Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école
Part 1
JEAN AICARD de l’Académie française Président de l’Union française
Arlette des Mayons
ROMAN DE LA TERRE ET DE L’ÉCOLE
1917
Chacun de nous travaille à refaire la France.
PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26
Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
ŒUVRES DE JEAN AICARD
Collection in-18 jésus à 4 francs le volume
ROMANS
Le Pavé d’Amour, 1 vol.--Roi de Camargue, 1 vol.--L’Été à l’Ombre, 1 vol.--L’Ame d’un Enfant, 1 vol.--Notre-Dame d’Amour, 1 vol.--Diamant noir, 1 vol.--Fleur d’Abîme, 1 vol.--Melita, 1 vol.--L’Ibis bleu, 1 vol.--Tata, 1 vol.--Benjamine, 1 vol.--Maurin des Maures, 1 vol.--L’illustre Maurin, 1 vol.
POÉSIE
Les jeunes Croyances, 1 vol.--Rébellions, Apaisements, 1 vol.--Poèmes de Provence (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--La Chanson de l’Enfant (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol.--Miette et Noré (cour. par l’Acad. fr. Prix Vitet), 1 vol.--Lamartine (cour. par l’Ac. Prix du budg.), 1 vol.--Le Livre d’heures de l’Amour, 1 vol.--Visite en Hollande, 1 vol.--Le Dieu dans l’Homme, 1 vol.--Au Bord du Désert, 1 vol.--Le Livre des Petits, 1 vol.--Jésus, 1 vol.--Le Témoin (Poème de France, 1914-1916), 1 vol. à 2 fr. 50.--Le Sang du Sacrifice, 1917, 1 vol.
DIVERS
La Vénus de Milo, 1 vol.--Alfred de Vigny, 1 vol.--Des Cris dans la Mêlée, 1 vol.
THÉÂTRE
Au clair de la Lune (un acte en vers), 1 vol.--Pygmalion (un acte en vers) 1 vol.--Smilis (4 actes en prose, à la Comédie-Française) 1 vol.--Le Père Lebonnard (4 actes en vers représentés à la Comédie-Française), 1 vol.--Don Juan, 1 vol.--Othello, le More de Venise (5 actes en vers, représentés à la Comédie-Française).--Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin Constant. 1 vol. 4 fr.--La Légende du Cœur (5 actes en vers représentés au Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt), 1 vol.--Le Manteau du Roi (5 actes en vers représentés à la Porte-Saint-Martin), 1 vol.--Théâtre, tome I.--Théâtre, tome II.
79922.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1917, by ERNEST FLAMMARION.
ARLETTE DES MAYONS
Chacun de nous travaille à refaire la France.
I
LE DÉPIQUAGE DU BLÉ
--Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin d’épouser cette fille, dit le père.
Les deux hommes s’en venaient de l’aire, où, depuis le lever du soleil, sous les pieds de deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes, on avait foulé le blé. Maintenant le père et le fils ramenaient à l’étable les bêtes lourdes de fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas prononcé dix paroles, et voici que, la matinée finie,--au moment de goûter un peu de repos dans la maison aux volets pleins et entrebâillés,--le paysan disait cela à son fils parce qu’il jugeait que le moment en était enfin venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce sujet.
Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit pas.
Tous deux marchèrent en silence vers l’étable obscure et fraîche, dont la porte basse, qui encadrait du noir intense, avait un seuil de soleil. Sous l’ombre des grands chapeaux de paille, leur face rasée scintillait de sueur par endroits; et, aussi, la sueur luisante se voyait suspendue aux rudes soies de leur poitrine velue, dans l’écartement des chemises de couleur. Tous deux avaient des pantalons de grosse toile bise, retenus, malgré la chaleur d’été, par une «taïole» bleu et rouge; et, à travers les épaisses semelles de leurs souliers cloutés, ils ressentaient l’ardeur de la terre.
Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous l’ombre de quelques vieux mûriers, devant le puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide porte, comme une caverne d’Ali-Baba. En ce pays ardent, on enferme l’eau comme un trésor. Victorin ouvrit la petite mais lourde porte grinçante; il repoussa de la margelle, dans le vide, le seau de bois vermoulu, qui se balança sous la poulie de fer au bout de la chaîne. Avec des crissements joyeux, le seau descendit vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il fut vidé dans la conque où nageait une grosse éponge. L’éponge en main, le jeune homme mouilla abondamment les naseaux poussiéreux des deux bêtes.
