Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école
Part 10
En ce jour, qui a vu les premières bécasses, ce matin, avant l’aube, avant l’arrivée des travailleurs, la forêt de châtaigniers se recueille dans son habituelle solitude. Si un être humain pouvait, par une magie, la voir sans y pénétrer, il jouirait d’une émotion singulière, car l’attitude des forêts qu’on visite n’est pas celle qu’elles ont lorsque nul visiteur ne les trouble, et qu’elles sont hantées seulement par les bêtes, leurs familières, qui ont, chez elles, tous les droits. La forêt est seule, recueillie. Fraîcheurs, bruits de sources... Aucun pas humain ne s’entend. Un souffle remue à terre les feuilles dorées par l’automne. De loin en loin, une nouvelle feuille se détache des hautes branches, tombe, descend, balancée, lente, s’accroche à quelque rameau, s’y pose; puis glisse, et, reprise par un souffle errant, achève sa chute jusqu’à celles qui l’attendent sur la terre... Silence; puis un petit bruit que le lit des feuilles remuées enveloppe d’un bruissement; c’est la chute d’une châtaigne. Un craquement léger; c’est une branche vétuste qui faiblit sous le poids des ans. Une brindille se casse et crenille sous le fardeau d’un écureuil. Toc, toc, toc! Le pic travaille du bec. Il frappe un vieux tronc. Son marteau pointu fait un bruit de bois sur le bois creux. En sortiront-ils, les insectes qu’il veut épouvanter? Toc, toc, toc. Une agasse et un geai échangent une injure criarde. Tout à coup, le pivert traverse la forêt en jetant son appel saccadé. Il a eu peur. Il a entendu un remuement de pieds nombreux qui pataugent dans l’amas des feuilles. Est-ce l’homme déjà qui arrive? Non; des masses noires, en petit troupeau... les sangliers, cinq, six, sept marcassins guidés par la mère. Ils fouillent du groin les feuilles soulevées, écartées, y cherchent la bonne aubaine de la saison, la châtaigne exquise. Elle est à eux d’abord, aux hommes ensuite... Les hommes, les voici!... «Fuyons!»... et la bande heureuse s’enfuit vers les fourrés, vers le «gros bois», vers les «forts» gardés par les genêts épineux... L’ombre, sous la forêt, n’est plus une nuit d’aube première, c’est déjà l’ombre moins franche des journées. Le soleil dore les cimes. La forêt n’est plus seule. Les travailleurs l’envahissent. Voici les ramasseurs de châtaignes.
Ils arrivent, dans la fraîcheur matinale, dans le froid vif d’automne, ils arrivent, par petits groupes de quatre ou cinq personnes, en causant de récolte et de chasse, de châtaignes et de bécasses; car, même ceux qui ne sont point chasseurs s’intéressent à l’arrivée de la dame au long bec.
--Moi, dit Arlette, il m’en est parti une des pieds, hier, comme je passais au bois des Darbousses.
--Ah! çà vaï, tu as pris pour une bécasse une machote ou un engoulevent.
--Je ne suis pas si bête, peut-être! riposte avec aigreur la belle fille.
Elle n’est pas de bonne humeur Arlette, oh! mais, pas du tout. Comme elle compte voir Victorin, elle voulait venir, ce matin, aux châtaignes, avec une robe un peu plus propre et des bottines un peu plus reluisantes. Mais un éclair de bon sens a traversé sa mère. Il a fallu «se mettre en paysanne»--quelle horreur!--et n’avoir plus rien dans l’allure qui rappelle les demoiselles de la ville. Arlette est en jupons courts, à raies. Elle a des souliers forts, à talons bas, et un casaquin de sa mère. En sorte qu’elle ressemble à un portrait qu’une mère-grand d’aujourd’hui se serait fait faire quand elle avait quinze ans. Et, il faut en convenir, Arlette est charmante ainsi... Seulement, voilà!... elle ne s’en doute pas. Et sa mère, restée à la maison, ne s’en doute pas non plus. Sa mère pense seulement qu’il est bon d’économiser ses beaux habits, et que, vraiment, quand on a besoin de manger, il est ridicule de se priver de «fricot», pour se mettre des rubans sur la croupe et des fagots de plumes sur la tête.
