Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

Chapter 4

Chapter 43,804 wordsPublic domain

Nous défendons aux dieux, issus de Zeus, de traverser désormais notre ville, et aux mortels de leur envoyer par ici la fumée.

PISTHÉTÆROS.

Il est étrange que le héraut envoyé par nous aux mortels ne soit pas encore de retour.

LE HÉRAUT.

O Pisthétæros, ô le fortuné, ô le très sage, ô le très illustre, ô le très sage, ô le très charmant, ô le trois fois heureux, ô... souffle-moi donc.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu?

LE HÉRAUT.

D'une couronne d'or, pour ta sagesse, te couronnent et t'honorent tous les peuples.

PISTHÉTÆROS.

Je l'accepte. Et pourquoi les peuples me font-ils cet honneur?

LE HÉRAUT.

O fondateur d'une très illustre ville aérienne, tu ne sais pas quelle vénération elle te procure parmi les hommes, et combien tu as de gens passionnés pour ce pays. En effet, avant que tu eusses fondé cette ville, tous les hommes avaient alors la lakonomanie, on laissait croître les cheveux, on jeûnait, on était sale, on sokratisait, on portait des bâtons; aujourd'hui on a changé de mode, on a l'ornithomanie, on se plaît à faire tout à l'instar des oiseaux: et d'abord, dès la pointe du jour, tout le monde déniche, comme nous, pour aller à la pâture; puis on vole droit aux affiches, on y dévore les décrets. L'ornithomanie est si forte, qu'un grand nombre d'entre eux ont pris des noms d'oiseaux. Perdrix est le nom d'un marchand de vin boiteux; Ménippos s'appelle hirondelle; Opontios le borgne, corbeau; Philoklès, alouette; Théagénès, oie-renard; Lykourgos, ibis; Kæréphôn, chauve-souris; Syrakosios, pie; Midias, caille; et c'est bien son nom, car il ressemble à une caille frappée d'un rude coup sur la tête. Tous, dans leur passion pour les oiseaux, se mettent à gazouiller des chansons, où il est question d'hirondelle, de sarcelle, d'oie, de colombe, et puis des ailes ou, pour le moins, un peu de plumes: voilà ce qui se passe là-bas. Je ne te dis plus qu'une chose, c'est que plus de dix milliers d'hommes viennent de là-bas ici te demander des plumes et des serres recourbées; il faut donc que tu t'en procures pour tous ces émigrants.

PISTHÉTÆROS.

Nous n'avons donc, de par Zeus! qu'à nous mettre à l'oeuvre. Toi, va au plus vite remplir d'ailes tous les paniers d'osier et toutes les corbeilles; que Manès m'apporte ici les ailes, et moi je recevrai les arrivants.

LE CHOEUR.

Avant peu on pourra saluer cette ville du nom de populeuse.

PISTHÉTÆROS.

Pourvu que la Fortune soit favorable.

LE CHOEUR.

Les coeurs sont épris de ma cité.

PISTHÉTÆROS, _à l'Esclave._

Apporte donc vite.

LE CHOEUR.

Que manque-t-il à cette ville pour en rendre le séjour agréable à l'homme? La Sagesse, l'Amour, les divines Kharites, le doux visage de l'aimable Paix.

PISTHÉTÆROS.

Quelle lenteur à servir! Tu ne peux donc pas te presser davantage?

LE CHOEUR.

Qu'on apporte vite un panier d'ailes! Et toi, presse-le de nouveau, en le frappant, comme je fais: il est tout à fait lent comme un âne.

PISTHÉTÆROS.

Oui, Manès est un paresseux.

LE CHOEUR.

Toi d'abord, mets ces ailes en ordre: les musicales ensemble, puis les prophétiques, et enfin les marines. Ensuite, d'une façon intelligente, tu verras à donner à chaque homme les plumes qui lui conviennent.

PISTHÉTÆROS, _à Manès_.

Par les crécerelles! je ne supporterai plus de te voir ainsi paresseux et lent!

UN PARRICIDE.

Que ne suis-je l'aigle qui plane dans les airs, pour voler au-dessus des flots d'azur de la plaine stérile!

PISTHÉTÆROS.

Le messager n'était point, à ce qu'il semble, un faux messager. Voici un homme qui s'avance en chantant des aigles.

LE PARRICIDE.

