’ancienne rédaction de l’_Opinion publique_ n’avait pas, on le pense bien, été oubliée. Le premier soin de M. de Belleval avait été de s’assurer la collaboration d’Alfred Nettement et celle d’Armand de Pontmartin. L’excellent marquis préluda par quelques dîners; puis, il donna une soirée en habit noir, à titre de répétition générale, et comme moyen de se compter. L’état-major de la Revue était au complet; quelques hommes politiques, tels que M. Molé et M. de Falloux, ajoutaient encore à l’éclat de la réunion. M. Villemain s’approcha de Pontmartin, qu’il avait connu vingt ans auparavant, chez le docteur Double, et lui dit avec son sourire vengeur: «Je plains le futur empereur, s’il n’a, pour le servir, que ceux qui ne sont pas ici.»

Le premier numéro de la _Revue contemporaine_ parut le 15 avril 1852. Il contenait deux articles de Pontmartin, un _Bulletin bibliographique_ et, sous ce titre: _Symptômes littéraires du temps_, une étude critique sur les _Mémoires_ et en particulier sur ceux d’Alexandre Dumas, alors en cours de publication dans la _Presse_.

Avec tout son esprit, Pontmartin, j’en ai déjà fait la remarque, avait un fond de naïveté. Il s’imaginait pouvoir collaborer à la _Revue contemporaine_ tout en restant un des rédacteurs de la _Revue des Deux Mondes_. C’était compter sans son hôte, c’est-à-dire sans M. Buloz. Il était pourtant facile de prévoir que l’irascible directeur, jaloux de la gloire de sa Revue, ne vivant que pour elle, ne se résignerait pas à voir un de ses principaux rédacteurs donner des articles à une revue rivale, à un recueil dont la maison n’était pas au numéro 20 de la rue Saint-Benoît. Ce qui devait arriver arriva. M. Buloz mit Pontmartin en demeure d’opter entre lui et M. de Belleval.

La _Revue des Deux Mondes_ était à l’apogée de son succès; comme elle avait mis à profit la révolution de Février, elle avait également bénéficié du coup d’État de décembre. Elle était devenue une puissance; sa renommée était européenne. La _Revue contemporaine_ naissait à peine; elle n’avait pas encore d’abonnés, elle serait peut-être morte dans six mois. Combien de Revues, qui semblaient appelées à réussir, que les bonnes fées, pressées autour de leur berceau, avaient comblées de dons et de mérites, et que la fée Guignon, cachée dans un coin, avait arrêtées dès leurs premiers pas! L’intérêt de Pontmartin était évident: il ne devait pas quitter le certain pour l’incertain, sacrifier à des chances problématiques une position assurée, brillante et déjà ancienne, une collaboration qui, au bout de quelques années, ne pouvait manquer de le conduire tout droit à l’Académie. Son choix fut bientôt fait. M. de Belleval était son ami; la _Revue contemporaine_ était nettement et hautement royaliste. Sans souci de son intérêt propre, il se sépara de M. Buloz[206] et alla chez M. de Belleval.

Sa collaboration fut très active, surtout au début. Il publia, en 1852, outre plusieurs _revues littéraires_, deux de ses meilleures nouvelles, _Aurélie et la Marquise d’Aurebonne_, une étude sur _Joseph Autran_ et un très éloquent article sur le _Louis XVII_ de M. de Beauchesne. En 1853, il donna un article sur _la Poésie et la Critique en France au commencement de 1853_, et, comme pendant à son chapitre sur _Joseph Autran_, un chapitre sur _François Ponsard_[207].

Il n’allait pas tarder cependant à quitter la _Revue contemporaine_. Que s’était-il donc passé?

La Revue du marquis de Belleval avait très vite conquis une place honorable. Elle avait eu des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon Gozlan, des études historiques et littéraires de Philarète Chasles et de Prosper Mérimée. Des _vétérans_ comme Villemain, Salvandy et Vitet y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller la curiosité publique, qui ne demandait qu’à s’endormir. C’était, un jour, un article de M. Guizot: _Nos mécomptes et nos espérances_. Une autre fois, c’était _le Louvre_, un chef-d’œuvre de M. Vitet.

Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d’autres. Un jour que Pontmartin sortait des bureaux de la _Revue contemporaine_, rue de Choiseul, n^o 21, il rencontra Henry Mürger, qui lui dit, au cours de leur conversation: «Pour bien diriger un théâtre, il faut être un peu canaille; pour bien diriger une _Revue_, il ne faut pas être trop poli.» M. de Belleval était un émule de M. de Coislin: c’était l’homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu’un, refuser à un galant homme d’insérer sa _copie_, fût-elle la plus ennuyeuse du monde, était pour lui chose impossible. Il se laissa ainsi aller à insérer des articles de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût apporté que des _Fables_!), puis, ce qui fut plus désastreux encore, une certaine _Histoire des Conseils du Roi_, dont la publication dura plus d’une année. Le résultat fut que M. de Belleval, en réglant ses comptes, s’aperçut qu’il avait, en moins de trois ans et demi, perdu plus de quatre-vingt mille francs et—ce qui pour lui était plus grave—qu’il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia de s’arrêter sur cette pente; il dut s’y résigner; seulement, il quitta sa chère Revue, comme il l’avait créée,—en grand seigneur. Il la céda pour rien à un de ses collaborateurs, qui était en même temps un de ses compatriotes, M. Alphonse de Calonne.

Au bout de peu de temps, il devint visible que la Revue, depuis le départ de M. de Belleval, si elle n’était pas passée au gouvernement, du jour au lendemain, préparait cependant une évolution dans ce sens. Armand de Pontmartin, pas plus du reste qu’Alfred Nettement, n’eut pas une minute d’hésitation. Malgré les instances du nouveau directeur, tous les deux se retirèrent.