Les ramasseurs de châtaignes sont dispersés sous bois. Ils ont en main une baguette qui se termine en fourche et qui leur sert à «farfouiller» dans le lit de feuilles tombées, pour découvrir la châtaigne. Ils cherchent. Un bruit de feuilles remuées les accompagne. Les sacs s’emplissent. Plus tard, à la maison, on fera le triage; on mettra les plus belles avec les plus belles, les moyennes avec les moyennes, les petites avec les petites. Pour l’instant, on les empile toutes pêle-mêle dans «la sacque».
--Et alors, Arlette? lui crie un des chercheurs, c’est vrai que tu nous dois quitter pour t’établir à Marseille?
--Ça vous aregarde, vous? réplique Arlette, de mauvaise humeur.
--Voyez-vous, la fiérotte! Et de quoi es-tu si fière? Tu n’es qu’une gavotte comme moi, hé?
Arlette est furieuse, car elle renie toujours ses origines qui, du reste, n’ont rien que d’honorable; mais les gens de la plaine dédaignent ceux de la montagne--comme moins civilisés. Et ainsi, ils leur font un reproche de ce qui est un mérite, si, par civilisés, on entend corrompus, vaniteux, préoccupés de colifichets, d’inutiles parures.
--Gavotte! gavotte! ronchonnait Arlette, il y a du temps que j’ai oublié la montagne, vu que mes parents m’ont amenée ici quand je marchais à peine, tandis que toi, tu y étais hier encore! Tu viens te louer ici pour le temps des châtaignes, mais demain, tu y retourneras, chez tes sauvages; gavot tu es et gavot tu resteras.
Et patin! et couffin! on jargonnait ainsi, on se disait «des choses», on patufélégeait, tout en jetant au sac la belle récolte brune tirée des gaines épineuses, qui crèvent par la force du fruit.
Er’ ôou temps deis castagnos, M’en souven, Rescountrer’ en Aubagno Un jouven, Tant gracious et tant risen, Que digué: «Ti vouari ben, Et, se vouas, hurous ensen Naôutré dous séren»[1].
[1] C’était au temps des châtaignes,--je m’en souviens,--je rencontrai en Aubagne--un jouvenceau--si gracieux et souriant--et qui me dit: «Je te veux du bien--et, si tu veux, heureux ensemble--nous deux serons».
--Une châtaigne, c’est toi, Arlette. Tu n’es pas aussi rebondie--mais aussi brune et jolie; et, ma foi, ce matin, tu t’es mal réveillée: tu n’as pas quitté ta coque et tu as beaucoup de piquants. On ne sait pas où te prendre.
--Ne me prends donc pas, fada. Une Arlette ne fait pas pour toi, que tu es trop lourdaud. J’ai un fiancé, d’abord.
--Et même deux, à ma connaissance, et peut-être trois. Mais toute l’affaire est d’en avoir un bon.
--Sois tranquille, j’aurai le choix, mon beau! Et ce n’est pas toi qui plumeras la poulette.
--Tu pourrais dire la bécasse...
--Allons, allons, fit une vieille. De parole en parole, de galégeade en galégeade, vous allez en venir à vous faire peine...
Et, pour mettre en fuite les taquineries:
--On dit, poursuivit la vieille, que M. Jean d’Auriol est arrivé hier aux Mayons avec un Parisien, un jeune, qui fait des tableaux, des arbres en peinture, et aussi des portraits.
--Je les ai vus passer, dit Arlette,--qui se piquait de toujours savoir les nouvelles,--ils allaient chez M. Muraire.
--Chez le maire?
--Eh oui! M. Jean d’Auriol le vient remercier de tant de bonnes manières qu’on lui a faites le jour du beau banquet, quand on a reçu les _Amis de Maurin des Maures_.
--Et, dit Arlette, il n’y eut pas que le banquet qui fut chose amusante et belle, ce jour-là. Le bal d’après-midi fut réussi plus qu’aux plus grandes fêtes. Je m’en souviens, tant j’ai dansé de bon cœur avec Victorin Bouziane.
Ainsi roulaient les paroles, ce qui n’empêchait point les châtaignes de pleuvoir dans les «sacques» qu’elles gonflaient à les crever.
Il se faisait presque midi quand parurent trois hommes.
Le jeune peintre, ami de Jean d’Auriol, avait exprimé au maire des Mayons (doyen des maires de France) le désir de visiter une châtaigneraie. Le maire avait répondu:
--Venez; c’est à deux pas. On entre dans la forêt par l’avenue que nous avons baptisée du nom de M. Jean d’Auriol. Allons, je vous accompagne.
A l’arrivée des trois visiteurs, les travailleurs courbés se redressèrent joyeusement.
