Aristophane; Traduction nouvelle, tome second
Chapter 8
Le Taygéton à l'aimable sommet, quitte-le, Muse lakonienne, et viens célébrer avec nous Apollôn, dieu souverain d'Amyklæ, Athèna Khalkioeque, et les vaillants Tyndarides, qui s'exercent sur les bords de l'Eurotas. Voyons, élance-toi, bondis d'un vol léger: chantons Spartè, qui aime les choeurs des dieux et le bruit des pas. Comme des coursiers, les jeunes filles, sur les bords de l'Eurotas, bondissent et frappent la terre d'un pied rapide, laissant aller leurs chevelures, ainsi que des bakkhantes qui agitent leurs thyrses, en se jouant. A la tête du choeur est la fille de Lèda, chaste et belle. Allons, rattache ta chevelure avec une bandelette, et bondis comme une biche. Que tes applaudissements animent la danse, et chante la plus puissante des divinités, Khalkioeque, déesse des combats.
FIN DE LYSISTRATA
LES THESMOPHORIAZOUSES
OU
LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR
(L'AN 412 AVANT J.-C.)
S'emparant du bruit qui faisait d'Euripide un misogyne, Aristophane, dans les Thesmophoriazouses, s'amuse à le tourner en ridicule. Euripide, averti que les femmes méditent un complot contre lui et que, enfermées dans le temple des Thesmophores, elles délibèrent sur sa perte, envoie pour prendre sa défense son beau-père Mnèsilokhos, déguisé en femme. Celui-ci est vite reconnu et maltraité. Euripide, déguisé successivement en Ménélas, en Persée, en nymphe Écho et en vieille femme, finit par se dérober aux coups qui le menacent et aux étreintes d'un archer scythe, dont le bredouillement et la grossièreté, violemment épicées, provoquent des accès de grosse gaieté, comme les facéties drolatiques des deux Suisses dans _Monsieur de Pourceaugnac_.
_PERSONNAGES DU DRAME_
MNÈSILOKHOS, beau-père d'Euripidès. EURIPIDÈS. UN SERVITEUR D'AGATHÔN. AGATHÔN. CHOEUR D'AGATHÔN. UN HÉRAUT. CHOEUR DES THESMOPHORIAZOUSES. SEPT FEMMES. KLISTHÉNÈS. UN PRYTANE. UN ARCHER SKYTHE. THRATTA. ÉLAPHIÔN, courtisane et danseuse. Personnage muet. TÉRÈDÔN, joueuse de flûte. Personnage muet.
_La scène se passe devant la maison d'Agathôn, et ensuite dans le Thesmophorion ou Temple de Dèmètèr_.
LES THESMOPHORIAZOUSES
OU
LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR
MNÈSILOKHOS.
O Zeus! l'hirondelle, quand paraîtra-t-elle? Cet homme me tuera en me mettant en mouvement dès le matin. Puis-je, avant que la rate me crève, savoir de toi où tu me conduis, Euripidès?
EURIPIDÈS.
Il est inutile que tu entendes tout ce que tu vas bientôt voir de tes yeux devant toi.
MNÈSILOKHOS.
Comment dis-tu? Répète? Il est inutile que j'entende?...
EURIPIDÈS.
Ce que tu dois voir.
MNÈSILOKHOS.
Et inutile que je voie?...
EURIPIDÈS.
Ce que tu dois entendre.
MNÈSILOKHOS.
Que me contes-tu là? Cependant tu parles à merveille. Tu prétends que je ne dois ni entendre, ni voir.
EURIPIDÈS.
Ce sont, en effet, deux fonctions naturelles distinctes.
MNÈSILOKHOS.
Ne pas entendre et ne pas voir?
EURIPIDÈS.
C'est bien cela.
MNÈSILOKHOS.
Comment distinctes?
EURIPIDÈS.
Voici comment cette distinction s'est faite. Lorsque l'æther se mit à fonctionner à part et à engendrer des animaux doués du mouvement, afin de leur donner la vue, il imagina d'abord de faire l'oeil rond comme le disque du soleil, et puis il creusa les oreilles en guise d'entonnoir.
MNÈSILOKHOS.
Et c'est grâce à cet entonnoir que je n'entends ni ne vois. De par Zeus! je suis bien aise de savoir cela. La belle chose que les entretiens avec les sages!