Le père surveillait ce travail, et, quand il le vit terminé, il rentra dans la maison, laissant à son fils le soin de conduire et d’attacher les chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés de foin.
A présent, les deux hommes étaient assis dans la salle obscure, où le jour ne pénétrait que par le léger entrebâillement des volets pleins et de la lourde porte. La pesante table rectangulaire touchait le mur du fond. Aux deux bouts, le père et le fils se faisaient face. La mère les servait. On entendait bourdonner une abeille. Ces gens, à cette heure grave, vivaient en silence, appliqués à leur besogne, qui était, pour les hommes, de se refaire des muscles en mangeant à leur suffisance; pour la femme, de les aider à réparer leurs forces d’où dépendait la santé de la famille, la stabilité de la maison, l’avenir commun. Ils mangeaient donc silencieusement, et elle les servait sans rien dire. Et tous, sans avoir même à y songer, étaient pénétrés de l’importance de cette minute,--car la famille Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce moment dans une chambre au-dessus de leur tête, jusqu’à ce Victorin, son petit-fils, en passant par le père et la mère, tous, tour à tour, avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée et dans l’amour du travail, loin des déclamations du siècle.
La famille Bouziane! on la citait comme un exemple extraordinaire de volonté et de probité simples. On disait d’elle couramment: «Ça, c’est des gens d’ancien temps;» ou: «à l’ancienne mode; on n’en fait plus de comme ça.»
Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient jamais quitté le pays. Par les hommes, ils descendaient à coup sûr des Sarrazins, longtemps et fortement établis non loin des Mayons, à La Garde-Freinet, au sommet de la chaîne des Maures, dans la Provence du Var.
Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné les hauteurs de La Garde-Freinet, habitait, dans la plaine onduleuse, sa bastide, largement et solidement assise sur un terrain incliné à peine vers le midi, entre Gonfaron et les Mayons.
Les Mayons, ce mot signifie: les maisons. Maisons paysannes, asiles nobles d’antiques roturiers; ils étaient là sur leur sol d’origine, à moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied du massif des Maures, à la lisière des bois de pins qui dévalent le versant nord de la chaîne, où les arrête la grande culture des vignes.
Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux blanches dentures broyaient, avec lenteur, un pain sec qui «crenillait» allègrement. Le chien, un chien courant, bon gardien de la demeure, les considérait assis sur sa queue.
--Ne vous occupez pas de lui, je lui ai donné. Il a mangé à sa suffisance, dit la mère Bouziane.
Elle apportait aux deux hommes les radis bien frais, les premières pommes d’amour, le lard grillé; puis elle battait sa demi-douzaine d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et se dorer l’omelette aux oignons--la moissonneuse.
Quand ils auraient fini, elle monterait sa bouillie au vieux, là-haut, qui, depuis une année, s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait pas.
Ensuite, comme de juste, elle penserait à elle-même; et, tranquille enfin, prendrait seule son repas, mieux à son aise que s’il lui avait fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs, s’interrompre de manger et se lever à toute minute pour chercher une chose ou l’autre.
--Ça ne serait pas sain, songeait-elle.
Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, aujourd’hui perdu, de faire manger la femme après les hommes, sans l’offenser, et bien au contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut prendre sa nourriture en toute tranquillité.
Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, le travail, si on le distribue avec intelligence, se fait plus vite et mieux, pour le plus grand avantage de tous et de chacun. Telle était du moins la pensée des Bouziane, depuis des siècles,--depuis le jour où leurs ancêtres sarrazins étaient venus en terre de Provence, se mêler aux Liguriennes et fonder une race toujours vivante et prospère.
Pendant tout le repas, le père et le fils n’échangèrent pas cinq paroles. Ils mangeaient et buvaient en silence, tandis que, dans cette ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil du matin, reprenaient fraîcheur lentement.
Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût pas répondu sur-le-champ à son objurgation sévère. Il comptait que Victorin verrait son «devoir» (il se servait de ce mot) et qu’il s’y tiendrait, une fois averti. Et puis, les choses de sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y saurait penser toujours. Quand on travaille «chez nous»--on est tout au spectacle de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes mangeaient. Tout le matin, on avait «foulé», tout à l’heure on foulerait encore; et dans leur tête--pleine de la vision d’une aire qui flamboyait sous des éparpillements de longues pailles d’or, entremêlées et rigides, et où tournent inlassablement les deux chevaux au train monotone--il n’y avait pas place pour les raisonnements.