--Bonjour, bonjour, monsieur le Maire, salut!
Le peintre s’émerveillait:
--Il y a ici un beau sujet de tableau.
--Je vous l’avais bien dit, insista Jean d’Auriol.
M. le maire, qui aime son pays, souriait de satisfaction. Et le peintre, tout à coup, remarquant Arlette:
--La jolie fille! Est-ce que c’est là le costume d’ici?
--Celui d’autrefois, dit Jean d’Auriol.
--Je croyais que le costume ancien des Provençales était celui-là même que portent encore les filles d’Arles?
--Les filles d’Arles ont un costume ravissant, dit Jean d’Auriol, mais qui ne fut jamais celui de nos femmes. Chez les Parisiens, qui dit Provençale voit une Arlésienne. Vous devriez, Monsieur, avant qu’il se perde tout à fait, consacrer le costume simple de nos filles d’ici.
--Volontiers, dit le jeune homme.
Et, s’adressant à Arlette, qui, depuis un moment, comprenant qu’on parlait d’elle, la fine mouche, tendait l’oreille sans parvenir à saisir un mot de la conversation:
--Mademoiselle, dit le peintre en allant vers elle, je fais des paysages et des portraits--c’est mon métier.
--Des portraits... à l’huile? dit Arlette, pour montrer au peintre qu’elle se connaissait en peinture.
--A l’huile d’olive fraîche, dit Jean d’Auriol en riant.
--C’est ce qu’il y a de plus beau, insista Arlette. Vous pouvez rire, vous autres. Demandez à ce monsieur peintre si je ne sais pas ce que je dis. C’est l’huile qui fait luire les beaux tableaux où on veut montrer qu’il y a du soleil.
--Justement, dit le peintre. Eh bien, si vous vouliez je ferais votre portrait à l’huile, Mademoiselle. J’en ferais même deux, et il y en aurait un pour vous.
Arlette resplendissait d’orgueil.
--Je crois bien! s’écria-t-elle... mais ce sera...
Et elle prit un air de modestie jouée:
--Ce sera si ma mère le permet.
--Si vous voulez vous installer à la mairie, dit M. Muraire, on vous ouvrira une salle où vous aurez, je crois, toute la lumière qu’il vous faut.
--Merci, Monsieur le Maire. Et quand pourriez-vous venir à la mairie, Mademoiselle?
--Oh! Monsieur, tout de suite après le dîner de midi.
Elle rougissait de plaisir.
--C’est cela, vers une heure, à la mairie...
--Ne manque pas, Arlette. Tu seras fière, hein, d’avoir un beau portrait?
Et, en retournant aux Mayons, où ils allaient déjeuner chez M. Muraire, le peintre, enchanté, disait à ses deux compagnons:
--Elle est vraiment gentille, cette Provençale en robe d’aïeule. Quand j’aurai fait son portrait, je reprendrai cette figure dans un tableau qui s’appellera _Une châtaigneraie aux Mayons_ et vous me permettrez, Monsieur le maire, de vous l’offrir pour décorer la salle de vos délibérations.
--J’aimerais bien, Monsieur, dit le Maire en baissant la voix, que, dans ce tableau, que j’accepte avec reconnaissance, la figure d’Arlette ne fût pas trop reconnaissable. Cette fille n’est pas _d’ici_ et elle n’est pas très bien vue dans le pays...
--Qu’à cela ne tienne, Monsieur le Maire; ce sera, dans le tableau, le portrait de son costume seulement. Quant à son portrait à elle, j’en ferai une étude à part... Elle est vraiment très jolie fille.
--Cela, dit le maire, on ne peut pas le lui ôter.
--Tu vois, disait Arlette à son interlocuteur malin de tout à l’heure, tu vois que je ne suis pas fille à manquer de galants, gros fada! Tous les peintres de Paris voudraient me faire mon portrait--et, tu sais, un portrait à l’huile, ça vaut des cent et des mille... Alors, les amis, cette après-midi vous ne me reverrez pas ici, qu’il faudra que je pose, bien habillée.
* * * * *
Les ramasseurs de châtaignes sont allés déjeuner chez eux; le village est si proche! Le picatéou, pour revenir à son travail abandonné, retraverse le bois, en criant de satisfaction. Le voilà sur son vieil arbre, accroché des pattes au faîte du tronc vertical; il le frappe activement du bec à coups réguliers, toc, toc; il se hâte. Deux écureuils rongent deux châtaignes mûres, et leur queue se déploie en parasol sur leur petite tête affairée, grignotante... Les sangliers, eux, ne reviendront pas de sitôt. Les agasses bavardent à qui mieux mieux, comme des Arlette, mais la forêt préfère leur bavardage au caquetage des femmes.