EURIPIDÈS.
Tu pourrais en apprendre bien d'autres de ma bouche.
MNÈSILOKHOS.
Que ne peux-tu, outre ces bienfaits, trouver à m'enseigner le moyen de ne plus clocher de la jambe!
EURIPIDÈS.
Viens ici, et prête attention.
MNÈSILOKHOS.
Voici.
EURIPIDÈS.
Vois-tu cette petite porte?
MNÈSILOKHOS.
Oui, par Hèraklès! Je le crois du moins.
EURIPIDÈS.
Fais silence maintenant.
MNÈSILOKHOS.
Que je fasse silence sur la porte?
EURIPIDÈS.
Écoute.
MNÈSILOKHOS.
J'écoute et fais silence sur la porte.
EURIPIDÈS.
C'est là que se trouve habiter l'illustre Agathôn, le poète tragique.
MNÈSILOKHOS.
Qu'est-ce que cet Agathôn?
EURIPIDÈS.
C'est un certain Agathôn.
MNÈSILOKHOS.
Le basané, le vigoureux?
EURIPIDÈS.
Non pas, mais un autre. Ne l'as-tu jamais vu?
MNÈSILOKHOS.
Il a une barbe épaisse.
EURIPIDÈS.
Ne l'as-tu jamais vu?
MNÈSILOKHOS.
Non, de par Zeus! que je sache.
EURIPIDÈS.
Tu t'es pourtant rencontré de près avec lui; mais peut-être sans le connaître.... Retirons-nous à l'écart. Voici un de ses serviteurs qui sort, portant du feu et des branches de myrte: c'est sans doute un sacrifice pour sa poésie.
LE SERVITEUR D'AGATHÔN.
Silence dans tout le peuple: bouche close. Car le thiase des Muses a élu domicile dans la demeure de mon maître et y module ses chants. Que le paisible æther retienne l'haleine des vents, et que le calme règne sur l'azur des flots.
MNÈSILOKHOS.
Bombax!
EURIPIDÈS.
Tais-toi. Que dis-tu?
LE SERVITEUR.
Que la gent ailée s'endorme: que les pieds des bêtes sauvages errant dans les bois perdent leur agilité.
MNÈSILOKHOS.
Bombalobombax!
LE SERVITEUR.
Le poète harmonieux Agathôn, notre maître, se dispose....
MNÈSILOKHOS.
A se prostituer?
LE SERVITEUR.
Qui donc a parlé?
MNÈSILOKHOS.
Le paisible æther.
LE SERVITEUR.
A charpenter les assises d'un drame. Il équarrit de nouvelles tirades poétiques: il tourne tels vers et coud ensemble tels autres; il forge des pensées, invente des antonomases, les coule en cire, les arrondit, les met au creuset.
MNÈSILOKHOS.
Et joue de l'arrière-train.
LE SERVITEUR.
Quel rustre approche de cette enceinte?
MNÈSILOKHOS.
Un homme, tout prêt, avec toi et avec ton poète harmonieux, sous votre enceinte, d'arrondir, de tourner cet engin et de le mettre au creuset.
LE SERVITEUR.
Quand tu étais jeune, tu devais être un joli drôle, vieillard!
EURIPIDÈS.
Mon brave, laisse cet homme tranquille; et toi, fais-moi venir ici Agathôn par tous les moyens.
LE SERVITEUR.
Inutile de m'en prier: il va lui-même sortir bientôt, car il s'est mis à versifier et, en hiver, il n'est pas facile d'arrondir des strophes sans venir devant la porte, au soleil.
EURIPIDÈS.
Alors, que dois-je faire?
LE SERVITEUR.
Attends qu'il sorte.
EURIPIDÈS.
O Zeus! que songes-tu que j'aie à faire aujourd'hui?
MNÈSILOKHOS.
Par les dieux! je veux savoir ce que cela signifie. Pourquoi tes gémissements, tes lamentations? Tu ne dois me cacher rien, à moi ton beau-père.
EURIPIDÈS.
Un grand malheur se manigance contre moi.
MNÈSILOKHOS.
Lequel?
EURIPIDÈS.
Ce jour va décider si Euripidès doit vivre ou mourir.
MNÈSILOKHOS.