Ah! il n'est rien de plus doux que de voler. Moi, j'aime les lois des oiseaux: j'ai l'ornithomanie, et je vole, et je veux habiter parmi vous, et je suis passionné pour vos lois.

PISTHÉTÆROS.

Quelles lois? Car les oiseaux ont beaucoup de lois.

LE PARRICIDE.

Toutes; mais surtout celle qui trouve beau chez les oiseaux d'étrangler et de mordre son père.

PISTHÉTÆROS.

En effet, de par Zeus! nous regardons comme tout à fait brave de battre son père, quand on n'est encore que poussin.

LE PARRICIDE.

Voilà pourquoi je viens habiter ici, parce que je désire étrangler mon père et avoir tout son bien.

PISTHÉTÆROS.

Mais il y a aussi chez nous autres oiseaux une loi antique, inscrite sur les colonnes des cigognes: «Quand le père cigogne a nourri ses petits, et qu'il les a mis en état de voler, les petits, à leur tour, doivent nourrir leur père.»

LE PARRICIDE.

De par Zeus! j'ai fait une jolie affaire en venant ici, s'il me faut encore nourrir mon père!

PISTHÉTÆROS.

Pas du tout; puisque tu es venu ici, mon cher, avec tant d'empressement, je vais t'emplumer comme un oiseau orphelin. Et d'ailleurs, jeune homme, je ne te donnerai pas un mauvais conseil, mais un bon, que j'ai reçu jadis, étant enfant: «Ne frappe pas ton père.» Puis, d'une main prends cette aile, de l'autre ces ergots: figure-toi que tu as une crête de coq, monte la garde, fais la guerre, vis de ta solde, et laisse vivre ton père... Seulement, puisque tu as l'humeur belliqueuse, prends ton vol vers la Thrakè, et combats.

LE PARRICIDE.

Par Dionysos! je trouve que tu parles bien, et je t'obéirai.

PISTHÉTÆROS.

Tu agiras sensément, j'en prends Zeus à témoin.

KINÉSIAS.

Je prends l'essor vers l'Olympos sur mes ailes légères: dans mon vol je parcours, l'une après l'autre, les routes de la mélodie.

PISTHÉTÆROS.

Voilà une occupation qui réclame une cargaison d'ailes.

KINÉSIAS.

D'un esprit et d'un corps intrépides, j'en cherche une nouvelle.

PISTHÉTÆROS.

Nous saluons Kinésias, l'homme-tilleul. Pourquoi venir ici, clopin-clopant, sur ton pied bot?

KINÉSIAS.

Je veux devenir oiseau, mélodieux rossignol.

PISTHÉTÆROS.

Assez de mélodies; dis-moi ce que tu demandes.

KINÉSIAS.

Par toi muni d'ailes, je veux m'élever au-dessus des airs, et tirer des nuées des préludes vaporeux et neigeux.

PISTHÉTÆROS.

Le moyen de tirer des préludes des nuées?

KINÉSIAS.

C'est d'elles que dépend notre art. Les dithyrambes sont aériens, ténébreux, sombrement azurés, emportés sur des ailes. Écoute, tu le sauras tout de suite.

PISTHÉTÆROS.

Non, pas moi.

KINÉSIAS.

Si, toi, par Hèraklès! Je parcours pour toi tous les espaces aériens, sous la forme des oiseaux ailés qui fendent l'éther avec leur long col.

PISTHÉTÆROS.

Hôop!

KINÉSIAS.

Puissé-je planer au-dessus des mers, emporté par le souffle des vents!

PISTHÉTÆROS.

Par Zeus! je vais mettre un terme à ce souffle.

KINÉSIAS.

Et tantôt suivant les sentiers de Notos, tantôt approchant mon corps de Boréas, fendre le sillon sans rivages de l'éther!--Tu as inventé, vieillard, des procédés gracieux et habiles.

PISTHÉTÆROS.

Quoi! Tu n'es pas content de fendre l'air?

KINÉSIAS.

C'est ainsi que tu traites un poète cyclique que s'arrachent constamment les tribus?

PISTHÉTÆROS.

Veux-tu, en restant chez nous, organiser pour la tribu Kékropide un choeur d'oiseaux légers comme Léotrophidès?

KINÉSIAS.