Restée seule avec ses sylvains, la forêt est heureuse.
XXI
LE PORTRAIT DE LA GAVOTTE
Comme M. le Maire, suivi de ses deux invités, rentrait dans les Mayons, il rencontra la mère d’Arlette; et, après l’avoir présentée au peintre:
--Vous pouvez envoyer votre fille tout à l’heure à la mairie en toute confiance, lui dit-il; on lui fera un beau portrait.
--Et à l’huile, dit Jean d’Auriol.
--C’est bienvenu, monsieur le Maire, puisque c’est vous qui le demandez.
Et la mère d’Arlette rentra chez elle.
--Les jours sont courts, dit Jean d’Auriol; vous nous permettrez, monsieur le Maire, de ne pas demeurer longtemps à table.
--Ce sera comme vous voudrez, dit gentîment le maire; je comprends bien que les artistes travaillent pour l’honneur du pays; et, alors, leur temps est sacré.
Une heure plus tard, il accompagnait ses hôtes dans une salle de la mairie, où le peintre, installé devant son chevalet de campagne, prépara ses couleurs. Arlette tardait.
--Viendra-t-elle?
--Je ne serais pas surpris qu’elle ne vînt pas, dit Jean d’Auriol. Quand un étranger du dehors désire faire un portrait de fille ou de femme, chez nous, ou même un portrait d’homme, j’ai vu souvent qu’il semble à nos gens qu’on veut entreprendre sur eux. Ils répugnent à laisser copier leur visage. J’ai pensé parfois qu’il y a là un sentiment d’origine arabe. La reproduction du visage humain est interdite chez les musulmans. Cependant cette jeune Arlette a paru si flattée! Elle viendra.
Ils attendirent en vain plus d’une heure encore.
Trois ou quatre petits coups furent enfin frappés à la porte.
--Entrez! dit le peintre.
Une demoiselle entra. Elle avait un vaste chapeau aux bords inégalement retroussés--et chargé d’une épaisse couronne de fleurs. La robe était bleue, avec des carreaux blancs, dans lesquels fourmillaient des fleurs aveuglantes. Elle avait une ceinture de toile cirée, très luisante, noire, bordée d’un liséré de toile cirée rouge, non moins luisante; un col blanc, large, de fausse dentelle naturellement, fermé, au-dessous du menton, par un flot de rubans roses; des souliers blancs, découverts, à hauts talons, avec des bas à jours, noirs, qui dessinaient par transparence, sur la courbure du pied et sur le devant de la jambe, un pot de fleurs vaguement couleur de chair. Les cheveux, lourdement crêpés, retombaient sur le front en larges festons inégaux, dont l’un couvrait presque entièrement l’œil gauche, de telle sorte qu’à première vue on pouvait croire cet œil malade et abrité par un pansement de noir taffetas. Ce noir profond s’enlevait sur le visage blanc, empâté d’une poudre de riz noyée dans le cold-cream. La visiteuse tenait, dans sa main gauche, une ombrelle fermée, que pourtant on devinait multicolore. Dans sa main droite, prétentieusement relevée à la hauteur du sein, elle avait un mouchoir de poupée, pincé par le milieu et bordé de rose; et, cette même main, sur laquelle retombait un bracelet doré, tenait un porte-monnaie en mailles d’acier «gonflé de coton», si l’on en peut croire Arnet.
Le peintre, naïvement, ne reconnut pas Arlette; il dit:
--Vous demandez, mademoiselle?
Jean d’Auriol riait.
--Mais... Monsieur... dit Arlette, toute souriante d’orgueil, ravie de n’être pas reconnue, je viens pour le portrait... que vous m’avez promis.
Le jeune peintre bondit sur sa chaise, et se levant consterné:
--Comment! C’est vous, mademoiselle! Vous que j’ai vue si gentille tout à l’heure!
On a son franc-parler à l’école des Beaux-Arts.
