Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

Chapter 6

Chapter 63,900 wordsPublic domain

Par Poséidôn, souverain de la mer! c'est justice: car nous nous faisons les complices de la perversité des femmes, nous leur enseignons la débauche et nous développons en elles le germe de ces complots. Nous allons dans les boutiques dire des choses comme celle-ci: «Orfèvre, le collier que tu as monté pour ma femme, hier soir qu'elle dansait, le gland du fermoir est tombé. Moi, il faut que je vogue vers Salamis; toi, si tu as le temps, use de ton art, afin d'aller ce soir lui rajuster ce gland.» Un autre, s'adressant à un cordonnier jeune et pourvu d'un engin sérieux: «Cordonnier, dit-il, la courroie blesse le petit doigt du pied de ma femme, qu'elle a très sensible: viens vers midi l'élargir de manière à ce qu'il prête plus largement.» Or, voici ce qui résulte de tout ceci: moi, Proboulos, quand j'ai levé des rameurs, et que, alors, j'ai besoin d'argent, les femmes me ferment la porte au nez. Mais que sert de rester planté là? Qu'on m'apporte des leviers, afin que je châtie leur insolence. Qu'as-tu, malheureux, à rester bouche béante? Et toi, de quel côté regardes-tu? Tu laisses tout, pour avoir l'oeil vers le cabaret? Allons! glissez des leviers sous les portes, et faites-les sauter! Moi-même je vais soulever les leviers avec vous.

LYSISTRATA.

Ne faites rien sauter avec vos leviers. Me voici moi-même. Qu'est-il besoin de leviers? Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du bon sens.

LE PROBOULOS.

Vraiment, scélérate? Où est l'archer? Saisis cette femme et attache-lui les mains au dos.

LYSISTRATA.

J'en prends Artémis à témoin, s'il me touche du bout du doigt, tout agent public qu'il est, il lui en cuira.

LE PROBOULOS.

Hé! l'homme! Tu as peur? Saisis-la-moi à bras-le-corps. Toi, mets-toi avec lui, et achevez de la lier!

PREMIÈRE FEMME.

Par Pandrosos! si tu la touches du bout du doigt, je te piétine, et je te fais rendre tripes.

LE PROBOULOS.

Ah! rendre tripes! Où est l'autre archer? Lie d'abord celle-là, qui parle si bien!

LYSISTRATA.

Par Phosphoros! si tu la touches du bout du doigt, tu demanderas bientôt une ventouse.

LE PROBOULOS.

Qu'est-ce à dire? Où est l'archer? Empoigne-la. Ah! je couperai court, moi, à votre sortie.

PREMIÈRE FEMME.

Par Artémis Taurique! si tu t'approches d'elle, je t'arrache les cheveux, malgré tes gémissements et tes cris.

LE PROBOULOS.

Malheureux que je suis! L'archer m'abandonne. Non, jamais nous ne nous laisserons vaincre par des femmes! Allons, Skythes, marchons contre elles! Serrez les rangs!

LYSISTRATA.

Par les deux Déesses! vous saurez que nous avons ici de notre côté quatre cohortes de femmes vaillantes et bien équipées.

LE PROBOULOS.

Skythes, attachez-leur les mains au dos!

LYSISTRATA.

Femmes armées pour notre défense, accourez de là dedans, vendeuses de graines, d'oeufs et de légumes, vendeuses d'ail, de ragoûts et de pain. Tirez, frappez, arrachez; couvrez-les d'injures et de honte! Mais non; cessez, revenez, ne les dépouillez pas!

LE PROBOULOS.

Hélas! quelle triste chance pour mes archers!

LYSISTRATA.

Mais quelle était donc ton idée? Croyais-tu n'avoir affaire qu'à des servantes, ou te figurais-tu que les femmes n'ont pas de coeur?

LE PROBOULOS.