Tu te moques de moi, c'est évident. Toutefois, je ne cesserai point, sache-le, que je n'aie des ailes pour voler à travers les airs.

UN SYKOPHANTE.

Quels sont ces oiseaux indigents, au plumage bigarré? Dis-le-moi, hirondelle aux ailes étendues et tachetées.

PISTHÉTÆROS.

Le fléau qui surgit n'est pas mince: voici quelqu'un qui vient ici en fredonnant.

LE SYKOPHANTE.

Hirondelle aux ailes étendues et tachetées, je t'appelle une seconde fois.

PISTHÉTÆROS.

C'est à son manteau qu'il m'a l'air de chanter un skolie; il semble avoir besoin du retour des hirondelles.

LE SYKOPHANTE.

Où est celui qui donne des ailes aux arrivants?

PISTHÉTÆROS.

Le voici; mais il faut dire pour quel usage.

LE SYKOPHANTE.

Des ailes, il me faut des ailes: ne m'en demande pas davantage.

PISTHÉTÆROS.

Est-ce que tu as l'idée de voler droit à Pellènè?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus! Je suis huissier près les îles, sykophante...

PISTHÉTÆROS.

Heureux métier!

LE SYKOPHANTE.

Et dénicheur de procès. J'ai donc besoin de prendre des ailes pour rôder autour des villes et faire des assignations.

PISTHÉTÆROS.

Avec des ailes, assigneras-tu plus adroitement?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus! mais c'est afin que les voleurs ne me molestent pas: avec les grues je reviendrai de là-bas, lesté d'un grand nombre de procès.

PISTHÉTÆROS.

Quoi! c'est donc là ton métier? Dis-moi, jeune comme tu es, tu dénonces les étrangers?

LE SYKOPHANTE.

Que ferais-je? Je n'ai pas appris à bêcher.

PISTHÉTÆROS.

Mais il y a, de par Zeus! d'autres occupations honnêtes, où un homme de ton âge pourrait gagner sa vie bien plus loyalement qu'à tramer des procès.

LE SYKOPHANTE.

Mon bon, ne me donne pas des conseils, mais des ailes.

PISTHÉTÆROS.

En te parlant ainsi, je te donne des ailes.

LE SYKOPHANTE.

Et comment, avec des paroles, donnes-tu des ailes à un homme?

PISTHÉTÆROS.

Les paroles donnent des ailes à tout le monde.

LE SYKOPHANTE.

A tout le monde?

PISTHÉTÆROS.

N'entends-tu pas, chaque jour, des pères, chez les barbiers, tenir à des jeunes gens ce langage: «C'est au plus haut point que les discours de Diitréphès ont donné à mon fils des ailes pour l'équitation»? Un autre dit que son fils s'est envolé vers la tragédie sur les ailes de l'esprit.

LE SYKOPHANTE.

Ainsi les discours donnent des ailes?

PISTHÉTÆROS.

C'est ce que je dis. Les discours font prendre l'essor à la pensée; ils enlèvent l'homme: c'est ainsi que moi je veux te donner des ailes par de sages discours et te tourner vers un métier honorable.

LE SYKOPHANTE.

Mais je ne veux pas!

PISTHÉTÆROS.

Que feras-tu donc?

LE SYKOPHANTE.

Je ne ferai pas rougir ma race: la vie de sykophante m'est échue de père en fils. Donne-moi donc des ailes rapides et légères, d'épervier ou de crécerelle, afin que, après avoir assigné les étrangers, je revienne ici soutenir l'accusation et revole vite là-bas.

PISTHÉTÆROS.

J'entends. Tu dis: afin que l'étranger soit condamné ici avant d'être arrivé?

LE SYKOPHANTE.

Tu entends parfaitement.

PISTHÉTÆROS.

Et ensuite, pendant qu'il cingle vers nos côtes, toi, tu revoles là-bas pour faire main-basse sur son bien?

LE SYKOPHANTE.

Tu as tout compris. C'est absolument comme une toupie.

PISTHÉTÆROS.

J'entends! Comme une toupie. Eh bien, j'ai là, de par Zeus! ces très bonnes ailes de Kerkyra.

LE SYKOPHANTE.

Malheur à moi! Tu tiens un fouet.

PISTHÉTÆROS.

Non, ce sont des ailes, pour te faire aller aujourd'hui comme une toupie.

LE SYKOPHANTE.