Ils étaient allés se coucher un instant à l’ombre des mûriers, près du puits, faire un peu de sieste. L’un s’était dit: «Il ne l’épousera pas», l’autre: «Bien sûr que je l’épouserai»; mais c’était tout; cela s’était murmuré en eux une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été couvert par le frappement du pied des chevaux dans la paille où le grain jaillit sourdement de l’épi... «Hue! le Rouge!--T’arrête pas, le Blanc! Hue donc et fais courage!» Puis un peu de somnolence était venue; et quelque chose comme une nuit claire et douce avait voilé à demi le tableau ensoleillé qu’ils avaient tous deux sous le crâne.
La sieste finie, ils reprirent leur besogne; et cela ne changea rien en eux, puisque, même, durant leur repos, ils avaient revu en imagination ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. Sous les pieds des chevaux, les longues pailles rigides et fines bruissaient, et, tout le long de chacune d’elles, le soleil allumait une fine aiguille de feu; et ces millions d’aiguilles longues, ces traits de feu, sans cesse se croisaient et se décroisaient... Au milieu de cet embrasement, les chevaux viraient, viraient, dépiquant le blé encore et encore. Victorin, au centre de l’aire, faisait passer les longes derrière son dos, de sa main droite dans sa gauche; le père Bouziane, la fourche au poing, patiemment, lançait sous le pied des bêtes de nouvelles gerbes, les éparpillait, les renouvelait sans cesse; et, ainsi occupés, le père et le fils, tous deux suaient, brûlants de vie, dans un flamboiement de lumière opulente et de joie physique.
Le soir vint; le feu torride cessa de tomber du ciel, comme ruissellent les grains d’un crible, sur la terre crevassée; une douceur se fit, qui gagna cultures et bois comme une marée les rivages; le jour, si longtemps exaspéré, s’apaisa, se mêla enfin de rêverie; tout ce que, tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait alors penser qu’à lui; maintenant les choses se reprenaient; elles se ressaisissaient, faisaient retour sur elles-mêmes; la vie individuelle des plantes et des êtres se retrouvait; tous les puits clos de la plaine s’ouvraient à cette heure pour donner aux bêtes et aux gens un peu de leur trésor d’obscure fraîcheur; une poulie lointaine criait faiblement, avec le charme d’un appel d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit; c’était l’heure où les amoureux, revenant du travail, rencontrent, près des margelles, les belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le repas du soir...
Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs chevaux à l’étable; et, comme ils arrivaient près du puits, Victorin, répondant enfin aux paroles que son père avait prononcées le matin, lui dit:
--Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais pas, Arlette?
Le père Bouziane éprouva dans son cœur une secousse. Cependant il n’en fit rien voir.
--Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai ça; pour l’heure, réfléchis à ma volonté, et tu verras bientôt par toi-même les raisons pourquoi ce que je t’ai dit--je te l’ai dit.
Sans parler davantage, ils soupèrent--puis, assis sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, fumèrent leur pipe sous les étoiles.
II
LA VIEILLE MAISON PAYSANNE
La famille Bouziane était donc une des plus connues de la région des Maures. A la fin du XVIIIe siècle, cette famille était encore établie à La Garde-Freinet, sur le sommet de la chaîne des Maures, où longtemps les Barbaresques eurent leur fort principal. Le hameau _des Mayons_ s’appelait encore _les Mayons du Luc_ et n’avait pas d’importance. Il en prit le jour où Marius, le trisaïeul de Victorin, ayant acquis dans la plaine une assez grande étendue de terrains--boisés de pinèdes--abandonna La Garde-Freinet pour sa maison des plaines, alors en ruines, qu’il fit restaurer, et qui se nommait _la Salvagette_.
Cet événement de famille se passait vers l’an 1798.
Et César Bouziane, le bisaïeul de Victorin, vivait encore, il y a quelque quarante ans, aux Mayons, où, paysan de vieille race, il était connu cependant sous le nom banal du «vieux soldat».
Il avait fait la campagne de France en 1815; jeune conscrit, il s’était battu à Waterloo. Médaillé de Sainte-Hélène, il n’était pas médiocrement fier de ce titre. Il aimait à le rappeler souvent aux Mayonnais attentifs, réunis le dimanche à l’entrée du hameau, devant l’atelier du forgeron, sur la terrasse naturelle qui domine la plaine. Son fils, le grand-père de Victorin, avait hérité de lui trois reliques qu’il vénérait, son casque, son sabre et sa médaille.
C’est sous ces trois reliques, accrochées au mur de sa chambre, que, couché depuis l’an dernier, le grand-père reposait, dans un étrange sommeil presque continu. Il ne s’éveillait que pour prendre de légers repas apportés par sa belle-fille.