Hé! Par Apollon! elles n'en ont que trop, surtout si le cabaret est proche.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Voilà bien des paroles perdues, ô Proboulos de cette contrée! Pourquoi entres-tu en pourparlers avec ces animaux? Ignores-tu dans quel bain elles viennent de nous tremper, nous et nos vêtements, et cela sans lessive?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Mais, mon cher, il ne faut pas se hasarder légèrement à porter la main sur autrui. Si tu le fais, tu ne manqueras pas d'avoir les yeux pochés. J'aime à rester paisiblement chez moi, comme une jeune fille, sans faire de mal à personne, sans déranger même un fétu, mais il ne faut pas, comme une guêpe, m'exciter et m'irriter.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

De par Zeus! quel moyen de venir à bout de ces bêtes sauvages? C'est intolérable. Mais il te faut pourtant examiner avec moi leur cas pathologique et dans quelle intention elles se sont emparées de la citadelle de Kranaos, aux énormes rochers, de l'inaccessible Akropolis, du temple sacré. Questionne-les, sois peu crédule, use de tous les moyens. Ce serait une honte de ne pas donner de solution à une telle affaire, à cause de notre insouciance.

LE PROBOULOS.

Or, de par Zeus! je désire savoir, avant tout, pourquoi vous avez ainsi barricadé notre citadelle avec des poutres.

LYSISTRATA.

Afin de mettre l'argent en sûreté et de vous ôter tout sujet de guerre.

LE PROBOULOS.

C'est donc pour l'argent que nous faisons la guerre?

LYSISTRATA.

Et que tout le reste est désordre, que Pisandros a de quoi voler et que ceux qui aspirent au pouvoir fomentent continuellement quelque trouble. Qu'ils fassent donc maintenant tout ce qu'il leur plaira; ils ne toucheront plus désormais à cet argent.

LE PROBOULOS.

Mais que feras-tu?

LYSISTRATA.

Tu me le demandes? Nous l'administrerons nous-mêmes.

LE PROBOULOS.

Vous administrerez vous-mêmes l'argent?

LYSISTRATA.

Que trouves-tu là d'extraordinaire? N'est-ce pas nous qui administrons absolument nos affaires privées, en vue de votre intérêt?

LE PROBOULOS.

Ce n'est pas la même chose.

LYSISTRATA.

Comment pas la même chose?

LE PROBOULOS.

Les frais de la guerre se soldent de cet argent?

LYSISTRATA.

D'abord, pas de guerre.

LE PROBOULOS.

Le moyen de nous sauver autrement?

LYSISTRATA.

C'est nous qui vous sauverons.

LE PROBOULOS.

Vous?

LYSISTRATA.

Oui, nous!

LE PROBOULOS.

Misère!

LYSISTRATA.

Nous te sauverons, même contre ton gré.

LE PROBOULOS.

C'est affreux, ce que tu dis là!

LYSISTRATA.

Tu te fâches! Il faudra pourtant en passer par là.

LE PROBOULOS.

Par Dèmètèr! c'est de l'injustice!

LYSISTRATA.

Force est de se défendre, mon cher.

LE PROBOULOS.

Et si je ne le veux pas?

LYSISTRATA.

Pour cela même et raison de plus.

LE PROBOULOS.

Mais d'où vous est venue l'idée de vous mêler de la guerre et de la paix?

LYSISTRATA.

Nous le dirons.

LE PROBOULOS.

Dis-le tout de suite, pour n'avoir point à en gémir.

LYSISTRATA.

Écoute, et tâche de contenir tes mains.

LE PROBOULOS.

Je ne puis: j'ai trop grand'peine à retenir ma colère.

PREMIÈRE FEMME.

Tu n'en gémiras que davantage.

LE PROBOULOS.

Dis donc, la vieille, garde pour toi ce croassement. _(A Lysistrata.)_ Et toi, parle.

LYSISTRATA.

Je le fais. Précédemment, pendant la dernière guerre, nous avons supporté, de toute notre modération, ce que vous autres hommes vous avez fait. Vous ne nous permettiez pas le moindre grognement; et cependant vous n'aviez pas de quoi nous satisfaire, nous qui savions bien à quoi nous en tenir. Souvent, au logis, nous apprenions que vous aviez pris des résolutions sinistres sur quelque grande affaire. Alors, cachant notre douleur sous un sourire, nous vous demandions: «Qu'est-ce qu'on a décidé au sujet d'une trêve? Qu'allez-vous porter aujourd'hui sur la stèle à la connaissance du peuple?--Qu'est-ce que cela te fait? répondait mon mari. Tais-toi.» Et je me taisais.