Malheureux que je suis!

PISTHÉTÆROS.

Est-ce que tu ne vas pas t'envoler d'ici? Déguerpis, misérable, digne de mille morts: tu sentiras bientôt l'amertume de ta fourberie qui donne des entorses à la justice. Pour nous, ramassons nos ailes et partons.

LE CHOEUR.

Beaucoup d'objets nouveaux et merveilleux se sont produits devant notre vol, et nous avons vu des choses étonnantes. Il y a un arbre extraordinaire privé de coeur: il se nomme Kléonymos; il ne sert à rien: lâche, du reste, et de haute taille. Au printemps, il bourgeonne à point et fleurit en calomnies; l'hiver, pour feuilles, il sème des boucliers.

Il y a au loin, dans la région ténébreuse, un pays dépourvu de lampes, où les hommes dînent et vivent avec les héros, excepté le soir: car, alors, il ne ferait pas bon de les rencontrer. Si quelque mortel rencontrait de nuit le héros Orestès, il serait mis nu par lui, et roué de coups des pieds à la tête.

PROMÈTHEUS.

Infortuné que je suis! Prenons garde que Zeus ne me voie. Où est Pisthétæros?

PISTHÉTÆROS.

Oh! oh! Qu'est-ce que cela? Un homme voilé?

PROMÈTHEUS.

Vois-tu quelque dieu derrière moi?

PISTHÉTÆROS.

Non, par Zeus! je ne vois rien. Mais qui es-tu?

PROMÈTHEUS.

Quelle heure du jour est-il?

PISTHÉTÆROS.

Quelle heure? Un peu plus de midi. Mais qui es-tu?

PROMÈTHEUS.

Est-il l'heure de la rentrée des boeufs, ou plus tard?

PISTHÉTÆROS.

Ah! comme je t'ai en horreur!

PROMÈTHEUS.

Que fait donc Zeus? Dissipe-t-il ou assemble-t-il les nuages?

PISTHÉTÆROS.

Tu vas gémir en grand!

PROMÈTHEUS.

Alors je me découvre.

PISTHÉTÆROS.

Mon cher Promètheus.

PROMÈTHEUS.

Retiens-toi, retiens-toi; ne crie pas.

PISTHÉTÆROS.

Qu'y a-t-il?

PROMÈTHEUS.

Silence, ne prononce pas mon nom: tu me perds, si Zeus me voit ici. Mais si tu veux que je te dise comment vont toutes les affaires là-haut, prends cette ombrelle et tiens-la au-dessus de ma tête, afin que les dieux ne me voient pas.

PISTHÉTÆROS.

Iou! iou! tu as là une idée excellente et digne de Promètheus. Mets-toi vite dessous et parle hardiment.

PROMÈTHEUS.

Écoute, alors.

PISTHÉTÆROS.

Je t'écoute, parle.

PROMÈTHEUS.

C'en est fait de Zeus.

PISTHÉTÆROS.

Depuis quand?

PROMÈTHEUS.

Depuis que vous avez bâti dans l'air. Aucun homme ne sacrifie plus aux dieux, et l'odeur des cuisses n'est plus montée jusqu'à nous depuis ce temps-là. Mais nous jeûnons comme aux Thesmophoria, faute de sacrifices. Les dieux barbares affamés, et hurlant comme des Illyriens, menacent Zeus de faire une descente contre lui, s'il ne fait pas rouvrir les marchés, où l'on mette en vente des quartiers de victimes.

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il donc d'autres dieux que vous, des dieux barbares qui habitent au-dessus de vos têtes?

PROMÈTHEUS.

Ne sont-ils donc point barbares, ceux parmi lesquels Exèkestidès a trouvé un patron?

PISTHÉTÆROS.

Et quel est le nom de ces dieux barbares?

PROMÈTHEUS.

Leur nom? Les Triballes.

PISTHÉTÆROS.

J'entends. De là vient l'expression: «Sois étripé!»

PROMÈTHEUS.

Absolument. Mais je vais te dire une chose certaine. Il va venir ici, pour négocier, des envoyés de Zeus et des Triballes de là-haut. Vous ne consentez à rien si Zeus ne restitue pas le sceptre aux oiseaux et s'il ne te donne pour femme Basiléia.

PISTHÉTÆROS.

Qui est-ce, Basiléia?