Et comment? Aujourd'hui les tribunaux ne doivent pas juger; le Conseil n'a pas de séance parce que c'est le troisième jour, le jour du milieu des Thesmophoria.
EURIPIDÈS.
C'est précisément là ce qui présage ma perte. Les femmes ont tramé un complot contre moi, et elles vont, aujourd'hui même, se réunir dans le Thesmophorion, pour délibérer sur ma ruine.
MNÈSILOKHOS.
Et pour quel motif?
EURIPIDÈS.
Parce que dans mes tragédies je dis du mal d'elles.
MNÈSILOKHOS.
Par Poséidôn! tu n'as que ce que tu mérites! Mais quel expédient as-tu pour te tirer de là?
EURIPIDÈS.
Engager le poète tragique Agathôn à se rendre aux Thesmophoria.
MNÈSILOKHOS.
Pourquoi faire? dis-moi.
EURIPIDÈS.
Il se mêlerait à l'assemblée des femmes et, s'il le fallait, il parlerait.
MNÈSILOKHOS.
Ouvertement ou par ruse?
EURIPIDÈS.
Par ruse, revêtu d'une robe de femme.
MNÈSILOKHOS.
Le procédé est joli, et tout à fait dans ta manière. En fait d'astuce, à nous le gâteau!
EURIPIDÈS.
Silence!
MNÈSILOKHOS.
Qu'y a-t-il?
EURIPIDÈS.
Agathôn sort.
MNÈSILOKHOS.
Où est-il?
EURIPIDÈS.
L'homme roulé dans la machine.
MNÈSILOKHOS.
Je suis donc aveugle. Je ne vois pas un homme ici, je vois Kyrènè.
EURIPIDÈS
Silence! Il se prépare à mélodier.
MNÈSILOKHOS.
Des sentiers de fourmis ou des gazouillements plaintifs?
AGATHÔN.
Prenez la torche consacrée aux Déesses souterraines, jeunes filles, et, au sein de votre patrie et de la liberté, mêlez les danses aux cris.
LE CHOEUR D'AGATHÔN.
De quelle divinité est-ce la fête? Dis-le-moi. La foi me rend prêt à honorer les dieux.
AGATHÔN.
Voyons, Muse, célèbre maintenant le lanceur de flèches d'or, Phoebos, qui a fondé les remparts d'une cité sur la terre du Simoïs.
LE CHOEUR D'AGATHÔN.
Salut à Phoebos dans mes chants les plus beaux, à Phoebos vainqueur dans les combats poétiques.
AGATHÔN.
Chantez aussi celle qui se plaît aux chênaies montagneuses, Artémis la vierge chasseresse.
LE CHOEUR D'AGATHÔN.
A mon tour, je chante et je glorifie l'auguste fille de Lèto, Artémis, qui ne connaît point la couche nuptiale.
AGATHÔN.
Et Lèto, et les sons de la lyre asiatique imitant par le rhythme les mouvements rhythmés des Kharites Phrygiennes.
LE CHOEUR D'AGATHÔN.
J'honore la puissante Lèto, et la kithare, mère des hymnes, aux mâles et nobles accents, dont l'éclat fait étinceler les yeux de la Déesse, émue par la soudaineté de notre voix. En retour, chante le souverain Phoebos. Salut, heureux fils de Lèto.
MNÈSILOKHOS.
Combien est douce cette mélodie, ô vénérable Génétyllidès! Elle est féminine, voluptueuse comme un baiser à bouche demi-close, si bien qu'en l'écoutant, un chatouillement m'a saisi par-dessous mon siège. Et toi, jeune homme, qui que tu sois, je veux t'interroger à la manière d'Æskhylos, dans sa _Lykourgia_... D'où vient cet efféminé? Quelle est sa patrie? Son vêtement? Pourquoi cette vie désordonnée? Un luth et une robe couleur de safran? Une lyre et une résille? Une lékythe et une ceinture? N'est-ce pas un contraste? Qu'y a-t-il de commun entre un miroir et une épée? Toi-même, enfant, qui es-tu? Prétends-tu être un homme? Où est ce qui fait l'être viril? Où est ta læna? ta chaussure lakonienne? Serais-tu une femme? Alors où est ta gorge? Que réponds-tu? Pourquoi garder le silence? D'ailleurs, je te devine à ton chant, puisque toi-même tu ne veux rien dire.