Et puis, école ou non, un artiste indigné ne mesure plus ses paroles:
--Mais, jour de Dieu! c’est le portrait de votre costume et non pas seulement de votre figure que je voulais faire, Mademoiselle! Je ne suis pas caricaturiste, nom d’un chien! Vous ne vous êtes pas regardée dans votre miroir, donc! Tantôt, sous vos châtaigners, vous étiez à croquer! A présent, vous avez l’air de la première venue, prétentieuse et déguisée, qui passe sur les trottoirs de Toulon!... Je suis désolé, Mademoiselle,--poursuivit-il radouci en voyant Arlette toute décontenancée et près de fondre en larmes,--je suis vraiment désolé de vous avoir dérangée de votre travail... pour rien... car, bien sûr, je ne peux perdre mon temps à vous peindre--à l’huile--dans ce déguisement. Rassurez-vous, d’ailleurs, Mademoiselle, Madame votre mère me permettra de vous indemniser de la peine que vous avez prise, bien à contre-temps, toutes les deux.
La mère d’Arlette venait d’entrer, avant la fin de ce discours, escortée de Victorin en chasseur, qu’elle avait rencontré dans la rue. Elle s’empressa de dire:
--Nous avons cru bien faire, Monsieur, excusez-nous. Et puis... la petite indemnité..., nous l’accepterons bien volontiers, pourquoi nous ne sommes pas riches.
--On ne le dirait pas, fit le peintre. Vous avez à la ceinture, Mademoiselle, tout un arsenal de breloques. Tenez, regardez ce jeune chasseur qui vient d’entrer. A la bonne heure! Voilà une tenue qui a du caractère, parce qu’elle est simple et d’accord avec le pays et la saison...
A demi-voix, Jean d’Auriol expliquait la scène à Victorin, qui murmurait:
--Elle est pourtant bien jolie comme ça. Elle a l’air d’une dame des villes.
--Sacrebleu, dit le peintre. Elle en a l’air, si l’on veut. Et c’est, en tout cas, ce qui me fâche. Je cherche le naturel. Et Mademoiselle a l’air d’une comédienne qui ne sait pas bien prendre la figure de son rôle.
--Oh! Monsieur, dit Victorin, vous en avez dit assez.
Le peintre devina en Victorin un amoureux... Arlette pleurait tout de bon maintenant, humiliée.
--Excusez ma sincérité, Mademoiselle, dit le peintre aimablement, Madame votre mère et ces messieurs m’excuseront aussi, mais je vous répète que je cherchais un modèle naturel, pris sur nature et dans la nature, comprenez-vous? Vous m’arrivez endimanchée, ornée, apprêtée, superbe... j’en suis aussi ennuyé que vous. M. le Maire voudra bien, ce soir, vous faire remettre de ma part deux fois le prix de votre journée perdue.
Arlette mordit son mouchoir de poupée. Elle le déchira d’une dent rageuse, pivota sur ses hauts talons, faillit tomber avant d’atteindre la porte, et sortit brusquement, suivie de sa mère et de Victorin.
Et, dans l’escalier:
--Je n’en veux pas, cria-t-elle, de son sale argent, à ce grossier personnage. Ça croit avoir affaire à qui?
Puis, tout bas, à Victorin ahuri et navré:
--Tu vois bien qu’il n’y entend rien à faire des portraits, ce Parisien de malheur. Est-ce qu’on fait le portrait des gens en habits de travail? Ça ne s’est jamais vu!
Un doute, tout de même, se faisait dans l’esprit de Victorin. Si M. Jean d’Auriol, qu’il avait reconnu, et M. le Maire, en qui il avait toute confiance, n’avaient pas répondu au peintre, c’est donc qu’ils ne trouvaient pas que l’artiste eût tort? Est-ce que les élégances d’Arlette n’étaient pas ce qu’il en pensait, lui, Victorin?... Bah! après tout, qu’importait? L’artiste pouvait se tromper; M. le Maire et M. Jean d’Auriol n’ont pas osé le contredire, pas plus que moi-même. Et puis ce n’était pas la robe et le chapeau d’Arlette qu’il aimait, après tout, voyons! Et Arlette, noyée dans ses larmes, lui paraissait si touchante!