Le bisaïeul, le soldat du premier Empire, avait transmis à son fils le culte de Napoléon. Et de ses rudimentaires idées sur la guerre et la paix, sur les devoirs militaires et civiques des Français, quelque chose, à la longue, avait passé dans l’esprit de ses enfants, et aussi dans l’esprit de la plupart de ses concitoyens mayonnais. En un mot, certains enthousiasmes de l’ancêtre faisaient partie des traditions de la petite cité.
Le braconnier Arnet, figure locale très caractéristique, fils d’un insurgé de 51, prenait pour lui-même ce titre parce que, à cette époque, âgé de seize ans, il avait, de la part de son père, porté un mot d’ordre à Collobrières. Volontiers, en sa seconde jeunesse, il tenait tête au père César, et souvent dans l’unique intention de le pousser, par la contradiction, à de nouveaux récits de batailles, à des emportements généreux qui remplissaient d’aise les auditeurs.
L’éducation des peuples se fait heureusement en partie de ces bavardages héroïques, aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup agi, beaucoup appris par les voyages et par le contact avec les hommes, disent bien des choses utiles à la formation des âmes populaires, et que les instituteurs ne rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout, ils ne rencontrent pas dans les livres, c’est l’accent de l’expérience directe, c’est l’éloquence saisissante d’un témoin, qui se trouva jouer un rôle, si humble qu’il ait pu être, en des circonstances historiques.
Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le dimanche soir, ou bien les jours de pluie quand le travail des champs est rendu impossible, il fallait, par exemple, entendre autrefois le vieux César Bouziane raconter, en provençal, la charge des dragons de Waterloo.
--Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à Waterloo, les lanciers, les cuirassiers, les cavaliers enfin, le sabre en l’air, charger en criant. Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes amis, sautent de surprise et comme de peur, et perdent la tête quand une compagnie de perdrix leur part tout à coup dans les jambes avec un grand grondement de mistral, ceux-là seraient tombés morts d’épouvantement s’ils avaient entendu ronfler cette charge. Figurez-vous que vous êtes dans une plaine, une grande plaine, battue comme un tambour par des mille et mille chevaux, dont chacun, comme de juste, n’a pas moins de quatre pattes, de quatre sabots ferrés, et imaginez quel roulement de tonnerre! Sur tous ces chevaux dont les pieds frappent comme autant de baguettes sur la terre qui tremble toute, les cavaliers crient: «Vive l’Empereur!» Ça commence comme ça, et c’est magnifique. Je les ai vus passer. Mais les chefs avaient mal calculé l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon Dieu, faut croire, car, d’habitude, il savait tout et connaissait son champ de bataille comme vous connaissez la plaine des Mayons. Il les visitait d’avance, ses champs de batailles, il s’arrangeait avec la carte de géographie; il les connaissait enfin par sa manière de génie à lui. Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette charge galopante qui, avec toutes ses crinières et ses queues en l’air comme des drapeaux, ronflait comme un torrent de montagne, arriva tout-à-coup devant un grand fossé profond, un chemin creux auquel on n’avait pas pensé! Aï! aï! mes amis! j’ai vu ça!... Lorsque tant de chevaux sont lancés, l’homme qui tombe n’est pas à la fête, pensez donc! sous tant de pieds qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le temps long, celui-là, vu qu’une charge de cavaliers c’est comme un coup de mitraille sorti en paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à l’endroit où c’est au bout... Ça roule, ça roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le torrent de montagne emporte les barrages et tombe en cascade dans les creux;--et c’est bien ce qui arriva. Le premier rang, tout en un coup, se trouve devant le grand fossé; il le voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui le poussent. Il faut sauter. Quel saut! Les premiers chevaux lancés écorchent la rive contraire avec leurs pieds de devant, et, renversés en arrière, ils tombent au fond du trou sur leurs cavaliers, qu’ils écrasent; et le second rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le premier. C’est le grand saut dans la mort. Et, par centaines et centaines, on tombe les uns après les autres, les uns sur les autres, jusqu’à ce que le fossé soit comble, et que tout ce qui reste, le peu qui reste, puisse passer, comme qui dirait sur un pont fait d’hommes et de chevaux mêlés, qui remuent encore! Et voilà pourquoi le grand Napoléon fut vaincu à Waterloo, pour ça et bien d’autres raisons que vous verrez dans l’histoire.
--Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet, a fait le malheur de la France!
--Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux César. Tu ne sais pas ce que c’est que la gloire. La France, avant Waterloo, l’a connue, la gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra. Nous l’attendons. Mais, pour ça, il faudra tous savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon fils dans ces idées. Il a fait la campagne de Crimée, c’est Bouziane après Bouziane. Quand je ne serai plus là, il vous en parlera de la Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et il parlera à son fils comme je lui ai parlé à lui.
--La France, répliquait Arnet goguenard, ne fera plus la guerre; elle sait trop ce que ça coûte.
--Ça, je veux bien, répondait César d’un air bonhomme, par malheur, on la lui fera, la guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre.
Et Arnet ripostait:
--Pour ce qui est de se défendre, j’en suis.
Et, avec un bon sens puissant qui allait au fond des choses:
--Voyez-vous, maître Bouziane, disait le jeune Arnet, le malheur, c’est qu’il y ait des abominations permises aux empereurs, aux rois, aux maîtres des peuples; des abominations qu’on dit même louables de leur part, tandis que ces mêmes choses sont défendues à tous les citoyens. Alors on ne peut plus comprendre. A la guerre, on tue, on vole, on brûle tout. Pourquoi est-ce permis? Quand je pose un piège pour prendre six moineaux, et m’en nourrir--arrivent des pèlerins (Arnet désignait toujours ainsi les gendarmes) qui me font leur «procès-barbal»--mais, à vos empereurs, il est permis de faire tuer des hommes et même de nous manquer de parole quand ils ont juré qu’ils tiendraient leurs belles promesses. A la guerre, on fait tout ce qui m’est défendu et qui est défendu avec raison. Et, tant que ce sera comme ça, vous trouverez des révoltés comme moi pour dire à vos Napoléon que ce qu’ils font ne leur est pas plus permis qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises actions.
--Ils en ont fait de bonnes, disait César Bouziane. Napoléon a fait le code, le livre de nos lois, dont la France avait bien besoin.
--Il n’est pas bon partout, le code, grommelait Arnet. Et puis, parce qu’il avait fait un bon livre, il avait le droit de faire la guerre nuit et jour? Ah! je vous dis, la guerre pour la défense, oui! celle-là tant qu’on voudra!
Tels étaient, il y a quelque quarante ans, presque chaque dimanche, les thèmes des conversations, cent fois répétées en public, entre César Bouziane, le vieux soldat, et Arnet, le braconnier, l’insurgé de 1851.
Puis César Bouziane mourut. Alors son fils (le grand-père de Victorin) qui s’était tu tant qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour; et, sans cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo; puis les tranchées de Sébastopol, où il avait fait vaillamment son devoir de soldat français.
--Pour ce qui est des Russes, voyez-vous, disait-il, c’était comme des frères. On se battait quand venait l’heure, mais dans les moments où on ne se battait pas, on se passait du tabac ou un bon coup de vin--parce qu’on n’était pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français, nous sommes comme ça. Nous avons pitié des hommes. On a bien assez de misère sur terre, par le travail, et les accidents, et les maladies! Oui, il ne faut pas être des sauvages. Et, cependant, il faut se défendre. Le travailleur ne travaille pas pour les voleurs.
--Je suis bien plus avec vous qu’avec votre pauvre père, disait Arnet.
Telles étaient les idées générales transmises par les Bouziane à toute une région.
Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane, savait par cœur toutes les histoires de ses deux pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment bonnes que lorsqu’on a eu une part d’action dans les événements qu’on raconte.
Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme son père, que de chasse ou de travaux rustiques; mais, au fond de son cœur muet de paysan, il avait une image vivante, quoique lointaine, de la patrie et de la justice.
Et c’est ainsi qu’en Victorin, jeune et actif, revivait l’âme essentielle de son vieux grand-père, qui, là-haut, au-dessus de la salle commune, dans la bastide des Bouziane, sommeillant immobile sur son lit, prenait, avec un vague sentiment de satisfaction, son étrange repos, qui lui semblait un acompte sur la mort bien gagnée.
III
L’ANARCHISTE ET LA SUFFRAGETTE
M. Augias a soixante-cinq ans; il a été instituteur; un petit héritage lui est échu. Il serait resté maître d’école si sa santé le lui eût permis, parce qu’il aimait passionnément sa fonction dont il a gardé une haute idée. M. Augias lit beaucoup; il apprend tous les jours; c’est un philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais ménage avec le curé, M. Augias est devenu, étant de bon conseil, quelque chose comme le recteur laïque du pays, qui s’en trouve bien.