PREMIÈRE FEMME.

C'est moi qui ne me serais jamais tue!

LE PROBOULOS.

Tu aurais eu à gémir, si tu n'avais pas gardé le silence.

LYSISTRATA.

Aussi, chez moi je me taisais. Une autre fois, informée que vous aviez pris une résolution des plus mauvaises: «Comment, lui dis-je, cher époux, pouvez-vous agir si follement?» Et lui tout aussitôt me regardant de travers: «Si tu ne te mets pas, dit-il, à tisser ta toile, ta tête s'en ressentira: la guerre est le partage des hommes.»

LE PROBOULOS.

De par Zeus! il avait raison de tenir ce langage.

LYSISTRATA.

Comment, raison? misérable! Si vous prenez des résolutions mauvaises, il ne sera pas permis de vous avertir? Et puis, lorsque, dans toutes les rues, nous vous entendions crier à haute voix: «Il n'y a plus un homme en ce pays!» et que, de par Zeus! un autre faisait écho, alors, et sans tarder, il nous a paru bon de faire cause commune pour sauver la Hellas, en réunissant toutes les femmes. Le moyen, en effet, d'attendre? Si donc vous voulez écouter nos sages conseils et vous taire, à votre tour, comme nous, nous rétablirons vos affaires.

LE PROBOULOS.

Vous, nos affaires? Tu me dis quelque chose d'étrange et d'intolérable.

LYSISTRATA.

Tais-toi.

LE PROBOULOS.

Devant toi, maudite, me taire, moi, parce que tu portes un voile autour de la tête? Plutôt à l'instant cesser de vivre!

LYSISTRATA.

Si c'est là ce qui te gêne, reçois de moi ce voile, prends-le, mets-le autour de ta tête et tais-toi. Prends aussi ce panier, file la laine, ceins-toi, et mange des fèves: la guerre sera l'affaire des femmes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Femmes, laissez là les urnes, afin que, à notre tour, nous venions en aide à nos amies. Pour moi, je ne me lasserai jamais de danser, et mes genoux ne seront pas fatigués d'un labeur pénible. Je veux tout affronter avec ces femmes remplies de valeur, de caractère, de grâce, d'audace, de sagesse, de patriotisme et de haute prudence. O toi, la plus courageuse des femmes, et vous, filles de mères âpres comme des ortie, venez avec ardeur, ne faiblissez pas; car vous courez encore sous un vent favorable.

LYSISTRATA.

Oui, si Érôs au coeur doux et la déesse de Kypros Aphroditè soufflent le désir sur nos seins et sur nos cuisses, si les hommes surexcités se ruent vers le plaisir, la tête droite comme un bâton, je crois que les Hellènes nous donneront désormais le nom de Lysimakès.

LE PROBOULOS.

Et qu'aurez-vous fait?

LYSISTRATA.

Vous empêcher tout d'abord de courir en armes à l'Agora, comme des forcenés.

UNE FEMME.

Très bien, par Aphroditè de Paphos!

LYSISTRATA.

Et de fait, aujourd'hui, ils se jettent en armes à travers le marché aux marmites et aux légumes, comme des korybantes.

LE PROBOULOS.

De par Zeus! ainsi doivent agir les braves.

LYSISTRATA.

Certes, n'est-ce pas une chose ridicule, qu'un homme s'arme d'un bouclier et d'une gorgôn pour acheter des coracins?

UNE FEMME.

De par Zeus! moi j'ai vu un homme chevelu, un phylarkhonte à cheval, jeter dans son casque d'airain des jaunes d'oeufs pris à une vieille. Un autre, un Thrakien, agitant sa pelte et son javelot, comme Tèreus, effrayait une marchande de figues, et avalait les plus mûres.