AGATHÔN.
O vieillard, vieillard, c'est de la jalousie que provient le blâme que je viens d'entendre; mais je n'en éprouve aucune douleur. Je porte un costume en rapport avec ma pensée. Il faut qu'un poète s'ajustant aux drames qu'il doit composer, y adapte son caractère. Si on compose des drames à femmes, il faut que le corps prenne des manières féminines.
MNÈSILOKHOS.
Ainsi tu chevauches, quand tu composes _Phædra_?
AGATHÔN.
Si on fait des drames à hommes, il faut que le corps soit viril. Ce que nous n'avons pas, l'imitation doit en suivre la piste.
MNÈSILOKHOS.
Si tu mets en scène des satyres, appelle-moi, je collaborerai derrière toi dans la posture requise.
AGATHÔN.
D'ailleurs, il est de mauvais goût qu'un poète se montre grossier et velu. Vois Ibykos, Anakréôn de Téos, Alkæos, qui ont donné de la saveur à l'harmonie, ils portaient des mitres et dansaient l'Ionienne. Et Phrynikhos, que tu as entendu, il était beau et couvert de beaux vêtements; et voilà pourquoi beaux également étaient ses drames. La nécessité veut que les oeuvres reproduisent la nature de l'ouvrier.
MNÈSILOKHOS.
Philoklès était laid: il a fait des pièces laides; Xénoklès était méchant: il a fait des pièces méchantes; Théognis était froid: froids ses vers.
AGATHÔN.
Absolue nécessité: et c'est parce que je le savais que j'ai soigné ma personne.
MNÈSILOKHOS.
Comment cela, au nom des dieux?
EURIPIDÈS.
Cesse d'aboyer: j'étais comme lui à son âge, quand je commençais à écrire.
MNÈSILOKHOS.
De par Zeus! je ne suis pas jaloux de ton éducation.
EURIPIDÈS.
Mais le motif pour lequel je suis venu, laisse-le-moi dire.
AGATHÔN.
Parle.
EURIPIDÈS.
Agathôn, sage est l'homme, qui a le talent de bien resserrer beaucoup de pensées en peu de mots. Or, frappé d'un étrange malheur, je suis venu en suppliant vers toi.
AGATHÔN.
De quoi as-tu besoin?
EURIPIDÈS.
Les femmes doivent me tuer aujourd'hui pendant les Thesmophoria, parce que je dis du mal d'elles.
AGATHÔN.
En quoi pouvons-nous t'être utiles?
EURIPIDÈS.
En tout. Si, t'asseyant en secret au milieu des femmes et ayant l'air d'en être une, tu prends ma défense, il est clair que tu me sauves. Seul tu es en état de parler convenablement en ma faveur.
AGATHÔN.
Mais pourquoi ne vas-tu pas toi-même te défendre en personne?
EURIPIDÈS.
Je vais te le dire. D'abord je suis connu, ensuite je grisonne et j'ai de la barbe; toi tu es joli garçon, le teint blanc, rasé de près, voix de femme, délicat, charmant à voir.
AGATHÔN.
Euripidès.
EURIPIDÈS.
Qu'est-ce à dire?
AGATHÔN.
N'as-tu pas écrit quelque part: «Tu aimes à voir la lumière, crois-tu que ton père ne l'aime pas aussi?»
EURIPIDÈS.
Oui.
AGATHÔN.
N'espère donc pas qu'aujourd'hui nous nous exposions à ton mal: nous serions fous. Mais ce qui t'est personnel, supporte-le toi-même. C'est justice de supporter les malheurs, non par la ruse, mais par la patience.
MNÈSILOKHOS.
En effet, toi, débauché, tu t'es élargi le derrière, non par des paroles, mais par la patience.
EURIPIDÈS.
Qu'est-ce qui te fait craindre de te rendre là-bas?
AGATHÔN.
Il m'arriverait encore pire qu'à toi.
EURIPIDÈS.
Comment?
AGATHÔN.
Comment? J'aurais l'air de dérober les mystères nocturnes des femmes, et de leur ravir la Kypris féminine.
MNÈSILOKHOS.
Allons donc! Dérober! De par Zeus! tu veux dire être cajolé. Mais, de par Zeus! le prétexte est spécieux.
EURIPIDÈS.