II

Avant sa séparation de la _Revue contemporaine_, Pontmartin avait trouvé un journal quotidien, très haut placé dans l’estime publique, qui lui avait proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes une causerie littéraire.

Le 29 février 1848, M. Adrien de La Valette[208] avait fondé l’_Assemblée nationale_[209], journal de combat qui, sans mettre encore un nom en tête de son programme, se signala, dès le début, par la vivacité de ses attaques contre la République. Cette attitude répondait sans doute au sentiment du pays; car, au bout de trois semaines, l’_Assemblée nationale_ comptait plus de dix-huit mille abonnés, chiffre considérable pour l’époque. Elle ne tarda pas à prendre position sur le terrain monarchique et défendit la fusion avec une énergique sagesse. Au mois de février 1851, M. Berner, accompagné du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest et Mandaroux-Vertamy, était entré dans le comité de direction, où figuraient déjà MM. Guizot, Molé, Duchâtel et de Salvandy[210].

Plus heureuse que l’_Opinion publique_, l’_Assemblée nationale_ n’avait pas été supprimée après le coup d’État. Au commencement de 1853, à la suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l’Empire, elle avait perdu du terrain, mais elle se soutenait encore. M. Adrien de La Valette avait cédé la direction à M. Éloi Mallac, ancien chef de cabinet de M. Duchâtel. C’était un petit homme sec, de tournure élégante, d’une politesse exquise et d’une figure encore charmante, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l’appelait le beau Mallac, et comme il était né à l’Ile de France, son ami Louis Veuillot le disait en riant «fils de Paul et de Virginie». Nature de créole, spirituel et nonchalant, il n’écrivait jamais dans son journal, mais il savait choisir ses rédacteurs. Amédée Achard était chargé du courrier de Paris, Édouard Thierry du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de la chronique musicale. Les questions qui touchent plus spécialement à la politique et à la philosophie étaient confiées à M. Nourrisson, à M. Lerminier et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille de la rue Bergère une série d’articles où il prenait la défense de la Restauration contre le bonapartisme. Ces articles avaient été très remarqués. Ils étaient signés du nom de leur auteur; mais comme ce nom n’était pas encore connu à Paris, on y chercha le pseudonyme de tel ou tel illustre personnage. L’engouement des salons s’en mêla, et des noms célèbres furent prononcés. Celui de M. Guizot fut même mis en avant. M. Mallac était ravi, si bien qu’il dit un jour à Léopold de Gaillard: «Décidément, il n’y a que vous autres Méridionaux pour réussir ainsi à Paris. Amenez-moi donc votre ami Pontmartin.»

A quelques semaines de là, le 23 janvier 1853, l’_Assemblée nationale_ insérait un article de Pontmartin, _Considérations humouristiques sur la critique_. Le 8 février suivant, paraissait sa première _Causerie littéraire_, consacrée à M^{me} Émile de Girardin et à son roman de _Marguerite ou Deux amours_. Pendant cinq ans, jusqu’à la suppression du journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine son feuilleton, sans le suspendre jamais, même à l’époque des vacances.

III

Au mois de mai 1853, il réunit, sous le titre de _Contes et Nouvelles_, les récits qu’il avait publiés dans la _Mode_ et l’_Opinion publique_, dans la _Revue des Deux Mondes_ et la _Revue contemporaine_. Ces récits sont au nombre de cinq: _Albert_[211], _Aurélie_, _le Capitaine Garbas_, _la Marquise d’Aurebonne_, _l’Enseignement mutuel_. Balzac, le 3 décembre 1832, écrivait au directeur de la _Revue de Paris_, M. Amédée Pichot: «Quant à n’écrire que des contes, quoique ce soit, à mon avis,—autre hérésie peut-être,—_l’expression la plus rare de la littérature_, je ne veux pas être exclusivement un _contier_.» C’était une hérésie, à coup sûr; ce qui est vrai, c’est que des contes comme _l’Interdiction_, _le Colonel Chabert_, _la Grenadière_ et _le Message_[212], sont d’un prix inestimable, et que des nouvelles sans défauts, comme _Aurélie_ et _la Marquise d’Aurebonne_, valent plus que de longs romans.

Dans une lettre qu’il m’adressait le 4 décembre 1879, Pontmartin raconte comment fut écrite _la Marquise d’Aurebonne_:

J’avais rapporté aux Angles le manuscrit d’_Aurélie_ pour y faire quelques légères retouches. Après l’avoir envoyé à M. de Belleval, je tombai assez gravement malade, et il me fut impossible de corriger les épreuves. De là une grosse faute qui me consterna, et que vous retrouverez dans _ce numéro pâli_ du 15 juillet 1852, dont vous me parlez si bien; le point _enluminant_, pour le point _culminant_. Heureux temps! J’étais presque jeune; l’isolement et le vide ne s’étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait destinée à me survivre un quart de siècle. Après la publication de ce numéro du 15 juillet, le bon marquis de Belleval m’écrivit une lettre si aimable, où il m’engageait si vivement à une récidive, que, allant passer une quinzaine chez mon oncle[213], à la campagne, dans un site assez pittoresque, j’emportai un cahier de papier et un crayon. C’était dans la plus belle saison de l’année, et, cette année-là, ma convalescence me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux soirs de septembre, les senteurs variées des peupliers, des aulnes, des érables, des vignes sauvages, l’air balsamique de nos collines couvertes de thym, de romarin et de lavande, et le

_Mitis in apricis coquitur vindemia saxis._