LE PROBOULOS.

Comment donc pourrez-vous mettre fin à toutes ces affaires troublées et ramener l'ordre dans le pays?

LYSISTRATA.

Tout simplement.

LE PROBOULOS.

Comment? Indiquez-le-moi.

LYSISTRATA.

De même que, quand notre fil est embrouillé, nous le prenons de cette façon sur nos fuseaux, et nous le tirons de-ci et de-là, ainsi nous mettrons fin à cette guerre, si on nous le permet, en envoyant de-ci et de-là des légations.

LE PROBOULOS.

Alors, c'est avec de la laine, du fil et des fuseaux, que vous croyez mettre fin aux tristes affaires, pauvres folles?

LYSISTRATA.

Oui, si vous aviez le moindre sens, c'est d'après notre laine que vous gouverneriez toute votre politique.

LE PROBOULOS.

Comment cela? Voyons, dis-le.

LYSISTRATA.

Et d'abord, il fallait, comme nous le faisons pour la laine, lavée dans un bassin, afin que le crottin s'en détache, chasser de la ville, à coups de verges, les hommes à tendances perverses, et trier les mauvaises herbes; puis, ceux qui s'agglomèrent en peloton pour s'emparer des charges, les mettre à part et leur tondre la tête; ensuite les jeter dans une corbeille, pour faire la conciliation, cardant ensemble métèques, étrangers, amis, débiteurs du Trésor, tout cela pêle-mêle. Et, de par Zeus! quant aux villes peuplées de colons de ce pays, les regarder comme autant de pelotons offerts à nos mains, chacun à part, et alors, de cet amas, prendre un peloton, en tirer le fil et n'en faire plus qu'un seul, afin d'en former une grosse pelote qui serve à tisser une læna pour Dèmos.

LE PROBOULOS.

N'est-il pas étrange qu'elles nettoient et pelotonnent tout cela, elles qui n'ont aucune part à la guerre?

LYSISTRATA.

Mais, cependant, maudit homme, ne portons-nous pas plus que le double du fardeau? Et, d'abord, nous enfantons des fils pour les envoyer dans les rangs des hoplites.

LE PROBOULOS.

Tais-toi: ne rappelle pas nos malheurs.

LYSISTRATA.

Ensuite, au lieu de nous livrer au plaisir et de jouir de notre jeunesse, nous couchons seules à cause du service militaire. Et encore laissons de côté ce qui nous regarde; mais il y a des jeunes filles qui vieillissent dans leur couche, et je m'en afflige.

LE PROBOULOS.

Est-ce que les hommes ne vieillissent pas aussi?

LYSISTRATA.

Mais, de par Zeus! ce n'est pas la même chose. Un homme, à son retour, fût-il grisonnant, épouse tout de suite une jeune fille. Mais la saison d'une femme est courte; si elle n'en profite pas, personne ne veut l'épouser, et elle passe sa vie à consulter les destins.

LE PROBOULOS.

Mais quiconque est encore capable de montrer sa vigueur...

LYSISTRATA.

Et toi, qu'attends-tu pour mourir? La place est libre. Achète une bière; moi, je te pétrirai un gâteau de miel; prends-le, ainsi qu'une couronne.

PREMIÈRE FEMME.

Reçois de moi ces offrandes.

DEUXIÈME FEMME.

Prends aussi cette couronne de mes mains.

LYSISTRATA.

Que te manque-t-il? Que désires-tu? Descends dans la barque. Kharôn t'appelle: tu l'empêches de partir.

LE PROBOULOS.

N'est-il pas cruel pour moi d'être traité ainsi? De par Zeus! je vais aller me montrer à mes collègues dans l'état où je suis.

LYSISTRATA.