Eh bien! Le feras-tu?
AGATHÔN.
Ne t'en flatte pas.
EURIPIDÈS.
O trois fois malheureux! C'est fait de moi.
MNÈSILOKHOS.
Euripidès, mon bon ami, mon gendre, ne t'abandonne pas toi-même.
EURIPIDÈS.
Comment donc vais-je faire?
MNÈSILOKHOS.
Envoie cet homme où l'on gémit longuement, et fais de moi ce que tu veux, je suis à toi.
EURIPIDÈS.
Voyons alors, puisque tu te livres à moi. Quitte ce vêtement.
MNÈSILOKHOS.
Il est par terre. Et que veux-tu faire de moi?
EURIPIDÈS.
Raser ce poil et brûler celui d'en bas.
MNÈSILOKHOS.
Fais-le, si bon te semble, puisque j'ai tant fait que de me dévouer.
EURIPIDÈS.
Agathôn, tu portes toujours sur toi quelque rasoir, prête-nous-en un maintenant.
AGATHÔN.
Prends-en un toi-même dans l'étui.
EURIPIDÈS.
Tu es un brave homme. (_A Mnèsilokhos._) Assieds-toi: enfle la joue droite.
MNÈSILOKHOS.
Holà là!
EURIPIDÈS.
Pourquoi cries-tu? Je t'enfonce une broche dans le gosier, si tu ne te tais pas.
MNÈSILOKHOS.
Attatata, iattatata!
EURIPIDÈS.
Où cours-tu?
MNÈSILOKHOS.
Au temple des Déesses Vénérables. Par Dèmètèr! je ne reste pas ici pour être mutilé.
EURIPIDÈS.
Mais tu vas être un comble de ridicule, avec la moitié de ta figure rasée!
MNÈSILOKHOS.
Je n'en ai cure.
EURIPIDÈS.
Au nom des dieux, ne m'abandonne pas. Viens ici.
MNÈSILOKHOS.
Suis-je assez malheureux!
EURIPIDÈS.
Ne bouge pas: lève la tête. Par où te tournes-tu?
MNÈSILOKHOS.
Mu, mu!
EURIPIDÈS.
Pourquoi ces mu, mu? Tout va pour le mieux.
MNÈSILOKHOS.
Hélas! Quel malheur! Je suis engagé dans les troupes légères.
EURIPIDÈS.
Ne t'inquiète pas: tu es charmant tout à fait. Veux-tu te regarder?
MNÈSILOKHOS.
Oui, apporte un miroir.
EURIPIDÈS.
Te vois-tu?
MNÈSILOKHOS.
De par Zeus! ce n'est pas moi; c'est Klisthénès.
EURIPIDÈS.
Lève-toi, que je te brûle les poils: penche-toi.
MNÈSILOKHOS.
Malheur des malheurs! je vais être pourceau.
EURIPIDÈS.
Qu'on m'apporte de l'intérieur une torche ou une lampe! Penche-toi. Prends garde à l'extrémité de la queue.
MNÈSILOKHOS.
Oui, de par Zeus! Mais tu me brûles. Malheur à moi! De l'eau! de l'eau! voisins, ou mon derrière va prendre feu.
EURIPIDÈS.
Courage!
MNÈSILOKHOS.
Courage, quand on m'incendie?
EURIPIDÈS.
Allons donc! ce n'est pas une affaire pour toi: le plus pénible est fait.
MNÈSILOKHOS.
Hélas! Quelle suie! Je suis tout noir dans la région des fesses.
EURIPIDÈS.
Sois sans crainte: on va te laver cela à l'éponge.
MNÈSILOKHOS.
Il gémira, celui qui me lavera le derrière!
EURIPIDÈS.
Agathôn, puisque tu refuses de te dévouer toi-même, prête-nous du moins cette robe et cette ceinture: car tu ne peux pas dire que tu n'en as pas.
AGATHÔN.
Prenez et usez-en; je ne refuse pas.
MNÈSILOKHOS.
Que dois-je prendre?
EURIPIDÈS.
Que prendre? Prends d'abord et mets cette robe jaune. Par Aphroditè! elle a une bonne odeur de mâle.
MNÈSILOKHOS.
Passe-la-moi vite. Donne maintenant la ceinture.
EURIPIDÈS.