PROMÈTHEUS.

Une très jolie fille qui administre la foudre de Zeus et tout le reste, prudence, équité, sagesse, marine, calomnie, trésorier, triobole.

PISTHÉTÆROS.

Elle administre tout cela pour lui?

PROMÈTHEUS.

Comme je te le dis; et, si tu l'obtiens de lui, tu as tout. Voilà pourquoi je suis venu ici, c'était afin de te le dire; car, de temps immémorial, je suis bienveillant pour les hommes.

PISTHÉTÆROS.

En effet, c'est grâce à toi seul, parmi les dieux, que nous faisons des grillades.

PROMÈTHEUS.

Je hais tous les dieux, comme tu le sais, toi.

PISTHÉTÆROS.

De par Zeus! tu as toujours été leur ennemi.

PROMÈTHEUS.

Un vrai Timôn. Mais comme il faut que je m'en retourne vite, donne-moi l'ombrelle, afin que si Zeus m'aperçoit de là-haut, j'aie l'air d'accompagner une kanéphore.

PISTHÉTÆROS.

Prends aussi ce siège et emporte-le.

LE CHOEUR.

Chez les Skiapodes est un marais, où Sokratès, qui ne se lave jamais, évoque les âmes. Pisandros y vint aussi, demandant à voir son âme, qui l'avait planté là, de son vivant: pour victime, il amenait une chamelle au lieu d'un agneau: il l'égorgea, et s'éloigna comme Odysseus; à ce moment sortit des enfers, pour boire le sang de la chamelle, Khæréphôn, la Chauve-Souris.

POSÉIDÔN.

La ville de Néphélokokkygia s'offre à nos regards: nous y venons en députation... Holà! toi, que fais-tu? Tu places ton manteau sur la gauche? Tu ne le jettes pas à droite? Quoi donc, malheureux? Tu es du tempérament de Læspodias. O démocratie, à quoi nous as-tu réduits, puisque les dieux ont choisi un pareil représentant?

LE TRIBALLE.

Tiens-toi tranquille.

POSÉIDÔN.

Foin de toi! C'est toi que j'ai vu de beaucoup le plus barbare de tous les dieux. Voyons, que ferons-nous, Hèraklès?

HÈRAKLÈS.

Tu m'as entendu dire que je veux étrangler l'homme qui a ainsi bloqué les dieux.

POSÉIDÔN.

Mais, mon bon, nous avons été choisis comme députés pour négocier.

HÈRAKLÈS.

J'ai doublement envie de t'étrangler.

PISTHÉTÆROS.

Donne-moi la râpe au fromage; apporte du silphion; qu'on apporte du fromage; ranime les charbons.

HÈRAKLÈS.

Homme, nous sommes trois dieux, ici présents, qui t'adressons nos saluts.

PISTHÉTÆROS.

Je racle le silphion.

HÈRAKLÈS.

Quelles sont ces viandes?

PISTHÉTÆROS.

Celles de quelques oiseaux coupables de soulèvement illégal contre les oiseaux amis du peuple.

HÈRAKLÈS.

Et tu racles ton silphion avant de nous répondre?

PISTHÉTÆROS.

Ah! salut, Hèraklès. Qu'y a-t-il?

POSÉIDÔN.

Nous venons, envoyés par les dieux, pour négocier au sujet de la guerre.

UN ESCLAVE.

Il n'y a pas d'huile dans la lékythe.

PISTHÉTÆROS.

Il faut cependant que les oiseaux soient bien marinés.

HÈRAKLÈS.

Nous, nous ne retirons de la guerre aucun profit; vous, si vous devenez amis de nous autres dieux, vous aurez de l'eau du ciel dans les citernes et vous passerez constamment des jours faits pour les alcyons. C'est pour tout cela que nous venons, munis de pleins pouvoirs.

PISTHÉTÆROS.

Jamais, au grand jamais, nous n'avons commencé la guerre contre vous, et maintenant nous voulons, de bon coeur, si vous voulez aussi faire ce qui est juste, entrer en accommodement. Or voici ce qui est juste: que Zeus rende le sceptre à nous autres oiseaux. Alors les arrangements sont conclus; après quoi, j'invite les envoyés à dîner.

HÈRAKLÈS.

Pour moi, cela me suffit, et j'y consens.