Nous reproches-tu de ne t'avoir pas encore exposé? Dans trois jours tu recevras de nous, dès le matin, l'offrande affectée à la troisième journée.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Ce n'est pas le moment de dormir pour quiconque est homme libre. Allons! citoyens, attaquons cette besogne; il en émane comme une odeur d'affaires plus nombreuses et plus grandes: j'y flaire à plein nez la tyrannie de Hippias. Je crains surtout que certains Lakoniens, rassemblés ici chez Klisthénès, n'excitent perfidement ces femmes, ennemies des dieux, à s'emparer du trésor et du salaire dont je vivais. C'est chose terrible, en effet, qu'elles se mettent à faire la leçon aux citoyens, et que des femmes parlent de boucliers d'airain et de notre réconciliation avec les Lakoniens, auxquels on ne doit pas plus se fier qu'à la gueule du loup. Oui, citoyens, tout ce qu'elles ont tramé contre nous, tend à la tyrannie. Mais jamais elles ne me tyranniseront: je serai sur mes gardes; «je porterai toujours mon épée sous une branche de myrte»; et je me tiendrai en armes auprès d'Aristogitôn, et je ne bougerai pas de ses côtés: car il me prend envie de casser la mâchoire de cette vieille, ennemie des dieux.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Non, quand tu rentreras dans ton logis, ta mère ne te reconnaîtra pas. Mais, ô vieilles chéries, posons d'abord ceci à terre. Nous commençons, citoyens ici rassemblés, une suite de conseils utiles à la ville; et c'est justice, parce qu'elle m'a élevée dans le luxe et la splendeur. Dès l'âge de sept ans, j'étais arrhéphore; à dix ans, je moulais l'orge pour la Déesse; puis, vêtue de la krokote, je fus ourse dans les Brauronia; devenue belle fille, je fus kanéphore et portai un collier de figues. Ne dois-je donc pas donner d'utiles conseils à la patrie? Quoique je sois femme, ne m'enviez pas le droit de proposer le meilleur remède aux affaires présentes. Et, de fait, je paie ma part de l'impôt, puisque j'apporte des hommes, tandis que ces maudits vieillards ne paient rien. Oui, après avoir dépensé les fonds publics gagnés dans la guerre médique, vous n'apportez rien en retour, et nous risquons, en outre, d'être ruinées par vous. Est-ce qu'il y a, pour vous, lieu de grogner? Si tu m'agaces, j'emploie ce lourd kothurne à te casser la mâchoire.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

N'est-ce pas là le comble de l'insolence? Et il me semble que la chose ne fera que s'aggraver. Mais il faut y remédier: c'est le devoir de tout homme bien outillé. Et d'abord, dépouillons-nous de notre exomis, de manière que l'homme sente l'homme de près; il ne convient donc pas de se barder d'étoffe. Mais allons, braves aux pieds de loup, comme nous sommes allés au Lipsydrion, lors de notre jeunesse. Aujourd'hui, en ce moment même, il nous faut rajeunir, prendre des ailes, et secouer de tout notre corps cette vieillesse: car si quelqu'un de nous donne la moindre prise à ces femmes, elles ne manqueront pas de faire un vigoureux coup de main; elles construiront des navires; elles essaieront de combattre sur mer et de naviguer contre nous, comme Artémisia: si elles se tournent vers le maniement du cheval, j'efface des rôles les cavaliers; car la femme est un être très chevalin, fort sur la monture, et qui tient bon à la course. Vois les Amazones que Mikôn a peintes combattant contre des hommes. Oui, il faut leur ajuster à toutes un carcan bien troué, et leur y serrer le cou.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Par les deux Déesses! si tu m'échauffes, je lâche sur toi ma truie, et j'agirai aujourd'hui de manière que, bien frotté par moi, tu appelles tes concitoyens. Nous aussi, femmes, déshabillons-nous au plus vite, pour exhaler une odeur de femmes, irritées jusqu'à mordre. Qu'un de vous s'avance contre moi, et désormais il ne mangera plus ni ail, ni fèves noires. Tu n'as même qu'à dire un mot d'outrage, ma colère t'accouchera comme l'escarbot l'aigle pondeuse. Et, de fait, je ne me préoccuperai pas de vous tant que vivront près de moi Lampito et Ismènia, la jeune, chère et noble Thèbaine. Nul pouvoir ne prévaudra, fisses-tu sept décrets, misérable, haï de tout le monde et de tes voisins. Hier, célébrant une fête de Hékatè, je voulus faire venir du voisinage une amie de mes enfants, fille honnête et aimable, une anguille de Boeotia: on refusa de me l'envoyer à cause de tes décrets, et vous ne cesserez ces décrets que quand, vous prenant la jambe, on vous aura cassé le cou.