Voici.
MNÈSILOKHOS.
Allons, maintenant, mets-moi des anneaux aux jambes.
EURIPIDÈS.
Il te faut encore une résille et une mitre.
AGATHÔN.
Voici le couvre-tête que je porte la nuit.
EURIPIDÈS.
De par Zeus! c'est tout à fait ce qu'il faut.
MNÈSILOKHOS.
M'ira-t-il bien?
EURIPIDÈS.
Oui, de par Zeus! c'est à merveille. Voyons, où y a-t-il un mantelet?
AGATHÔN.
Prends celui qui est sur le lit.
EURIPIDÈS.
Il faut des chaussures.
AGATHÔN.
Prends les miennes.
MNÈSILOKHOS.
M'iront-elles?
EURIPIDÈS.
Tu aimes, il est vrai, à te chausser large.
AGATHÔN.
Essaie-les. Et maintenant que tu as tout ce qu'il te faut, qu'on me roule au plus vite à l'intérieur.
EURIPIDÈS.
Cet homme nous a vraiment l'air d'une femme. Si tu parles, prends bel et bien le son de voix féminin.
MNÈSILOKHOS.
J'essaierai.
EURIPIDÈS.
Va donc.
MNÈSILOKHOS.
Non, par Apollôn! à moins que tu ne me jures...
EURIPIDÈS.
Quoi?
MNÈSILOKHOS.
De me sauver par tous les moyens, s'il fond sur moi quelque chose de fâcheux.
EURIPIDÈS.
Je le jure par l'Æther, séjour de Zeus.
MNÈSILOKHOS.
Pourquoi pas plutôt par la famille de Hippokratès?
EURIPIDÈS.
Eh bien! je jure par tous les dieux sans exception.
MNÈSILOKHOS.
Souviens-toi donc que «c'est le coeur qui a juré et que la langue n'a point juré». Moi, je ne me suis pas lié par un serment.
EURIPIDÈS.
Hâte-toi: pars vite. Le signal de l'assemblée paraît sur le Thesmophorion. Moi, je m'en vais.
MNÈSILOKHOS.
Viens donc, Thratta, suis-moi. Thratta, regarde ces torches embrasées: quelle épaisse fumée elles répandent! Ah! belles Thesmophores, accordez-moi une heureuse fortune ici et puis dans ma maison. Thratta, dépose la corbeille, tires-en le gâteau, afin que je le prenne pour sacrifier aux deux Déesses. Souveraine vénérée, Dèmètèr chérie, et toi, Perséphonè, fais que, maintes fois, je t'offre maints sacrifices, et surtout qu'aujourd'hui je me dérobe aux regards. Puisse ma fille nubile épouser un homme riche, d'ailleurs sot et niais, et qu'elle tourne son esprit et son coeur du côté de la gaudriole. Mais où donc, où m'assoirai-je en bonne place, afin d'entendre les oratrices? Toi, va-t'en, Thratta; détale. Il n'est pas permis aux esclaves d'écouter les discours.
UNE FEMME HÉRAUT.
Observez, observez un religieux silence. Implorez les deux Thesmophores Dèmètèr et Kora, Ploutos, Kalligénéia, Kourotrophos, Hermès, les Kharites, pour que l'assemblée et la réunion actuelle produisent les plus beaux et les meilleurs effets, très utiles à la cité des Athéniens et heureuses pour nous! Que celle qui fera ou qui dira le mieux en faveur du peuple des Athéniens et des femmes remporte la victoire! Faites ces souhaits pour votre propre bonheur. Iè Pæan! Ie Pæan! Réjouissons-nous!
LE CHOEUR.
Nous approuvons ces voeux, et nous prions la race divine de se montrer favorable à ces prières. Zeus au grand nom, et toi, Dieu à la lyre d'or, qui possèdes la sainte Dèlos, et toi, vierge puissante, à l'oeil gris et à la lance d'or, qui habites la cité invincible, viens ici; et toi aussi, qui portes divers noms, vierge chasseresse, rejeton de Lèto au visage d'or. Et toi, vénérable Poséidôn, souverain des mers, roi des ondes salées, quitte le gouffre poissonneux, qu'agitent les tempêtes; et vous, filles marines de Nèreus, et vous, Nymphes errantes des montagnes. Que la lyre d'or se mêle à nos prières. Nobles Athéniennes, qu'un ordre parfait règne dans notre assemblée!