Il la raccompagna chez elle, en lui disant des paroles douces. Dans la rue, elle ne répondait pas. Mais une fois arrivée dans sa maison, elle éclata en cris de rage:
--Vous avez bien raison, ma mère, de me répéter souvent que, des hommes, le meilleur ne vaut rien! C’est dans des moments comme ça qu’un fiancé devrait se montrer! Et il n’a pas soufflé mot, Victorin! Tu ne pouvais pas lui dire ce que tu penses, Victorin! J’aurais cru, véritablement, que tu avais «un peu plus de chose», mais non, rien! Tu l’as laissé dire, me tourner en ridicule. Et m’offrir son sale argent,--qu’il faudra bien accepter, ma mère, puisqu’il me le doit, m’ayant fait perdre la demi-journée. Sûr qu’il me le doit,--et double, et avec une «indanité», comme il dit. Mais, j’aurais voulu un défenseur. Il est joli, mon défenseur!... Non, non, laisse-moi, Victorin, il faut que ça me passe, la colère, et j’en ai pour quelques jours. Qu’est-ce que je vais leur répondre, aux autres, quand je retournerai là-bas, et qu’ils demanderont à venir voir mon portrait dont j’étais si fière d’avance? Il ne pouvait pas rester où il était, ce monsieur peintre?... Tout le pays va savoir ça; et on en parlera longtemps, du portrait de la gavotte... Tu vois bien que je ne peux plus rester aux Mayons! Mais je n’avais pas besoin de cette raison de plus pour m’en aller... Tu me rejoindras quand tu voudras, à Marseille ou ailleurs, là où j’irai; mais je ne veux plus, je ne peux plus demeurer ici, où personne ne voit mes mérites, pas même toi, qui as été lâche aujourd’hui, oui, lâche! A ta place, je lui aurais dit ma façon de penser, à ce Parisien; et, s’il s’était fâché, je lui aurais laissé sur la figure la marque de mes cinq doigts!--Mais non! tu étais là planté, le carnier au derrière et le fusil au dos, avec l’air bête d’un santon de bois!
C’était la première fois qu’elle se montrait à Victorin dans un accès de rage,--et qu’elle l’injuriait.
--Je te pardonne, dit-il doucement, parce que tu pleures, mais tu regretteras demain de m’avoir parlé ainsi.
Il la quitta.
Aveuglée par la colère, elle le laissa partir.
--Et puis, pensait-elle, il faut bien qu’il s’habitue, s’il devient mon mari, à comprendre qu’il n’est pas le maître. Les femmes, aujourd’hui, sont libres.
Chacun comprend à sa manière la liberté.
XXII
LE FÉMINISME D’ARLETTE
Arlette avait donc fini par trouver insupportable la situation qu’elle-même s’était faite aux Mayons. Sur son passage, on se retournait pour la regarder d’un œil narquois. Sa façon de s’habiller, la tournure de ses chapeaux toujours bizarres, et sa légendaire ombrelle qu’elle portait comme un étendard, cette ombrelle qui l’abritait même des soleils d’hiver, prêtaient maintenant à rire; et toute cette réprobation gouailleuse était un peu l’ouvrage d’Arnet. Arnet, grand conteur de galégeades, ne tarissait plus sur le compte des filles dont les parents, qui n’ont pas le sou, trouvent pourtant moyen, disait-il, de se ruiner pour acheter des pompons ridicules à leurs filles. Et pourquoi? Parce que, paraît-il, certaines de ces demoiselles, qui ont appris à lire, tirent d’A et B une vanité hors de bon sens.
Une fois bien établie dans le public, cette juste appréciation des choses avait fini par remettre Arlette à sa place; et la petite dévoyée n’avait pas pu supporter le jugement de l’opinion.
Elle avait quitté les Mayons un beau matin, après avoir eu, la veille, un dernier entretien avec Victorin.
Elle lui avait dit pompeusement:
--Vois-tu, Victorin, je fuis la persécution sévère de ta famille injustement irritée.
Elle s’était servie de ces expressions. Il ne lui déplaisait pas d’être une héroïne persécutée. Elle se comparait à quelqu’une de ces jeunes créatures dont les romans l’entretenaient, et qui, douées de toutes les vertus, sont méconnues et même maltraitées par des parents barbares. Elle était destinée à souffrir à cause de sa supériorité sur le commun des hommes. Si on avait l’air de se moquer, c’était par jalousie. Et elle, qui n’avait plus aucun sentiment religieux, se rappelait que Jésus-Christ fut calomnié par des méchants qui finirent par le mettre à mort.
Une vague mégalomanie la poussait à rechercher dans les quelques souvenirs d’école qui étaient les siens, les gens illustres à qui se comparer. Et, si invraisemblable que cela paraisse, elle songeait souvent à une nommée Jeanne d’Arc, une pastresse qui était devenue général et fréquentait le roi de France. Elle y songeait comme à une fille qui fut martyrisée par des envieux, jaloux de la façon dont elle portait la cuirasse et le drapeau.