LE CHOEUR DES FEMMES, _à Lysistrata_.

O toi qui présides à notre glorieuse entreprise, pourquoi viens-tu vers moi avec cet air sombre?

LYSISTRATA.

C'est la conduite de ces méchantes femmes, c'est le caractère féminin qui me fait courir, découragée, de haut en bas.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Que dis-tu? Que dis-tu?

LYSISTRATA.

La vérité! La vérité!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Q'y a-t-il de fâcheux? Dis-le à tes amies.

LYSISTRATA.

Mais la chose est honteuse à dire et difficile à taire.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Ne me cache pas ce qui nous est arrivé de mal.

LYSISTRATA.

Nous sommes en rut, pour tout trancher d'un mot.

LE CHOEUR DES FEMMES.

O Zeus!

LYSISTRATA.

A quoi bon invoques-tu Zeus? La chose est comme elle est. Je ne peux plus les empêcher, moi, de vouloir des hommes: elles s'enfuient. La première que j'ai surprise nettoyait l'issue voisine de l'antre de Pan; une autre se laissait glisser à l'aide d'une poulie; celle-ci préparait son évasion; celle-là, perchée sur un oiseau, songeait à s'abattre sur la maison d'Orsilokhos, lorsque je l'arrêtai hier par les cheveux. Elles forgent tous les prétextes, pour s'en aller d'ici chez elles. Tiens, en voici une qui sort! Holà! Où cours-tu?

PREMIÈRE FEMME.

Je veux aller chez moi: j'ai à la maison de la laine de Milètos, qui se mange aux vers.

LYSISTRATA.

Quels vers? Ne vas-tu pas rentrer?

PREMIÈRE FEMME.

Je reviendrai tout de suite, j'en jure par les deux Déesses; je n'ai qu'à étendre sur le lit, tout simplement.

LYSISTRATA.

N'étends rien, et ne t'en va pas du tout.

PREMIÈRE FEMME.

Faut-il donc laisser gâter ma laine?

LYSISTRATA.

Oui, si c'est nécessaire.

DEUXIÈME FEMME.

Malheureuse que je suis! Et mon lin! Je l'ai laissé à la maison sans le teiller!

LYSISTRATA.

En voilà une autre qui sort pour aller teiller son lin! Vite, rentre ici.

DEUXIÈME FEMME.

Mais, j'en jure par la Déesse de la lumière, dès que je l'aurai mis en état, je rentre.

LYSISTRATA.

Ne mets rien en état; car, si tu commençais, une autre en voudrait faire autant.

TROISIÈME FEMME.

O divine Ilithyia, retarde l'enfantement, jusqu'à ce que je sois arrivée dans un lieu profane.

LYSISTRATA.

Que veulent dire ces sornettes?

DEUXIÈME FEMME.

Je vais accoucher tout de suite.

LYSISTRATA.

Mais tu n'étais pas enceinte hier.

DEUXIÈME FEMME.

Je le suis aujourd'hui. Laisse-moi aller trouver la sage-femme, Lysistrata, au plus vite!

LYSISTRATA.

Quel conte tu nous fais! Qu'as-tu là de dur?

DEUXIÈME FEMME.

Un enfant mâle.

LYSISTRATA.

Mais non, par Aphroditè! on dirait quelque chose de creux comme un chaudron. Je vais le savoir. Ah! drôle de femme, tu as le casque sacré de Pallas, et tu te disais enceinte.

DEUXIÈME FEMME.

Oui, je le suis, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Alors pourquoi ce casque?

DEUXIÈME FEMME.

Pour que les douleurs ne me prennent pas dans l'Akropolis, je ferai mon nid dans ce casque, comme les colombes.