POSÉIDÔN.

Comment, malheureux? Tu es un niais et un goinfre: tu dépouilles ton père de sa toute-puissance.

PISTHÉTÆROS.

Vraiment? Mais vous, les dieux, ne serez-vous pas plus forts si les oiseaux règnent ici-bas? Aujourd'hui, cachés sous les nuages, les mortels échappent à vos yeux et parjurent votre nom. Quand vous aurez les oiseaux pour alliés, si quelqu'un jure par le corbeau et par Zeus, le corbeau volera furtivement sur le parjure et lui crèvera l'oeil à coups de bec.

POSÉIDÔN.

Par Poséidôn! voilà qui est bien dit.

HÈRAKLÈS.

C'est aussi mon avis.

PISTHÉTÆROS, _au Triballe._

Et toi, que t'en semble?

LE TRIBALLE.

Nabaisatreu.

PISTHÉTÆROS.

Vois-tu? Il approuve aussi. Écoutez encore un autre bien que nous vous ferons. Si un homme, après avoir voué un sacrifice à quelque dieu, s'y soustrait en disant: «Les dieux peuvent attendre,» et s'y refuse par avarice, nous punirons également cette conduite.

POSÉIDÔN.

Voyons, de quelle manière?

PISTHÉTÆROS.

Lorsque cet homme sera à compter son argent, ou assis dans un bain, un milan fondra lui dérober en secret le prix de deux brebis, et le portera au dieu.

HÈRAKLÈS.

Je vote encore pour que le sceptre leur soit rendu.

POSÉIDÔN.

Demande maintenant au Triballe.

HÈRAKLÈS.

Triballe, es-tu d'avis de gémir?

LE TRIBALLE.

Saunaka Baktarikrousa.

HÈRAKLÈS.

Il dit que c'est très bien parler.

POSÉIDÔN.

Si c'est là votre avis à tous deux, c'est aussi le mien.

HÈRAKLÈS.

Eh bien! nous sommes d'accord pour ce qui est du sceptre.

PISTHÉTÆROS.

Et, de par Zeus! il y a une autre condition, dont je me souviens, moi; je laisse Hèra à Zeus, mais il faut qu'on me donne pour femme la jeune Basiléia.

POSÉIDÔN.

Tu n'as pas envie de faire la paix. Retournons chez nous.

PISTHÉTÆROS.

Je n'en ai cure. Cuisinier, il faut nous faire un bon coulis.

HÈRAKLÈS.

Être singulier, Poséidôn, où vas-vu? Ferons-nous la guerre pour une femme?

POSÉIDÔN.

Que devons-nous faire?

HÈRAKLÈS.

Quoi? Négocions.

POSÉIDÔN.

Hé, malheureux! ne vois-tu pas qu'on te trompe depuis longtemps? Tu te ruines toi-même. Car si Zeus meurt, après leur avoir donné l'empire, te voilà dans la pauvreté: c'est à toi que sont tous les biens que Zeus laisserait en mourant.

PISTHÉTÆROS.

O malheur! Comme on t'en fait accroire! Viens ici à l'écart, que je te parle. Ton oncle te trompe, pauvre garçon. Des biens paternels il ne te revient pas une obole: c'est la loi: tu es bâtard et non fils légitime.

HÈRAKLÈS.

Moi bâtard? Que dis-tu?

PISTHÉTÆROS.

Sans doute, de par Zeus! puisque tu es né d'une femme étrangère. Et comment crois-tu qu'Athèna fût son héritière, elle sa fille, si elle avait des frères légitimes?

HÈRAKLÈS.

Mais si mon père voulait me donner ses biens en mourant, à moi bâtard?

PISTHÉTÆROS.

La loi ne le lui permet pas. Et ce Poséidôn même, qui t'excite maintenant, serait le premier à te disputer l'héritage des biens paternels, en disant qu'il est frère légitime. Je vais te dire la loi de Solôn: «Le bâtard est exclu de la succession, s'il y a des enfants légitimes, et, s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux plus proches parents.»

HÈRAKLÈS.

Et moi je n'ai rien de la fortune paternelle?

PISTHÉTÆROS.

Rien, de par Zeus! Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait inscrire sur le registre de ta phratrie?

HÈRAKLÈS.

Pas le moins du monde; et, en vérité, il y a longtemps que je m'en étonnais.