LA FEMME HÉRAUT.
Invoquez les dieux Olympiens et les déesses Olympiennes, les dieux Pythiens et les déesses Pythiennes, les dieux Dèliens et les déesses Dèliennes, et les autres dieux. Si quelqu'un conspire une perfidie contre le peuple femme, ou offre la paix à Euripidès et aux Mèdes, afin de causer quelque dommage aux femmes, si on aspire à la tyrannie ou au rappel du tyran; si on dénonce une femme qui a supposé un enfant; si une servante, confidente des galanteries de sa maîtresse, les dit à l'oreille du mari; ou si une autre, chargée d'un message, fait un rapport mensonger; si un séducteur trompe à l'aide de mensonges, et ne donne pas ce qu'il a promis; si une vieille femme fait des présents à son amant; si une hétaïre, trahissant celui qui l'aime, reçoit de la main d'un autre; si un cabaretier ou une cabaretière fraude sur la mesure du kongion ou des kotyles, demandez aux dieux leur perte et celle de leur famille, et, pour vous, suppliez-les de vous accorder à tous de nombreux biens.
LE CHOEUR.
D'un commun accord nous demandons que ces voeux soient accomplis pour la cité, accomplis pour le peuple, et que le succès aille à celles qui auront donné les meilleurs avis. Quant à celles qui trompent, qui violent les serments solennels pour leur intérêt et aux dépens des autres, ou qui cherchent à changer les décrets et la loi; celles enfin qui révèlent nos secrets à nos amis, et qui introduisent les Mèdes dans notre pays, pour le ruiner, ce sont des impies, des fléaux de la cité. Pour toi, Zeus tout-puissant, exauce nos prières, si bien que les dieux nous soient propices, quoique nous soyons des femmes!
LA FEMME HÉRAUT.
Écoutez toutes. Voici la décision du Conseil des femmes, Timokléia, présidente; Lysilla, secrétaire; Sostrata, rapporteuse:
«Une assemblée sera tenue dès le matin du jour médial des Thesmophoria, temps où nous avons le plus de loisir, à l'effet de délibérer avant tout sur Euripidès et sur le châtiment qu'il mérite, car il est prévenu de nous avoir outragées toutes.»
Qui veut prendre la parole?
PREMIÈRE FEMME.
Moi!
LA FEMME HÉRAUT.
Commence d'abord par ceindre cette couronne, avant de parler.
LE CHOEUR.
Silence, tais-toi; écoutez. La voilà qui crache comme font les orateurs: elle paraît en avoir long à dire.
PREMIÈRE FEMME.
Femmes, ce n'est aucune idée d'ambition, j'en atteste les deux Déesses, qui me fait lever pour prendre la parole; mais l'indignation que j'éprouve, malheureuse, à nous voir, depuis si longtemps, en butte aux insultes d'Euripidès, ce fils d'une marchande d'herbes, et à ses invectives incessantes et de toute nature. Car quels outrages ne répand-il pas sur nous? Il nous calomnie partout où se réunissent des spectateurs, des tragédiens et des choeurs, nous appelant adultères, débauchées, biberonnes, traîtresses, bavardes, malsaines, grand fléau des hommes. Aussi nos maris, au sortir des planches du théâtre, nous regardent en dessous, et examinent tout de suite s'il n'y a pas là quelque amant caché. Il ne nous est plus permis de rien faire comme autrefois, tant il a donné de mauvaises idées à nos maris. Ainsi, une femme tresse-t-elle une couronne, on la croit amoureuse. Renverse-t-elle un vase en allant et venant dans la maison, le mari demande aussitôt pour qui elle a brisé la poterie: il est probable que c'est pour l'étranger de Korinthos. Une fille est-elle malade? son père ne manque pas de dire: «Ce teint-là ne me convient pas pour une fille.» Ce n'est pas tout; une femme qui n'a pas d'enfants veut en supposer un: elle ne peut pas s'isoler un instant; les hommes restent là, tout près. Les vieillards, qui naguère épousaient de jeunes femmes, il les a si bien calomniés, que pas un vieillard aujourd'hui ne veut se marier, sur la foi de ce vers:
_Vieillard qui se marie a pour femme un tyran_.