LYSISTRATA.

Que dis-tu? C'est une défaite: la chose est claire. N'attendras-tu pas ici le cinquième jour des couches?

DEUXIÈME FEMME.

Mais je ne puis plus dormir dans l'Akropolis depuis que j'ai vu le serpent, qui lui sert de gardien.

PREMIÈRE FEMME.

Et moi, malheureuse, je suis exténuée par les chouettes, dont les cris continuels m'empêchent de dormir.

LYSISTRATA.

Maudites femmes, finissez-en avec vos mensonges. Vous regrettez vos maris, c'est clair. Mais croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Ils passent, je le sais, des nuits cruelles. Mais tenez bon, chères amies; patientez encore un peu; un oracle nous promet la victoire, si nous restons unies. Voici cet oracle.

PREMIÈRE FEMME.

Dis-nous ce qu'il dit.

LYSISTRATA.

Silence alors. «Quand les hirondelles, fuyant les huppes, se seront réunies dans un seul lieu, et se seront abstenues de commerce avec les mâles, alors finiront les maux, et Zeus tonnant mettra dessus ce qui était dessous.»

PREMIÈRE FEMME.

Nous aurons le dessus.

LYSISTRATA.

«Mais si les hirondelles se divisent, et s'envolent du temple sacré, nul autre oiseau ne leur sera comparable pour l'incontinence.»

PREMIÈRE FEMME.

Voilà, de par Zeus! un oracle clair. Grands dieux! ne nous laissons point abattre par le malheur. Rentrons. Il serait honteux, mes amies, de ne pas accomplir l'oracle.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Je veux vous dire une histoire, que j'ai entendu raconter lorsque j'étais encore enfant. Il y avait une fois un jeune homme, appelé Mélaniôn, qui, fuyant le mariage, s'enfonça dans le désert: il demeurait sur les montagnes, allait à la chasse aux lièvres, faisait des filets, avait un chien; et puis il ne revint plus chez lui, tant il avait de haine pour les femmes. Nous, nous ne sommes pas moins chastes que Mélaniôn.

UN VIEILLARD.

Ma vieille, je veux te baiser.

UNE FEMME.

Tu pourras te passer d'oignon.

LE VIEILLARD.

Et te donner des coups de pied.

LA FEMME.

Tu as une forêt de poils.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Myronidès aussi était rude, couvert partout de poils noirs, redouté de tous ses ennemis, comme Phormiôn.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je veux également, moi, vous conter une histoire semblable à celle de Mélaniôn. Timôn était un être intraitable, la figure comme retranchée derrière un buisson d'épines, un émule des Erinys. Ce Timôn, plein de haine pour la perversité des hommes, s'enfuit loin d'eux en les maudissant. C'est ainsi qu'il haïssait les hommes pervers, mais il était fort tendre pour les femmes.

UNE FEMME.

Veux-tu que je te casse la mâchoire?

UN VIEILLARD.

Je n'ai pas peur de toi.

LA FEMME.

Si je te lâchais un coup de pied?

LE VIEILLARD.

Tu vas montrer ton derrière.

LA FEMME.

Tu verrais que, toute vieille que je suis, il n'est pas chevelu, mais épilé à la lampe.

LYSISTRATA.

Iou! Iou! Femmes, venez vers moi, vite.

PREMIÈRE FEMME.

Qu'y a-t-il? Dis-moi pourquoi ce cri?

LYSISTRATA.

Un homme! Un homme! Je le vois accourir comme un forcené, tout enflammé des feux d'Aphroditè.

MYRRHINA.

O Déesse de Kypros, de Kythèra et de Paphos, suis, en droite ligne, la route que tu as commencée!

UNE FEMME.

Où est-il, cet inconnu?

LYSISTRATA.

Près du temple de la Déesse Verdoyante.

MYRRHINA.

Oui, de par Zeus!

PREMIÈRE FEMME.

Mais qui est-ce?

LYSISTRATA.

Regardez. Quelqu'une de vous le reconnaît-elle?

MYRRHINA.