PISTHÉTÆROS.

Mais pourquoi cette bouche en l'air et ce regard de travers? Si tu te mets avec nous, je te ferai roi, et je te donnerai à boire le lait des oiseaux.

HÈRAKLÈS.

Ta seconde condition me paraît juste; et la jeune fille, je te la donne, à toi.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu?

POSÉIDÔN.

Je m'y oppose.

PISTHÉTÆROS.

Toute l'affaire dépend du Triballe. (_Au Triballe._) Qu'en dis-tu?

LE TRIBALLE.

Beau jeune fille et grand Basilina à oiseau je donne.

HÈRAKLÈS.

Il dit qu'il l'accorde.

POSÉIDÔN.

De par Zeus! cet homme-là ne dit pas qu'il veut la donner, à moins qu'il ne dise qu'elle marche comme les hirondelles.

PISTHÉTÆROS.

Il dit donc qu'il faut la donner aux hirondelles.

POSÉIDÔN.

Traitez entre vous deux et arrangez-vous. Moi, puisque c'est votre avis, je me tairai.

HÈRAKLÈS.

Tout ce que tu demandes, je suis d'avis de te l'accorder. Mais viens au ciel avec nous pour recevoir Basiléia et tout le reste.

PISTHÉTÆROS.

Ces oiseaux-là ont été tués fort à propos pour les noces.

HÈRAKLÈS.

Voulez-vous que je reste ici pour faire cuire les viandes?

POSÉIDÔN.

Faire cuire les viandes? ce sont propos de vrai goinfre. Ne viens-tu pas avec nous?

HÈRAKLÈS.

Je m'en serais bien donné!

PISTHÉTÆROS.

Qu'on m'apporte ici une khlamyde nuptiale!

LE CHOEUR.

A Phanæ, près de la klepsydre, est la race malfaisante des englottogastres, qui moissonnent, sèment et vendangent avec leurs langues, et cueillent aussi les figues. C'est une race barbare, des Gorgias, des Philippos. C'est à cause de ces Philippos englottogastres que partout, en Attique, la langue des victimes est coupée à part.

UN MESSAGER.

O vous, dont le bonheur extrême est au-dessus de toute parole, ô race trois fois heureuse des oiseaux légers, recevez votre roi dans vos demeures fortunées. Il s'avance sous nos yeux, plus lumineux qu'un astre, vers son palais brillant d'or, et le disque du soleil ne rayonne pas d'un plus vif éclat. Ainsi vient-il, ayant une femme d'une indicible beauté, brandissant la foudre, le trait ailé de Zeus: une senteur ineffable embaume les profondeurs célestes; spectacle enchanteur. Et des effluves d'encens soulèvent des spirales de fumée. Mais le voici lui-même. Que la Muse divine ouvre sa bouche sainte à des chants propices.

LE CHOEUR.

Recule, écarte-toi, avance, reviens! Voltigez d'une aile heureuse autour de cet homme heureux. O! pheu! pheu! quelle fraîcheur! quelle beauté! O! quel heureux mariage tu contractes pour notre ville! De grands, de grands bonheurs sont l'oeuvre de la race des oiseaux en faveur de cet homme. Accueillons-le par des chants de fiançailles et d'hyménée, lui et la Royauté. Jadis Hèra, dans l'Olympos, fut ainsi conduite par les Moires vers le trône souverain du grand maître des dieux: tel fut leur hyménée. Hymen, ô! hyménée, ô! Érôs au teint fleuri, aux ailes d'or, tendait les rênes en arrière, guidant les noces de Zeus et de la bienheureuse Hèra. Hymen, ô! hymen, ô!

PISTHÉTÆROS.

Je suis charmé de vos hymnes, charmé de vos chants, ravi de vos paroles. Voyons, maintenant, chantez les mugissements souterrains du tonnerre, les éclairs brûlants de Zeus, sa foudre terrible et étincelante.

LE CHOEUR.

O immense lumière dorée de l'éclair, traits immortels de Zeus, qui portent la flamme, ô bruissements terrestres, ô tonnerres et pluies d'orage, par lesquels, en ce moment, il ébranle la terre. C'est à toi qu'il doit l'empire du monde et que Basiléia est l'épouse de Zeus! Hymen, ô! hyménée, ô!

PISTHÉTÆROS.